Alice, une jeune lycéenne d'un lycée catholique hyper traditionnaliste, découvre à la fois sa sexualité et la notion de pêché qui s'y rattache... Et elle a les plus grandes difficultés à comprendre le monde qui l'entoure: quand on commence à répandre une rumeur selon laquelle elle aurait commis un acte particulièrement coquin avec un garçon durant le week-end, elle est partagée entre deux interrogations: d'une part, comment réussir à faire triompher la vérité; d'autre part, comment contrer des accusations qu'elle ne comprend littéralement pas...
La réalisatrice Karen Maine et l'actrice principale Natalia Dyer avaient déjà officié ensemble sur un film de court métrage du mpele titre: en 2017, le premier Yes, God, Yes concentrait en 11 minutes les découvertes intrigantes de son héroïne, et faisait mouche. Le conte initiatique tient assez bien la route en un long métrage qui ne fait jamais le malin, et repose sur l'adhésion des spectateurs à l'itinéraire d'une naïve. Natalia Dyer est excellente dans ce rôle...
Comme pour le premier film, la réalisatrice a décidé de placer l'intrigue environ vingt ans avant la date de sa conception: d'une part, j'imagine, par identification avec les jeunes gens du film; mais aussi pour permettre des limites dans le monde qui nous est présenté: comment comprendre l'extrême naïveté d'Alice à l'ère des smartphones et de l'internet à haut débit? Avec sa mise en valeur des gadgets vontage (vieux ordinateurs avec modems bruyants, téléphones cellulaires antédiluviens), le film concentre finalement son intrigue sur ce qui est important: les rapports entre une adolescente qui a tout à apprendre, et un monde extrêmement corrompu... Le décalage entre la naïveté de l'héroïne et l'absurdité des règles de l'école (dans laquelle les soutanes, chasubles et vêtements de religieuses, cachent bien des turpitudes) est le principal ressort de la gentille satire.
Hal Roach réalisait l'importance de Laurel et Hardy, et il savait que tôt ou tard il leur faudrait affronter le micro. N'oublions pas que le duo était contemporain des premiers succès du cinéma sonore, et si il avait un temps été possible d'imaginer que les deux cinémas (On les appelait, après tout, de deux noms distincts: les movies et les talkies!) pouvaient co-exister, en 1929, l'hégémonie du parlant était à l'horizon... Le film fait partie d'une bordée d'autres courts métrages qui ont tous un clin d'oeil au son ou à la parole dans le titre. J'ai déjà mentionné ailleurs la référence contenue dans le titre de celui-ci, l'expression "unaccustomed as we are to public speaking" étant une expression convenue généralement utilisée pour commencer des speechs d'une demi-heure...
Laurel et Hardy affrontent donc le parlant avec prudence, mais la peur qu’ils avaient (Surtout Stan) ne se voit pas. Mieux: ils parlent peu, et laissent une large part aux gags visuels, voire aux gags strictement sonores qui vont leur permettre de continuer à élargir leur palette. Ce film regorge de moments qui prouvent qu'on peut aller plus loin en utilisant de façon variée le son et la parole, sans se contenter de filmer platement ce qui après tout est une situation de vaudeville assez classique...
Laurel et Hardy sont aux prises avec Mrs Hardy (Mae Busch) excédée. Celle-ci part le jour ou son mari lui présente Laurel parce qu'elle en a assez que son époux ramène des copains à la maison, en lui demandant de leur faire à manger... Comme les garçons se lancent dans une tentative de faire la cuisine tous seuls, les catastrophes s'ensuivent. La jolie voisine, Mrs Kennedy (Thelma Todd, dans sa première apparition chez Laurel & Hardy) intervient donc, et... brûle sa robe en voulant allumer le four décidément bien capricieux. Et bien sur, son mari verrait probablement d'un mauvais oeil son épouse sortir de chez les Hardy en petite tenue... Donc, lorsque Mme Hardy se ravise, elle ne sait pas que dans une malle, la jolie voisine est cachée en nuisette dans une malle... Rappelons que "Kennedy", c'est bien sûr Edgar, qui interprète le voisin. Celui-ci est policier...
