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29 décembre 2025 1 29 /12 /décembre /2025 23:08

Pour commencer, le film de Renoir est une impressionnante galerie de personnages... Pépel, le voleur fataliste (Jean Gabin), le Baron (Louis Jouvet) qui a tout perdu et a décidé, tant qu'à faire, de tester la solidarité avec les gens les moins fortunés, l'Acteur (Robert Le Vigan), qui fait tout ce qu'il peut pour ne pas céder au désespoir, Vassilissa (Suzy Prim), la femme de Kostylev, le propriétaire (Vladimir Sokoloff) de l'abri de nuit... Et puis Natacha (Junie Astor), la soeur de Vassilissa, qui est amoureuse de Pépel mais se refuse à céder à cet amour parce qu'il est un voleur et qu'elle a des principes...

Pépel a un arrangement avec Kostylev et sa femme: il se sert d'eux comme receleurs... En échange, il va et il vient dans leur abri. Accessoirement, il couche avec Vassilissa... Il fait une rencontre: en voulant opérer un cambriolage chez un Baron qui est dans les ennuis, il a la surprise de voir ce dernier, non seulement sympathiser, mais plus encore: lui offrir de prendre ce qu'il veut. Après tout, il a tout perdu... Le Baron ne tardera pas à s'installer dans l'abri avec Pepel et les autres...

Le film, adapté de Gorky, joue à fond la carte symbolique... L'abri devient un espace métaphorique, sorte de version raccourcie de la société, dans laquelle Kostylev et Vassilissa représentent la corruption de ceux qui, sans être des nantis, jouent la carte de la possession. Tous les autres n'ont rien... Kostylev, pour que la police ferme les yeux sur ses petits trafics, met sa belle soeur Natacha dans les mains du commissaire (Gabriello)... Le film rejoint un peu Le Crime de M. Lange quand Pepel s'en prend, avec l'approbation de tous et toutes, à Kostylev...

Ce film, our lequel Renoir a toujours prétendu avoir demandé l'aval de Gorky, est passé par bien des circonvolutions: Gabin disait que les premières versions du scénario avaient transposé l'ensemble de l'intrigue en France, mais au final, on y paie en Roubles... Amusant de constater que ce qui est à bien des égards un manifeste de l'esprit Communiste, presque une déclaration d'allégeance pour Renoir et Gabin, soit justement un film produit par la société Alabtros, fondée à Paris dans les années 20 par les Russes... Blancs. C'est un film, comme on dit, intéressant, de Jean Renoir: la rencontre de Gabin et Jouvet, le premier film de Renoir avec celui qui sera son acteur fétiche sur quatre films en tout, et un certain esprit foutraque sur le plateau, tout y est, finalement, assez peu typique...

 

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Published by François Massarelli - dans Jean Renoir Jean Gabin Albatros Criterion
28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 22:24

Henri Ferré, dit "Le nantais" (Jean Gabin), arrive des Etats-Unis, avec un incontestable pedigree, pour reprendre à Paris la direction des opérations de terrain, autour du traffic de cocaïne... Liski (Marcel dalio) lui confie les clés en lui rappelant qu'il n'existe qu'un moyen de prendre sa retraite dans ce milieu: la mort...

Decoin utilise au maximum l'apparence du documentaire dans son film, comme pour camoufler les oripaux du film noir... D'un côté, il snous fait visiter le monde de la nuit, d'une façon qui était certainement inédite dans le ciném français de cette première moitié des années 50; mais sans trop pousser au sensationnalisme... Il en ressort un portrait sans trop de compromis d'un univers bien moins flamboyant que tout ce qu'on avait pu voir avant; dans Razzia sur la chnouf, les drogués, ce sont M. et Mme Tout-le-monde...  On passe de troquet-couverture en rade sordide, des rues noires et mal éclairées aux petites routes de campagne, et des bars aux locaux de la brigade de police...

