Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 21:43

Il est pour l'heure considéré que ce film pourrait bien être le dernier de Clint Eastwood... Mais à 94 ans, c'est d'autant plus crédible qu'effectivement ce soit le cas! Il est rare aussi que le dernier film d'un cinéaste de premier plan soit une grande oeuvre, on pourrait multiplier les exemples, de Renoir à Hitchcock en passant par Lang, de dernier film miteux, honteux, indigne... D'une dernière étape dans le parcours qui s'avère trop proche d'un geste désespéré: filmer pour ne pas mourir...

Si tel est le cas, la démarche mérite d'être saluée, mais on le verra vite, c'est surtout en tant que film de Clint Eastwood, pas en tant que dernier film qu'il nous conviendra de voir cette dernière étape d'une longue et fascinante carrière.

Un procès va se tenir à Savannah, en Géorgie. Un jeune homme, qui s'apprête à devenir papa, est convoqué pour être éventuellement juré dans un procès pour meurtre. Justin Kemp (Nicholas Hoult)  est apparement un brave homme, sans histoire... ce qui est trompeur, on le verra vite.  L'accusé (Gabriel Basso)   encourt une peine de perpétuité, et clame son innocence: il a été vu doté d'un comportement violent en compagnie de s a petite amie (Francesca Eastwood)  un soir de 2021, et elle a ensuite été retrouvée morte, couverte de contusions, le lendemain en contrebas d'une route.. .. La procureure, Faith Killebrew (Toni Collette) a beaucoup à jouer dans l'affaire, car elle est en campagne pour se faire élure procureure générale de l'état de Georgie. Les éléments sont en place, du moins presque tous: deux autres faits sont à prendre en compte; le couple Kemp attend un enfant, mais ce n'est pas la première fois qu'ils essaient, l'arrivée imminente de leur fille est un événement crucial voire une seconde naissance pour le jeune homme. Son épouse (Zoey Deutch) le sait: il est alcoolique, et depuis quatre ans, il remonte la pente, après avoir eu un accident grave sous l'influence de l'alcool...  

Pendant l'exposé des faits, le jeune juré se rend compte qu'il n'est pas étranger à cette histoire, et se souvient d'avoir heurté quelque chose en voiture, le soir du meurtre. Il avait justement passé une partie de la soirée au bar où le couple de l'affaire avait été vu, durant leur dispute... Et il sait désormais qu'il est juré dans une affaire dont il aurait du être l'accusé...

C'est beaucoup de coïncidences, et j'imagine qu'on le fera remarquer à un moment ou un autre. Mais le cinéma, qui fonctionne de toute façon sur l'utilisation du faux pour recréer le vrai, se base sur la rupture de l'incrédulité, le moment où le spectateur qui sait qu'on lui raconte une histoire interprétée par des acteurs, accepte le mensonge qu'on lui donne à voir et se laisse aller au fil de l'intrigue. Et l'exposition du film est particulièrement prenante, le personnage aussi particulièrement sympathique... C'est là que le spectateur s'engage inévitablement aux côtés de Justin et de sa culpabilité dérangeante...

Car Eastwood ne se contente pas de raconter une histoire épatante et incroyable pour épater la galerie, il va plus loin. Il questionne, et pas pour la première fois, une institution Américaine, cette fois la justice, dans l'expérience d'un individu, comme auparavant il avait présenté des parcours de mavericks (de Harry Callahan à Bronco Billy, en passant par le Red Stovall de Honkytonk man) confrontés à un système soit qui les excluait, soit dont ils s'excluaient eux même... Il questionne plus avant la justice face à l'individu, d'une manière plus générale, ce qu'il a fait dans le récent Richard Jewell, mais aussi et surtout dans Midnight in the garden of good and evil en 1997, l'un de ses films les plus mémorables, et situé d'ailleurs... à Savannah en Georgie.

Quel individu? Finalement, plus qu'on ne croirait, il n'y a pas ici qu'une seule personne en jeu, même si Justin Kemp, bien sûr, reste le principal personnage. Après tout, la façon dont la culpabilité inattendue de Justin Kemp éclaire le film, finit par impliquer Faith, la procureure qui a tant intérêt à mener ce procès à son terme, sans aucun accroc, et qui a donc besoin que l'accusé officiel devienne le condamné officiel. Elle n'a donc aucun intérêt à ce qu'un élément extérieur ne vienne jeter le doute sur la façon dont l'enquête et l'instruction ont été menées. Un autre juré, l'ancien policer Harold Tchaikovsky (J. K. Simmons), se rend compte très vite que des pistes policières n'ont pas été explorées, et va planter insidieusement les graines du doute dans le parcours de la procureure... Le sponsor (Keifer Sutherland) de Justin, qui reçoit sa confession, sait donc la vérité, mais conseille de ne rien faire au prétexte que l'accusé est detoute façon un sale type, ce qui tient lieu de certitude pour une grande part des jurés... Certains d'entre eux ont même tendance à vouloir condamner l'accusé, pour le punir de leurs propres blessures... Même l'épouse a un comportement qui nous laisse croire qu'elle pourrait basculer du mauvais côté: la naissance de sa fille est pour elle (légitimement) le plus important, donc si son mari pouvait expédier son devoir de juré, ce serait très bien...

