Le tout premier film de longue haleine de Jeunet, co-réalisé avec Marc Caro, est un objet bien éloigné d'Amélie Poulain, on peut en être sur. Il est situé dans un bunker, comme le titre l'indique, dans lequel un certain nombre de soldats aux crânes rasés, avec des uniformes évocateurs des dictatures passées, aussi bien des nazis que des Russes, retranchés derrière la routine ordonnée de leurs journées: interrogatoires, tortures, surveillances, etc... Bref, des militaires, quoi. Mettez un peu d'imprévu là-dedans, que va-t-il se passer? Eh bien justement, un des soldats en patrouille découvre un compteur enclenché, à rebours. Le décompte va vite... Qu'y a-t-il au bout? La panique et le chaos vont bien vite l'emporter sur le rigueur, l'ordre et la méthode. Bref, dans ce bunker futuriste, il va y a voir du grabuge...
C'est après un autre film, Le manège (1979), réalisé par Jeunet seul, mais sur lequel Caro avait modelé des petites créatures inquiétantes, que Le bunker avait été réalisé. C'est une oeuvre ambitieuse, qui mêle prises de vues réelles et animation image par image, dans un noir et blanc tiré en sépia, agrémenté de touches de couleur. Le film est muet et sonore, mais il n'y a pas le moindre dialogue... Ce qui domine, c'est un humour à froid, très froid même, qui est à la frontière de ce qu'on a appelé le cyber-punk, et qui était très à la mode en ce début des années 80 dans la bande dessinée et l'univers visuel européen. Même si le film est une vaste blague, avec ses soldats certes fascisants, coincés dans des routines absurdes et qui se comportent tous comme des abrutis (La palme revenant au personnage principal, interprété par Marc Caro: avec son rictus et son crâne rasé il a tout du skinhead. Et comme il dessoude à tout va...), il met très mal à l'aise, par son esthétique plus qu'évocatrice... A rapprocher toutefois du grinçant Manège, qui montrait déjà un monde des faubourgs à la Delicatessen, mais dans lequel les créatures humanoïdes de Caro étaient tous des petits Nosferatu. Reste que Caro était un peu le mauvais génie de Jeunet, à cette époque, celui qui allait le pousser vers le cauchemar (Des aspects de Delicatessen, la majeure partie de La cité des enfants perdus) avant que Jeunet seul ne s'attaque un peu au rêve.
Marrant de constater que le film Pas de repos pour Billy Brakko (1984) adapté par Jeunet seul de l'oeuvre de Caro, justement, ressemble à un énoncé du choix entre ces deux univers: on y raconte avec humour, par des collages typiques du réalisateur, la vie et la mort d'un anti-héros, joué d'ailleurs par Caro (Avec des cheveux!), mais à la fin inévitable, noire du personnage, la voix off de Jean Bouise propose une alternative cartoon... Les deux auteurs de ce Bunker savaient donc jouer de leur ambiguité. C'est rassurant, parce que dans Le Bunker... on entend distinctement le bruit des bottes.
Depuis Delicatessen, les longs métrages de Jeunet nous enchantent, y compris lorsque comme dans Un long dimanche de fiançailles (mon préféré), ils promènent leur poésie dans un monde bien réel, même s'il est le reflet d'une autre époque. L'une des raisons du phénoménal succès d'Amélie Poulain, c'était cette façon très personnelle de recréer le réel en y ajoutant des tonnes de détails tirés de l'affectif et de l'inconscient collectif: les vieilles boîtes à gâteaux, les vieux sous-pulls, les petits détails qui nous reviennent de l'enfance, etc. Alors oui, Audrey Tautou-Amélie Poulain vivait dans un Montmartre qui n'existe pas, et Dany Boon-Bazil, dans Micmacs, n'est pas plus vraisemblable. Mais le ton, la tendresse, et l’image de ce petit film sans prétention, sont une fois de plus déclencheurs d’une nostalgie, d’une douce rêverie qui fait du bien le temps qu’elle dure.
Basile (Dany Boon), orphelin de père (Démineur, il a été tué en pleine action en 1979) et dont la mère a craqué suite au décès du père, a gardé toute sa vie le désir de vengeance contre la compagnie qui a fabriqué la mine qui a tué son père. Un beau soir, alors qu’il se repasse Le Grand sommeil, d’Howard Hawks, dans le local du vidéoclub ou il travaille (Il en connaît les dialogues par cœur, une petite manie personnelle consiste d’ailleurs à les réciter en même temps), il reçoit une balle perdue, qui se loge juste ou il faut dans sa tête pour ne pas faire de dégât. Il devient donc un homme en sursis permanent, et se fait virer par son patron indélicat. Une jeune femme va pourtant déclencher une révolution chez Basile: elle retrouve la petite sœur de la balle qu’il a en tête. En voulant aller demander des comptes au fabricant, il a la surprise de constater que la manufacture de balles en question est sise juste en face du siège social de l’usine de mine anti-personnelles dont un exemplaire a tué son père. Son désir de vengeance va donc trouver, grâce à l’aide d’une bande de SDF délirants (Dominique Pinon, bien sur, Jean-Pierre Marielle, Yolande Moreau…), un moyen d’expression intéressant, et souvent très drôle.
