Le 5 novembre 1968 (c'est un mardi) George (Warren Beatty) est coiffeur, et il jongle avec ses maîtresses: ce sont aussi ses clientes, à croire d'ailleurs qu'il couche avec absolument toutes les femmes qu'il coiffe... Mais nous allons surtout nous concentrer sur Jill (Goldie Hawn), qui est en réalité sa petite amie officielle; Felicia (Lee Grant), l'épouse du riche Lester (Jack Warden), et aussi Jackie Shaw (Julie Christie), qui se trouve être la maîtresse du même Lester. En ce jour éminemment présidentiel, en effet, George a du pain sur la planche: bosser (un peu), solliciter un prêt à la banque, honorer ses rendez-vous avec Felicia, venir en aide à Jill qui panique, coucher tant qu'à faire avec la fille (Carrie Fisher) de Lester histoire de compléter le tableau de chasse, et apparaître à une soirée électorale en compagnie de Jackie, invitée par Lester, donc Felicia est présente, mais tant qu'à faire Jill s'est elle-aussi retrouvée sur la liste des invités...
Difficile de résumer ce film dont l'action est circonscrite sur 26 heures environ d'un mardi électoral; amusant d'ailleurs de constater que ce film qui nous conte les premiers instants de l'ère Nixon, est sorti juste après la fin chaotique de sa présidence! Pour autant, le film n'est pas consacré à la politique, et ce rappel subliminal sert surtout à situer, de façon narquoise, dans l'esprit du spectateur, cette histoire de libération sexuelle sans queue ni tête (si j'ose dire), récupérée par ceux qui la dénonçaient probablement à l'époque des faits: c'est que George, le coiffeur pas très fin (incapable de réfléchir, il n'arrive pas à répondre autre chose que des platitudes quand on lui pose une question, est persuadé que sa réputation de coiffeur lui permettra de décrocher sans problème un prêt, et n'a qu'un adjectif à son vocabulaire: "Great!". C'est une brave andouille, traite , quelqu'un qui n'a aucune arrière-pensée quand il couche avec une femme, mais la réciproque n'est sans doute pas vraie: Jackie couche avec lui parce qu'il a couché avec sa rivale, et la fille de Felicia couche avec lui parce qu'elle déteste sa mère!
De son côté, Lester incarne le mâle Américain arrivé, conservateur, homme de pouvoir, sûr de son bon droit, mais qui constate avec curiosité que la liberté sexuelle est là et bien là (à un moment, il répond favorablement à l'invitation d'une jeune femme nue, d'aller se baigner avec elle: "pourquoi pas?", avant de se raviser pour aller chercher une serviette). Mais il est surtout le maître du jeu, celui autour duquel tout le monde finit par tourner. Après tout, ce sont ses femmes, c'est sa réception, sa maison, et même son jacuzzi... A la fin, il accepte de financer George avec son argent, qui va, sans avoir trop compris ce qui lui arrivait, devenir son coiffeur...
La libération sexuelle est donc vue du point de vue de ceux qui n'y ont pas succombé à temps, elle est devenue un gadget, repris par les conservateurs qui a pratiquaient depuis longtemps mais sous la forme de jeux de pouvoir. Les femmes qui se battent (et la portrait est parfois particulièrement acide) dans le film se feront avoir dans l'avenir comme elles l'ont subi par le passé, et George, quant à lui, continuera probablement à bosser pour les autres, éternel second couteau parce qu'il est trop bête pour aller plus loin, et puis... Il est gentil. Trop gentil: la preuve, il ne sait pas dire non...
Hal Ashby, qui s'est manifestement amusé à recréer certains aspects de 1968, traite le film comme un film en costumes, mais surtout s'ingénie à recréer cet entre-deux si spécifique aux années 60 finissantes: un moment durant lequel les moeurs se libèrent, mais on ne s'attend pas à ce qu'une femme ose dire, en pleine réception Républicaine, "I just want to suck his cock", ce qui est suivi d'une tentative de démonstration. Une phrase qui résume à elle seule, le pouvoir acide de ce film qui met avec une certaine jouissance (pour ne pas continuer à jouer sur les mots) les pieds dans le plat. On y trouve un irrésistible air de famille avec l'admirable Being there, satire politique qui, également, repose sur l'inadéquation d'un personnage décalé.