Mais derrière le documentaire, il y a aussi une tentation, celle d'un film noir à la Française, un domaine où se sont déjà illustrés Becker (Touchez pas au Grisbi) et Clouzot (Quai des orfèvres). Un genre à part qui n'attend que ses deux ou trois premiers classiques pour décoller. Et nous qui avons vu Gabin se glisser pour de bon dans ces oripeaux (flic ou voyou, laconique voire taiseux, dominant sans trop d'effort, de sa diction précise et de ses coups de gueule, toute une faune de malfrats), on n'imagine pas à quel point le film de Becker et celui-ci étaient novateurs, excitants, différents.

Decoin, à son plus efficace, effectue l'une des plus belles prestations de sa carrière, et Lino Ventura (qui joue Le catalan, un porte-flingue efficace) crève l'écran rien qu'en lançant des regards de travers... 

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Published by François Massarelli - dans Lino Ventura Jean Gabin Henri Decoin Noir
25 décembre 2025 4 25 /12 /décembre /2025 21:42

François Donge (Jean Gabin), un industriel provincial, souffre d'une mystérieuse maladie...

Selon toute vraisemblance, c'est son épouse Elisabeth dite Bébé (Danielle Darrieux) qui l'a empoisonné.

Nous remontons avec les protagonistes le fil de leur histoire... Comment François, coureur et même collectionneur, a rencontré Bébé, jeune et romantique, par hasard lors du mariage de son frère à lui et de sa soeur à elle. Comment le marivaidage prudent a cédé la place à la passion. Comment les premiers temps, au lieu de cimenter la passion comme elle le souhaitait, ont été pour Bébé le temps de la désillusion...

Noir et adapté de Simenon, le film est bien plus que la rencontre de deux monstres sacrés. D'ailleurs leur situation n'est pas tout à fait la même: Jean Gabin est sorti de la guerre avec une aura indiscutable (la partcipation sans hésitation aux combats à mener), une filmographie très sélective, et une nouvelle image: plus âgé, moins rebelle, plus bourgeois. La sérénité établie, l'homme qui commande et domine, le policier qui obtient des résultats par la tranquillité de ses actes. Danielle Darrieux, de son côté, a traversé l'occupation avec pragmatisme, et des ennuis en pagaille. Une filmographie tous azimuts, à droite à gauche et même à l'étranger (Ophüls, Autant-Lara, Taurog)... Comme un besoin de se retrouver une virginité... Quoi de mieux, finalement, que le film noir pour ça? Les deux sont formidables...

Gabin, ancien jeune loup du cinéma Français, n'a eu aucun mal à se fondre dans les rôles de capitaine d'industrie, lui qui incarnait sans fioritures les héros de la classe ouvrière. Mais ce sera justement souvent dans les films adaptés de Simenon, qu'il y jouera les plus beaux rôles, comme si son propre anarchisme bien singulier se traduisait parfaitement dans le conservatisme carnassier du romancier...

Si les deux acteurs sont magnifiquement accordés dans ce film, on n'en dira pas autant de leurs personnages, dont la rencontre devient vite un piège. D'abord pour la jeune femme, décidément trop jeune pour son mari, et dont la soif d'amour absolu ne pourra être satisfaite par ce mari aux habitudes de papillonnage trop ancrées. Les premières minutes (le personnage de François le signale d'ailleurs) le voient en effet sauter d'un taxi et d'une maîtresse à l'autre... L'homme désire la jeune femme mais ne veut pas s'investir dans le couple, gardant sa passion pour son travail. Et si Bébé va tout faire pour s'adapter, le piège se refermera sur elle...

Le film garde juste ce qu'il faut d'information au fur et à mesure de son déroulement, continuant à passer du présent au passé, suivant l'évolution de la maladie de son héros, nous laissant en savoir juste ce qu'il faut pour vouloir savoir où va le malade, et quand on en saura plus sur le geste de son épouse. Darrieux, enfin amenée à jouer un personnage adulte chez Decoin, est formidable dans un film qui est un splendide jeu de massacre très, très noir.

