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S'il est retourné pour une large part directement à la source, donc le roman de Mary Shelley (paru en 1818), Guillero del Toro a changé l'époque. Non pour la nôtre (pourquoi faire, d'ailleurs?), mais bien pour le début de l'ère Victorienne... Le film commence en 1857. Un navire battant pavillon Danois est coincé dans les glaces, à deux pas du Pôle Nord. Près d'eux, une explosion retentit... Les marins s'approchent d'un campement dévasté, et trouvent un homme en fort mauvais état... Le baron Frankenstein va leur expliquer son histoire, mais ils ne tardent pas à rencontrer celui qu'il a pourchassé jusque dans les glaces du Grand Nord: l'homme qu'il a créé, ou recréé, dans sa folie de scientifique aveuglé par l'ambition et le souvenir des vexations d'un père trop rigoriste...
Le jeu sur le point de vue est, dans ce film, le même que dans le roman: nous aurons droit, d'abord, après un prologue intrigant, à l'histoire de Victor Frankenstein (Oscar Isaac) et de sa recherche qui l'a poussé à défaire la mort en créant la vie: seulement, une fois son but atteint, que faire de celui qu'il a fait naître? Celui-ci, très rapidement, sera "Le monstre" (Jacob Elordi)... Et une fois l'histoire du Baron Frankenstein entendue, les marins entendront, sur le navire perdu dans les glaces, le récit de la créature. Comme Mary Shelley dans son roman, Del Toro a enchassé ses différentes parties narratives dans sa progression, et s'il s'est permis des licences (ce qui est une habitude établie au cinéma quand il s'agit de raconter Frankenstein!), il l'a fait de manière à allerau plus clair: ainsi, contraiement au roman dans lequel Frankenstein est mort avant l'arrivée du "monstre" sur le bateau, ici, le récit de ce dernier se fond dans celui du Baron qui le rejoint pour raconter la fin de leur confrontation titanesque... Une idée intelligente, donc.
Mais bien sûr, le maître du conte gothique qu'est Guillermo del Toro s'est aussi beaucoup penché sur la dimension visuelle de son film. Tout en étant au plus proche du roman, et du siècle dans lequel il a situé son oeuvre, il a su trouver pour toute chose une solution visuelle, cohérente à la fois avec l'esprit de l'oeuvre adaptée, et sa propre carrière. Il est troublant de confronter ce film et Crimson Peak, en particulier... Mais le cinéaste a su faire siennes les préoccupations de Mary Shelley, son envie de confronter la science et la croyance religieuse, son questionnement sur ce qui fait un humain, et a prolongé avec efficcité certaines questions qu'il était sans doute impossible de poser de façon explicite en 1818! Ainsi, le personnage fascinant d'Elizabeth (Mia Goth) est-elle clairement l'une des clés les plus personnelles du film, avec un lien qui se crée entre elle et la créature, plus sûrement qu'avec son futur mari (William, le frère de Victor, interprété par Felix Kammerer) ou avec Victor qui la désire ardemment.
Elle vient en écho, pourtant, d'une madame Frankenstein mère partie trop tôt, et dontles voiles rouges, emportées par le vent dans une composition superbe, se ferra opposer le bleu et le vert des sublimes robes portées par Mia Goth. Celle-ci, fascinée par la vie dans ce qu'elle a de plus mystérieux, est bien la plus scientifique des personnages du film... Et la plus humaine, aussi, qui a fait son chemin vers l'animal: elle porte une étrange coiffure de plumes quand on la voit pour la première fois. Et après les héroïnes de Crimson Peak et de The shape of water, Elizabeth rejoint la galerie des grands personnages troublants de Guillermo del Toro. Un personnage dont les contours restent mystérieux, car après tout elle est une femme sublimée non par un, mais par deux protagonistes majeurs, et opposés, du film...
Frankenstein, un scientifique plus motivé par un désir tordu de vengeance et une insécurité personnelle née d'un père excessivement autoritaire (Charles Dance... Qui d'autre?), en prend volontiers pour son grade dans un film qui le montre en jeune chercheur plus intéressé par la provocation à l'égard des vieilles barbes de l'académie, que par la créature à laquelle il a donné la vie. C'est inévitablement la partie troublante qui voit le monstre raconter son histoire qui donnera tout son sens au film, et lui permet d'assumer la part thématique la plus importante: qui est un humain? L'apparence, évidemment, y est pour beaucoup: des paysans qu'il prend en pitié loueront le "mystérieux esprit de la forêt qui ramasse du bois pour eux, mais tenteront de l'abattre à vue... Sauf le vieil aveugle.
La complexité du rôle de Jacob Elordi est évidente, et il s'en sort haut la main, bien sûr, y compris devant l'excellence du casting: aux noms déjà cités vient s'ajouter le toujours excellent Christoph Waltz, qui incarne la corruption de la modernité (il est le mécène et l'oncle d'Elisabeth, et on apprend à un moment crucial qu'il est mourant: la syphilis...
Guillermo del Toro a longtemps rêvé de mener ce projet à bien, il est donc exaucé. A l'époque de la moulinette Netflix, espérons que le film ne rejoindra pas la pile de l'indifférence dans laquelle tout film de plus de quinze jours semble désormais voué à terminer son existence. Ce que nous rappelle ce film, c'est que le cinéma est un art, un art exigeant, complet et complexe, dans lequel il y a beaucoup à glaner...
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