Mais le film se tient surtout sur la personnalité ambigue de Kemp, qui au lieu d'expédier son acte de participation à la justice, va essayer de trouver un juste milieu, d'amener ses co-jurés (qui sans lui auraient trouvé une unanimité contre l'accusé en deux temps trois mouvements) à reconsidérer, et envisager le doute raisonnable, ce concept judiciaire qui permet à un juge de décider l'acquittement d'un prévenu. Il tente donc de surfer entre l'évidence pour lui que l'accusé ne peut payer pour son crime à lui d'une part, et d'autre part les risques qu'il court, car son délit de fuite ("hit-and-run") lui fait risquer gros, et il sait que la justice ira chercher un autre coupable si jamais l'accusé n'est pas condamné. Le dilemme est donc épineux... Et dans un prmier temps, le personnage tente de se persuader que sa démarche est noble, ce qu'une conversation finale avec la procureure fera exploser en plein vol...

Eastwood questionne finalement autant les parcours individuels que le concept de justice; il montre les jurés obsédés par l'idée d'en finir au plus vite pour retrouver leur routine personnelle,sans se soucier plus avant du destin de l'accusé ("bien sûr qu'on ne sait pas s'il a tué sa petite amie, mais il a quand même l'air d'être une belle ordure"), ou du réel concept de justice. Il montre la procureure hésiter: doit-elle mettre sa propre carrière en danger sous prétexte d'exprimer un doute? Le policier en retraite, qui a flairé un cas plus épineux qu'il n'y paraissait, va au-delà de ce que la loi lui permet, en replongeant dans une enquête qui ne lui appartient pas. La loi est la loi, et il va dvoir abandonner son rôle de juré, échappant de peu à une contravention... Mais pourtant il a raison sur toute la ligne...

On reconnait Eastwood le libertarien dans cette mise en perspective de l'impossibilité d'aligner la volonté légitime d'un individu, et un système apparemment huilé, mais qui fonctionne de façon absurde (ce que le réalisateur souline parfois avec des personnages, comme cette rapporteuse du jury, qui se repait de son importance d'un jour, ou cet avocat de la défense qui essaie tout et surtout n'importe quoi, pour masquer une certaine incompétence...). ce peut être agaçant, mais il n'avance aucune thèse, aucune remise en question profonde. Le film est juste une radiographie de la notion de justice, dans un cadre parfaitement défini. Une réflexion, en quelque sorte, entamée avec les frasques provocatrices de l'inspecteur Dirty Harry, prolongée avec l'ambiguité du Pale rider, la revendication du droit à la paix du tueur de Unforgiven, ou la façon dont parfois, dans True crime ou dans Mystic river, la justice ou la recherche de la vérité dans le cadre judiciaire, se met en porte à faux de la tranquille petite vie d'un citoyen, ou de sa famille, qu'il soit honnête ou pas...

Un grand film donc (pour finir, peut-être?), avec ses petites doses de raccourcis dont le metteur en scène est un habitué, mais peu de griefs, dans un film magistralement interprété par des gens qui ne sont pas forcément, mais devraient être, des monstres sacrés...

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 21:14

Mike Milo, cowboy de profession et artiste de rodéo maintes fois primé, a perdu son prestige suite à l'accident qui a tué sa femme et son fils; maintenant il perd son travail d'entraîneur... Mais son patron lui demande un service: aller chercher son fils Rafael au Mexique, quitte à le faire contre l'avis de sa mère... Commence alors pour le vieil homme une équipée menée tambour battant de l'autre côté de la frontière... à trois kilomètres à l'heure.

C'est la troisième fois que Clint Eastwood travaille avec le scénariste Nick Schenck, après Gran Torino et The mule: on voit bien la filiation aussi bien avec l'un qu'avec l'autre de ces films. De Gran Torino, Eastwood retient la complicité paradoxale entre le vieil homme et l'adolescent, et de The Mule, le côté "papy flingueur"... Mais ce nouveau film établit surtout un dialogue entre un homme et un jeune homme, qui n'ont pas beaucoup de points communs, sans insister énormément sur le danger qu'ils courent.

Certes, l'ex-épouse du patron de Mike est une parvenue vaguement cinglée, qui a les points pouvoirs chez elle, et dirige des hommes de main qui ne rigolent pas, et certes, le chemin est propice aux mauvaises rencontres, mais on retiendra surtout que le film est un peu une leçon de vie, menée cahin-caha, sans véritable rythme, avec un vieux sage fatigué (c'est de moins en moins un travail d'acteur, du reste) et un jeune plein de sève... avec un coq.

Le coq, animal combattant malgré lui au Mexique, est celui qui donne son titre au film, d'ailleurs, symbolisant à la fois la masculinité légendaire et perdue dans la boisson pour le vieil homme, et l'avenir dans lequel on a envie de mordre pour le gamin. Ce dernier est adéquat, je ne suis pas sûr que Eduardo Minett, le jeune acteur choisi par Eastwood pour l'accompagner, ait une maîtrise totale de la langue de Shakespeare (et de Donald Trump), mais comme d'habitude, les méthodes de travail font que Clint Eastwood tire de ses partenaires une performance naturelle: une prise, pas de chichis. On se plante dans le dialogue? Ca sera naturel...

De belles images sur la route, des pans du désert, une réalisation à l'économie. Faut-il le dire? C'est un tout petit film d'Eastwood, une oeuvre qui réussit à être trop longue en 1 heure et 45 minutes, mais le capital sympathie de l'ensemble reste étrangement valide. On appréciera mollement, lové dans un canapé aussi confortable, voire au coin du feu...