 

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Published by François Massarelli - dans Henri Decoin Jean Gabin Noir Danielle Darrieux
1 septembre 2025 1 01 /09 /septembre /2025 14:55

François Cardinaud (Jean Gabin), à La Rochelle, c'est un petit gars d'un quartier populaire qui a réussi... Il est associé de deux bourgeois, possédant à eux trois les trois quarts du port, entre le travail d'armateur ey le marayage. Ce qui en fait d'une part un norable, et d'autre part alimente la rancoeur et les jalousies... Quand Mme Cardinaud (Monique Mélinand), un dimanche matin, part pour faire une petite course et ne revient pas, François s'interroge et de plus en plus, il soupçonne que ce départ soit un peu plus qu'un simple retard. Et quand toute la ville semble en savoir plus, la tension monte...

Dès le départ, cette adaptation de Simenon (une adaptation avec Jean Gabin, mais sans Jules Maigret!) installe un climat qui nous pousse à attendre un gentil jeu de massacre: c'est que Gabin, saisi dans sa famille (une famille bourgeoise, s'il en est: une domestique et une nourrice, dans une une immense maison) va à la messe avec son fils, et tout le monde le salue bien bas... Tout le monde semble le connaître. Mais on n'attend pas trop avant que ça ne dérape: une conversation acerbe entre deux de ses connaissances, des gens de la bonne société qui le traitent de parvenu, nous éclaire sur la vraie atmosphère de cette bonne société.

Le grain de sable vient d'un personnage aperçu dès la première scène, un petit voyou qui débarque au port de La Rochelle, et qui s'avère être l'amant de Marthe Cardinaud. Mais tous les personnages, à un moment ou un autre, vont être amenés à pousser leurs pions, car beaucoup semblent bénéficier, ou profiter, de l'ascension sociale de François Cardinaud, seul personnage n'ayant finalement rien ni à se reprocher, ni surtout à quémander aux uns et aux autres. Comme le dit son beau-père, "quel dommage qu'il faille insister, il ne pourrait pas nous donner de l'argent de lui-même,". Même sa propre mère reproche en permanence à son fils de ne pas suffisamment venir la voir. Et à la maison, quand "Mademoiselle", la nourrice (Renée Faure), comprend que Marthe Cardinaud est partie pour de bon, elle se dit qu'elle pourrait bien la remplacer...

Un jeu de massacre orchestré par Grangier, dont la mise en scène "ligne claire" (pas un gramme qui dépasse) est parfaitement adéquate, et Audiard, dont les dialogues au vitriol sont d'une grande acuité... Et d'une impressionnante puissance de feu.

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Published by François Massarelli - dans Michel Audiard Noir Jean Gabin
11 juillet 2022 1 11 /07 /juillet /2022 08:52

Trois nouvelles de Maupassant, mises en images: dans Le Masque, un médecin (Claude Dauphin) est appelé à se charger d'un mystérieux homme masqué, qui s'est écroulé durant une danse. Il découvre qu'il s'agit d'un vieillard, dont son épouse affirme qu'il a été un vrai bourreau des coeurs... Dans La Maison Tellier, des pensionnaires d'une maison de tolérance, accompagnées de leur patronne (Madeleine Renaud), se rendent en Normandie pour assister à  une communion solennelle. C'est rare qu'elles puissent bénéficier d'une telle occasion de sortir, et en ville, devant a porte close, les clients fidèles sont décontenancés. Lors des festivités de communion, le frère de la patronne (Jean Gabin) fait une fixation sur la belle Rosa (Danielle Darrieux) au point d'en devenir inconvenant. Dans Le modèle, un peintre (Daniel Gélin) qui a commencé à vivre avec une jeune femme (Simone Simon) qui lui sert de muse, cherche à s'en débarrasser pour pouvoir se marier, mais elle est amoureuse et s'accroche...

C'est bien sûr un film divisé en trois segments, reliés de façon assez artificielle par une narration supposée être de Maupassant lui-même (Jean Servais) mais c'est précisément cet aspect du film qui est le moins intéressant. Le cinéma Français est toujours trop explicite avec ses recettes, et ce film n'est pas une exception. Il me semble que la thématique est suffisamment claire, que le titre est clairement ironique. On aurait pu se contenter, finalement, de la pas si énigmatique phrase finale, "Le bonheur n'est pas gai"...

