Un petit groupe de marins Américains rescapés d'un naufrage tentent de se rendre en Australie à l'initiative de leurs officiers, alors que l'ensemble des forces armées Américaines des Philippines ont reçu l'ordre de se rendre. Mais au fur et à mesure, les choses changent, et ils reçoivent l'ordre inverse: rester et organiser la résistance en collaboration avec les populations locales...
Il est des films dont on se dit soit qu'on ne les verra jamais, soit que si l'opportunité se présente on aura du mal à entrer dedans... C'est le cas de celui-ci, un cas plus que particulier puisque c'est apparemment le seul film de Fritz Lang qui ait été copieusement et irrémédiablement renié par son auteur! ...Et le terme d'auteur ici est à peine à prendre au pied de la lettre: ce petit film de guerre au demeurant vaguement distrayant a été commandé à Fritz Lang par Darryl F. Zanuck, et c'est sans doute un geste de bonne volonté de la part du metteur en scène... Henry King, le réalisateur attitré des grands projets (qui permettait par sa bonne volonté à Zanuck de ne pas trop en demander à John Ford, qui de toute façon n'était plus en contrat) était sans doute occupé ailleurs, et le projet a échoué sur les genoux de Lang.
Peut-être celui-ci avait-il envie de se frotter à un film de guerre moins emprunt de noirceur que ses oeuvres précédentes, peut-être était-ce la perspective de tourner en extérieurs aux Philippines, ou la perspective de bénéficier de l'aide de l'armée, une sorte de retour nostalgique à sa démesure des années 20... Peut-être qe les beaux yeux de Micheline Presle (orthographié "Prelle" au générique), ou la perspective de travailler avec Tyrone Power l'auraient décidé... Il faut de tout pour faire un monde.
Il a accepté, et a réalisé un film sans âme, sans saveur, sans surtout les saveurs parfois sadiques et sacrément salées de ces passages souterrains, ces aventures dans des tunnels, dans les tréfonds de l'inconscient... Les partisans d'un Lang psychanalytique et gothique en seront pour leurs frais, et ces aventures seront une fois le film terminé vite oubliées. Surtout si on a en tête l'admirable Objective Burma de Raoul Walsh...
C'était une période très difficile pour Lang, sans doute. Le manque de succès de ses films noirs, le manque de soutien aussi, pesaient, et il s'est donc retrouvé à la Republic. Mais contrairement à Wayne ou Ford, qui à la même époque travaillaient volontairement pour la firme fauchée de Herbert Yates parce qu'ils savaient qu'on leur y laisserait les coudées franches, Lang y était plus ou moins obligé parce qu'il était brûlé un peu partout... C'est donc avec ce film, un noir particulièrement sordide, qu'il s'est retrouvé à travailler avant de rentrer à la Fox par la très petite porte afin d'y réaliser un film indigne de lui.
S'il a très mauvaise réputation, ce film en revanche est tout sauf indigne: on y suit les aventures d'un écrivain qui a tué une femme qu'il désirait par peur d'être attrapé après avoir tenté de la violer, et qui finit par se rendre compte que tout accuse son frère; il va donc le charger...
Dès le début, Lang ne nous laisse aucun répit et commence à accumuler les signes. Stephen Byrne (Louis Hayward), l'écrivain raté et frustré, vit dans une petite maison au bord d'une rivière, et durant la scène d'ouverture, le flot charrie des troncs d'arbres et... un cadavre de vache, qui passe son temps à aller et venir entre le fond du jardin et l'estuaire! Quand sa femme de chambre lui demande l'autorisation d'utiliser sa salle de bains, Stephen la voit partir avec un oeil gourmand et insistant. Puis quand il se poste en bas de l'escalier qui mène à l'étage, et qu'il entend la jeune femme terminer ses ablutions, il se regarde dans le miroir, et c'est comme si le metteur en scène utilisait cet artifice pour nous montrer la naissance du monstre à l'intérieur de Stephen... Ce qui suit est bien une tentative de viol, suivie par une volonté de faire taire la victime qui mène presque naturellement à son meurtre...