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 21:11

En 1986, un cinglé d'extrême droite a placé une bombe sur un site de rassemblement des JO, situés cette année là à Atlanta. L'attentat a fait une centaine de morts, mais Eastwood s'intéresse à un autre type de victime, selon son habitude (American Sniper, Sully, The 15:17 to Paris): un héros qui a longtemps été soupçonné d'être le terroriste, en raison d'une théorie de profiling: on a découvert de nombreux cas de personnes (policiers, militaires ou agents de sécurité) ayant mis en évidence un attentat, qu'ils avaient en réalité planifié ou aidé, le but de l'opération devenant essentiellement de se mettre en avant et de profiter d'une heure de gloire, bien plus que d'attenter à la vie d'autrui ou la sécurité d'un état... Ce qui est, on l'imagine, tout à fait possible, et plus important: au vu du déroulement de l'intrigue, qui part d'une période durant laquelle l'agent de sécurité Jewell est un jeune adulte pétri d'ambitions (devenir un agent du FBI ou des services secrets, pour servir son pays) qui ne se réaliseront jamais, il est très facile pour le spectateur de se dire qu'après tout, ça pourrait bien être lui le coupable. De quoi maintenir l'intérêt, dans un film qui une fois de plus est du Eastwood: méthodique et lent, il nécessite l'adhésion à son déroulement.

Mais ce n'est pas tout. Si il y a bien un enjeu dramatique lié à la sympathie naturelle qu'inspire Jewell, un homme simple et abusé par des bureaucrates qui se raccrochent à la seule piste qu'ils ont, aussi ténue soit-elle, le film se penche sur tous les aspects de ce drame de l'héroïsme et du soupçon (exactement comme Sully le faisait d'ailleurs, en se reposant également sur le caractère sympathique et direct de Tom Hanks): l'effet de l'héroïsme ET du soupçon, de la médiatisation à outrance de l'éventuelle culpabilité du héros, montée en épingle par le FBI justement parce que la presse en faisait ses choux gras, sans peu de scrupules d'ailleurs. A ce titre, la composition par Olivia Wilde d'une journaliste arriviste, adepte de toutes les méthodes y compris les avantages en nature, pour arriver à ses fins, est l'un des gros problèmes du film. D'une part parce que, confrontée à la méthode Eastwood (un plan, une prise), elle en fait dix fois trop... et ensuite parce qu'à l'heure où un psychopathe dangereux avait pris en otage la nation Américaine et le monde entier en maltraitant la presse à chaque intervention, le timing était quand même embarrassant.

Cela étant, on aime ce film attachant pour son héros (Paul Walter Hauser), un homme en surpoids, lent et instinctif, qui semble incapable de mentir; un homme intègre à sa façon, qui est sans doute un habitant de Géorgie comme beaucoup d'autres: un peu droitier, mais pas terroriste pour autant. Un peu "white trash" sans doute, mais désireux de s'élever; appartenant à la NRA, mais c'est parce qu'il chasse... Le portrait rendu par Eastwood en a certainement gommé les aspérités et les zones d'ombre, mais on retiendra de ce brave type qu'il est essentiellement un nounours, dont on comprend que l'avocat Watson Bryant, son ami, l'ait pris en affection. Sam Rockwell, excellent et tout en retenue, compose un autre portrait attachant avec cet avocat de gauche, qui soutient le naïf Jewell durant son supplice. Enfin, on appréciera comme de juste, dans le rôle de Maman Jewell, la grande Kathy Bates, magistrale comme à son habitude.

Et ce que Eastwood fait, au-delà de son thème si pratique de l'héroïsme, qui est par nature volatil et subjectif, c'est de sonder notre époque à travers son passé récent. Depuis Sands of Iwo Jima, combien de films a-t-il fait, bons ou mauvais peu importe, qui donnent une lecture de notre passé lointain ou immédiat, avec un regard sur les médias, sur la hiérarchie, et une exploration le plus souvent de la conscience des hommes à travers leur présence au milieu des autres? Certes, il le fait avec ses moyens, et le recours ici aux événements d'Atlanta passe par une recréation qui est brouillonne; mais il garde constamment l'humanisme paradoxal d'un conservateur invétéré.

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 21:04

Earl Stone (Clint Eastwood) a tout donné à ses fleurs: son entreprise a d'ailleurs bien marché pendant tant d'années... C'était son idée à lui, pour "donner" à sa famille, et bien entendu, ça l'en a éloigné. Aujourd'hui, à 90 ans bien sonnés, il fait faillite, et se retrouve bien mal parti. Sa petite-fille (Taïssa Farmiga) se marie et il était supposé payer sa part, alors Earl écoute une voix qu'il n'aurait normalement pas écouté; quelqu'un qui lui dit: j'ai des amis qui ont besoin d'un bon conducteur qui ne se fasse pas trop remarquer, et qui conduise sur des distances importantes pour véhiculer des choses qui doivent rester secrètes...

Donc, Earl devient une "mule", un passeur de drogue, et non seulement il le fait une fois, mais il en fait une habitude. Totalement conscient de l'illégalité de son geste, il assume totalement la chose, jusqu'à se croire autorisé (lorsque le patron du cartel lui impose un "surveillant") à donner son avis et des conseils à de redoutables bandits aguerris. Pendant ce temps, la police (le DEA, Drug Enforcement Administration) se casse les dents pour arrêter les gens comme lui, mais deux détectives (Bradley Cooper et Michael Pena) finissent par trouver la trace de ce mystérieux passeur qui a véhiculé une quantité impressionnante de cocaïne...

C'est presque une comédie, si on veut, un film indolent qui obéit au rythme particulièrement lent de Earl Stone, un rôle en or pour Eastwood. Celui-ci, qui après tout fait rigoureusement ce qu'il veut, nous venge de son dernier film qui était atroce, en racontant une histoire destinée à être ironique, mais qui ne tombe jamais dans ce piège: Stone est un personnage doux, qui impose non seulement son rythme, mais aussi sa philosophie de la vie au film. Toujours adepte de la liberté absolue, Eastwood ne juge évidemment pas son personnage, qui du reste assumera jusqu'à la dernière seconde son geste, et nous promène dans les coulisses des cartels avec une vision surprenante de ces "entreprises". On notera que pour l'assister, il a embauché du beau monde: Dianne Wiest est l'ex madame Stone, Alison Eastwood leur fille qui fait sérieusement la tête à son papa, les deux policiers répondent aux ordres de Lawrence Fishburne, et le parrain du cartel n'est autre qu'Andy Garcia...