Le film est drôle et marche tout seul. plusieurs gags sonores à signaler: Mae Busch sermonne son mari, alors que Stan a mis un disque ; au fur et à mesure de sa logorrhée et, rattrapée par la musique endiablée, et commence à scander son invective en rythme. Peu de temps avant, elle hurle sur Oliver, qui tente vertement de répliquer, et Stan qui ne dit rien, se prend des "Shut up!" bien sonores. La cacophonie est extrêmement drôle... Enfin, plusieurs fois, l'équipe s'amuse à mettre des chutes, bagarres ou autres chocs frontaux hors champ, qui ne seront perçus par les spectateurs que via le son, et bien sur grâce aux réactions des protagonistes restés à l'écran... Donc, pour un premier film parlant, c'est du grand art....
Un paradoxe pour finir: le film est sorti simultanément, comme la plupart des films sonores de 1929, dans une copie muette, qui en recycle essentiellement la plupart des séquences, y compris les scènes parlantes et les gags sonores hors-champ, qui tombent évidemment complètement à plat...
Une petite fille, Jewel (Jane Mercer) vient vivre chez son grand-père (Claude Gillingwater) pour une courte période, après avoir été ignorée (le père et l'aïeul sont fâchés) pendant des années. Dans la maisonnée, tout le monde se déteste: le grand-père vit en effet avec sa bru, une femme remariée dont la fille ne trouve absolument pas sa place, jusqu'à la gouvernante qui hait tellement les deux femmes qu'elle souhaite les voir décamper... Quand la petite Jewel arrive, pourtant, elle va révolutionner son monde en les aimant en dépit de tout...
C'est un remake de Jewel, une autre adaptation par Weber du même roman, sortie en 1915. Weber avait aussi écrit le script d'un court métrage de deux bobines, The discontent, qui racontait l'arrivée inopinée dans une famille d'un vieil homme qui finissait par séduire son monde en dépit de son côté bourru. Le film, bien sûr, prend le contrepied avec ce personnage de petite fille angélique, qui vient au monde avec une certaine naïveté, même si elle n'a pas sa langue dans sa poche.
Weber en 1923 est plus que rompue à l'exercice de style qui consiste à familiariser les spectateurs avec les personnages qui cohabitent dans un environnement bien défini, et elle est très à son aise, même si on sera un peu plus impatient face à des intertitres qui alourdissent inutilement le début en mettant un point d'honneur à nous détailler absolument tout des éléments de l'intrigue, ce qui fait qu'on lit, plus qu'on ne regarde, la première bobine... Elle a recours, aussi, à un symbolisme qui renvoie un peu à son célèbre Hypocrites de 1915, à travers un court insert, qui représente la musique jouée par un personnage, sous la forme d'une danseuse drapée d'un voile diaphane... Une fantaisie qui a du trouver un écho dans une scène ultérieure, mais l'insert en a été coupé.
C'est l'un des derniers films de la réalisatrice, qui voyait le travail se faire de plus en plus rare. S'il n'apporte sans doute pas énormément, c'est un style très personnel, une façon de montrer les personnages, et des préoccupations émotionnelles (liées à la Christian Science, comme souvent) qui sont particulièrement singulières dans le cinéma Américain.
Mehdi (Younès Boucif) est cuisinier, pour le bistrot le Baratin, à Lyon... Il avance: il a une petite amie, Léa (Clara Bretheau) et c'est très sérieux; elle travaile au même restaurant, où elle fait le service. Grâce à l'aide financière des parents de la jeune femme, ils vont pouvoir racheter le bistrot à leur employeur Bernard (Gustave Kervern)... Bref tout irait pour le mieux, si Mehdi n'avait pas des réticences sévères à mélanger sa famille avec cette petite vie tranquille. Sa mère Fatima (Malika Zerrouki), veuve, a élevé seule ses quatre enfants, Mehdi et ses quatre soeurs, et elle souhaite ardemment retourner en Algérie, car elle souffre de ce qu'elle considère comme un exil. Elle a donc une certaine tendance à se réfugier dans des traditions importantes: la circoncision de son petit-fils, les mariages plus ou moins arrangés...
