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17 mars 2024 7 17 /03 /mars /2024 09:09

Je ne pense pas que Lean ait conçu ce film comme un baroud d'honneur, un monumental anachronisme à l'époque de l'amour libre et de la contestation anti-Vietnam... Et pourtant, les critiques qui lui sont tombés dessus ne l'ont pas épargné: comme si le succès phénoménal des trois films qui avaient précédé (Kwai, Lawrence, Zhivago) devait impérativement être expié. Mais le temps n'a pas été beaucoup plus tendre avec ce qui devrait être considéré comme un classique, ne serait-ce qu'en raison de son appartenance à l'oeuvre d'un maître. 

L'intrigue est simple, mais surtout ressemble de façon troublante à Mme Bovary. C'est absolument intentionnel... La transposition en Irlande de l'Ouest, en pleine première guerre mondiale (et donc en pleine occupation britannique du pays) a posé un nombre conséquent de problèmes: liés, essentiellement, au temps particulièrement capricieux, mais aussi au fait que les lieux étaient éloignés de tout et en rendaient pas la communication avec la MGM très facile!

Sur la péninsule de Dingle, la vie est organisée entre le village et la mer. Tom Ryan (Leo McKern) est le propriétaire du seul pub de la région, et il apprécie particulièrement cette position centrale. Les Anglais sont présents, un camp de soldats est situé en bordure du village, dont les habitants ne manquent pas une occasion de manifester leur hostilité. Rosy Ryan (Sarah Miles), la fille de Tom, est une jeune femme fantasque et sentimentale, qui rêve de passion et d'absolu, en s'imaginant devenir l'épouse de Charles Shaughnessy (Robert Mitchum), l'instituteur qui s'élève clairement au-dessus du village. En tout cas, elle souhaite clairement sortir d'une enfance qui a été marquée par une certaine complicité avec Michael (John Mills), qui est comme on disait alors "l'idiot du village". Celui-ci n'est pas prêt à comprendre pourquoi celle qu'il transportait sur son dos dix années auparavant lui refuse de se laisser approcher aujourd'hui... Charles et Rosy vont se marier, mais ce qui aurait été une perspective de bonheur à la fin d'un film, ressemble plutôt à un désenchantement sordide au début... Non que Shaughnessy soit un mauvais bougre... c'est juste qu'en termes mesurés, Rosy veut de la passion, de la vraie, pas un brave homme qui la borde avant les rapports... 

Deux hommes vont arriver au village, qui vont avoir un impact singulier: Tim O'Leary (Barry Foster), chef local et légendaire des Républicains, qui va essayer de profiter de la situation géographique particulière du lieu, pour y passer des armes; et le Major Doryan (Christopher Jones), nouveau commandant de la base militaire, blessé en France. La rencontre entre le beau héros ennemi et la jeune femme en mal de passion ne va pas passer inaperçu. Du travail en perspective pour le père Hugh (Trevor Howard), le curé de la région...

C'est irrésistible: non seulement Lean a donné la pleine mesure à sa peinture d'un amour qui emporte tout sur son passage (Et se résout dans deux scènes d'amour physique assez franches, et qui sont assumées avec aplomb par Sarah Miles), mais il le fait sans négliger de nous livrer un contexte tumultueux. Je pense sincèrement qu'à ce niveau, Ryan's Daughter a plus d'efficacité que Dr Zhivago qui finissait par se perdre et perdre ses spectateurs dans le lyrisme. Ici, on ne perd jamais la situation de vue... Et on en prend plein les yeux: les paysages choisis (Irlande, bien sûr, mais aussi Afrique du Sud, car le temps y était plus gérable), l'écran large, le choix de tourner en 65mm, et bien sur LA scène spectaculaire par excellence: une tempête homérique...

Lean s'amuse même à s'auto-citer avec subtilité, comme lorsqu'il fait jouer son Major Anglais (Christopher Jones, au fait, sans doute l'acteur le plus faible du film... mais au moins on a échappé à Brando!) avec des allumettes à la façon de Lawrence! Et il nous livre dans une séquence d'imagination de Charles (Quant il visualise ce qu'a pu être la rencontre de Rosy et Doryan sur une plage) un hommage au cinéma d'antan, à travers une composition très 1910! Enfin il retrouve l'inspiration de Kwai, dans la scène de passion sensuelle entre Rosy et son amant, située en pleine nature en fête!

Alors, pourquoi bouder son plaisir? C'est qu'en 1970, des étudiants échauffés à la politique, des cinéphiles attirés par des révolutions formelles, des spectateurs blasés en mal d'expériences et de performance, n'avaient sans doute pas envie de rester 190 minutes en compagnie d'un film à l'ancienne, avec une histoire d'amour vouée à l'échec... Reste que le film s'inscrit dans la mémoire, et y restera longtemps. Il est regrettable que ce soit à cause de Ryan's daughter que Lean a été obligé de rester à l'écart des studios durant quatorze ans, d'une part, et qu'il ait du ravaler ses ambitions pour son film suivant, et ultime. Mais en attendant, quelle fête pour les yeux...