Il ressort de cette histoire de papy bandit une étrange impression de merveilleux rêve éveillé, qui ne manquera pas de soulever des protestations: Earl Stone se rendait-il vraiment compte qu'il véhiculait des kilos de ces produits que des gosses allaient ensuite s'envoyer dans le nez pour ensuite s'envoyer au cimetière? Mais ce n'est pas le sujet... Continuant toujours plus avant sa réflexion douce-amère sur la place du troisième age dans l'Amérique d'aujourd'hui, Clint Eastwood se place ici, et c'est remarquable, sur le versant le plus positif de ce cheminement philosophique, et Earl Stone est sans aucun doute l'un de ses plus beaux personnages!

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
1 janvier 2026 4 01 /01 /janvier /2026 16:56

Continuant à explorer la notion d'héroïsme qui le passionne tant (en vrac, Unforgiven, Flags of our fathers, Gran Torino, American Sniper et Sully en sont des étapes essentielles), Clint Eastwood s'est précipité sur cette anecdote récente pour en tirer un film, et tant qu'à faire, engager pour interpréter les "héros du Thalys", les trois personnages eux-mêmes, qui ont commis l'action héroïque dont il est ici question: je veux bien sûr parler de ce terroriste qui avait été empêché de commettre un massacre dans un train Européen qui allait ce 21 août 2015 d'Amsterdam à Paris, par l'intervention d'un Britannique mais surtout de trois hommes Américains, tous amis et originaires de Sacramento.

Et tout ce petit monde se vautre dans les grandes largeurs, ce film "ni fait ni à faire" (une expression que j'utilise mais qui me pose toujours des questions, puisque s'il y a bien un reproche à faire à ce film c'est précisément d'avoir été fait!) qui repose essentiellement sur une action certes héroïque voire spectaculaire, qui n'occupe que quelques minutes, est l'occasion pour Eastwood, dans une salade à la chronologie hasardeuse, de déconstruire et reconstruire l'histoire de la vie de ces trois héros (le Britannique étant tout bonnement ignoré), en nous racontant leurs vies qui mènent à cette action.

Quoique...

Si Alek Skarlatos et Anthony Sadler jouent effectivement leur rôle, c'est quand même Spencer Stone qui se taille la part du lion. Les mauvaises langues pourront toujours dire que c'est parce qu'il est le seul W.A.S.P. des trois (ce qui est parfaitement exact du reste), mais je pense qu'il a été "choisi" par Eastwood pour être le centre de sa narration, parce qu'il était celui des trois qui a donné l'impulsion de résistance et utilisant sa formation de militaire d'un côté, et son courage bien sûr, de l'autre; et Eastwood a écouté les trois hommes dire que Spencer était celui qui "sentait" que quelque chose allait arriver.

Hein?

Bref, ces trois hommes que rien ne destinait (ou alors si, Dieu, ou la providence, ou Krishna, ou le Cosmos) à devenir des héros, sont devenus des héros, au terme d'un parcours qui nous est conté par le menu: scolarité médiocre (la faute aux profs, tous des nuls), envie d'aller dans l'armée, mais là aussi les classes sont assez peu probantes, et de visites chez le directeur de l'école, en passe-temps guerriers (armes, chasse, etc... Bref, des hobbies normaux, quoi), nous arrivons à une série de séquences molles du genou qui nous racontent les pérégrinations de ces trois futurs héros en Europe, se saoûlant, mangeant de la pizza, et faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies faisant des selfies avant de prendre un train parce que Spencer pense qu'on doit prendre un train.

Non seulement Clint Eastwood qui a pourtant toujours été un peu Hawksien sur les bords, pensant qu'un shériff doit faire un travail de shériff et un militaire un travail de militaire, demande aux trois faiseurs de selfies de s'improviser acteurs, et certes, ils ne s'en tirent pas trop mal, sachant que les dialogues sont indigents (attends, on va faire un selfie) et que le metteur en scène ne fait qu'une prise de chaque plan. Mais fondamentalement, l'histoire de ces trois médiocres qui deviennent des héros finit par être déplacée, et ressemble à une propagande pour le libertarianisme à la Eastwood, sous ses pires penchants.

Ca commence, l'espace d'une minute, par des plans signifiants impeccablement menés: dans une gare lambda, des voyageurs lambda croisent les pas d'un autre voyageur qui invite la caméra sur lui: elle s'attarde effectivement, nous amenant à voir ses chaussures, son corps, presque son visage. Une fois le personnage esquissé, nous savons. C'est une utilisaion pertinente et efficace de la façon dont la caméra parle sans parole ni rupture de la communication aux spectateurs...

Sinon, ce film, pour résumer, est nul.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Navets
31 décembre 2025 3 31 /12 /décembre /2025 22:44

Poursuivant son exploration permanente des héros anciens (Bird) et modernes (Invictus), prolongée il y a deux ans avec American Sniper, Eastwood a hérité du projet d'adaptation du livre autobiographique de Chesley Sullenberger, un pilote qui a défrayé la chronique en janvier 2009, en "posant" son A320 avec 155 personnes à bord dans l'Hudson river, ce qui n'avait jamais été fait auparavant, et ce sans une seule victime. L'acte était héroïque, mais le film s'intéresse plus au contexte du battage qui a suivi: en effet, la compagnie d'assurance a lourdement reproché à "Sully" d'avoir perdu l'avion, en risquant inutilement la vie de ses passagers; le film adopte ainsi une narration en flash-back assez typique des films d'Eastwood: Bird était structuré de la même façon.