Mais si Mehdi ne souhaite pas imposer cette famille-là à Clara, cette dernière estime qu'il est grand temps de rencontrer la mère et les soeurs. Quand la petite dernière Faïza vient au restaurant pour une visite surprise, Clara qui la rencontre pour la première fois apprend donc que son petit ami lui a menti, en lui disant que sa mère était retournée depuis longtemps en Algérie. Elle devient insistante et pour donner le change, Mehdi s'invente une autre mère: Souhila (Hiam Abbass), qui tient un petit bar Algérien auquel Mehdi aime à se rendre, va jouer sa mère, mais Mehdi n'est pas au bout de ses surprises car sa mère de substitution va improviser sans limites, et va interpréter une mère bien moins conservatrice que la vraie... Et elle va séduire tout le monde au passage.
Quel bonheur! Une comédie dont les influences se trouvent aisément entre la screwball comedy (combien de ces comédies loufoques, avec Cary Grant, Gary Cooper voire James Stewart, sont-elles basées sur un bobard un peu trop assumé, aux ramifications impossibles?), et le cinéma de Pedro Almodovar (la peinture tendre et sans oeillères d'une communauté, saisie dans sa vérité bien plus que dans ses clichés), ce film est une bouffée d'air frais, une vraie comédie bien sûr, au dialogue vivant, et qui sonne constamment juste, les acteurs étant tous excellents; le rythme de ce film, aussi, est soutenu sans esbroufe, sans effets inutiles, entièrement soumis à l'idée de laisser les acters raconter cette histoire avec leur propre dynamisme, et les pleins et les déliés nécessaires. C'est une telle réussite qu'on a du mal à croire que ce soit un premier film... Même pas le premier long métrage d'un réalisateur doué, non: son premier film, tout simplement, qui vient d'une longue réflexion, d'un désir de cinéma qui se matérialise sous nos yeux de la plus belle des manières...
La thématique, entre la peinture d'un microcosme saisi dans sa vérité (des Algériens de France, entre assimilation tranquille et traditions vivaces), et l'exploration plus générale des liens d'une personne à sa culture, passe à travers une utilisation magistrale de ce décor de restaurants, car on mange et on cuisine beaucoup dans ce film: il commence d'ailleurs par la vision des mains d'un cuisinier au geste sûr, qui coupe des légumes pour un préparation. Cette vision du travail comme premier contact avec Mehdi et sa vie est une belle idée, mais la cuisine devient aussi le symbole de son intégration, puisque Mehdi cuisine ce qu'on lui demande, et son répertoire est plus dans le bistrot que dans sa culture. Inévitablement, il y a un lien entre cuisine et tradition, puisque Mehdi, qui n'a jamais demandé à sa mère de lui confier ses secrets culinaires, va approcher Souhila, sa "fausse mère", autour de la préparation d'un couscous magistral! Et la cuisine prolongera le lien entre Mehdi et sa -vraie- mère (lors d'une scène, celle-ci lui confie les secrets des plats préférés de son mari disparu), tout en offrant à Mehdi, un dialogue gustatif avec celle qu'il aime, dans une fort jolie scène où il lui offre un dîner qui mélange recettes de la cuisine française, et savoir-faire Algérien.
Bref, un film où l'on mange, et parfois l'on boit: c'est le cas dans l'une des nombreuses scènes hilarantes de comédie, qui souvent sont menées avec un incroyable brio par Hiam Abbass, l'actrice-réalisatrice Franco-Palestinienne qui prête son tempérament solaire et volcanique à ce film... Une démonstration d'oenologie dans une cave (Laurent Stocker joue le père de Léa, un passionné du vin) débouche sur des gags liés aux rites de consommation du vin, et c'est un enchantement... Comme l'est l'admirable séquence située dans un train, où la fausse mère de Mehdi, qui poursuit sa mission de séduction de celle qui n'est donc pas sa vraie belle-fille, donne à un wagon entier, pris dans la danse, une leçon de danse du ventre...