 

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Published by François Massarelli - dans David Lean Filmouth
9 mars 2024 6 09 /03 /mars /2024 22:11

Au milieu du XXe siècle, sur le site d'un barrage hydro-électrique, un officier haut placé, Yevgraf Jivago (Alec Guiness) interroge une jeune ouvrière (Rita Tushingham) à propos de sa famille. Mais il en sait plus qu'elle et lui raconte l'étrange destin de ses parents, dont son propre demi-frère, Youri Jivago (Omar Sharif)...

Le jeune Youri perd sa mère qui l'a élevé seule, très tôt, et il est recueilli par un onv=cle et une tante qui vont lui donner une éducation aussi affectueuse que s'il avait été leur propre fils. Adulte, Youri est promis à leur fille Tonya (Geraldine Chaplin), et devient médecin... Mais il va aussi croiser le destin de plusieurs autres personnes: Yevgraf qui a rejoint le camp des Bolcheviks; le douteux Komarovsky (Rod Steiger), un homme qui traficote dans l'ombre des changements politiques; celui-ci a une maîtresse, mais la fille de cette dernière, Lara (Julie Christie) va aussi devenir sa "protégée"... avant de se marier avec Pavel Antipov, un idéaliste (Tom Courtenay)... Tout ce petit monde va tourner autour de la Révolution de 1917 et jouer un rôle dans un étrange ballet, qui tourne autour de la personnalité de Youri Jivago, médecin et poête...

Le film est adapté d'un roman, écrit par Boris Pasternak et publié au départ... en Italie. Mais si Lean s'est évidemment attaché à adapter le roman, avec l'aide du scénariste Robert Bolt, il a aussi semblé prolonger l'expérience narrative de Lawrence of Arabia, dessinant à travers les souvenirs d'un personnage (Yevgraf), glanés durant sa vie parfois par des témoins extérieurs, la vie de son demi-frère... Et ce personnage, qui a vécu en large des bouleversements de la Révolution, et qui n'a jamais ni participé à ladite révolution, ni semblé la combattre, semble avoir traversé le chaos de cette période d l'histoire de la Russie, comme dans un rêve, partagé également entre deux voies: un méedcin de ville, marié et père raisonnable d'un puis deux enfants, auprès de la douce Tonya; et amant passionné de la farouche Lara, qui a reconnu en elle une âme de poête sans doute, et qui souhaite oublier la réalité du monde dans ses bras...

Le chaos qu'ils traversent, nous est raconté dans un film dont on se doute bien qu'il n'a pas été tourné en URSS... mais un peu partout en Europe! C'est une splendeur, dans lequel Lean se joue en permanence de l'espace et du temps, dressant des passerelles entre les êtres et les scènes, jouant d'un montage parfois étonnant, qui passe avec un grand souffle d'une époque à l'autre sans trop se soucier de cohérence totale... L'Histoire (la Grande guerre, la Révolution, la guerre civile dans l'URSS en devenir) y croise la petite histoire, celle des opportunistes (Komarovsky), des idéalistes (Antipov qui reviendra de la Guerre tellement sonné qu'il en deviendra un fou sanguinaire au service de la Révolution pour satisfaire ses appétits sadiques), des révolutionnaires encartés (Yevgraf) et bien sûr celle des petites gens, ballotés de lieu en drame (la famille de Tonya).

Au milieu de tout ça, lui aussi ballotté par l'Histoire et assistant à son déroulement sans toujours la cerner, se trouve un nouveau héros-Candide de David Lean, un homme qui a trop de romantisme en lui pour vraiment condamner les exactions de la Révolution, et trop de douceur pour céder aux sirènes du chaos. Un homme condamné à errer en marge de l'histoire qui se raconte autour de sa personne, un de plus...

 

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Published by François Massarelli - dans David Lean Filmouth
5 mars 2024 2 05 /03 /mars /2024 15:44

Oublions un instant l'énormité du film, son casting de luxe et le fait qu'il ait raflé un paquet d'Oscars. Concentrons-nous plutôt sur ce qui compte: Lawrence of Arabia est à la fois un point de départ, un aboutissement et une confirmation. Une oeuvre colossale certes, mais maîtrisée à 100 %, par un génie de la pellicule qui profite au maximum de ses nouveaux jouets (Décors sublimes, 70mm, carte blanche) tout en creusant un peu plus son sillon personnel: comme ses plus grands films, Lawrence est le récit d'un parcours en marge, d'une oeuvre paradoxale, en même temps que l'étude d'un dérapage humain plus grand que nature...