Ces trois films montrent en effet de quelle façon tout dans la vie, le plaisir, le bonheur, la jeunesse, est éphémère et destiné un jour ou l'autre à la mort; le plaisir de danser, de tournoyer au milieu des jolies filles, qui fait qu'un homme qui se refuse à accepter d'avoir vieilli va porter un ridicule masque de jeune homme, les promesses chastes d'une belle journée de repos pour d'aimables prostituées, qui plus est sanctifié par un émouvant passage à l'église, finira tôt ou tard par dévier vers la gaudriole, parce que les hommes sont comme ça. Et le peintre qui a choisi son art, est condamné à rester pieds et poings liés à sa condition...

Le film est malgré tout complètement sous l'influence de son segment central qui totalise 45 minutes. Il est vrai que la verve de comédie qui s'y trouve, la présence d'acteurs de tout premier plan (Darrieux, Gabin, Madeleine Renaud, Héléna Manson, Pierre Brasseur, Ginette Leclerc, Louis Seigner...) et la présence d'un voyage en Normandie, qui replace Maupassant au coeur de son histoire, font beaucoup. Et comme les deux autres segments, Ophüls place sa mise en scène au coeur des décors, privilégiant des tournoiements d'acteurs dans des espaces reproduits en entier. Dans tout le film, on retrouve cet effort assez notable pour le cinéma Français de l'époque, d'une caméra mobile et de décors riches de sens: l'église où les filles de la Maison Tellier retrouvent une part de leur innocence perdue, le bal canaille où le mystérieux homme masqué s'écroule, la ferme de Jean Gabin, l'atelier du peintre avec ses verrières... Toute une vie, tout un univers.

 

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Published by François Massarelli - dans Max Ophüls Jean Gabin
27 mars 2022 7 27 /03 /mars /2022 09:07

Juin 1940, du côté de Tours: on s'apprête à exécuter Clément, un syndicaliste responsable de la mort d'un policier, quand un bombardement Allemand déjoue cet assassinat légal. Clément (Jean Gabin), seul rescapé de l'attaque, s'enfuit sans demander son reste. A la sortie de la ville, il monte dans un camion occupé par une troupe de soldats français qui se replient vers Bordeaux... Le camion est la cible d'un autre bombardement dont une fois de plus Clément sera l'unique rescapé. Il "emprunte" l'uniforme et les papiers d'un mort, et devenu Maurice Lafarge, va devenir un soldat parmi d'autres, forcé de partir, réfugié en Afrique, puis héros exemplaire... Mais le passé a le don de ne jamais vous laisser tranquille...

C'est sur un script de Duvivier lui-même que le film s'est fait, à la Universal, et manifestement il s'est monté sur le prestige de son metteur en scène et de sa star... Gabin qui est d'ailleurs beaucoup plus à l'aise en Anglais (apparemment du moins) qu'on ne l'aurait cru! Le point de départ est du pur Duvivier, qui commence par un petit matin blême avant d'envoyer bombe sur bombe sur ce pauvre Clément qui n'en demandait pas tant... Mais l'insoumis, le révolté du début, qui ricane bien fort quand on lui envoie un prêtre pour prendre sa confession avant de se faire décoller, se transforme assez vite en un héros de la nation, au contact des hommes, du danger, et d'une adversité plus grande que les idéologies. C'est bien évidemment le coeur du film, sa dimension de propagande: c'est à la fois son univers spécifique et sa limite.

Mais Duvivier comme Gabin sont dans leur univers eux aussi, un monde qui renvoie un peu à La Bandera avec cette idée d'une fraternité des soldats qui les met à égalité, quel que soit leur passé, et à La Belle Equipe, avec ce campement de fortune à "De Gaulle-Ville" qui se transforme très vite en un paradis pour les hommes qui s'y ressourcent et cultivent leur amour de la liberté. Si on a vu La Belle Equipe, forcément, on sait où ça va... Mais le but du film n'est pas d'assumer la noirceur de la vie, plutôt de montrer l'importance de la donner pour les autres!