Le miroir reviendra, du reste, souvent, car Stephen est non seulement un monstre, c'est aussi un homme vaniteux, au cynisme et à l'aplomb phénoménaux. Mais le film bifurque pourtant assez vite, car Lang ne cherche pas à faire de ce film l'histoire de Stephen seul. Ce dernier est marié à la belle Marjorie (Jane Wyatt), qui s'inquiète de la transformation de son mari suite à la "disparition" de leur domestique. Et bien sûr, le personnage le plus positif reste John, le frère de Stephen (Lee Bowman), un modeste employé de banque atteint d'une déformation, et qui a commis une faute et une seule: il a aidé son frère à se débarrasser du corps encombrant de la jeune Emily après la tentative de viol et le meurtre...
Une fois qu'il a aidé Stephen, John semble endosser à lui seul la responsabilité du crime. Là où Stephen louvoie, donne le change, s'improvise en maître criminel, ne commettant apparemment pas une erreur, John lui s'irrite, s'inquiète et s'enferme chez lui. Et surtout il va devenir pour la sagesse populaire le parfait suspect, comme s'il devenait le principal protagoniste d'une fiction montée de toutes pièces par Stephen! Celui-ci, d'ailleurs, va bénéficier du crime puisque la publicité générée par la disparition, puis l'annonce de la mort d'Emily (dont le corps a été retrouvé, bien sûr, allant et venant sur la rivière): d'écrivain raté, il va devenir un auteur en vue de best-sellers...
Marjorie et John vont se rapprocher, et Stephen de son côté s'éloigner toujours un peu plus de son épouse. Puis il va se lancer dans l'écriture d'un roman inspiré de son expérience, finissant en transposant dans la fausse fiction une réalité bien embarrassante de passer de l'autre côté du miroir.
Avec sa rivière traîtresse, ses scènes nocturnes et son crime plus crapuleux que jamais, situé au tournant du vingtième siècle, ce film sulfureux est une magistrale plongée dans les tréfonds de l'âme humaine, entre morale (John) et corruption (Stephen), et c'est à sa façon, un authentique chef d'oeuvre du film noir et à mon sens l'une des meilleures manifestations du génie indéniable de Fritz Lang. Un fiml absolument indispensable..
Voici un film de Lang peu banal, dans lequel le metteur en scène va, à l'instar de Hitchcock dans les trois quarts de Spellbound, s'intéresser à la psychanalyse et en faire la grille de lecture d'un film noir. L'intrigue pourrait tenir dans cette phrase: "Celia et son nouveau mari, Mark, s'aiment, se désirent, mais"...
Le thriller de Hitchcock inscrivait la psychanalyse dans le cadre d'une enquête policière classique, avec inévitable faux coupable, alors que Lang pour sa part a décidé de situer l'intrigue de son film entre les deux protagonistes principaux, avec une affaire strictement privée, même si de sérieux risques de meurtre existent en effet... Celia (Joan Bennett), qui s'est mariée sur un coup de tête, n'a jusqu'à présent jamais regretté son geste jusqu'à ce qu'une idée de blague idiote lui passe par la tête: en interdisant par jeu l'accès de son mari (Michael Redgrave) à la salle de bain où elle vient de passer du temps, la jeune femme se rend compte qu'elle a influencé un changement radical dans le comportement de son mari. Celui-ci part en prétextant d'odieux mensonges, il est froid et distant... Plus grave, elle découvre qu'il est non seulement secret, mais plus encore cachottier, lui ayant tu l'existence d'un fils issu d'un premier mariage. Il faut dire que le bambin n'est pas facile, et est absolument persuadé que Mark a tué sa mère...
Lang a opté pour ce film, pour une mise en scène qui rappellera The woman in the window, à travers une impression constante de rêve éveillé. Il convoque avec l'excellent Stanley Cortez, toute la panoplie du film noir, mais en particulier appuie très fort sur le symbolisme, avec multitudes de portes, de clés, de pièces secrètes et de curieuses manies (l'idée de "collectionner" des pièces de crime, par exemple) qui rendent le film toujours plus baroque. Cette visite de l'inconscient d'une femme qui se découvre de plus en plus comme potentielle victime de l'obsession meurtrière de son mari (avec des traits hérités assez clairement de Barbe Bleue) est tellement intériorisée qu'on ne se plaindra pas de son improbabilité. Et Joan Bennett, qui passe de la passion à l'inquiétude, est l'actrice idéale pour effectuer le voyage...