Si on rit beaucoup (mais alors beaucoup), le film n'est pas une comédie qui joue sur des grosses ficelles. Le rire n'est pas que la politesse du désespoir, et ici il est surtout affaire de pudeur, celle d'une famille qui se réfugie dans les embrouilles (les soeurs de Mehdi, qui font la tête à leur mère, ont toutes enfreint en douce quelques-unes des règles sacro-saintes du conservatisme familial, et le mensonge n'est jamais très loin): car derrière la comédie, affleure un décalage, celui de gens (Mehdi, ses soeurs, mais aussi Souhila, leurs amis), entre ceux qui sont assimilés, et la mère de Mehdi, qui reste accrochée à l'espoir de retourner au bled, de revoir sa maison en Algérie, qu'elle espérait laisser à ses enfants. Ce décalage est souvent une souffrance pour la mère autant que pour ses enfants. Combien de films (Américains ou autres) nous auraient-ils offert une conclusion facile, autour d'un "maman je t'aime" assaisonné de violons? La pudeur du film passe non seulement par la comédie, mais aussi par la musique, qui complète les non-dits, accompagne les gestes qui ne seront pas effectués, et si dans le film jamais ou presque Mehdi n'embrassera sa mère, la bande-son nous informe suffisamment de leurs sentiments, compliqués, mais réels.
J'ai parlé de Hiam Abbass, une actrice chevronnée, mais Malika Zerrouki est étonnante de naturel; ce n'est une actrice que depuis peu, elle a effectué quelques petits rôles. Son personnage est très émouvant, de par son historique, mais elle est aussi très drôle, dans ses émotions autant que dans ses petits travers: elle a une certaine tendance à jouer un peu la comédie, et fait des crises qui sont parfois du bidon. Certains de ces petits drames se finissent à l'hôpital où immanquablement la comédie reprend ses droits....
Je termine cette chronique avec une scène qui est superbe, et qui vers la fin du film (mais je n'en dis pas plus), nous offre une vision rare: à l'écran, beaucoup de monde se tiennent dans le restaurant, et parmi les présents, c'est l'une des rares fois où Souhila, Fatime et Léa sont toutes là. Elles sont toutes trois détachées des autres personnes par un détail vestimentaire commun, elles portent le même bleu. Nombreuses sont les scènes où Amine Adjina a eu recours à d'invisibles petites touches, aussi simples qu'efficaces, pour créer un monde, avec des couleurs, à la façon d'un Almodovar. Ce bleu unit les trois femmes, réellement les trois femmes de la vie de Mehdi: sa mère, sa fausse mère, et sa future épouse... Le jeune homme nous adressera un regard caméra comme pour nous prendre à témoin de son avancée dans la vie, finalement assez tranquille, pittoresque, cocasse et foncièrement assez tendre, qui est la sienne.
Ce film, qui nous parle de "la diversité", ce mot passe-partout qui cache tant de choses, sans jamais avoir recours aux clichés, est une merveille, à voir sans restrictions. On y rit sans remords, et au passage ne vous inquiétez pas, si cette bande-annonce semble en dire beaucoup, elle ne vous dit pas tout!
La bande annonce du film, qui sort le 10 décembre 2025: https://www.youtube.com/watch?v=TMW1H8R0FZc
C'est sans doute, à en juger par les quatre minutes dont on dispose aujourd'hui de ce film, une comédie inhabituelle pour le tandem Weber-Smalley. D'ailleurs, le crédit officiel, cette fois, met Smalley avant Weber. On n'ira pas plus loin dans la spéculation, Smalley ayant par ailleurs signé des films tout seul... Ils jouent tous les deux, mais Lois Weber joue un personnage apparemment secondaire ...
Mais ce film, dans lequel selon le synopsis la présence d'un homme flamboyant dans la bonne société relègue tous les autres au second rang, est intéressant pour les concepts visuels: la façon dont on nous présente les protagonistes en rang d'oignon, en les faisant répéter le même geste, débouche sur une mise en scène burlesque, qui anticipe certains films (Keaton en tête) de quelques années, et donne envie d'en savoir plus... Hélas...