Ca reste un film assez accessoire, donc, tout à fait distrayant, mais totalement générique, un film "Français" fait à Hollywood, avec des héros qui s'appellent Bouteau, Varenne, Monge et Lafarge! Des héros qui tous chantent les louanges de la France éternelle sans jamais se battre ni râler: comment voulez-vous qu'on puisse croire qu'il s'agisse de français? Gabin fait du Gabin, depuis le condamné à mort jusqu'au héros, sorte d'union sacrée à lui tout seul: le manifestant anti-policier, le héros décoré. Une scène de dégradation bénéficie de toutes les attentions du metteur en scène, qui nous montre chaque étape de cette cérémonie si particulière, et sinon on regrette que les éventuelles pistes de complication pour le personnage de Clément/Lafarge (un soldat qui connaissait le vrai Lafarge et la fiancée de ce dernier) soient finalement expédiées au profit du souffle de la propagande...

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Jean Gabin
6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 16:54

Pierre Gilieth (Jean Gabin) a tué un homme... Il trouve un temps à se cacher à Barcelone, mais sait qu'il va bientôt devoir fuir, et s'engage dans la Légion Etrangère. Il y rencontre des copains, et se révèle assez rapidement un bon soldat; il va même rencontrer l'amour sous les traits de la petite Aïcha (Annabella), mais il y a aussi le mystérieux Lucas (Robert Le Vigan), engagé juste après lui, un gringalet qui va pourtant réussir à s'imposer auprès du recrutement: riche, bon camarade et un peu trop sympathique, Gilieth acquiert très vite la certitude que Lucas est en fait à ses trousses, attiré par une récompense gourmande...

De même qu'il allait quelques mois plus tard réaliser le film "Algérois" typique, avec Pépé le Moko, La Bandera est pour Duvivier l'occasion de réaliser le film de légion ultime: à l'écart d'une certaine noblesse romantique qu'on retrouvera dans les multiples versions de Beau Geste mais aussi ses parodies, ce film nous propose une vision certes romantique, mais qui a les pies bien sur terre: les hommes y sont au bout du rouleau, ont tous un passé douteux, et certains parmi eux sont des sortes de morts-vivants: Pierre Renoir est un capitaine tellement lessivé, qu'il va provoquer un soldat qui le hait (Gaston Modot): quand celui-ci ne le tue pas, Renoir lui colle une punition pour avoir dit à qui voulait l'entendre qu'il allait tuer son supérieur, et une autre pour ne pas l'avoir fait! Gabin incarne à merveille un rôle de dur à cuire revenu de tout et qui renaît sous la double influence de la forte camaraderie (Raymond Aimos est ici l'indispensable titi Parisien qui lui sert de meilleur pote et l'alchimie entre eux est remarquable) et de l'amour d'une femme... C'est d'une certaine façon le prototype de beaucoup de personnages similaires pour l'acteur, qui était en passe de devenir un collaborateur régulier du cinéaste.

Cela étant, le film coche un peu toutes les cases du genre (Bouges, bordels, officier borgne, alcool, la camaraderie masculine qui emporte tout sur son passage, etc...), en ajoutant l'impeccable flair de Duvivier pour le sordide, et des dialogues dus à la collaboration du cinéaste avec Charles Spaak: ils sont d'ailleurs excellents, et un rien grossier, cela va sans dire. Le film est avant tout un divertissement, un film de genre qui finit mal conformément aux habitudes du metteur en scène.

Comme c'est très souvent mentionné, mettons aussi les choses au point: non, ce film n'est pas une apologie du fascisme Espagnol de Franco: le général était à l'époque du tournage, certes, déjà attiré par le fascisme, participant à de l'agitation politique de droite; mais il était aussi un officier assermenté de la république Espagnole au moment où Duvivier avait besoin de l'aide des autorités locales pour la logistique de la production; l'aide en question lui a été fournie, et le metteur en scène a donc dédié son film à celui qui avait été son interlocuteur... J'imagine qu'il a du s'en mordre un peu les doigts au moment de l'instauration de la dictature... Les copies disponibles aujourd'hui sont souvent amputées de cette mention finale, ce qui n'a en soi rien de très gênant, le film restant par ailleurs tout à fait intact.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Jean Gabin
10 février 2022 4 10 /02 /février /2022 09:43