Lang retrouve aussi son univers Allemand, un monde dans lequel l'innocence absolue n'existe pas, et chaque personnage devient un rouage du destin, complice volontaire ou non... Tout ça fait de ce nouveau film qui parle du désir (le sujet principal, rappelons-le, de Woman in the window et de Scarlet Street) sous couvert de fantasmes, un film primordial de son auteur, mais aussi assez difficile d'accès. Le public, par exemple, ne s'est pas précipité... Peut-être parce que la logique, ici, n'a pas de mise: un film dans lequel une porte mène à une pièce, une pièce à une fenêtre, une fenêtre à un mur, et un mur à la mort...
Sorti en septembre 1946, c'est sans doute un film tardif dans le cycle, pourtant tout lie Cloak and dagger à Man Hunt, Hangmen also die, et Ministry of fear, les trois films de propagande réalisés en 1941, 1942 et 1944 par le réalisateur. Tous parlaient de prise de conscience et de décisions de résistance, face à l'hydre du nazisme. L'intention de Lang était cette fois de permettre au film un lien avec le futur, et l'âge de l'atome, mais la production en a décidé autrement...
1944: Alvah "Al" Jesper (Gary Cooper) est un physicien de renom, que l'OSS (Organisation services secrets) va embaucher en tant que spécialiste pour récupérer deux scientifiques contrôlés par les nazis et les fascistes en Europe et dont les recherches pourraient accélérer les connaissances des puissances de l'axe en matière de bombes atomiques. Il se rend à Zurich pour y récupérer le professeur Katerin Lodor (Helene Thimig), mais elle lui échappe, et c'est le début d'une course à travers l'Europe, entre la Suisse et l'Italie, pour récupérer l'autre professeur...
Ca commence en bon film de Lang, par une opération vue de nombreux points de vue, avec l'usage des figures Langiennes habituelles: signes, suspense, les inquiétantes visites nocturnes... Puis, bien plus que sur les trois films de propagande précédents, le metteur en scène va s'amuser avec l'accumulation de péripéties improbables dans lesquelles Gary Cooper, espion de circonstance, et pas forcément particulièrement doué, va se perdre et se débrouiller tant bien que mal. Et c'est à la fois plus léger que les autres films, et sans doute très Hitchcockien, comme si une évolution du cinéma faisait tout à coup passer Cloak and dagger entre The 39 steps et, disons, Saboteur ou même Torn curtain (avec lequel d'ailleurs Cloak and dagger comprend plus d'un troublant point commun).
Alvah, profane de choc placé malgré lui dans une situation qui le dépasse, a pourtant une longueur d'avance sur les héros des trois films mentionnés plus haut: il est, lui, volontaire pour se prendre des tuiles et se mettre en danger! Le film, dont le titre est une allusion à l'expression utilisée pour désigner familièrement le monde de l'espionnage, est sans doute le plus romantique des quatre, et pour cause: la guerre est finie, d'où une position paradoxale. Néanmoins, le temps d'un film, Lang relance les conflits, se permettant de nouvelles figures de style, parmi lesquelles l'une des plus notables est l'intrusion (impensable en temps de guerre) d'un personnage de femme Américaine que les sympathies nazies ont transformé en espionne de première classe...
Mais pour la production, il s'agissait de rendre hommage au travail accompli par les services secrets durant la guerre pour effectuer un lien avec les différentes Résistances locales; pour Lang, il fallait plutôt retourner sur le terrain et aller voir si on n'était pas confronté à une fuite du nazisme vers d'autres cieux, puisque il souhaitait montrer qu'après la guerre, une sorte de continuité s'était effectuée entre l'Allemagne d'Hitler, et l'Espagne ou l'Argentine... Une vision pessimiste que la production n'a pas souhaité laisser s'exprimer, faisant de ce petit film d'aventure, au moins, une impeccable intrigue romantique à souhait, où Gary Cooper et Lilli Palmer volent la vedette à la Résistance de la plus belle des manières...