Voici donc la glorieuse suite de Them Thar Hills, le chef d'oeuvre de 1934. Elle est d'ailleurs encore meilleure: Laurel et Hardy ouvrent un magasin d’électricité, situé par hasard à coté de l’épicerie tenue par Charlie Hall et Mae Busch. Très vite, ils se rendent tous compte qu'ils se sont déjà vus...
Si cette dernière se réjouit de retrouver les deux compères, ce n’est pas le cas de son mari, qui leur fait comprendre qu’il ne tolérera rien de leur part. Très vite, la confrontation va dégénérer en une bataille de « tit for tat » (L’expression est utilisée explicitement par Hardy, je rappelle que dans l'univers de Laurel et Hardy cette expression désigne une lente, systématique et méthodique bataille d'agressions échelonnées), de l’épicerie au magasin d’électricité, et les basses vengeances et mauvaises action vont pleuvoir, de coups bas en coups bas, pour notre plus grand bonheur : jet de crème, barbouillage au saindoux, montres passées au mixeur…
Rien n’est trop beau pour ce chef-d’œuvre. Tout au long de la bataille, un « client » de Laurel et Hardy profite de la confusion pour se servir. Il vient vite avec une brouette, et termine par se servir avec un camion de déménagement. Ca passe tout seul, et c'est servi par des spécialistes particulièrement doués...
Alors que la production de leur prochain long, Babes in Toyland, était ralentie puis stoppée par des accumulations de problèmes (Parmi lesquels une relation de plus en plus tendue entre Roach et Laurel), ce petit film est une (petite) oasis, pas primordiale, mais pleine de bons moments: les deux amis sont des auxiliaires de police qui ont permis (Comment, c’est un mystère…) l’arrestation d’un fou criminel, Butch, interprété par le grand Walter Long.
Celui-ci, au procès, déclare qu’il va s’évader et se venger en leur accrochant à tous deux les jambes autour du cou. Les deux hommes décident de prendre la fuite, mais doivent trouver une tierce personne afin de partager les frais du voyage. Ils passent une annonce, et Mae Busch y répond : elle souhaite également quitter la ville, mais son petit ami s’est évadé de prison et il va falloir l’emmener…
Bien sûr que le petit ami en question est interprété par Walter Long.
Derrière ce scénario invraisemblable se cache un gag à tiroirs: Long, qui n’a pas encore repéré que les deux hommes avec lesquels il va s’enfuir sont ses deux ennemis, est caché pour les besoins du film dans une malle dont il ne peut sortir. Les efforts déployés par Laurel et Hardy pour l’en sortir seront bien sûr l’occasion pour eux de lui faire subir diverses tortures. Sinon, lorsqu’il sort, il même sa vengeance à la lettre.
Avec ce film commence une période durant laquelle Charles Rogers, l’homme de confiance de Stan, devient le metteur en scène attitré. Si aucun de ces films n’est notable par sa mise en scène, ils permettront au moins à Laurel et Hardy d’offrir en toute quiétude la quintessence de leur art, tandis qu’au dehors l’orage entre Roach et Laurel gronde. Il est toujours assez frappant de constater que si Laurel n’était sans doute pas facile à vivre, il n’ya semble-t-il jamais eu la moindre friction entre lui et Hardy, toutes les disputes et grosses fâcheries, conflits d’ego et «différents créatifs» ayant eu lieu entre Laurel et leur producteur…
Ce classique mérite d’entrer dans l’histoire d’abord parce qu’il est un excellent cru, mais aussi parce qu’il a fait l’objet d’une suite.