Cinq hommes, Jean (Jean Gabin), Charles (Charles Vanel), Raymond dit Tintin (Raymond Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) se soutiennent les uns les autres, entre misère et petits boulots; ils gagnent à la loterie la somme de 100 000 francs, qu'ils décident de ne pas partager: ils investissent dans une vieille ruine sur les bords de la Marne qu'ils vont transformer en guinguette... Mais Jacques, voyageur de commerce, souhaite partir au Canada; Mario, Républicain Catalan réfugié en France, est sous le coup d'une mesure d'expulsion; Charles a un passé qui le poursuit, et sa femme Gina (Viviane Romance) qui l'a quitté, revient maintenant qu'il a de l'argent, ce qui va mettre le groupe à mal, d'autant que Jean n'est pas insensible à son charme...

On va le dire tout de suite: non, c'est pas une parabole sur le Front populaire, que ce soit en soutien du gouvernement, ou sous la forme d'une quelconque critique. D'autant que le film a deux fins, il serait donc dans cette hypothèse malaisé d'y deviner les intentions du scénariste Spaak et du metteur en scène Duvivier! D'une part, le film a été mis en chantier en 1935, soit avant la victoire de la coalition des gauches menée par Léon Blum; d'autre part, Duvivier était foncièrement apolitique, attaché à peindre la classe ouvrière, mais sans jamais céder à un quelconque angélisme, ni à la moindre tentation de récupération politique. Non, la vérité, c'est que le film est un reflet de son temps, et des aspirations des gens de son époque tout comme la victoire de Blum pouvait l'être: les ouvriers qui sont montrés dans le film sont des gens de 1936, avec leurs rêves et leurs aspirations (une affiche vante la possibilité de congés, l'un des rêves de tant de personnes à cette époque), celles-là précisément qui vont être portées par le Front Populaire... Mais pour le reste, on est ici devant une histoire assez proche, à sa façon, du Paquebot Tenacity par exemple, où Duvivier explorait les rêves de deux copains, qui s'effondraient face à l'amour: dès qu'un groupe a des projets, l'un d'entre eux tombera amoureux et le ver est dans le fruit... C'est là, dans cette dimension privée, plus que dans la "république" de pacotille où cinq gamins s'amusent à être tous présidents, que réside l'esprit du film, dans ce pessimisme fondamentalement tragique.

Oui, c'est l'autre versant du film: le rêve des cinq amis, qu'ils pourraient bien concrétiser (et la version "optimiste" imposée par le public lors de previews, sous la responsabilité de la production, les montre précisément aller au bout de leur rêve) est un château de cartes, qui passe par trois actes: dans le premier, les copains sont unis comme les doigts de la main, dans le deuxième les ennuis s'accumulent, le décompte des défections a commencé (ça ira jusqu'à la mort de l'un d'entre eux), dans le troisième, deux hommes face à face, amoureux de la même garce, vont aller jusqu'au drame, voire la tragédie: avec retour au calme (la version optimiste) ou pas (la version voulue par les auteurs)...

Ce château de cartes, parfois un rien populiste, curieusement prévisible, est malgré tout une merveille à voir, de par la grâce d'une interprétation exceptionnelle, mais aussi parce que tout en menant vers la tragédie et l'abandon des illusions, le film est une merveilleuse peinture de la classe ouvrière, des chômeurs, des petites gens, d'autres braves gens aussi (ce gendarme désolé de faire son devoir, c'est Fernand Charpin qui rachète son infect indicateur dans Pépé le Moko!)... Les dimanches au bord de la Marne, "quand on se promène au bord de l'eau", les guinguettes... Alors bien sûr, cette camaraderie et ces embrassades, c'est parfois un peu forcé, mais que voulez-vous, il fallait un écrin de choix pour le drame concocté par Spaak et Duvivier. Ce dernier est excellent de bout en bout, en pleine possession de ses moyens, aidé par un chef opérateur plus qu'inspiré (Armand Thirard) et des acteurs fabuleux. C'est l'un de ses plus grands films, l'un des joyaux de la période, un diamant, mais noir. "C'était pourtant une belle idée", dit Jean Gabin à la fin.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Jean Gabin
13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 09:19