Delicatessen mélangé à Amélie Poulain, voilà comment on peut interpréter ce film, sans doute mineur, mais qui renvoie en effet à la poésie faubourienne du premier long métrage, en ajoutant le ton décalé et inventif, de tous les instants, des images de Jeunet: il existe peu de metteurs en scène qui savent, tout en s’entourant d ‘acteurs aussi typés, garder autant de contrôle sur leurs images. Le goût féroce pour le bricolage, jusque dans les décors, renvoie aussi au passé d’animateur de Jeunet, qui se manifeste de façon visuelle, mais aussi par le rythme toujours particulier de son montage. Bref, on n’est pas devant du cinéma vérité, mais devant un univers. Bien sur, certains (Télérama ? Les Inrockuptibles ?) feront la fine bouche devant le coté Club des cinq contre les marchands d’armes, mais ce scénario improbable, joué en plus avec conviction, nous permet un voyage à l’extérieur de nous-même, dans lequel nous sommes très à l’aise. Ca fait du bien! Et si le film nous montre un groupe de gens soudés non seulement par leur amitié, mais aussi par leur sens de la récupération (Le diminutif "récup" finit par être un clin d'oeil récurrent dans le film), ça se voit également dans le film lui-même... Et Jean-Pierre Jeunet en a fait une métaphore constante de son cinéma...
Ajoutons qu'il y a dans Micmacs un clin d’œil très appuyé, très inattendu aussi, non seulement à Hawks (Il est très pratique de faire distribuer ses films par Warner, si ça permet d’avoir accès au catalogue des films classiques !!), dont l'affection légendaire pour les "professionnels", chacun dans sa partie, se retrouve avantageusement dans la petite troupe de "spécialistes" qui entourent Bazil. Bien sûr, Pierre Etaix, présent dans une animation, renvoie quant à lui au maître Tati dont il a été l'assistant, et le tournage s'est déroulé dans des lieux qui renvoient immanquablement à Marcel Carné...
Et on retrouve un souvenir de Delicatessen, avec Dominique Pinon qui fait une apparition inattendue déguisé en clown, jouant le thème du premier film en duo Violoncelle-scie musicale, sans que cela ait la moindre incidence sur tous ces micmacs. De Jeunet, un renvoi tendre, en forme d’aveu d’amour pour ses personnages, ses moments poétiques, et ses propres films. Et il a bien raison.
Succéder à Amélie Poulain, ce n'était évidemment pas gagné; le succès phénoménal du film, dans le monde entier, a eu deux effets: d'une part, achever de présenter le cinéaste au grand public, en le détachant totalement du reste de son oeuvre, principalement représentée par trois autres longs métrages de styles divers; d'autre part, officialiser un quasi-divorce entre Jeunet et la critique Française, qui le voit désormais comme un truqueur, voire pire: un nouveau Besson. C'est d'autant plus injuste que Jeunet, lui, a du talent... la situation n'allait pas s'améliorer, puisque la profession cinématographique allait emboîter le pas à la critique en partant en croisade contre ce film, accusé de porter atteinte à la production Franco-Française en se faisant distribuer par Warner.... ce qu'on n'a jamais reproché à Tavernier en son temps, par exemple, voire à Chabrol, de même qu'on a semble-t-il toujours revendiqué Les félins de René Clément (production MGM tournée en anglais) comme un film Français, sans parler de The big blue ou The Fifth Element, de Luke Besson, pas spécialement tournés en Français non plus... Tout ce préambule est là pour situer, il y a bien sur des problèmes plus importants, mais lorsque Jeunet se dit, en 2004, victime d'un acharnement médiatique, il n'a peut-être pas tout à fait tort.
L'un des problèmes auxquels le film devra faire face de toute façon, c'est bien sûr le fait qu'il ne soit en aucun cas Amélie II. Il y a un monde entre Delicatessen et la Cité des enfants perdus, puis entre ce dernier et Alien Resurrection. Jeunet a déja prouvé sa versatilité... Mais ici, il se livre à quelque chose de nouveau: finie la science-fiction, finie la fantaisie liée à la création d'un monde fantastique sans nom... Avec ce film, on recrée un monde qu'on connaît, voire qu'on croit bien connaître... il y a du Tardi dans le Jeunet qui s'engage à recréer avec maniaquerie la guerre des tranchées. Du reste, il y a du Tardi aussi dans la représentation du début des années 20 en France, avec ses décors qu'on croirait repris d'une version prolongée d'Adèle Blanc-Sec, qui se continuerait dans les décennies suivantes... Alors le film n'est pas que cette reconstruction maniaque, mais elle a été accomplie avec un tel soin (et le renfort notable d'effets spéciaux pointus, qui n'ont pas manqués d'être reprochés au cinéaste, bien entendu) qu'elle entre en compte de façon importante dans le puzzle ainsi obtenu.