L’histoire est bien connue : Laurel et Hardy doivent prendre le large afin de permettre à Hardy de soigner sa goutte. Il partent donc prendre les eaux dans les collines, avec une caravane: ils s’installent près d’un puits dans lequel ils ne savent pas que juste avant leur arrivée, un groupe de trafiquants a jeté de l’alcool de contrebande. Ils s’installent et vaquent à leurs occupations, faisant la cuisine en sifflant de temps à autre une louchée de ce précieux liquide. L’ambiance se réchauffe bien vite, et ils sont rejoints par un couple tombé en panne, Charlie Hall et Mae Busch. Elle reste avec les garçons, et participe à la beuverie, pendant que son mari s’occupe de la voiture. L’irascible mari prend très mal les familiarités des eux hommes avec son épouse, un «tit for tat» magistral termine le film, plus froid et plus lent que jamais.
A noter, dans ce court métrage, l’apparition d’un « signe » «cinématographique: la chanson interprétée par Hardy (Qui chante), Laurel (Qui ponctue de "Pum Pum" incongrus) et Mae Busch (Qui hurle des "pum pum" de plus en plus fort au fur et à mesure de l’augmentation de son taux d’alcoolémie), reviendra dans Tit for tat, et sera l’indice donné au public de la continuité entre les deux films. Il est par aileurs à noter que si Charlie Hall est toujours un ennemi juré et menaçant (Il fait partie de ces méchants d'autant plus dangereux qu'ils ne font qu'1m60), ici Mae Busch a enfin l'occasion de devenir franchement copine avec les deux comédiens. Ca fait plaisir.
Les deux héros sont des ramoneurs, et vont ramoner la cheminée d’un savant fou qui a inventé une potion de rajeunissement parfaitement efficace, dont Hardy va au final faire les frais: cela implique des bassines d’eau, donc Hardy ne peut qu’y tomber.
Le professeur Noodle ( = Nouille), joué par Lucien Littlefield, nous permet de voir ce comédien, un vétéran des studios Roach, dans un rôle inhabituel pour lui. En effet, Littlefield, dès son séjour à la Paramount dans les années 10, est devenu un majordome plus vrai que nature, ce qu’il a continué à faire encore et encore pour le «lot of fun», notamment chez Charley Chase. Ici, en savant fou particulièrement atteint (Il est très convaincant) , il donne la réplique à Sam Adams, qui joue Jessup, … son majordome.
Quant à la partie « ramonage » du film, faut-il préciser qu’on s’y salit beaucoup? Tout ici est basé sur la froide, lente accumulation de prétextes pour Laurel et hardy à saboter leur propre acion, en étant toujours plus salissant. Lors d'une opération particulièrement ratée, les briques mettent de plus en plus de temps à tomber sur la tête de Hardy et Jessup, le majordome, d'un ton dédaigneux, se contente de lui dire qu'il y a, quelque part, une chaise électrique qui n'attend que lui... Indispensable.
Don Quichotte de la Mancha a lu, beaucoup lu, et principalement des romans de chevalerie. A tel point que ça lui est carrément monté à la tête, et il est donc parti en quête d'aventures... le problème c'est qu'il est vieux et, on l'aura compris, fou. Aidé, plus ou moins, de son écuyer Sancho Panza, il parcourt les routes à la recherche de rencontres guerrières. Et quand il ne trouve rien, eh bien! ...L'imagination débordante du vieil homme fait le reste... Mais bientôt, le légende se répand, et les deux hommes deviennent la cible des moqueries...
Carl Schenstrom et Harald Madsen, alias Fy og Bi au Danemark, étaient mieux connus sous le nom hallucinant (mais justifié) de Doublepatte et Patachon en France, ils étaient Pat und Patachon en Allemagne ou encore Long and Short dans les pays Anglophones. Leurs films souvent réalisés par Lau Lauritzen (Senior) sont encore aussi populaires en Scandinavie et en Allemagne que le sont Laurel et Hardy aux Etats-Unis, pour situer.