Alger: la police s'arrache les cheveux, à cause d'un truand, un caïd comme on dit là-bas: Pépé le Moko (Jean Gabin), qui fascine tout le monde, et règne plus ou moins sur la Casbah, où tout et tout le monde gravite autour de lui. Les inspecteurs venus de la métropole sont sceptiques mais s'en remettent à l'inspecteur Slimane (Lucas Gridoux) qui lui, connaît non seulement la Casbah sur le bout des doigts, mais en prime a gagné la confiance, voire l'amitié, du gangster... Pendant ce temps, des gens venus de France s'encanaillent dans les ruelles étroites de la Casbah: parmi eux, une femme (Mireille Balin) ornée des plus beaux bijoux et désireuse d'expérimenter le grand frisson... elle va faire perdre la tête au héros...

C'est un énorme classique, l'un de ces films dont on peut se demander à quoi il pourrait bien servir d'en discuter, finalement: comme Casablanca, qui lui doit beaucoup, ou d'autres, il est là, au milieu de l'histoire du cinéma. Il pourrait être, d'une certaine manière, le résumé de tout ce qui faisait la richesse de Duvivier, par sa visibilité... Mais pas plus que Casablanca ne résume Michael Curtiz, on ne peut réduire Duvivier à ce film prestigieux, adroit, souvent jouissif (les dialogues sont de Henri Jeanson, et la distribution est formidable), mais qui emprunte à sa façon les chemins d'un genre qui subsistait plus ou moins à l'époque, le mélodrame colonial... Un genre qui avait d'ailleurs été exploré par Duvivier, mais sur place, pour Maman Colibri ou Les cinq gentlemen maudits. Pas ici.

Car le film a été tourné en studio, et la Casbah, dont Duvivier a pu au moins mettre la main sur des images authentiques qui la représentent, est intégrée à ces scènes d'une manière fort adroite... Mais elle devient aussi une prison aussi bien pour le film, claustrophobe et étouffant, que pour le personnage. Car Pépé le Moko, qui conte la fin d'un truand magnifique, commence justement avec le débit de cette fin, les quelques jours qui précipitent la chute de Pépé, à la suite du plan ourdi de longue date par le décidément très patient inspecteur Slimane. Et justement on est en plein mythe: cet inspecteur qui vit au milieu des gangsters, sans aucune dissimulation d'identité, et qui dit à son ami gangster qu'il l'arrêtera demain, ces truands qui semble avoir pignon sur rue, cet impressionnant dédale et sa faune, tout ça n'est pas réaliste et on le sait bien: c'est du romantisme pur.

Mais il y a plus: ici ou là, chez Duvivier, on a des traces d'une curiosité marquée pour l'amitié masculine. C'est évident dans L'affaire Maurizius, et même un peu trop, parce que la fascination d'Anton Walbrook pour son partenaire vire à la description obscène d'un vieux cochon libidineux aux mains baladeuses! C'est assez clair dans le caractère mythique (décidément) de Pierre Vaneck dans Marianne, où il joue le garçon qui fascine les garçons. Dans Pépé le Moko, bien sûr les femmes jouent un rôle essentiel: d'un côté, la Parisienne Gaby qui est fascinée par l'interdit que représente le gangster, de l'autre la gitane Inès (Line Noro) qui vit avec Pépé et le voit inexorablement glisser vers la sortie. Mais leur rôle est assez conventionnel, alors qu'on verra Pépé plus enclin à prendre les armes pour défendre son amitié masculine pour son copain Pierrot, son petit protégé (Gilbert Gil). Et il y a entre Slimane et Pépé une fascination, celle qui est exercée par le truand sur celui qui a décidé qu'il l'arrêtera un jour. Mais pour Slimane, il faut, clairement, que cette arrestation se fasse en douceur: et d'ailleurs, ça a bien failli marcher...