Le deuxième film de Lang avec Edward G. Robinson (qu'il a produit lui-même) est un remake de La Chienne de Renoir, d'après le roman et la pièce du même nom de Georges de La Fouchardière. Lang a soutenu s'être d'abord inspiré du roman, mais un je-ne-sais-quoi de l'ironie vacharde du film de 1931 est plus que palpable dans ce film inégal... Sous des dehors de film noir, on est à la lisière de la comédie...
Christopher Cross (Robinson), un petit homme mal marié, sans histoire, a un jardin secret: il peint. Il peint avec passion, mais son épouse, une infecte mégère qui a perdu son premier mari et qui se plaint tout le temps, est la première à lui dire qu'il n'a aucun talent... Et le lui dit tous les jours. Un jour, après une célébration bien arrosée au bureau, Chris sauve une femme (Joan Bennett) des griffes d'une brute (Dan Duryea). Ils sympathisent, et Chris est instantanément tombé amoureux. Mais Kitty, elle, voit tout de suite le parti qu'elle et son petit ami John (la grosse brute) peuvent tirer... Car elle s'imagine que Chris est peintre, un de ces peintres qui vendent leurs oeuvres plusieurs dizaines de milliers de dollars!
Contrairement à The Woman in the window, ici pas de rêve, juste le tapis de la réalité qui se dérobe sous les pas d'un homme auquel rien, mais alors, rien d'intéressant, n'aurait jamais du arriver. Une spirale délirante de malchance et d'un destin ironique, qui n'en finit pas de hanter le pauvre homme: son talent de peintre sera reconnu, mais ce sera sous le nom d'un(e) autre. Il pourra retrouver le célibat, mais ce sera pour découvrir que sa maîtresse le trompe... Il en viendra à souhaiter tuer sa femme, mais ce sera une autre qui tombera sous les coups. Ironie suprême, quand il voudra se livrer à la police, on ne le croira même pas! Bref: un minable... Un rôle en or pour un immense acteur en vérité, mais quelle noirceur... D'ailleurs, de son nom ("Criss-cross", c'est l'échange, celui entre le sage et ennuyeux Christopher et un homme de la nuit, qui rencontre des femmes et se mèle à la pègre!) au cadrage quand il verra Kitty la première fois (et l'absence de dialogues de la scène en renforce l'aspect cinématographique), tout autour de Chris renforce l'idée d'irréalité...
Lang est en terrain connu avec les mêmes acteurs et le même chef-opérateur que le film précédent, et il va y retrouver son sens du cadre, ainsi qu'une tendance géniale à utiliser les portes et fenêtres, et vitrines. D'ailleurs, une scène-clé, ironiquement, cite The woman in the window, quand Robinson voit dans une vitrine qu'on déménage un tableau de Joan Bennett... que son personnage, cette fois, est supposé avoir peint. Dans cette équipée sordide et nocturne, le cinéaste adopte un ton parfois distancié, à la limite du cynisme, et ça ne lui ressemble pas beauoup...
Le professeur Wanley (Edward G. Robinson) est maître de conférences à l'université, département psychologie, et il s'intéresse particulièrement au crime. Un jour, son épouse part pour un séjour avec les enfants, mais Wanley reste en ville pour y donner des cours. Avec ses deux meilleurs amis (Edmund Breon et Raymond Massey), il vient à la conclusion que même laissé seul et face à la tentation, il ne céderait de toutes façons à aucune sorte de désir inavouable...
Le soir même, en sortant du club, il se rend face à la vitrine de la galerie située à deux pas, et y admire comme il en a l'habitude le mystérieux portrait d'une très belle femme, et a la surprise d'apercevoir se reflétant dans la vitrine le modèle du tableau (Joan Bennett), une jeune femme particulièrement amusée de sa réaction.
Quelques heures plus tard, il tuera un homme chez elle, et s'engouffrera dans la spirale du mensonge, du crime et de la culpabilité, d'autant plus que le procureur chargé de l'affaire (Raymond Massey) est l'un de ses meilleurs amis...