Un homme meurt dans un accident de moto, sur une petite route de campagne. T.E. Lawrence (Peter O'Toole) vient de mourir, et un journaliste se rend à la sortie du service funéraire, apostrophe quelques compagnons de route. Tous semblent se défiler. Ironiquement, seul un quelconque sous-fifre semble favorablement répondre à la requête du journaliste... s'ensuit un long flash-back, mais ce début est trompeur: on ne reviendra pas à ce moment posthume de tout le film, et il ne s'agira pas de juger la mémoire du héros, ni d'en cerner tous les contours. Le film est simplement le récit de l'arrivée de T. E. Lawrence en Arabie, de son coup de foudre extraordinaire pour le désert et ses modes de vie, mais aussi de sa découverte d'un penchant sanguinaire pour la violence, qui va s'exacerber dans une suite de batailles toutes plus violentes et hasardeuses les unes que le autres... Lawrence, vite surnommé "d'Arabie", va participer en 1916-1918 aux profonds bouleversements qui agitent le moyen-Orient, d'Aqaba à Damas, et va accomplir un travail gigantesque. Il croyait pouvoir travailler pour l'unification des peuples Arabes, mais il va surtout faire le sale boulot pour la couronne Britannique...

Une fois de plus, Lean se penche sur un parcours en marge, sur un homme qui a une oeuvre à accomplir, même si elle n'est pas en tout point glorieuse. Il se livre à une narration chronologique, une fois passé le prologue, et à aucun moment ne jugera Lawrence. Pour ce qui est de ses 'supérieurs' (un terme à prendre comme une certaine ironie, puisque Lawrence n'a que dédain pour la hiérarchie, et le prouve constamment), c'est autre chose: la façon dont le Roi Faiçal (Alec Guiness), le général Allenby (Jack Hawkins, qui dit au moins trois fois dans le film 'je ne fais pas de politique, Dieu merci', mais c'est un odieux mensonge) et le politicien incarné par Claude Rains s'assoient autour d'une table pour se partager le gâteau apporté par Lawrence, fait l'objet d'un commentaire acerbe, mais ce n'est pas le héros qui le prononcera: Lawrence vient de sortir de l'Histoire pour entrer au musée...

On ne juge pas l'homme, pas plus qu'on ne jugeait chacun des quatre protagonistes de Bridge on the river Kwai, tous unis par le pont, et antagonistes par les motivations contradictoires; on ne jugera pas non plus Zhivago, qui lui a refusé de choisir face à l'histoire en marche, ou la Fille de Ryan lorsqu'elle trompera un mari trop compréhensif. Mais Lawrence se juge lui-même, et ne s'aime pas: l'une des clés du film reste bien sûr ce moment où, après avoir tué un homme puis conduit à la mort un autre par erreur, il avoue qu'il a tué deux hommes, et il y a quelque chose qui ne lui a pas plu: c'est que tuer lui a procuré du plaisir... Cette découverte d'un instinct sanguinaire chez le héros du film contraste bien sûr avec l'élégiaque dimension de la première partie, symbolisée par ces plans fascinés autant que fascinants, du soleil levant à l'horizon du désert, des caravanes filmées en grand angle, en 70mm, et cette magnifique propension contemplative qui a donné une réputation au film comme au cinéaste.

Non, donc, Lawrence n'est pas l'histoire d'un pacificateur, juste celle d'un homme qui restera privé jusqu'au bout, et qui aura fait des grandes (Et moins grandes) choses comme par accident, parce que l'impulsion ou les goûts d'un moment le lui permettaient. Et le film est une fois de plus pour David Lean l'occasion d'explorer certains contours de l'âme humaine autour d'un choix ou d'une série d'options (De Brief encounter à Passage to India, un thème récurrent de son oeuvre), et de pointer du doigt, d'une façon aussi humaine que possible, ce qui est bien l'expression d'une perversion: car la guerre, comme toujours, peut être pour tout humain la porte ouverte au pire.

 

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Published by François Massarelli - dans David Lean Filmouth
10 janvier 2024 3 10 /01 /janvier /2024 21:25

Dans le Sud ouest  des Etats-Unis, McKenna, un marshall (Gregory Peck) est à la recherche d'un bandit, Colorado (Omar Sharif), quand il fait la rencontre d'un vieil apache. Avant de mourir, celui-ci lui révèle qu'il possède une carte pour trouver un mythique gisement d'or. Bientôt, il se retrouve au milieu d'un groupe hétéroclite, des bandits, des notables de villes des environs, voire des déserteurs, qui tous, recherchent d'une façon obsessionnelle l'or des légendes...

Voici un filmouth particulier, car habituellement, dans ces productions le poids vient d'abord de la longueur du film, or à 128 mn, celui-ci est bien moins long que les autres... Il faut dire qu'il a été coupé de près d'une heure. C'est sur d'autres points qu'il se conforme aux lois du genre: un casting impressionnant (en plus des deux acteurs cités, Edward G. Robinson, Telly Savalas, Eli Wallach, Keenan Wynn, Lee J. Cobb...), mais aussi des décors impressionnants, trouvés dans l'Oregon, l'Utah, le Nouveau Mexique... Et ils furent filmés avec une caméra Cinérama unique (qui réduit la distortion habituelle du procédé, même si ça n'est pas idéal sur un écran classique)... Et bien sûr, le périple délirant des nombreuses faction qui sont à la recherche du trésor, va passer par des épisodes spectaculaires, de tremblements de terre en explosion intempestive...