Oui, parce que ce nouveau film de Jean-Pierre Jeunet est un puzzle, à la fois par son histoire (Une "enquête" menée après la guerre par une jeune femme qui recherche son amant disparu) et par son déroulement (un ensemble de points de vue qui sont centralisés par la jeune femme et sa famille, mais pas seulement, le spectateur ayant parfois droit à des avant-premières qui renforcent le mystère). Un puzzle qui est certes complexe, mais qui reste en permanence d'une grande lisibilité. Et bien sûr, ce puzzle est propice à l'utilisation des obsessions de Jeunet, qui nous présente un grand nombre de boîtes à secrets (telle celle qui contient les objets laissés par cinq condamnés à mort à leurs proches), et utilise les ressources améliorées du split-screen, façon 1915 pour montrer le cheminement des associations d'idées dans la tête de Mathilde.
C'est à porter au crédit d'Audrey Tautou de ne pas s'être noyée au milieu de toute cette construction complexe, pas plus d'ailleurs qu'aucun personnage. Jeunet les aime, ses protagonistes, depuis Mathilde et sa quête folle jusqu'à Germain Pire, le détective dont il a confié le rôle à Ticky Holgado. Il a enfin réussi à s'attacher les services d'André Dussolier, dont la narration du Fabuleux destin d'Amélie Poulain est dans toutes les mémoires, et confie des rôles à un grand nombre d'acteurs, dont l'inévitable Dominique Pinon, mais aussi Chantal Neuwirth, Daroussin, Jean-Paul Rouve, le revenant Jean-Claude Dreyfus, Clovis Cornillac voire Jodie Foster. Car s'il est parfois reproché à Jeunet de privilégier son imposant château de cartes sur l'humain, il a soigné sa distribution, et une fois de plus a laissé la part belle à ses personnages, dont il sait faire de leurs passages parfois très courts à l'écran les reflets d'une vie tangible: ainsi en est-il de Benjamin Gordes dit Biscotte et de son ami Bastoche; pareillement pour le capitaine irascible (Dont le dialogue pétri de grossièreté renvoie explicitement à Tardi et à ses marginaux en colère: un échange en pleine tranchée entre lui et un soldat se résume ainsi:
Soldat: -Merde!
Capitaine: Ta gueule!
Soldat: -Merde!
Capitaine: Ta gueule!)
Tout ça a une importance, parce qu'en fait beaucoup plus que l'évocation d'une époque, ce film est une accumulation de puzzles humains, des gens qu'on nous présente et qui se présentent à nous dans leur fragments, que nous assemblons d'épisode en épisode, tels ce "paysan de la Dordogne" qui prend tant d'importance au fur et à mesure, ou l'énigmatique soldat Desrochelles... Le plus transparent des acteurs dans ce contexte, c'est Gaspard Ulliel qui joue l'objet de la quête, Manech.
Le puzzle n'est, pas plus que la reconstitution maniaque, le fond du film, mais on ne saura reprocher à Jeunet d'avoir voulu faire un cinéma formellement ambitieux. D'autant que c'est très réussi. Mais ce qu'il a voulu faire ici, c'est comme toujours raconter la lutte d'une personne contre le temps qui passe (d'où l'obsession de Bénédicte, la tante de Mathilde, pour que sa nièce se case, et cesse de vivre dans ce qu'elle estime être le passé), lutte qui était déjà un peu au coeur de tous les films personnels de Jean-Pierre Jeunet; ici, elle est évidemment l'apanage de Mathilde, et on sent comme des regrets chez tous ceux qui ont laissé filer des occasions, vus partir des gens qu'ils aimaient, etc: Elodie Gordes, quasi veuve de deux hommes; Tina Lombardi, lancée dans une vengeance inutile, et qui en mourra; et puis au milieu de tout cela, on trouve un autre humain qui a compris qu'il pouvait arrêter le temps, s'il le voulait. Plus: il a réussi; et sa machination fait probablement le sel du film...
Jeunet, lui aussi, a réussi de film en film, à arrêter le temps, en nous montrant ses personnages obsédés par l'un ou l'autre aspect de la vie (la quête d'un amour disparu, faire oublier aux poilus la vie dans les tranchées comme le réussit si bien Célestin Poux, ou la bonne tenue du gravier pour l'oncle de Mathilde... Tout le monde a son petit jardin pas toujours secret). Il a aussi su une fois de plus construire un objet cinématographique aussi atypique que traditionnel, renvoyant à toute l'histoire du cinéma, qui sait aussi bien se jouer du spectateur que compter sur son intelligence, et qui se paie en plus le luxe d'être une représentation valide de la guerre: ici, pas de pitié pour l'officier. Car en plus d'être anti-guerre, son film est en plus furieusement antimilitariste, une immense qualité humaine comme chacun sait... Tout ça fait un film dans lequel il est indispensable d'aller se noyer de temps à autre...