Attention, révélation: c'est un rêve, bien sûr, mais le dire ne gâche en rien le plaisir qu'on prend au film, dont la réalisation justement cultive à loisir l'ambiguité en permanence: certes, si c'est un rêve, Wanley n'a pas de souci à se faire et il s'en sort parfaitement indemne... Mais le film commence justement par un cours du professeur qui questionne la validité de la question de la légitime défense, donc la notion de droit dans le crime, et bien entendu, le crime du rêve est précisément un cas de légitime défense... Et si chaque geste, comme dans un rêve mais aussi comme dans la vie, mène à un autre geste, l'histoire implacable qui nous est contée nous montre comment de fil en aiguille, un homme qui tente froidement d'analyser la situation et de ne pas paniquer, en viendra immanquablement à vouloir tuer, cette fois de sang-froid. Bien sûr, rien chez Lang n'échappe à l'inconscient d'une part, au destin d'autre part: du reste les deux sont liés. Et si déjà, le chasseur de Man Hunt manifestait son inconscient en armant son fusil face à la forteresse de Berchtesgaden, Wanley rêve certes, mais il va se révéler un homme à la vie intérieure effrayante sitôt parti le train qui emporte sa famille...
Pour mettre en scène son premier vrai film noir chimiquement pur, Lang va utiliser une réalisation de précision, profondément nocturne bien évidemment, dans laquelle le cadre sera particulièrement sollicité... Sans jeu de mots intentionnel bien sûr: le cadre, c'est d'abord celui du portrait, mais justement; autant que le modèle Joan Bennett, c'est Edward G. Robinson qu'on retrouvera dans le cadre des fenêtres, et souvent aussi dans des pièces vues depuis d'autres pièces, comme enfermé ou pris au piège d'une situation qui se complexifie: un plan pris d'une pièce le voit passer deux portes, avant d'allumer la lumière de la salle de bain au fin fond du champ... Nocturne, disais-je: Milton Krasner, le chef-opérateur du film, a composé des images d'une grande beauté dans lesquelles le clair-obscur est souvent porté à l'extrême, comme cette extraordinaire séquence durant laquelle le professeur doit amener le cadavre de l'homme qu'il a tué par légitime défense dans les bois... l'homme a gardé les yeux ouverts et... fixe le public. Seul son masque est vu dans la pénombre... Enfin, Lang s'ingénie à demander à ses acteurs de ne pas forcer le rythme: une façon de souligner aussi bien le côté méthodique de Robinson, dont le professeur criminologue se dépasse dans l'adversité, mais aussi parce que, encore une fois, c'est un rêve!
D'ailleurs la porte de sortie du film est aussi une prouesse: un truquage photographique simple, qui permet au professeur de s'endormir sur un fauteuil chez lui, sous l'effet d'une drogue qu'il vient d'absorber dans l'intention d'en finir... Et se réveille apparemment dans le même plan, sur un autre fauteuil, avec un autre costume. On n'y voit que du feu: bien évidemment, Lang nous livre la clé du rêve contenu dans le film à l'intérieur de ce plan... Mais il souligne aussi et surtout une continuité entre la vie criminelle fantasmée par le bon professeur, et sa bonhomie coutumière... et probablement trompeuse. En d'autres termes, un film crucial pour la carrière de Lang, qui fut un triomphe mérité, et dont tout le reste de sa carrière ou presque descend en droite ligne.
Une petite notation personnelle, futile, mais quand on connait Lang, rien n'est jamais gratuit: cet acteur, Edmund Breon, qui incarne l'un des sympathiques amis de Robinson, c'est lui qui incarnait Juve, LE Juve, dans les films de Louis Feuillade consacrés à Fantômas... Sous le nom d'Emond Bréon, l'acteur Ecossais a en effet débuté son travail cinématographique à la Gaumont... Quand on connait la dette de Lang à l'égard de Feuillade, on n'est pas surpris!
Pour commencer, on pourrait prendre la plus légère des deux options, et dire que tout a commencé par un gâteau, un de ces gâteaux trop beaux pour être vrais, que Stephen Neale (Ray Milland), un brave homme qui sort tout juste d'un sanatorium, a gagné lors d'un jeu organisé à une fête de village. Il s'était rendu là en attendant un train, et ça ne lui a rapporté que des ennuis. Pourtant à le voir déambuler au milieu des gens, petits et grands, qui se retrouvent pour une aimable petite soirée festive de charité, il ressemble au plus heureux des hommes...