C'est raté. Le film est particulièrement emrbouillé, de fait, dans la mesure où il avait été prévu pour trois heures de spectacle réduites à deux. Les scènes à paysages spectaculaires, tournées par la deuxième équipe lors de repérages, contrastent avec des séquences qui montrent les acteurs principaux jouer devant des transparences... Les péripéties sont ridicules, le suspense autour des deux femmes qui coinvoitent Gregory Peck est d'une nullité accablantes, et on n'échappe pas à une séquence de simili-nudité, épouvantablement étalonnée. 

La motivation du film était de répéter le succès des Canons de Navarone pour la même équipe (Peck, thompson, et le producteur Carl Foreman)... Bref, de faire un filmouth. 

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Published by François Massarelli - dans Western Filmouth
6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 17:15

Juin 1944, d'un côté de la Manche, on se prépare à un débarquement imminent, pendant que de l'autre côté on redoute ce qu'on appelle une "invasion". Nous assistons aux préparatifs des forces Américaines et Britanniques, aidés par les français et soutenus par le travail sur place de la Résistance, pendant que les Allemands se divisent entre incrédules et réalistes...

Darryl F. Zanuck, ancien nabab de la Fox, est à la manoeuvre sur ce film qu'il a intégralement porté, allant jusqu'à en superviser personnellement la production sur place, et du même coup en assumer une part de la réalisation. On voit très vite qu'on est face à un objet cinématographique peu banal, un filmouth de guerre particulièrement spectaculaire, en même temps qu'un film visant à opérer deux travaux de première importance: d'une part, célébrer l'esprit de la libération, de la fin d'une guerre ressentie comme plus grave et plus douloureuse que les autres; d'autre part, filmer sur les lieux même de l'action tant que c'est encore possible, avec des lieux qui en 18 ans n'ont pas tant bougé que ça... Un double voeu louable, donc, qui nous incitera à passer sur les défauts évidents de la chose: d'une part, une structure entièrement centrée sur le débarquement comme étant le climax ultime du film, qui doit après les séquences d'Omaha Beach survivre pendant les 70 minutes qui restent!

Sinon, des petits soucis de continuité récurrents, et des incrustations défaillantes, viennent s'ajouter à la parade de stars: John Wayne, Henry Fonda, Robert Mitchum, Bourvil, Arletty, Richard Burton, et il y en a plein d'autres. Pourtant ça débouche sur une forte sympathie à l'égard des personnages, qui sont, compte tenu de la situation, vite en place et assez développés pour permettre un visionnage intéressant. 

Passons aussi sur l'impression très gaulienne que l'on soit face à des alliés valeureux, des français utiles, et bien sûr une population intégralement résistante. Peu de nazis parmi les allemands, il y a surtout des pragmatiques, dont Curd Jürgens qui montre tout son mépris à l'égard d'un chef oublieux qui demande depuis sa forteresse qu'on ne le dérange sous aucun prétexte: bref, pas d'idéologie, mais des faits. Ceux-là sont d'autant plus lisibles qu'on peut les voir situés dans les lieux même où ils se sont déroulés, d'Omaha Beach à Ste-Mère-Eglise, en passant par Ouistreham et son casino. Pour ajouter à cette impression de voir l'Histoire en marche (ce qui était clairement l'intention de Zanuck), quelques séquences utilisent des panoramiques impressionnants (Omaha Beach, avec la caméra qui suit la progression des soldats depuis la mer jusqu'à la ligne de défense Allemande), et des vues aériennes, dont une qui est une splendeur: motivée par le point de vue des aviateurs Allemands dégoûtés par leur hiérarchie qui font juste un passage histoire de dire qu'ils étaient là, elle offre une vue de la plage envahie de soldats alliés qui tentent de se protéger de l'attaque, et c'est impressionnant...

Reste deux commentaires qui sont souvent faits sur le film: d'un côté, c'est le produit d'une époque qui vit encore dans la suite des événements directs, une époque durant laquelle on ne questionnera pas la Résistance des français, mais une époque aussi durant laquelle on n'aurait jamais vu des salauds comme Eric Zemmour, Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan sur tous les médias pour glaner les suffrages des électeurs. De l'autre, il est de bon ton de rigoler devant la vision du débarquement en le comparant à la version ultra-réaliste de Steven Spielberg réalisée pour le film Saving Private Ryan quelques décennies plus tard. C'est une erreur: les choix de Zanuck sont non seulement liés à des limites techniques (Spielberg bénéficie à cet égard des fruits d'une recherche très poussée, et de conditions tellement plus confortables qu'en 1962), mais aussi à des choix narratifs très précis: celui, en particulier, de fournir tous les points de vue, celui des alliés (comme le film de Spielberg) et celui des Allemands, ce que Private Ryan ne faisait pas du tout. On n'est pas dans la narration d'une guerre à travers chaque impact de balle, mais devant une tentative de recoller tous les morceaux d'une Histoire glorieuse, avant que le temps ne fasse un peu trop son oeuvre, tout en laissant libre cours à une évocation balisée des images d'Epinal: le soldat coincé sur un clocher à Ste-Mère-Eglise, les bottes à l'envers, Fernand Ledoux qui saute de joie à l'annonce du débarquement, malgré les bombes qui détruisent sa maison, ou encore le jeu autour des significations de messages radiophoniques ("Blesse mon coeur d'une langueur monotone"). Et puis, l'officier Allemand qui décide de regarder depuis son bunker dans ses jumelles, une dernière fois avant de passer à autre chose, et qui voit des milliers de bateaux.

