Henri Ferré, dit "Le nantais" (Jean Gabin), arrive des Etats-Unis, avec un incontestable pedigree, pour reprendre à Paris la direction des opérations de terrain, autour du traffic de cocaïne... Liski (Marcel dalio) lui confie les clés en lui rappelant qu'il n'existe qu'un moyen de prendre sa retraite dans ce milieu: la mort...
Decoin utilise au maximum l'apparence du documentaire dans son film, comme pour camoufler les oripaux du film noir... D'un côté, il snous fait visiter le monde de la nuit, d'une façon qui était certainement inédite dans le ciném français de cette première moitié des années 50; mais sans trop pousser au sensationnalisme... Il en ressort un portrait sans trop de compromis d'un univers bien moins flamboyant que tout ce qu'on avait pu voir avant; dans Razzia sur la chnouf, les drogués, ce sont M. et Mme Tout-le-monde... On passe de troquet-couverture en rade sordide, des rues noires et mal éclairées aux petites routes de campagne, et des bars aux locaux de la brigade de police...
Mais derrière le documentaire, il y a aussi une tentation, celle d'un film noir à la Française, un domaine où se sont déjà illustrés Becker (Touchez pas au Grisbi) et Clouzot (Quai des orfèvres). Un genre à part qui n'attend que ses deux ou trois premiers classiques pour décoller. Et nous qui avons vu Gabin se glisser pour de bon dans ces oripeaux (flic ou voyou, laconique voire taiseux, dominant sans trop d'effort, de sa diction précise et de ses coups de gueule, toute une faune de malfrats), on n'imagine pas à quel point le film de Becker et celui-ci étaient novateurs, excitants, différents.
Decoin, à son plus efficace, effectue l'une des plus belles prestations de sa carrière, et Lino Ventura (qui joue Le catalan, un porte-flingue efficace) crève l'écran rien qu'en lançant des regards de travers...
François Donge (Jean Gabin), un industriel provincial, souffre d'une mystérieuse maladie...
Selon toute vraisemblance, c'est son épouse Elisabeth dite Bébé (Danielle Darrieux) qui l'a empoisonné.
Nous remontons avec les protagonistes le fil de leur histoire... Comment François, coureur et même collectionneur, a rencontré Bébé, jeune et romantique, par hasard lors du mariage de son frère à lui et de sa soeur à elle. Comment le marivaidage prudent a cédé la place à la passion. Comment les premiers temps, au lieu de cimenter la passion comme elle le souhaitait, ont été pour Bébé le temps de la désillusion...
Noir et adapté de Simenon, le film est bien plus que la rencontre de deux monstres sacrés. D'ailleurs leur situation n'est pas tout à fait la même: Jean Gabin est sorti de la guerre avec une aura indiscutable (la partcipation sans hésitation aux combats à mener), une filmographie très sélective, et une nouvelle image: plus âgé, moins rebelle, plus bourgeois. La sérénité établie, l'homme qui commande et domine, le policier qui obtient des résultats par la tranquillité de ses actes. Danielle Darrieux, de son côté, a traversé l'occupation avec pragmatisme, et des ennuis en pagaille. Une filmographie tous azimuts, à droite à gauche et même à l'étranger (Ophüls, Autant-Lara, Taurog)... Comme un besoin de se retrouver une virginité... Quoi de mieux, finalement, que le film noir pour ça? Les deux sont formidables...
Gabin, ancien jeune loup du cinéma Français, n'a eu aucun mal à se fondre dans les rôles de capitaine d'industrie, lui qui incarnait sans fioritures les héros de la classe ouvrière. Mais ce sera justement souvent dans les films adaptés de Simenon, qu'il y jouera les plus beaux rôles, comme si son propre anarchisme bien singulier se traduisait parfaitement dans le conservatisme carnassier du romancier...
Si les deux acteurs sont magnifiquement accordés dans ce film, on n'en dira pas autant de leurs personnages, dont la rencontre devient vite un piège. D'abord pour la jeune femme, décidément trop jeune pour son mari, et dont la soif d'amour absolu ne pourra être satisfaite par ce mari aux habitudes de papillonnage trop ancrées. Les premières minutes (le personnage de François le signale d'ailleurs) le voient en effet sauter d'un taxi et d'une maîtresse à l'autre... L'homme désire la jeune femme mais ne veut pas s'investir dans le couple, gardant sa passion pour son travail. Et si Bébé va tout faire pour s'adapter, le piège se refermera sur elle...