Sauf qu'il y a une autre option, plus lourde et plus riche en analyses de toutes sortes... M. Neale sort en effet de deux années de repos, mais c'était aux frais de l'état, suite à un drame auquel il a participé bien malgré lui: marié à une femme atteinte d'une maladie grave, il n'a pas pu l'empêcher de se tuer, avec le poison qu'il avait lui-même stocké au cas où... C'est un coupable, déjà jugé, et déjà condamné... Par lui même. Il est autant un de ces hommes au destin tourmenté qu'affectionnait Fritz Lang, qu'un parfait candidat à la rédemption...
Et c'est la guerre, et en Grande-Bretagne, le blitz fait rage et avec lui, ses soudaines alertes, ses abris. Et ses espions, bien sûr: Neale, qui vient de se reposer deux années, ne sait pas qu'en se contentant de répondre à des questions que des gens un peu trop polis pour être honnêtes lui posaient, il allait mettre les pieds dans un panier de crabes qui trafiquent des secrets du haut-commandement pour les transmettre aux nazis.
Comme dans tous les films de Lang, la mise en scène, menée tambour battant, et à hauteur de point de vue d'homme naïf, passe par des signes en tous genres et des étranges contrefaçons: un gâteau qui contient des microfilms, des vestes minées, une valise de livres qui est une bombe, des braves gens qui sont des nazis, un étrange et menaçant petit homme qui pourrait être aussi bien Dieu que le diable, une séance de spiritisme, un réfugié Autrichien et sa jolie soeur qui cachent sans doute des secrets inavouables , un aveugle qui voit, une voyante qui ment, et... J'en passe, tellement il y a de détails réjouissants, dans ce film qui représente à la fois une somme de motifs propres au metteur en scène, et une collection de scènes qui font largement penser à un film Anglais d' Hitchcock: bref, c'est un régal, propagande ou pas!
Un régal qui n'oublie pas de nous montrer un monde dans lequel la corruption, celle du crime ou du mal, celle de la trahison, est à touzs les coins de rue. Neale, juste sorti de son asile, est un homme qui s'estime guéri, il est surtout un homme tout neuf. Confronté malgré lui aux pires horreurs, il est comme un enfant qui veut se mesurer au monde... Jusqu'à ce qu'au hasard des questions, des aléas de son retour à la vie, il commence à montrer des signes de nervosité: refus d'aller se plaindre à la police, une tendance à être chatouilleux sur son passé... Sans grand effort apparent, l'élégant Ray Milland est un escellent héros Langien.
1942: à Prague, on surnomme le "Protecteur du Reich", Heydrich (Heinz Von Twardowski) le "bourreau" en raison de ses penchants pour l'exécution de masse. Le film commence par une preuve de sa folie en le montrant vociférer devant un parterre de nazis qui sont tous apeurés de faire un geste de travers... Mais quelques heures après le sale type est tué par un résistant. Grâce à l'intervention d'une jeune femme, Mascha Novotny (Anna Lee) qui a vu l'homme (Brian Donlevy) qui se cachait, il échappe à la Gestapo. Mais la machinerie du régime se met en place, celle de la résistance aussi...
C'est tout de suite après Man Hunt réalisé pour la Fox en 1941 (soit avant Pearl Harbor et l'engagement Américain) que Lang a réalisé ce film. Contrairement à Man hunt, donc, mais aussi à Ministry of fear (Paramount), il est indépendant des studios... Et sans surprise il a une histoire compliquée: plusieurs versions subsistent, certaines quasi incohérentes, et l'accomplissement ne s'est pas fait sans douleur, puisque Lang ne s'est pas du tout entendu avec Brecht qui signait le script... Ce dernier a quand même pu mettre de lui-même, de sa verve et de son univers dans le film, comme en témoigne une certaine gouaille des personnages du petit peuple Tchèque... Mais si le film est notable pour son manichéisme parfois embarrassant, il reste un film solidement Langien dans sa structure... du moins sur les deux premiers actes, le troisième souffrant d'un souci d'intrigue!