 

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Published by François Massarelli - dans Filmouth John Wayne
28 avril 2022 4 28 /04 /avril /2022 06:41

Nous assistons à la naissance du procédé Cinerama: un prologue (en format 1:33:1 standard) retrace l'évolution de la représentation du mouvement, principalement dans la photographie puis le cinéma, et aboutit à la création du nouveau procédé: l'écran s'élargit, le son se spatialise... S'ensuit une série de représentations: voyages, caméra embarquée sur des véhicules en mouvement, spectacles vus et entendus dans toute leur largeur, etc...

Le nom qui frappera le plus les esprits, au-delà par exemple de la famille Todd (dont le procédé Todd-Ao a été développé en parallèle) est Merian C. Cooper, ci-devant producteur et réalisateur à ses heures, notoirement en compagnie d'Ernest B. Shoedsack, et du coup heureux père d'un célèbre bambin bien poilu: avez-vous jamais entendu parler de... Kong?

Le film est une succession de démonstrations par l'image, avec des moments qui ont sérieusement perdu de leur charme, en particulier ces extraits de spectacles pré-péplum, ou cette longue séquence qui nous fait entendre un choeur de Salt Lake City interprétant des extraits du Messie de Haendel... Le plus intéressant (au-delà de l'intérêt sociologique des données ethniques assez embarrassantes, puisque ce tour des Etats-Unis est 100% blanc) est bien sûr l'extraordinaire final qui est un survol magnifique sur triple écran des Etats-Unis.

On en prend plein les yeux, c'est l'idée: on ne m'empêchera pas de penser que c'est aussi une mise en abyme vertigineuse: un film qui s'abstient de raconter une histoire, mais se présente au public pour démontrer ce qu'il est.

 

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Published by François Massarelli - dans Cinerama Documentaire Merian Cooper Filmouth
18 avril 2022 1 18 /04 /avril /2022 19:07

Curieux comme ce film pourtant situé fermement dans les milieux du cirque finit par épouser les contours reconnaissables du film musical... Mais c'est pourtant vrai que tout ici tourne autour d'un spectacle collectif à créer, des galères inévitables, des traîtrises, des alliances, des coups durs et des coups de théâtre, comme avant lui, disons, Footlight Parade, 42nd street ou The Bandwagon...

Au début du XXe siècle, Matt Masters (John Wayne) est l'heureux propriétaire d'un cirque western au succès phénoménal: il a décidé de tenter l'aventure d'une tournée Européenne, mais le bateau sombre à son arrivée à Barcelone. D'abord engagés dans une autre tournée, Masters et son équipe vont essayer de retourner à la base du cirque, en en créant un nouveau, spectaculaire, à la mode Européenne...

En même temps que ces péripéties, le film nous conte la difficile filiation d'une jeune enfant de la balle, Toni (Claudia Cardinale) dont le père serait mort, et la mère (Rita Hayworth) s'est enfuie. Matt, qui l'a élevée, en sait bien plus et cache des secrets...

C'est un film de pur plaisir, du plaisir familial de 1964, donc c'est d'une grande sagesse. Hathaway, qui a déjà dirigé les bagarres de John Wayne dans North to Alaska, se fait plaisir en remplissant très simplement son cahier des charges: du cirque, quelques larmes, des incidents et des numéros spectaculaires. Parmi les premiers on notera un naufrage inventif et un incendie gâché par des transparences coupables... Dire que ce film a eu une genèse troublée, avec Nicholas Ray, puis Frank Capra avant que Hathaway ne prenne le manche... Au final, un spectacle inoffensif, parfait pour les enfants... et le Cinerama.

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Published by François Massarelli - dans Henry Hathaway Cinerama Filmouth John Wayne
13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 17:57

En 1910, un aviateur a une idée: pour accompagner l'engouement mondial pour l'aviation, qui est encore un terrain d'exploration et d'expérimentation, pourquoi ne pas sponsoriser une course spectaculaire qui ferait appel à tous les as de ce sport... et à tous les passionnés, acharnés, et à ceux qui n'y arrivent pas encore. Les compétiteurs de tous pays arrivent pour être les premiers à joindre Paris par Londres, et avec eux tout un folklore...