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A Washington, dans une vieille maison, un homme d'âge mur attend. Aucune expression sur le visage, il regarde la télévision, et une femme Afro-Américaine qu'il appelle Louise lui
apporte son petit déjeuner, en lui rappelant une triste nouvelle: 'Le vieil homme est mort'. Aucune réaction de la part de Louise, pourtant Chance, l'homme auquel elle parle, est un simple
d'esprit, un homme recueilli dès son plus jeune âge par un homme aujourd'hui décédé, et qui a occupé toute sa vie à prendre soin du jardin. Il n'est jamais sorti de la maison... Pourquoi a-t-il
été recueilli, dans quelles circonstances, quel est le lien avec le défunt, autant de questions qui seront sans réponse, car Chance ne le sait pas lui-même. Mais sans plus le savoir, il est
au pied du mur: la maison est vendue, et il lui faut partir... Louise ne sait pas non plus le lui faire comprendre. Lorsque des avocats passent pour constater l'état des lieux, ils sont très
étonnés de trouver un quinquagénaire sur les lieux, et lui font finalement comprendre qu'il va devoir quitter son environnement. Obéissant, Chance met son plus beau costume (Il est autorisé à se
servir dans les vêtements de son bienfaiteur, même si le pantalon est trop court) et sort dignement... Se retrouve dans un quartier défavorisé, et est très vite agressé... Mais il ne le comprend
pas non plus. A chaque fois qu'il croise une noire, il lui demande si elle peut lui donner à manger, comme Louise le faisait, et c'est totalement perdu qu'il se retrouve au centre-ville, devant
un écran géant de télévision qui diffuse son image depuis une vitrine de boutique d'électronique. Il a un léger souci, lorsqu'une voiture dont le chauffeur ne l'a pas vu le heurte: la
propriétaire, Eve Rand, en sort, et le recueille; elle est mariée à un homme riche mais mourant, Ben Rand, et durant quelques jours, le jardinier laconique va les bouleverser: Il se présente
comme Chance le jardinier (Chance the gardener) mais ils croient avoir affaire à un certain Chauncey Gardiner. Il n'est personne, mais pour eux, il est l'homme providentiel, un
conseiller sage dont les platitudes vont trouver l'oreille du président, et bouleverser une nation entière. La presse et les services secrets sont sur les dents: qui est cet homme miraculeux, si
fort qu'il n'a laissé aucune trace derrière lui?
Peter Sellers incarne un homme qui se contente d'être là, et dont le fait de vivre, pour reprendre les mots de Ben
Rand, est un état d'esprit: il ne sait que vivre, de fait! Dans ce contexte, Being there est un titre parfait. C'est un de ces films étonnants, si riches en interprétations
possibles qu'ils en deviennent inépuisables. C'est aussi l'une des oeuvres les plus importantes de l'acteur Peter Sellers, le dernier film qu'il sortira de son vivant, et un testament solide pour
l'acteur qui a procédé ici comme il l'a toujours fait pour créer un personnage: c'est par la voix que l'acteur Britannique a commencé sa caractérisation,en trouvant l'accent parfait: Américain,
mais neutre, comme une feuille blanche sur laquelle on s'apprêterait à écrire dans un Anglais impeccable mais totalement froid. Le reste, une passivité minérale, une quasi-impassibilité
impressionnante, semble découler de cette utilisation magistrale de la voix. Chance est en fait l'homme providentiel puisqu'il est si vide qu'il renvoie à tout interlocuteur exactement ce qu'il
souhaite y voir, et la première piste à suivre est bien évidemment la satire politique, qui montre un pays entier soudain fasciné par le vide intégral d'un homme qui est tellement envahi de
premier degré qu'il en devient un expert de la métaphore: à chaque fois qu'il parle de jardin, on comprend qu'il évoque la nation, quand il mentionne une plante, on croit qu'il s'agit de
l'entreprise! Les platitudes pétries du bon sens et de l'optimisme d'un enfant (Ce que Chance est, à en croire Louise) deviennent des devises philosiophiques à l'image du destin d'une nation,
pendue à ses lèvres. Mais il serait trop simple de s'abandoner à une interprétatation entièrement consacrée à cette satire au vitriol: si on s'amuse de la confusion, et de ses ramifications sans
fin, on constate que le personnage de Chance est d'une part constamment touchant, avec sa douceur et son incroyable regard parfois perdu, qui se raccroche systématiquement à l'affectif pour
essayer de garder un semblant de contrôle. D'autre part, le message est que ce pays, en 1979, est justement à la recherche d'un renouveau, d'une innocence perdue... Celle-ci, incarnée par un
jardinier simplet, en vaut une autre. Entre la douceur cryptique d'un chance et l'agressivité d'un Reagan, le choix est vite fait! Néanmoins la piste politique renvoie aussi à un cinglant constat
d'échec, puisque Chance la "coquille vide" n'est après tout que le reflet direct, passé par la moulinette abrutissante de la télévision, d'une société malade qui tourne en rond autour du vide. Il
est le produit parfait de décennies de politique aveugle...