Le film garde juste ce qu'il faut d'information au fur et à mesure de son déroulement, continuant à passer du présent au passé, suivant l'évolution de la maladie de son héros, nous laissant en savoir juste ce qu'il faut pour vouloir savoir où va le malade, et quand on en saura plus sur le geste de son épouse. Darrieux, enfin amenée à jouer un personnage adulte chez Decoin, est formidable dans un film qui est un splendide jeu de massacre très, très noir.
Sur la côte vendéenne, François (Jean-Marc Bory) est vétérinaire, et il est marié à la fragile Catherine (Liselotte Pulver), qui s'ennuie beaucoup, ar le jeune homme déterminé à s'en sortir, travaille beaucoup au point de négliger son épouse... Amené à travailler aussi à Noirmoutier, il reçoit une demande d'un mystérieux individu, le Dr Vial (Jacques Dacqmine), qui souhaite qu'il soigne un guépard sur l'île. L'animal appartient à une non moins mystérieuse jeune femme revenue d'Afrique, Myriam Heller (Juliette Gréco). Celle-ci fascine François, que le Docteur Vial pousse à la séduire... Pendant ce temps les soucis se multiplient pour Catherine...
Avec cette adaptation d'un roman de Boileau et narcejac, comment pourrait-on ne pas attendre une machination délirante, après avoir vu Les Diaboliques et Vertigo? Et il y aura bien ici une intrigue qui tournera autour d'une manipulation, liée à des sentiments (sous le versant le plus noir possible), avec à la clé des soupçons d'empoisonnement, voire de sorcellerie, et surtout un suspense diffus, autour d'une caractéristique bien connue de Noirmoutier: à cette époque, on n'y accédait que par le passage d'une route qui était sous eau à marée haute... Un endroit où celui qui n'y prenait garde pouvait se faire piéger par la montée des eaux, contre laquelle une personne à pied ne pouvait absoluement pas lutter. Ce passage, le Gois, existe toujours, mais il a depuis longtemps été supplanté par un pont, bien plus pratique... Mais pour le suspense c'est un endroit remarquable! Maurice Tillieux, auteur d'une formidable bande dessinée au titre explicite (La voiture immergée, 1960) en avait gardé un souvenir frappant, même s'il avait relocalisé son intrigue dans le Morbihan...
Quoi qu'il en soit, le film repose bien sûr sur la montée d'un sentiment diffus, inéluctable: qui manipule qui? Et pourquoi? Que veut réellement Myriam, s'approprier le vétérinaire, ou ses desseins sont-ils plus tortueux? Et quelles sont les intentions de ce bon Doceur Vial, qui se tient à bonne distance, à Nantes où il met la dernière main à la pâte d'un documentaire sur la sorcellerie? Pourqui met-il dans la tête du jeune vétérinaire des idées de maléfices? Qui en veut, enfin, à la vie de la fragile Catherine, l'épouse délaissée?
On aura des réponses à tout ça, et on aura aussi en plus une poésie particulière, celle de la Vendée hors saison (ce pourrait être en automne ou à la fin de l'hiver): des endroits tous assez sinistres, on comprend pourquoi Myriam Heller se plaint du vent... Mais a Vendée sert un autre propos, présent d'ailleurs dans les confrontations entre le Dr Vial et le jeune vétérinaire. Le premier roule en voiture Américaine de sport, et se targue d'habiter à Nantes à l'Hôtel de la Duchesse Anne. C'est un homme du monde, il a vécu et bourlingué, et il a un sens évident de sa propre supériorité. Le deuxième roule en 2CV, habite une fermette à l'écart de Beauvoir-sur-Mer, et a du mal à joindre les deux bouts... L'opposition campagne-cité, un vieux ressort du mélodrame, servait souvent à déterminer une différence sociale criante, c'est particulièrement vrai ici. Bref... le Dr François, vétérinaire Vendéen, est objectivement un minable... Je vous laisse sur cette dernière considération, qui aura son importance, peut-être...
On tue un homme dans un tunnel... Sur une autre scène de crime, l'inspecteur Carrel (Louis Jouvet) est en train d'examiner une afaire qui démarre, celle de l'assassinat d'un avocat radié, mais on vient le chercher por voir l'homme du tunnel, car c'est son sosie. L'inspecteur va donc devenir l'escroc Vidauban pour résoudre cette autre affaire, et découvrir que les deux affaires sont liées...