C'est donc durant le turbulentes années 60 que ce film a été tourné, véritable modèle de ce que j'appelle les filmouths. des films opulents, excessifs, excentriques, entièrement taillés pour le grand écran (Cinemascope voire Cinerama), le son stéréophonique, et des programmes longs, avec prologue et entr'acte incorporés. Tout, on l'aura compris, pour faire concurrence à la télévision, donc, en fournissant spectacle familial, frissons et bonne humeur... Parmi les nombreux représentants d'un genre qui était dès son arrivée en voie d'extinction, on peut rappeler les films It's a mad, mad, mad world, The great escape, How the west was won, The wonderful world of the Brothers Grimm, The great race, Circus world, ou encore The sand pebbles. Et dans des catégories à part, The longest day (qui se payait le luxe d'être en noir et blanc) et Lawrence of Arabia, Dr Zhivago et Ryan's Daughter (tous les trois de David Lean).

Extrêmement bien fait tout en étant gentiment prévisible, accompli avec soin par un metteur en scène sans génie mais avec une technique irréprochable, et une pléiade d'acteurs qui se font plaisir tout en assurant le notre, le fait d'avoir situé l'action en 1910 permet une incursion dans un monde hautement esthétique, et c'est à rapprocher de l'excellent The great race de Blake Edwards, qui lui aussi raconte une course spectaculaire située à la même période...

Le film est l'occasion pour l'Angleterre de 1965 (largement aidée par les Etats-Unis du reste, c'est une production Fox) de se payer la fiole du monde qu'elle dominait alors: les Anglais accueillent donc la mort dans l'âme ceux qu'elle appelle avec tant de mépris les étrangers (foreigners), les Italiens, Français, Japonais, Prussiens, et Américains, et tout ce beau monde rivalise entre camaraderie et sales coups; les Français de Jean-Pierre Cassel ne ratent pas une occasion de se moquer du militarisme Germanique (l'officier qui doit concourir n'a jamais volé, mais ce n'est pas grave, il a le manuel d'instructions), mais le film ne rate jamais non plus une occasion de montrer Cassel trop occupé à séduire les femmes de tous pays (toutes sont interprétées par la même actrice) et qui par conséquent n'a aucune chance de gagner; les pompiers, menés par Benny Hill, vont avoir du pain sur la planche avant le départ, les aviateurs Anglais (James Fox) et Américains (Stuart Whitman) se disputent les faveurs de la fille (Sarah Miles) de l'organisateur de la course (Robert Morley) et enfin un noble Anglais très conservateur (Terry-Thomas) est obsédé par la victoire jusqu'à la tricherie...

A noter que ce spectacle sans risque mais pas sans intérêts a un titre à rallonge, une mode des années 60: Those magnificent men in their flying machines, or How I flew from London to Paris in 25 hours and 11 minutes. Ca fait bien pour un paragraphe, mais pour le titre de cet article, c'était un peu trop long...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Filmouth
12 avril 2022 2 12 /04 /avril /2022 16:32

Les deux frères Grimm sont des gratte-papiers, dont la mission est de rendre compte aussi "fidèlement" que possible, c'est-à-dire en étant assez flatteurs, de l'histoire familiale de leurs commanditaires. L'un d'entre eux (Karl Boehm) est tout à cette mission, mais l'autre (Lawrence Harvey), d'ailleurs marié et père de deux enfants, fait tout ce qu'il peut pour colporter des histoires fantastiques pour les raconter à sa progéniture. Mais son comportement fantasque met l'entreprise familiale en danger, surtout quand il se décide à coucher sur papier les contes délirants qu'il a entendus, afin de ne pas les voir mourir...

Après plusieurs années à montrer au public des travelogues délirants et spectaculaires, la compagnie Cinerama s'est alliée à d'autres studios pour produire des films narratifs qui puissent être efficaces dans le médium de l'écran hyper-large. Cette production de George Pal est donc la première des deux collaborations entre la compagnie Cinerama et la MGM, l'autre étant How the west was won.

Là où l'évocation de la conquête de l'Ouest permettra une structure épisodique en cinq segments, le film de Pal est concentré sur l'histoire des deux frères, en utilisant bien sûr le prétexte des histoires qui sont racontées pour dévier vers des intrigues fantastiques: dans The dancing princess, il nous décrit la rencontre entre une princesse (Yvette Mimieux) qui aime à danser en cachette, et un bûcheron (Russ Tamblyn); un interlude animé nous raconte l'histoire d'un cordonnier aidé par des elfes, avec Harvey en cordonnier; enfin, Terry Thomas et Buddy Hackett se lancent à l'assaut d'un dragon animé dans The singing bone... Les trois contes sont réalisés par Pal, ancien animateur, et il est le producteur de l'ensemble, mais c'est Henry Levin qui a pris en charge la mise en scène des segments consacrés aux frères Grimm.

C'est... sage, très sage. On sent bien ici l'envie de se faire plaisir en utilisant les ressources spectaculaires du triple écran et du son, en particulier dans toutes les séquences faisant intervenir des véhicules; mais comme la MGM entend bien faire venir toute la famille dans les salles, tellement l'investissement a du être couteux, le public visé est d'abord et avant tout celui des enfants... Donc ça limite quand même le film, narrativement parlant. On critique beaucoup How the west was won, mais j'ai bien peur que ce film musical (aux chansons très dispensables) ne lui soit bien inférieur... Tout en ayant été restauré avec un soin particulièrement notable... Disons que c'est un spectacle approprié pour les nostalgiques du filmouth des années 60, cette espèce disparue de pâtisserie cinématographique...