Lang retrouve un style qu'il affectionnait à la fin du muet, privilégiant ici le tournage en studio, ce qui d'ailleurs se voit pour les scènes de rue. Il lie les scènes les unes aux autres comme il savait si bien le faire, et est très à l'aise face à une distribution impressionnante, dans laquelle les acteurs et actrices se sont investis à 100%: on retrouve quelques grands noms du théâtre et des résistants authentiques (Twardowski, grandiose en nazi fou furieux, et Granach qui interprète un Gestapiste sournois, ont tous deux fui le régime) et des acteurs aux opinions établies (Walter Brennan, l'un des plus grands acteurs caméléons, est une fois de plus génial... en dépit de ses opinions personnelles). Lang montre à la fois les deux machineries se mettre en route comme au temps de Mabuse, et le destin se mêler de la partie.
Si l'histoire, qui est traitée comme un grand roman d'aventures en dépit de l'urgence historique (les événements n'ont pas six mois!) reste prenante, je regrette que le dernier acte soit consacré à l'évocation méthodique du système nazi dans le cas d'un homme qui a été piégé par la résistance. Nous assistons aux manoeuvres de ces derniers pour faire de lui le bouc émissaire de l'enquête pour assassinat, et par moment on prend le risque de faire de lui une victime... Ce qui plombe le dernier acte à mon sens. Et ça peut aussi expliquer les coupes subies par le film un peu partout, surtout dans les pays où il est sorti une fois la libération effectuée.
Néanmoins, c'est une preuve de plus de la conviction de Lang, de la puissance de son cinéma, à la fois revendicatif et populaire, et de sa capacité à recréer un Prague qu'il n'a pas vraiment vu à la seule force de son imagination. Même imparfait, ce deuxième film anti-nazi est un témoin essentiel de l'importance de son oeuvre.
En 1938, Alan Thorndike (Walter Pidgeon), un chasseur Anglais s'apprête à réaliser le frisson de sa vie: il est en pleine montagne, à Berchtesgaden, face à la propriété d'hitler, et son fusil (qui n'est pas chargé) est pointé sur le führer. Le frisson d'avoir réussi à venir jusque là et à s'être rendu capable de tuer le dictateur, n'est pourtant pas suffisant: il met donc une balle dans son fusil, et là, il est surpris par un SS. Appréhendé, amené dans la forteresse, il est interrogé par l'élégant Quive-Smith (George Sanders), un noble Allemand qui parle un Anglais parfait (trop parfait même) et qui ne pouvant le faire exécuter puisque on est encore en drôle de paix, simule un accident dans lequel Thorndike est supposé perdre la vie, mais il s'en sort... Il va retourner vers l'Angleterre, et ne va pas tarder à avoir tous les nazis à ses trousses, et un gouvernement bien incapable de l'aider puisque la paix entre les deux pays n'a pas encore été brisée...
Lang a beaucoup souffert de son passage aux Etats-Unis, où il a dû réapprendre le compromis: celui qui faisait en artiste tout-puissant des films où chaque image, chaque association, chaque intertitre devait passer par son assentiment, a désormais des comptes à rendre. Si Fury (qui n'est pas conforme à son idée initiale) est malgré tout un film formidable, combien de déceptions, de westerns quelconques ou de films noirs un peu répétitifs...?
Man hunt aussi pourtant est un film de compromis, notamment avec le directeur de production de la Fox, Darryl F. Zanuck. Mais c'est aussi et surtout une oeuvre dans laquelle le metteur en scène va apprendre justement à faire avec, et doser ses compromis de manière à rendre le film très personnel. D'une part il lui permet de toucher à un sujet qui le passionne: forcément. Et il va aussi y retrouver les ambiances particulières de ses derniers films Allemands, Le testament et M en tête: des scènes de suspense à la fois oniriques et réalistes, tournées dans des rues inquiétantes et poisseuses. Il y retrouve aussi tout une galerie de motifs, de personnages, de situations, qui le mettent à l'aise: un parcours dangereux pour un héros à la fois valeureux et transparent, qui est l'homme à abattre pour les uns et une évidente gène pour les autres (Car Thorndike est un risque pour les démocraties qui hésitent à s'engager dans la guerre); parmi les nazis qui suivent le héros, un mystérieux tueur maigre; la fuite de Thorndike passe par des souterrains, des grottes et des galeries de plus en plus sordides; Lang, qui n'oublie pas de laisser un ensemble de signes au spectateur (le plus important étant une petite broche en forme de flèche) se sent très à l'aise dans tout ça...