Pour commencer, on est dans le cockpit, et en deux minutes, on nous montre ce qui serait probablement arrivé si le capitaine Sullenberger avait obéi aux suggestions de la tour de contrôle... C'est un rêve du capitaine, effectué le lendemain du drame, et on sent bien qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Avec son copilote Jeff (Aaron Eckhart), Sully (Tom Hanks) répète à ceux qui l'interrogent qu'il n'a fait que son devoir suivi que son instinct, mais il sent bien que les reproches vont pleuvoir. Célébré dans toute l'Amérique comme un héros, il doit subir l'infamie du blâme, et sent même venir la retraite sans pension... Le film explore tous les aspects de cette remise en question, personnelle et publique, d'un homme qui avait cru rester comme on dit "droit dans ses bottes".

Tout est une question de point de vue; d'une part, on a bien sur le sentiment de Sully, sa façon de voir les choses car nous le quittons assez rarement. On pourra ainsi faire la fine bouche devant le traitement des experts de l'assurance, qui conduisent l'investigation et qui sont vraiment les croquemitaines dans le film, mais on peut aussi remarquer qu'ils ne sont après tout, montrés que selon le point de vue de Sully lui même. Et que le traitement qu'ils lui font subir justifie pleinement cette interprétation des personnages! Par ailleurs, le film explore occasionnellement d'autres ressentis, notamment celui d'un membre des équipes de l'aéroport La Guardia, qui a perdu le contact avec Sully lors de l'incident, et est persuadé qu'il est lui-même responsable de la mort de 155 personnes, alors qu'il s'est borné à donner une suggestion à Sully, non suivie d'effets. Ca s'appelle la responsabilité, c'est un des corollaires du professionnalisme, et là on est quasiment en territoire Hawksien: le film devient en effet la lutte des pros contre ceux qui ne savent pas, ne font pas.

C'est prenant, bien sûr, la structure choisie, et l'acteur choisi, fonctionnent ensemble à merveille. Comme d'habitude, le film ruisselle de cet humanisme inébranlable, quasiment naïf, qui fait la marque des oeuvres de Clint Eastwood, et comme d'habitude, on en sort un peu conforté, par un film qui certes assène des idées, parfois si simples qu'elles sont aisément critiquables, mais sans jamais se départir d'une certaine forme de respect, aussi bien pour les personnages (TOUS, y compris les "juges" de Sully), que pour les spectateurs. Et Tom Hanks et Aaron Eckhart, bien sur, sont fidèles à eux-mêmes, c'est-à-dire impeccables.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
29 décembre 2025 1 29 /12 /décembre /2025 14:45

Ce qu'on retient essentiellement de la sortie de ce très beau film dans nos contrées, c'est l'habituel malentendu, la légendaire confusion entre Eastwood et Harry Callahan, en fait, qui rend a priori suspect de droitisme chaque film entrepris par le producteur-cinéaste-et-parfois-acteur Clint. Et comme le sujet évoque ici la guerre en Irak, celle d'après le 11 septembre, le film est d'avance jugé... Alors je ne vais pas attendre la fin de cette chronique pour le rappeler: American Sniper est un film Américain d'abord, qui ne juge ni ne glorifie le héros Américain qui nous est présenté, d'ailleurs dans un récit adapté de son autobiographie. Le film n'est pas plus une auto-glorification de l'Amérique en guerre que ne l'était Born in the USA de Bruce Springtseen, qui a si mal été interprété dans ce pays d'ailleurs, où on ne va généralement pas voir plus loin que la présence d'un acronyme ou d'un adjectif suspect dans un titre de chanson ou de film...

Chris Kyle, l'homme dont le film conte l'histoire, est un Texan, un homme rompu à l'usage quotidien des armes, élevé par son père dans la certitude que l'arme n'est pas autre chose qu'un moyen de protection; cet homme a pris état de la menace terroriste avant le 11 septembre 2001, et a pris la décision de s'engager, au-delà de ses trente ans, afin de donner un sens à sa vie. Qu'on se reconnaisse ou non dans ses choix politiques, qui sont totalement assumés mais contés avec tact par Eastwood, le personnage n'a rien d'un fanatique, et ce n'est bien sûr pas, non plus, un intellectuel. Le 11 septembre va être pour Kyle un traumatisme qui va le cristalliser dans le sentiment d'avoir fait le bon choix, et il va devenir un sniper infaillible... Chris Kyle, d'abord sans le moindre doute, devient "The legend", un sniper aux 160 morts confirmées (Ce n'est pas lui qui compte), dont le baptême du feu est la mort d'un enfant, auquel sa mère a confié une grenade à tirer sur les soldats Américains. Après mille jours de combat dans la région de Fallujah, Kyle prend la décision sage, mais ô combien tardive, de rentrer au pays...