 

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Published by François Massarelli - dans Cinerama George Pal Filmouth
6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 17:51

1836: vers la fin de la révolution Texane pour sortir le territoire de l'influence du Mexique et installer une République, un assaut des armées mexicaines sur la mission Alamo, tenue par une poignée de soldats Texans, va se solder par la mort de ces derniers... Et le renouveau d'un fort sentiment de revanche nationaliste du futur 48e état des Etats-Unis, après le traitement qu'auront subi les défenseurs. 

Justement, combien? On ne sait pas exactement tant la bataille de Fort Alamo est passée dans la légende. Entre 180 et 280 soldats, mercenaires, volontaires et d'autres seraient morts au fort, et bien que parmi les décès il y avait un certain nombre de figures majeures de l'histoire Américaine (dont bien sûr l'éternel héros Davy Crockett, symbole de la Frontière avant que le Far West ne vienne compliquer les choses), il est aujourd'hui bien difficile de démêler les faits de la légende en ce qui concerne cette bataille, érigée de nos jours en cause nationaliste et patriotique célèbre: au Texas, comme aux Etats-Unis.

Que John Wayne ait voulu en faire un film, et ce dès 1945, était évidemment compréhensible dans ce contexte: l'acteur-producteur ne faisait justement pas mystère de ses idées patriotiques et multipliait les productions guerrières dans lesquelles il expiait, en officier de plus en plus gradé, sa non-participation au deuxième conflit mondial... Mais Alamo s'est vite transformé en obsession personnelle, au point d'en faire une affaire de famille: au fil des années il s'est décidé à en être le metteur en scène, et il a travaillé sur le script avec James Edward Grant, un de ses scénaristes préférés; par dessus le marché, le jeune fils Patrick est arrivé sur le projet pour effectuer des recherches historiques...

Mais relisez plus haut: le mot "historique" sera difficile à maintenir, tant la légende a pris le pas sur la vérité. Ecoutons donc le vieux John Ford, dans ces conditions, et admettons que puisqu'on ne sait plus très bien, autant "imprimer la légende": s'il y a bien un point sur lequel les historiens aujourd'hui s'accordent, c'est sur le fait que le film de Wayne est tout sauf historique!

Incidemment, Alamo participe à la mode de ce que j'appelle le filmouth, des oeuvres démesurées qui entendent faire concurrence à la télévision par leur abondance de grands et gros moyens... Et ça ne va pas très bien se passer puisque comme Cleopatra trois ans plus tard, le film de Wayne va subir des coupes et des recoupes, sortant en version exclusive (202 minutes) d'abord puis en version rabotée pour l'exploitation principale (167 minutes): c'est cette dernière version qui est aujourd'hui considérée comme officielle, alors que les fans lui préfèrent l'autre... J'y reviendrai.

Nous suivons donc les deux semaines qui précèdent la fin de la bataille, avec l'état des lieux du général Sam Houston (Richard Boone) qui confie le sort du fort à deux troupes disparates: l'armée régulière du colonel Travis (Laurence Harvey), et les volontaires civils du colonel Bowie (Richard Widmark); la raison d'être du futur siège est plus ou moins noyée dans le flou qui entoure le conflit, savamment entretenu par les dialogues abstraits et fatalistes de Grant. Les deux colonels seront bien vite rejoints par un autre, le trappeur du Kentucky, ancien député, venu avec ses troupes et ses bonnets de raton laveur, Davy Crockett (John Wayne): le grand acteur voulait interpréter le rôle de Houston, mais a du accepter d'incarner un personnage de premier plan pour satisfaire les commanditaires de la United Artists, qui se voyaient mal promouvoir un film de John Wayne dans lequel celui-ci ne serait apparu que sur un dixième du spectacle! Le rôle lui convient parfaitement, d'autant que Crockett n'était plus tout jeune au moment des faits, et le metteur en scène a été très scrupuleux: son personnage ne sera pas le dernier à passer de vie à trépas.

Oui, c'est comme le Titanic: Alamo, tout le monde meurt, on le sait très bien, il n'y avait pas moyen d'y échapper! C'est même un de ces "échecs sublimes" qui poussent les Américains à s'exalter, ce qui est sans doute la raison pour laquelle ces grands enfants ont si longtemps été si attirés par la cause indéfendable du Sud dans un autre conflit qui s'est soldé par un ratage grandiose: la guerre Civile du Sud contre le Nord, dite Guerre de sécession par chez nous. D'ailleurs Bowie, dans le film est discrètement mais sûrement propriétaire d'un esclave, un vieux majordome qui lui est dévoué corps et âme. Ce n'est bien sûr jamais dit, pas plus que n'est expliquée la présence sur le fort d'un petit garçon noir, qui colle aux basques de la fille du sous officier interprété par Ken Curtis. Je ne pense pas qu'il s'agisse ici de message subliminaux envoyés à la droite de la droite, mais plutôt d'une certaine forme d'image d'Epinal Hollywoodienne, qui avait la peau dure: les esclaves heureux et bien traités, qui déclenchent immédiatement des larmes dans les yeux de ceux qui observent leur dévouement.