Pourtant ce film très ambitieux est à part: clairement, il n'a pas été tourné au Danemark mais bien en Espagne, et très peu de concessions apparentes ont été faites aux deux personnages habituels de Schenstrom (qui interprète un Quichotte très convaincant avec sa silhouette de géant filiforme) et Madsen (qui prête à Sancho sa rondeur et sa petite taille). Et surtout pour ce dernier, le personnage de Sancho Panza est très éloigné des emplois habituels de clown lunaire lent et timide du comédien. Sancho est roublard, calculateur, dédié aux plaisirs... Juste, peut-on faire remarquer, il est quand même un peu naïf, surtout lorsqu'un canular pendable lui est joué, afin de lui faire croire qu'il est gouverneur d'une île.
Ce film, qu'on peut enfin voir entier (voir plus bas) est une fascinante entreprise: il s'agissait pour Lauritzen de faire une adaptation stricte de la tragi-comédie de Cervantès, avec deux comiques dans les rôles principaux; et en plus, comme c'est le seul film dans lequel on ne reconnaisse pas le maquillage traditionnel des deux comédiens Schenstrom et Madsen, c'était un risque commercial certain; mais l'idée de décalage entre un monde qui tourne dans un sens et deux hommes qui tournent dans l'autre (surtout Quichotte, car cette fois c'est Schenstrom qui est le plus à part!) est somme toute présente dans le film.
Reste quand même une interrogation: qu'est-ce qui a bien pu pousser dans cette direction Lauritzen, metteur en scène et producteur d'une série de films de comédie qui, s'ils n'ont sans doute pas révolutionné le médium, ont quand même provoqué un succès considérable pour lui et ses interprètes, l'excellente fortune de la Palladium, et même une réputation très enviable de poule aux oeufs d'or pour la scénariste et productrice Alice O'Fredericks? Le film est ambitieux, soigné même, l'intrigue du roman y est respectée, les personnages en sont bien définis, surtout bien sûr Quichotte et Panza, mais aussi les deux chevaliers ennemis d'une intrigue secondaire, deux beaux jeunes hommes comme il y en avait toujours pour "seconder" les héros joués par Schenstrom et Madsen, mais cette fois dans des personnages tangibles et riches... La photo de Julius Jaenzon, confrontée à l'aridité Espagnole, est d'une luminosité exceptionnelle, et les décors souvent printaniers nous rappellent que nous sommes entre les mains de maîtres Danois. Les deux acteurs principaux sont absolument géniaux mais ça on le savait déjà!
...Et pourtant le film est réussi mais sans plus. Lauritzen a soigné sa partition, bien utilisé les décors existants, et bichonné ses effets spéciaux: la scène mythique des moulins, par exemple, donne lieu dans cette version à une visualisation très baroque des «monstres» et géants aperçus par le vieux chevalier fou... Il manque pourtant à cette superproduction un peu austère la gentille folie douce habituelle des films du duo, et dans ce contexte le ton du film, de la romance picaresque jusqu'à l'inévitable tragédie, on débouche sur une version soignée d'un grand roman, qui se cantonne à une sagesse embarrassante: on pense pour comparer au Carmen, de feyder, d'ailleurs tourné la même année, également en Espagne. Fallait-il absolument, pour exister, que les deux clowns et leur metteur en scène prouvent une bonne fois pour toutes que oui, ils pouvaient aussi faire un film sérieux, ou un "grand sujet"?
Pendant des années, on ne pouvait voir de ce film que des extraits diffusés dans le cadre d'une série télévisée Allemande qui recyclait les longs métrages du duo; de ces dix bobines (soit 135 minutes à 20 images par seconde), il nous restait 48 minutes en tout, dénuées d'intertitres, et remontées afin de donner une idée du film plus qu'autre chose. Le remontage avait été fait afin de privilégier la comédie, mais le début était à peu près intact. La seconde intrigue, qui voit se développer une trahison chez d'authentiques chevaliers, qui vont ensuite être authentiquement aidés par Quichotte et Panza, ne mettait pas suffisamment les deux stars en valeur et avait été tout bonnement supprimée. Maintenant, le Danske Filminstitut a enfin rendu publique sa version restaurée (un tirage soigné, mais aux marques du temps bien visible) de la version intégrale, disponible sur le site Stumfilm du DFI, où il sera visible en permanence, comme la digne pièce de musée qu'il est enfin.