Bradley Cooper interprète le sniper légendaire, qui en rappelle un autre, d'ailleurs interprété à l'écran par un autre Cooper: le fameux Sergent York de Howard Hawks, dans lequel Gary Cooper nous montrait un redneck touché par la grâce, qui devenait en dépit de son objection de conscience le sniper le plus talentueux de l'armée Américaine au cours de la première guerre mondiale. Mais si York faisait effectivement un examen de conscience en bonne et due forme avant de partir au combat, pas un instant Kyle ne semble donner d'autre sens à son engagement que sa certitude inébranlable... au début du moins; c'est l'un des gros reproches faits au film, et il est absurde: le film conte la naissance d'un malaise, la lente montée du doute, et surtout questionne (C'est le sens de l'engagement de Bradley Cooper lui-même, qui a été essentiel dans la conception du film) la tendance répétée des pouvoirs Américains à oublier d'accompagner les vétérans de retour des conflits. En montrant sans fioritures, ni exagération, le quotidien d'un sniper en Irak, le film donne à voir une situation humaine faite de choix, tous cornéliens, qui rappellent la vie d'un autre héros d'Eastwood, le tueur au passé légendaire ("killer of women and children") du film Unforgiven. Mais devant ce film qui ne nous épargne rien, pas même les exactions parfois limites des soldats, laissés à eux-mêmes, et forcés de se défendre les uns les autres, on se demande comment tant de spectateurs Américains ont pu se tromper à ce point, et voir dans le film une incitation à partir. La guerre est ici représentée d'une façon hyper-réaliste, âpre, violente, et sans aucun confort... La menace est partout, mais elle est aussi intérieure: la folie guette chacun des soldats engagés, autant que la mort, et les "victimes" du sniper, hommes, femmes, enfants, ne sont jamais ici représentés au-delà de leur humanité. On a reproché à ce film qui raconte du point de vue de soldats Américains la guerre en Irak, de représenter le danger incarné par les Irakiens eux-mêmes: la critique se mord parfois la queue...

Une fois de plus, Eastwood nous conte avec force et humanité un parcours pas exemplaire, mais réel; comme J.Edgar Hoover, ou le tueur William Munny, Kyle est une émanation de l'Amérique, un homme qui incarne les passions, les erreurs et les certitudes d'un pays dont les valeurs sont de celles qui devraient mener le monde, qui sait parfaitement commencer une guerre (Qu'elle soit justifiée ou non, ce n'est pas ici le propos puisque cette question n'était pas posée en aucune façon par Kyle lui-même...), mais qui les plus grandes difficultés à la finir, et à gérer le retour des soldats au pays. Il nous montre comment le doute naît, parfois trop tard, et comment il devient difficile de vivre avec un tel passé. Chris Kyle, du moins celui qu'on nous montre ici, est un homme qui n'a pas su nommer son doute, qui ne l'a pas vu venir, et qui a finalement réussi à s'en sortir... Jusqu'à un certain point.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
22 décembre 2025 1 22 /12 /décembre /2025 13:57

Les "Jersey Boys" du titre, ce sont les quatre membres de Frankie Valli and the four Seasons, un groupe Américain vocal (De doo-wop) formé durant les années 50 et qui a percé aux Etats-Unis à partir de 1962. Leur musique était légère, mais d'une importance capitale pour la jeunesse des années Eisenhower. Les membres, tous Italo-Américains, étaient pour trois d'entre eux issus du même quartier du New Jersey, et avaient fricoté avec la pègre locale. Le film montre clairement une connection avec un parrain local, Gyp DeCarlo, interprété par Christopher Walken. Pourtant, le groupe une fois le succès lancé a semble-t-il eu une carrière à peu près saine, en dépit de mauvais choix d'un côté, et d'une tendance de l'un d'eux, le guitariste Tommy DeVito (Vincent Piazza), à la flambe: la séparation des Four seasons originaux est due à un gros souci d'argent qui a bien failli tourner au drame, mais qui sera résolu entre gangsters...

On suit l'histoire en se concentrant sur Frankie Valli (John Lloyd Young), celui dont la voix de fausset fait tant pleurer DeCarlo, et elle est racontée essentiellement par les apartés, yeux dans la caméra, des personnages. Piazza-DeVito fournit l'essentiel de la narration, avec une étonnante accentuation à la DeNiro, et par moments, c'est le bassiste Nick Massi (Michael Lomenda) qui prend le relais. Le procédé est à rapprocher de la narration coup de poing des films de Scorsese, Goodfellas et Wolf of Wall Street en tête... Si l'accumulation de scènes de la vie quotidienne des musiciens, le ton et les tonnes de grossièretés échangées par les acteurs, ainsi qu'une apparition du jeune Joe Pesci parmi les protagonistes vont plus loin dans cette référence, il est clair que c'est surtout un aspect stylistique: il n'y a pas derrière la carrière des Four Seasons, de quoi faire un opéra comme l'aurait fait Scorsese!

D'ailleurs, si on ne connaissait pas mieux Eastwood, on en viendrait même parfois à se demander ce qui pourrait bien motiver un metteur en scène dans la confection d'un film sur un sujet aussi léger... et puis on se souvient que depuis tant d'années, Eastwood s'est lancé dans une thématique solide, liée à la question de l'héritage conscient: que laisse-t-on derrière soi à la fin de sa vie? Mais il a aussi, notamment avec des films comme Bird (1987), tendance à fouiller le passé, voire son passé. Ici, c'est d'une certaine manière son propre parcours qu'il explore, celui d'un homme qui évolue dans la sphère artistique, mais n'est ni Shakespeare, ni Mozart. Ce qu'il fait, il le fait du mieux qu'il peut, et il a une voix originale, unique même, voire par moment un ou deux traits de génie... Il a des déconvenues, des erreurs d'aiguillage... Mais à la fin de l'histoire, il aura qu'on le veuille ou non la reconnaissance, et pas seul, puisque les Four Seasons seront honorés ensemble par leur introduction solennelle au Rock'n roll hall of fame..