Cet échec sublime est l'occasion pour Wayne, très bien secondé par Grant, de décocher quelques flèches à l'égard des dangereux ennemis de l'Amérique éternelle: comme il le fera de plus en plus, l'acteur se lance dans une diatribe enflammée sur la République, pour justifier l'intervention de Crockett (qui, à propos, était Démocrate!) à Alamo. Le patriotisme "larmes aux yeux" est un des fils rouges du film, et c'est à ce niveau qu'on voit bien que la version intégrale, celle de l'édition "roadshow", est nettement plus équilibrée que la version plus communément disponible. Dans cette version courte du filmouth (oui, à 167 minutes, c'est une version courte), les passages qui ont été supprimés y ajoutent une grande part (parfois redondante, mais passons) d'humanité simple, de chaleur humaine, et ça a tendance à tempérer les délires patriotiques, tous plus ou moins maintenus dans la version courte: notamment le dialogue entre Ken Curtis, Joan O'Brien (qui joue son épouse) et Laurence Harvey: les Mexicains autorisent le départ des épouses et des enfants, mais l'épouse du capitaine Dickinson décide de rester, parce que c'est son 'devoir d'épouse de soldat'. C'est tourné assez frontalement, et on hésite entre la gêne et l'admiration... Mais cette dernière n'est rendue possible que dans la version longue, tant la version courte réduit les scènes de vie au fort à la portion congrue, les personnages finissant par devenir un peu plus des vignettes.

Dire que le film est une réussite serait une exagération, mais ce n'est pas le désastre qu'on a parfois un peu facilement voulu décrire... Il y a ici un tour de force, celui de maintenir l'intérêt sur trois heures alors qu'on connaît tous la fin! Et la chaleur décrite plus haut, la façon dont les discussions parfois enflammées débouchent sur une sorte d'oecuménisme politique, la clarté des scènes, toutes sont bien évidemment traitées de façon frontale et linéaire par Wayne: son inspiration thématique vient de Ford, mais son admiration de la ligne claire d'un Howard Hawks est évidente dans le film. Et il ne perd pas de vue le grand spectacle non plus, la façon dont la bataille finale est amenée est très impressionnante. Dans les scènes domestiques, ou de comédie, qui précèdent les batailles finales, Wayne n'est pas aussi brouillon que Ford à la même époque, il se retient, et garde une vraie rigueur... Il y a des longueurs, mais il n'y a pas de gaucherie ici, juste une certaine efficacité, accompagnée d'une vision qui se situe, aussi souvent que possible, en hauteur: car dans le fort qu'il a fait construire, le metteur en scène / producteur / acteur s'est plu à placer sa caméra au plus haut pour tirer des vues d'ensemble d'un fort attaqué par mille mexicains en vert, rouge, et bleu, et défendu par de patriotes en loques. De voir au milieu de cette armée de figurants lointains la toque en raton laveur du grand Davy Wayne reste impressionnant, à notre époque de facilitation de tout et de n'importe quoi par le numérique. Bref: c'est du spectacle, et du grand. Un moyen de passer trois bonnes heures (ou moins si on le veut) en compagnie d'un échec grandiose, qui participe à sa façon de l'esprit Américain.

Pour finir, tordons le cou à une légende: non, John Ford n'est pas le réalisateur officieux du film: il a bien tenté de s'incruster, mais selon certains témoins Wayne lui aurait confié la réalisation de scènes factices pour garder le contrôle sur son film. D'autres, notamment des acteurs qui ont survécu au film et participé au tournage d'un documentaire rétrospectif en 1992 (notamment Ken Curtis, mais aussi Linda Cristal qui interprétait le rôle féminin principal), ont non seulement attesté que des séquences tournées par Ford ont intégré le montage final, mais en ont en particulier cité des exemples bien spécifiques, images à l'appui. Curieusement, le vétéran s'est investi sur des détails, des micro- expressions dans des scènes intimes, pendant que Wayne se concentrait sur l'énormité de la production... Mais au vu du film, justement, c'est ce dernier aspect qui finira par l'emporter. 

C'est donc ce film qui nous est restitué aujourd'hui, tant bien que mal: les fans continuant à réclamer des années durant la version longue, elle est mise à notre disposition dans deux sorties HD en région B: dans les deux la version longue est un bonus, mais dans la version Allemande (présence de sous-titres Anglais et Allemands, pas de français), au moins ça a été fourni respectueusement, en 720p, en 16/9, ce qui n'est semble-t-il pas le cas de l'édition française. 

 

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Published by François Massarelli - dans Western John Wayne Filmouth