Le film commence par un prologue assez étrange, dans lequel (comme ça se faisait beaucoup alors) on prend le spectateur pour un imbécile en lui expliquant que des histoires de double et de sosie, dans le cinéma, il y en a eu... On prend même pour exemple Copie Conforme, de Jean Dréville, avec Louis Jouvet! Comment pouvez-vous prendre ce sombre film noir au sérieux après ça? Il y a d'autres idées dans ce film, certaines saugrenues, d'autres qui marchent: l'influence est sans aucun l'ombre d'un doute le film noir "à l'américaine", mais le traitement est beaucoup plus bavard...
Louis Jouvet promène donc son génie dans une intrigue qui a deux défauts: elle est incompréhensible, et elle est trop riche. Du coup, on s'ennuie très vite ferme... Et cette manie de faire reposer les intuitions d'un policier génial sur absolument rien!
Dans une petite ville de province, l'avocat maître Hector Lourçat (Raimu) vit en reclus dans sa vieille demeure, en compagnie de sa fille Nicole (Juliette Faber), qu'il a élevée seul, mais à laquelle il ne parle plus: leur histoire est compliquée, puisque sa femme l'a quitté pour un autre, et il en est venu à se demander si la petite était de lui. Il a donc quitté son métier, toute vie sociale, et décence: il boit comme un trou...
Mais c'est cet homme qui un soir va trouver chez lui le cadavre d'un homme fraîchement assassiné. Lourçat apprend incidemment que Nicole, sous la pression de quelques amis de son âge, a recueilli le vagabond, un salaud de la pire espèce, qui faisait pression sur les gamins qui l'avaient renversé en voiture. seulement l'un d'entre eux l'a tué, et il va falloir trouver le coupable.
Quand la police arrête Emile Manu (André Reybaz), le coupable tellement évident que c'en est louche, Lourçat quitte sa retraite et décide de défendre celui qui est devenu le petit ami de sa fille...
D'un côté, on est devant une peinture crasseuse et méchante de la bonne vieille bourgeoisie de province, selon l'expression consacrée, qui doit finalement autant à Simenon qu'à Clouzot: une histoire suffisamment distrayante pour qu'on s'y attache et un "whodunit" avec révélation finale à la clé, dans lequel les dialogues sont un tour de chauffe extrêmement réjouissant avant que la carrière de metteur en scène de Clouzot ne démarre vraiment. On assiste avec plaisir au grand numéro de Raimu contre le reste de l'humanité, d'autant plus drôle quand ses adversaires embarrassés sont interprétés par Jean Tissier ou Noël Roquevert!
Moins grandiose, toutefois, les scènes de dialogues entre les jeunes, particulièrement Reybaz et faber, sont souvent non seulement bâclées dans le jeu des acteurs, que Decoin n'a pas su pousser très loi, et aussi dans le dialogue ("Je ne sais pas... je ne sais plus"). Heureusement il y a le procès, dominé par la stature du grand acteur que Raimu était (la preuve il rendrait presque supportable certaines scènes des navets que sont les films de Pagnol, c'est dire).
Et puis il y a Luska. Et je ne peux faire l'impasse dessus, forcément... A l'origine du film, le roman de Simenon introduisait ce petit personnage qui s'avérera très négatif, sous le nom d'usage de Justin Luska. Dans le film, il est interprété par Marcel Mouloudji, et fait partie de la petite bande autour d'Emile Manu... Mais si on l'appelle Justin, Simenon n'oublie pas en fait de nous révéler sa véritable identité: il s'appelle Ephraïm. Le film tel qu'on peut le voir actuellement a presque effacé cette notation antisémite, sauf durant le procès, car si une post-synchronisation a été effectuée après la libération afin de rebaptiser le personnage Amédée, Raimu est mort avant de pouvoir se re-doubler, et appelle donc le personnage Ephraïm.
Le but de la post-synchronisation était de "nettoyer" le film, mais le fait qu'au moment de révéler la duplicité du personnage, on l'appelle par son nom à consonance judaïque, me semble particulièrement regrettable!
C'est ainsi, on ne nettoiera pas le mal qu'a pu faire le film, en quelque proportion que ce soit. Maintenant, venant de Simenon, on est prêt à tout puisque le personnage ne s'est jamais caché ni repenti (pas plus que Léo Malet, du reste) de son antisémitisme, reste qu'on aimerait savoir dans quelle mesure Clouzot s'est contenté de transcrire à l'écran, ou a consciemment participé à la mauvaise blague. On voudrait savoir si Decoin, Raimu ou Mouloudji (Qui en tant que Kabyle et communiste devait vivre à l'époque dans la quasi-clandestinité) ont été conscients de ce à quoi ils ont participé. Ca n'enlève pas grand chose au film, ni au plaisir de voir Raimu et Clouzot s'amuser un peu avec les notables d'une petite ville... Mais ça pique.