Et c'est à ce moment, situé à la toute fin du film, qu'il se passe quelque chose sur l'écran, qui vient après tout justifier le film, et qui scelle une fois pour toutes le plaisir qu'on peut y prendre: les Four Seasons, devenus des quinquagénaires, sont honorés, et rechantent ensemble pour la première fois depuis 25 ans. Soudain, après qu'ils aient tous exprimé directement à la caméra, avec parfois un certain cynisme léger, parfois une petite pointe de nostalgie, et dans l'ensemble beaucoup de fatalisme tranquille, leurs conclusions personnelles, ils se retournent vers le public, et sont de nouveau jeunes. Quand on fait ce qu'on aime, ce pour quoi on est taillé, si on se laisse aller, on est toujours jeune, semble nous dire Eastwood. Lui dont le crépuscule semble ne pas devoir finir, lui qui depuis tant d'années se montre un poète noir de la vieillesse (Unforgiven), le barde des gens qui vont mourir (Honky Tonk man), le peintre des regrets de l'âge mur (The Bridges of Madison County) termine son nouveau film sur une chorégraphie illustrant avec talent quelques chansons-clés des Four Seasons, entremêlant passé et présent, personnages jeunes et vieux. On voit même Christopher Walken danser!

Aussi poussif, longuet soit-il, souffrant des défauts récurrents des films de celui qui ne fait qu'une prise, aussi insatisfaisante soit-elle, le film est donc attachant, au-delà de l'histoire de Frankie Valli, un artiste certes doué, mais dont l'art a tout pour se retrouver dans un musée à Las Vegas. Le ton est résolument à l'humour, à la décontraction, et comme Eastwood a confié les rôles des chanteurs à de vrais chanteurs, à la musique. Et ça, c'est un domaine que notre metteur en scène connait et respecte... Même si, et tant mieux pour lui, Frankie Valli n'est pas Charlie "Bird" Parker.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 14:54

Après le plus que décevant The Hereafter, qui s'intéressait de trop près à du surnaturel, un domaine avec lequel Clint Eastwood n'est que peu à l'aise, et qui avait le défaut de se situer un peu trop dans des pays dont Eastwood ne connait manifestement pas grand chose, le metteur en scène revient avec ce film à des préoccupations qui renvoient à toute une thématique, tout un ensemble de films, de Honky Tonk man à Unforgiven en passant par Bird: quel legs un homme laisse-t-il après son passage? Avec le grand manipulateur de génie qu'était Hoover, spécialiste des fiches documentées sur n'importe qui et n'importe quoi, on touche à une parabole sur le vrai pouvoir aux etats-unis au 20e siècle, non sans humour...

Ce film n'est pas un biopic de J. Edgar Hoover (Leonardo DiCaprio), grand manitou du FBI durant quarante ans, mais une variation rendue possible par les recoupements d'information auxquels on a pu se livrer. Et de fait un certain nombre d'anecdotes présentes dans le film y sont plus tard formellement démenties... C'est, sinon un Eastwood majeur, en tout cas un film formellement excitant, dont la structure en 'stream of consciousness' renvoie directement à Bird. Mais le personnage, joué par un DiCaprio comme toujours habité par le rôle, nous promène au gré de ses fantaisies, et on se rend vite compte que l'homme, spécialiste du renseignement et d'une certaine fome d'espionnage, avait sur la vérité une maitrise parfois fluctuante...

Le film est l'un des plus sombres (au sens visuel, bien sûr) des films d'Eastwood des dernières années, et son rythme lent commande un effort que les habitués fourniront sans aucun problème... Ses réels défauts tiennent à deux points: si on ne peut qu'applaudir la prestation de tous les acteurs, on regrettera des maquillages rendus peu convaincants par des ressources prosthétiques un peu limites, et une absence de clarté qui confine parfois à la sécheresse pour qui n'est pas toujours au fait de la petite histoire du FBI... Mais on ne demande qu'à s'instruire, justement. 

Pourtant, le film privilégie toujours une lecture à distance des événements, qui ajoute une solide dose de flou. Pour preuve, il est difficile, par exemple, de suivre la façon dont le kidnapping, suivi du meurtre, de l'enfant Lindbergh, engendre ensuite un feuilleton judiciaire, dans lequel ce qui surnage bien plus que la justice, clairement, c'est la manoeuvre politique autour de ce traitement d'une affaire criminelle...

Cette plongée dans les coulisses de l'histoire, chez un obsédé du communisme, qui a toujours utilisé le terme sans jamais, probablement, comprendre exactement de quoi il retourne, reste un exercice de style poids léger, qui permettra surtout d'assister à un numéro d'acteur de DiCaprio, qui n'a pas son pareil pour interpréter des personnages aux failles profondes... Et Clint Eastwood semble s'amuser de faire les poubelles de la frange la plus à droite de la droite Américaine... autant dire que ce film appartient désormais plus à l'histoire encore que son sujet!

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood
17 novembre 2025 1 17 /11 /novembre /2025 20:42

Hereafter marque une double première fois pour Eastwood: premier film sur un sujet fantastique, premier film partiellement en Français. Ce qui n'a pas empêché la critique de notre petit pays de rejoindre les anglo-saxons au sujet de ce film qui fut, à la notable exception près de Positif (qui a toujours soutenu le cinéaste), particulièrement peu emballée...

Le film commence donc en Français, avec la vision paradisiaque d'une plage. Deux Français se réveillent, Marie Lelay (Journaliste et présentatrice à succès, interprétée par Cécile De France) et son patron, qui est aussi son amant (Thierry Neuvic), ont pris du bon temps en Thaïlande, le jour d'un tsunami. Et justement, Marie se rend au marché au moment précis ou la vague s'abat sur le village, et il s'en faut de peu qu'elle y reste; mais, revenue à la vie grâce à deux hommes, elle en garde un souvenir, celui d'une impression d'avoir visité l'au-delà.