Et puis il touche enfin à un sujet qui lui permet de retrouver ses réflexions provocatrices sur l'homme. En Walter Pidgeon, il trouve un acteur formidable qu'il va utiliser contre lui-même, en en faisant un Anglais imbu de sa respectabilité, qui prétend (et croit même) ne pas être venu en Allemagne pour tuer Hitler, mais pour le geste sportif de se mettre en position de le tuer. De même a-t-il parmi les amis qui l'aident une jeune femme, jouée par Joan Bennett, qui est folle amoureuse de lui, prête à se donner lors de la première nuit, mais il refuse de le voir. Thorndike, désireux d'éviter la guerre, est finalement aussi timoré que son frère diplomate est soucieux de ne pas faire de vagues avec l'Allemagne. Le parcours de cet homme dans le film va le pousser, enfin, à prendre conscience de la nécessité de s'engager...
Mais aussi, et ce dès le début, Lang explore une nouvelle fois, et ce brillamment, les sentiers de la culpabilité... Car bien qu'il se mente à lui-même concernant ses motifs d'approcher hitler, les premières minutes nous permettent de le voir batailler avec sa conscience, avant de placer une balle dans son fusil. Et une fois admise l'intention, Thorndike devient autant un tueur que s'il avait appuyé sur la gâchette et tué sa cible. Le film reviendra de façon spectaculaire sur cette notion de culpabilité, lors d'un échange final magistral entre Thorndike et Quive-Smith: au premier qui clame l'innocence de son amie qui a été assassinée par les nazis, le second affirme de façon péremptoire que son patron à moustache était innocent lui aussi... La clé du film est dans cet étonnant échange, qui nous rappelle l'obsession tortueuse de Lang pour la responsabilité d'une mort.
C'est dire si le film se place à l'avant-garde de son oeuvre... Et Lang, qui n'est pas le seul maître à bord, mais qui est sacrément bien servi, peut compter sur des acteurs de génie: Joan Bennett et Walter Pidgeon, je le disais, sont excellents, mais le choix de confier des rôles de nazis à John Carradine ("l'homme maigre") et surtout George Sanders (le major à monocle), est particulièrement judicieux... Le film est une réussite, un de ces dédales Langiens, à la fois majeur (on y fustige la guerre et on appelle l'homme à prendre ses responsabilités face à la barbarie) et délicieusement mineur (suspense, poursuite, ambiance de film noir, ça trépide, les coups de théâtre abondent...): c'est l'un des meilleurs films Américains de Fritz Lang. Sur un sujet ô combien grave, il a réussi une étonnante course poursuite doublée d'un intrigant jeu de pistes...
La Western Union, basée à Omaha, Nebraska, vient de recevoir le feu vert de la Maison Blanche (alors que le président Lincoln, engagé dans la guerre civile, devrait avoir d'autres chats à fouetter) pour partir et construire jusqu'à Salt Lake City une ligne de télégraphe... Edward Creighton (Dean Jagger) est l'homme qui va conduire l'entreprise. Il engage alors plusieurs personnes, dont le mystérieux Shaw (Randolph Scott), qu'il connaît parce que ce dernier lui a sauvé la vie, et le pied-tendre Blake (Robert Young), un dandy, qui a plus d'un tour dans son sac. Les deux hommes deviennent alors à la fois amis et rivaux pour les yeux de la belle Sue (Virginia Gilmore), la soeur de Creighton.
C'est un western très traditionnel, avec un parcours de civilisation, ses hors-la-loi repentis et ses outlaws durs-à-cuire, ses Indiens, ses dilemmes... Lang semble à la fois avoir soigné sa copie (peut-être que Zanuck avait fait peser une menace sur son projet suivant, Man Hunt, qui devait d'autant plus l'enthousiasmer) et s'être mis en pilotage automatique du début à la fin. De beaux décors, de bons sentiments, tout au plus peut-on constater qu'entre le télégraphe et sa mission civilisatrice, et Shaw, un homme moral, juste mais endurci et condamné, Lang s'est sans doute plus intéressé au sort tragique du second, un homme qui a une vengeance et un sacrifice à accomplir... Le reste est traité de façon polie, légère, efficace, mais sans excès...