On est donc dans un cinéma techniquement sûr (la technique narrative de Duvivier, que voulez-vous, on ne peut pas lutter: montage, compositions, gros plans, rythme, ambiances chargées...) qui se nourrit d'un genre sans y adhérer complètement, et qui se repose sur une tradition exceptionnelle de personnages forts: Fernand Charpin en Régis, l'indicateur coiffé en permanence d'un turban, mais qui parle avec un -authentique- accent Marseillais); les apparitions de Dalio en autre indicateur sont savoureuses (et un peu douloureuses aussi, c'était les années 30, et son personnage reste bien ambigu); parmi les gangsters on reconnaîtra les grands Gabriel Gabrio et Gaston Modot, voire Renée Carl, Damia, et surtout l'admirable Saturnin Fabre... Bref, ici, le cinéma de Duvivier participe de la naissance d'un nouveau style dans le grand cinéma français, à l'instar des films de Carné et Feyder. Un style dans lequel le destin tragique d'un Gabin, héros mythique, a toute sa place, quelles que soient les incohérences de la situation. Un style qui pour ce film en particulier, débouchera sur un succès phénoménal, durable et fécond. Ce ne sont pas les frères Warner qui pouvaient dire le contraire...

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Jean Gabin
12 septembre 2021 7 12 /09 /septembre /2021 09:52

Chatelard (Jean Gabin), brasseur de Cherbourg, accompagne sa maîtresse Odile (Blanchette Brunoy) à Port-en-Bessin où on enterre son père. Il l'attend dans un café sur le port, et fait la rencontre de Marie (Nicole Courcel), la petite soeur d'Odile: le coup de foudre est immédiat. Il achète un bateau à un patron-pêcheur lessivé (Julien Carette), sans doute pour faire une affaire mais plus sûrement pour avoir un prétexte pour revenir sur place... Mais la petite ne sera pas facile à séduire: en porte-à-faux avec sa famille paysanne, dotée d'un fiancé coiffeur timoré et d'un mauvais caractère, elle sait ce qu'elle veut. Mais que veut-elle, exactement?

C'est une bonne question: souvent chez Carné la femme paraît volage car insondable, et la petite Marie, du haut de ses 18 printemps, en est un cas d'espèce! Après l'onirisme malaisé des Portes de la nuit, la tentative avortée de La fleur de l'âge, ce nouveau film est une modeste production de l'auteur des Enfants du Paradis, située dans une Normandie assez réaliste, mais qui peine à rivaliser avec les décors hantés de ses premiers films. Notons que les extérieurs ont en effet été tournés sur les lieux de l'action (qui ont bien changé, cela va sans dire) mais que l'essentiel de l'action se passe dans des décors intérieurs un peu trop passe-partout (même si Trauner les a soignés): le Café du port, à Port-en-Bessin, où Julien Carette fait partie du décor; la brasserie de Gabin qui possède aussi une salle de cinéma où l'on passe Tabou, clin d'oeil à un lointain passé pourtant distant seulement de 18 ans, et à un ailleurs aussi bien géographique que cinématographique...

Il y a du pis-aller dans ce film qui en remplace un autre, le maudit La Fleur de l'âge, qui n'a pu se faire et dont il ne reste aujourd'hui rien du tout si ce n'est les souvenirs des uns et la rancoeur des autres. Kosma, Trauner sont encore là, Gabin aussi, et si George Ribemont-Dessaigne a signé les dialogues de cette adaptation de Simenon, l'ami Prévert était présent bien que non crédité; mais le coeur n'y est pas. D'une art le film manque d'enjeu clairement défini et semble dynamiter les possibilités dramatiques les unes après les autres. Gabin, qui peinait à faire son retour, est comme coincé entre deux âges, et sa romance avec tout ce qui porte jupe et qui passe à sa portée serait même gênante. D'autant que l'image qu'il finit par projeter, au fur et à mesure, est celle d'une certaine impuissance! Reste quelques bribes de l'univers de Carné, quelques séquences plus intéressantes que d'autres, Carette qui illumine l'écran de sa déprime admirablement grandiose, et un plan mobile superbe et inattendu de Nicole Courcel dans un bus qui profite d'une idée de montage que je qualifierai d'absolument géniale et que je vous laisse découvrir...

 

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Published by François Massarelli - dans Marcel Carné Jean Gabin