On passe ensuite à San Francisco, où l'on fait la connaissance de George Lonegan (Matt Damon), un médium qui a tourné la page, et que son frère (Jay Mohr) cherche à remettre dans le circuit; avec réticences, George accepte de "lire" un client pour lui, mais souhaite que ce soit la dernière fois... Il souffre de sa condition surnaturelle, et veut qu'on l'oublie. 

Enfin, à Londres, on fait la connaissance de Marcus et Jason (Frankie et George McLaren), deux jumeaux préoccupés par leur mère, "single parent" héroïnomane et alcoolique (Lindsey Marshall), qu'ils voudraient aider à se sortir de sa situation, d'autant que les services sociaux menacent. Hélas, en allant chercher des médicaments pour une ordonnance, Jason harcelé par des jeunes voyous est fauché par un camion. Marcus ne s'en remet pas...

Le passage sur cette terre, thème éminemment Eastwoodien, à condition qu'il parle de ce qu'on laisse à nos enfants et à nos élèves, est ici vu d'un nouveau point de vue: d'une part, certains personnages (George, reconverti en ouvrier, et qui tente de se lancer dans des cours de cuisine, peut-être pour favoriser les rencontres, Marie qui remet son métier en question, ainsi que ses activités de journaliste politique afin de parler de son expérience) se posent des questions sur le rôle à assumer désormais, sur ce qu'ils doivent faire et dire afin d'être utile. Le plus intéressant à ce niveau est George, qui à bien des égards est en pleine errance, et se cherche. Mais le thème est aussi évoqué dans ce film à l'inverse des habitudes de Clint Eastwood, au lieu de parler de celui qui cherche à faire passer quelques chose (Invictus, Gran Torino, Honky Tonk Man, ...), c'est tout à coup le point de vue de ceux qui cherchent à entrer en contact avec ceux qui sont partis. A part dans The changeling, on n'a jamais vu cette vision des choses chez Eastwood, et peut-être le désespoir et la hantise du passé qui envahissent Mystic River y sont-ils assimilables. Mais le cinéma de Clint Eastwood, en revanche, fourmille de redresseurs de torts plus ou moins symboliques, de gens qui remettent le cosmos en place, du "pale rider" à William Munny (Unforgiven). George a-t-il sa place dans cette vision? Peut-être, et Marie Lelay, qui est un succès de librairie une fois qu'elle a fini son livre sur son expérience paranormale, aussi. Mais le film reste vague, il n'est une fois de plus pas là pour nous donner des leçons...

La ou le bât blesse, ce n'est pas dans l'intrusion du fantastique, amené avec dignité et respect pour le spectateur; ce n'est pas non plus dans l'incursion dans le spectaculaire, un tsunami, un métro qui explose, un enfant qui se fait percuter, trois évènements décrits crûment, mais sans aucune complaisance, ni suspense préalable. Pour moi le problème n'est pas dans les histoires elle-même, encore que l'histoire Française soit légère et rendue irritante par des acteurs qui récitent leur texte (2 prises maximum, on est chez Eastwood, et celui-ci n'entend peut-être pas suffisamment notre langue pour s'apercevoir que Cécile de France et les autres acteurs ne sont pas à l'aise).

Non, le principal problème de ce film choral est de faire comme les autres films du genre: construire plusieurs histoires, les entremêler pour en tirer tous les bénéfices quand on mélange tout, et les scènes où les trois histoires se mélangent à la faveur d'un salon Londonien du livre sont d'une grande platitude, et personne n'a rien fait pour les améliorer: George est à Londres pour fuir San Francisco, et visiter la ville de Dickens dont il est un grand fan. Venu entendre Derek Jacobi lire du Dickens, il entend vaguement Marie parler, et de son coté le petit Jason qui passait pas là, a vu George qu'il connait pour avoir vu sa tête sur son site internet... On a envie de rigoler. Le film a tendance à se casser la figure, et bien sûr si on était de mauvaise foi, on dirait que c'est la faute au scénariste, mais chacun sait qu'un scénario, ça se change... 

On retrouve Eastwood dans l'ironie à l'égard des religions d'un coté et du charlatanisme de l'autre, et il est toujours bon par les temps qui courent d'avoir face à soi un film qui dise du mal des religions, toutes les religions, au moins, on n'aura pas perdu son temps. On apprécie les échanges entre Jason et George, d'ailleurs traités par Eastwood dans le même style que toutes les scènes avec George: dans la pénombre. Matt Damon est splendide, comme d'habitude, et sa rencontre avec Bryce Dallas Howard, lors de scènes de relâchement qui nous feraient presque croire à une comédie sentimentale, fait qu'on reviendra tout de même au film un jour ou l'autre. Mais le film a un pedigree mal fichu: est-ce que parce que Malpaso n'est pas impliqué? C'est un film Amblin (La maison de Steven Spielberg) et Warner, et on ne peut que penser que si ce film a été un projet de Spielberg, il lui aurait mieux convenu... Jusque dans la multiplication des lieux de tournage. 

On pourra toujours dire qu'il est louable pour un cinéaste de s'essayer à un film qui sort sérieusement de son ordinaire, et même de prendre un risque sérieux, alors que ses deux derniers films avaient été franchement fêtés par le public et que la décennie l'avait sérieusement consacré, entre le succès débonnaire (Space Cowboys), le mélodrame fédérateur (Million dollar baby), l'oecuménisme politique et humaniste (Invictus) et l'admirable baroud d'honneur d'un papy grognon (Gran Torino)... Même raté, Hereafter aquand même rencontré son public, et possède quelques moments troublants qui nous font rêver à un meilleur film...

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood