Honey Donahue (Margaret Qualley) est une détective privée installée à Bakersfield, en Californie: pas le coin le plus reluisant de l'état le plus riche des USA... Elle accumule les affaires sordides, et justement elle coince sur une bizarre histoire de meurtre, liée assez clairement à l'installation d'une secte menée par un soi-disant prêtre, le révérend Drew (Chris Evans). Ce dernier est en fait à la fois un trafiquant de drogue, et un obsédé sexuel qui profite de sa position pour abuser des membres féminins de sa congrégation.
Honey visite parfois sa soeur Heidi (Kristen Connolly), qui a beaucoup (mais alors beaucoup!) d'enfants. Corinne (Talia Ryder), qui arrive à l'âge adulte, est en pleine rébellion. Elle avoue à sa tante que son petit ami la bat... Honey décide d'intervenir.
Parallèlement à toutes ces péripéties, elle assume une vie sexuelle décomplexée avec beaucoup de femmes de passages. Mais sa rencontre avec MG (Aubrey Plaza), avec laquelle elle s'entend très bien, pourrait bien changer sa vie...
Ces trois parties de l'intrigue sont intimement liées...
La séparation des frères Coen, après The ballad of Buster Scruggs (2018), aurait peut-être pu être un coup de tonnerre, mais il n'en fut rien. Ce qui est sûr, c'est que la production due à leur alchimie si singulière est bel et bien partie en fumée. Non que ce film ou son prédécesseur soit absolument indigne, mais il y a quelque chose de fondamentalement différent entre ce film, et disons Arizona Junior (dont il épouse le ton de comédie méchante), et Fargo (qui verse plutôt du côté du film noir en maintenant malgré tout des aspects de comédie plus subtil): car écrit comme le film précédent en compagnie de Tricia Cooke, l'ancienne monteuse de leur film (et désormais son épouse), Honey don't bascule délibérément plus profondément dans le pulp, la sexualité graphique (Aubrey Plaza et Margaret Qualley y ont été assez loin, c'est le moins que l'on puisse dire) et une violence assez explicite. On perd une certaine distance ironique, tout en maintenant la tentation de la comédie...
Peut-être faudra-t-il du temps avant de s'habituer à ce style qui manque très volontairement de subtilité. Et il y a une facilité narrative ici, qui se nourrit de moments de pure comédie méchante (les scènes avec Chris Evans, généralement aperçu en plein acte sexuel, jamais avec les mêmes partenaires, sont tellement outrées qu'on ne peut qu'en rire), d'un personnage de lesbienne assumée et militante qui à un moment discret, se paie le luxe de dérouiller avec bonheur un masculiniste (doté d'un autocollant MAGA, elle peut donc y aller franco) tout en promenant ses talons hauts et ses robes rouges à fleur dans les coins les plus sordides, et comme dans les films noirs, va échanger des tuyaux avec les flics du coin (à un moment, un policier lui propose d'échanger des notes, dans un dialogue repris directement de The big Lebowski... Un clin d'oeil attachant), mais quand ceux-ci la draguent, elle leur répond toujours: I like girls.
Le film étant supposé être le deuxième d'une trilogie, peut-être faudra-t-il attendre le dernier pour se faire une idée. Mais en attendant, le plus jeune des frères Coen a pondu un curieux film mal poli, parfois réjouissant, extrèmement violent, dans lequel après s'être moqué de l'hypocrisie des élus Républicains conservateurs (Drive-Away Dolls), on suit les aventures d'une femme qui n'a pas froid aux yeux au pays des bouseux et des profiteurs immoraux. L'Amérique, quoi...
La façon dont les frères Coen ont constamment structuré leurs films sur des genres existants a rarement donné de résultats aussi subtils que ce film étonnant: on pourrait presque le prendre totalement au premier degré, comme un authentique film noir, avec en prime le choix esthétique d'un superbe noir et blanc (bien que ce soient des couleurs désaturées, en réalité...). Les deux frères se sont amusés, une fois de plus, à construire un univers cohérent, situédans un passé pas si lointain (les années 50) pour conter la vie d'un homme qui était, assurément, comme absent de sa propre vie.
Détaché à l'extrème Ed Crane (Billy Bob Thornton) est l'employé d'un coiffeur (Michael Badalucco), il est marié à Doris (Frances McDormand), qui travaille pour un gros commerçant local, Dave (James Gandolfini)... Tout le monde connait Ed mais personne ne le regarde. Son patron parle trop, mais Ed, lui, "coupe les cheveux". Son épouse est probablement la maîtresse de Dave, mais comme il le dit lui-même, "It's a free country". Rien n'intéresse le coiffeur, jusqu'au moment où un client de passage (Jon Polito) lui propose une affaire: il souhaite se lancer dans une entreprise mais n'a besoin que d'un partenaire... et un peu d'argent: Ed décide de faire chanter son patron. Ce qui est, déjà, une très mauvaise idée, va déboucher sur une suite de catastrophes... Notamment une confrontation entre Ed et Dave durant laquelle ce dernier sera tué par le coiffeur.
La seule lueur d'espoir pour Ed dans le film est incarnée par une toute jeune Scarlett Johansson: une adolescente apparemment sage comme une image, à laquelle il va s'attacher, qu'il a entendue jouer du piano. Elle aussi va s'avérer une fausse piste, dans une scène d'une cruauté inattendue...
Si les deux frères-réalisateurs ont choisi une fois de plus de s'inspirer d'un genre, ils se sont disciplinés sur un certain point: l'ironie est bien là, mais sans cette tendance à l'exagération, voire à un excès calculé, qui a marqué tant de films, avec l'exception notable de Miller's crossing. Le rythme du film est extrèmement lent, aussi posé qu'Ed Crane, comme si il avait fallu copier le style du héros pour pouvoir accomplir le film... Pourtant, si on peut difficillement dire que le film ressemble à Fargo, il y a du Jerry Lundergaard dans les catastrophes déclenchées par Ed à partir du moment où il s'improvise bandit! Quand Dave est retrouvé mort, c'est Doris qui est soupçonné, et Ed doit donc lui trouver un avocat! Lors d'une confrontation des deux époux et de leur avocat, Ed en vient même à avouer son crime, mais l'avocat (Tony Shalhoub) prend ça comme une proposition visant à sauver Doris... La façon dont le sort s'acharne sur le personnage, qui continue à cultiver une indifférence absolue à tout, est toujours un ressort à la lisière du comique...
Pour autant, si on veut s'approprier cet aspect du film, il conviendra d'avoir de l'humour, beaucoup d'humour. Comme toujours avec les Coen, le langage, le jeu des acteurs, sont cruciaux. Mais ils rarement fait autant avec un personnage aussi absent... Cet exercice sur le vide est une étude au vitriol des effets désastreux de l'illusion d'un rêve Américain, aussi vide de sens que la vie du héros de ce film.
C'est situé en 1999 et c'est compliqué... Un homme (Pedro Pascal) propriétaire d'une valise sur laquelle il veille comme sur la prunelle de ses yeux, se la fait subtiliser, tout en se faisant d'ailleurs massacrer et décapiter par la même occasion! Pendant ce temps, rien ne va plus pour Jamie (Margaret Qualley), lesbienne Texane, qui a trop de tentations, et subit une rupture car sa petite amie Sukie (Beanie Feldstein) est clairement excédée de ses frasques... Jamie rejoint donc son amie Marian (Geraldine Viswanathan), qui doit se rendre à Tallahasse, Floride, dans sa famille. Durant le voyage, Jamie décide qu'elle en profitera pour dévergonder un peu son amie qui se laisse aller...
Mais elle ne frappent pas à la bonne porte: elle vont louer une voiture chez un loueur qui attend précisément un duo de malfrats qui doivent se rendre... à Tallahassee, pour véhiculer la mystérieuse valise. Sans le savoir, Jamie et Marian ont mis les doigts dans un engrenage fatal, car à leur insu elles transportent une valise contenant des objets sensibles, qui prouvent qu'un sénateur de Floride (Matt Damon), visant la réélection sur une plateforme très Républicaine (en 1999, la vague conservatrice qui portera George Bush au pouvoir commence à se faire sentir), n'est pas l'homme au passé sans tâche qu'il prétend être...
Mais que contient donc la valise mystérieuse? ...Si on a vu The big Lebowski, qui parlait tant et tant de fois de ces petits objets tubulaires et pendouillatoires qui ont une taille et une consistance différentes suivant les circonstances, on le saura. Sinon, on aura une surprise, peut-être d'ailleurs un rien embarrassée, devant ce film qui ne se cache pas beaucoup derrière la pruderie. L'une des scénaristes, la monteuse Tricia Cooke, n'est pas que l'épouse d'Ethan Coen, elle a aussi un passé glorieux de militante lesbienne, et l'une des motivations pour faire le film était justement d'y aller franco. Margaret Qualley est donc hilarante en fille ultra-libérée... Au moment de la conception du scénario, qui ne devait pas être réalisé par Coen, le titre était d'ailleurs Drive-Away Dykes, soit "Les g.....s en cavale". Mais l'époque est sans doute plus prude, et prudente, et le titre initialement prévu fait juste une discrète apparition vers la fin...
Mais sinon, on a le sentiment que Ethan Coen, qui revient à la réalisation de fiction pour la première fois depuis sa participation avec son frère à The Ballad of Buster Scruggs, a repris l'affaire familiale là où elle était rendue: une intrigue vaguement policière trempée dans le vitriol, un jeu des comédiens constamment outré, des digressions à n'en plus finir, des dialogues très travaillés et des accents poussés à l'extrême... Margaret Qualley prend ici la place de George Clooney, et le leitmotiv culturel n'est plus le bowling (Lebowski), ou le cinéma (Hail Caesar), le western (Buster Scruggs) ou l'espionnage (Burn after reading), mais bien le lesbianisme militant des deux actrices principales...
C'est donc un film gonflé, drôle, mais souvent inutile: contrairement à Lebowski, qui étalait avec savoir-faire une impressionnante palette pour faire semblant de pousser vers la grossièreté, tout en rendant un vibrant hommage au film noir, convoquait la sociologie, la linguistique et la cinéphilie, dans une pièce montée d'une grande cohérence, ce film se réfugie beaucoup dans le gag, et dans l'effet immédiat. Un truc de montage apparait souvent, qui irrite d'autant plus qu'on ne le comprend qu'assez tard: des images psychédéliques, accompagnées de musique dans le même ton (dont l'inénarrable Maggot Brain de Funkadelic exécuté par le trop méconnu guitariste Eddie Hazel, le seul Eddie guitariste qui pour moi ait du talent), qui semblent rompre le rythme sans raison. Bon, il y en a une, liée d'ailleurs à l'ntrigue, mais le mal est fait... Le film est vulgaire à souhait, mais avec un tel soin dans l'exécution que ça déclenche parfois des rires... Et parfois un peu de gêne. Car, mais oui, il manque un rien de rigueur dans l'exécution. Et surtout, un certain sens de la tragédie, qui est sinon omniprésent, mais en en tout cas très important dans les films des deux frères... Pas ici.
Tout commence à Brooklyn en 1957, lorsqu'un homme d'âge mur, Rudolf Abel (Mark Rylance) quitte son appartement miteux pour se rendre dans un parc et y peindre. Il y récupère discrètement un objet, car c'est un espion Russe. Mais il est arrêté au terme d'une surveillance sans relâche par la C.I.A. Une fois sous les verrous, son destin ne fait aucun doute. Un cabinet d'avocats informent l'un des meilleurs de ses ténors, Jim Donovan (Tom Hanks) qu'il a été choisi à l'unanimité pour représenter ce client inattendu. L'idée n'est pas, selon eux de gagner le procès, mais de montrer qu'aux Etats-Unis, tout le monde a droit à un avocat, y compris un espion. Donovan s'emballe très vite: il voit l'occasion d'adresser le sujet du devoir d'un espion, et entend éviter la chaise électrique à son client, d'une part parce qu'estime-t-il, il n' a fait que son devoir; ensuite, il pense avec raison qu'en cas d'arrestation d'un Américain à Moscou, le public souhaiterait certainement qu'il s'en sorte aussi. Enfin, Donovan pense qu'un agent Russe pourrait servir de monnaie d'échange dans le futur. C'est donc contre une opinion publique volontiers hostile qu'il se lance dans la défense de son client, avec lequel il sympathise d'ailleurs assez rapidement.
Pendant ce temps, trois événements vont se dérouler à l'Est qui auront des répercussions sur cette affaire: d'une part, un avion U2 de reconnaissance est touché par un missile,et le capitaine Powers (Austin Stowell), qui le pilotait, est capturé. Ensuite, le Mur de Berlin est construit, et l'Allemagne de l'Est durcit sa politique à l'égard de ceux qui veulent le franchir. Enfin, un étudiant Américain, Frederic Pryor (Will Rogers) à Berlin est arrêté, et soupçonné d'espionnage parce qu'il passait le mur avec sur lui sa thèse sur l'économie des pays de l'Est... Les Etats-Unis vont en effet avoir besoin d'une monnaie d'échange, et d'un négociateur qui ne soit ni un espion ni un agent du gouvernement. Donovan est donc le candidat idéal...
C'est toujours étonnant d'envisager une collaboration entre Spielberg, en mode David Lean bien sûr puisqu'il est ici question de souffle épique et d'Histoire avec un grand H, et les frères Coen... le script est pourtant bien signé de ces derniers, en collaboration avec Matt Charman. Je ne sais pas dans quelle mesure un tel script aurait pu être à un point ou un autre tourné par les deux frères. Mais l'idée n'est pas stupide, dans la mesure où ils sont passés maîtres dans un certain art du pastiche, et on retrouve un ton parfois sinon burlesque (Il ne faut quand même pas exagérer), en tout cas de comédie légère, avec en particulier l'interprétation de Tom Hanks en Jim Donovan. Il prend un plaisir certain et palpable à jouer ce père de famille décalé dans une situation d'espionnage, et dont les idées, parfois énoncées de façon un peu pépère, vont s'avérer contagieuses... Son rhume aussi, du reste: il ne supporte pas vraiment le climat hivernal de Berlin.
Le propos du film ne débouche pourtant pas sur la comédie. Spielberg aime questionner l'histoire et les comportements moraux passés, ce qu'il a fait avec maestria dans Munich, et surtout dans Lincoln. Il prend fait et cause pour Donovan, visionnaire dans un monde dominé par la peur irrationnelle de l'hydre communiste, celle-là même qui fait oublier à tout un joli paquet de démocrates les idées et l'idéologie de tolérance et de liberté qui fait d'eux des Américains. Ainsi, contre tous, il va défendre l'espion, et va négocier avec des gens d'en face. Spielberg ne le fait pas en homme convaincu de l'angélisme de Khrouchtchev et de son système: on voit avec Donovan lors d'un passage en train dans Berlin, les citoyens abattus froidement parce qu'ils ont tenté de passer le mur. Mais il montre le combat tranquille d'un juste, dans un monde recréé de manière impeccable et passionnante.
Le metteur en scène, comme d'habitude, nous donne à voir des choses que nous n'avons jamais vues, car c'est la marque de son cinéma. A ce titre, la seule séquence ouvertement virtuose de son film est la descente en plein vol de l'avion de Powers, qui débouche sur un suspense très accompli, et est vue du point de vue de l'officier abattu. Spielberg joue aussi avec le point de vue dans la séquence de l'échange sur un pont, qui donne son titre au film. C'est via le regard de Donovan que les agissements des espions d'en face sont aperçus. On se pose finalement les mêmes questions que les Américains: les Russes vont-ils remplir leur partie du contrat?
Mis en scène avec le savoir-faire et l'instinct qui le caractérisent (les séquences de filature au début, l'attentat sur l'avion... quelle maîtrise), le film questionne tanquiellement l'histoire en adoptant une narration sans faille. Avec son ironie adoucie par le traitement de la mise en scène, le film ressemble plus à du Capra (l'un des maîtres de Spielberg, il l'a souvent dit) qu'à un film des frères Coen. C'est en attendant une oeuvre attachante, profondément humaine, et qui nous présente une fois de plus un portrait d'homme ordinaire qui est amené à faire des choses extraordinaires. Presque malgré lui.
Le 6e film des frères Coen est la rencontre parfaite entre le film noir contemporain et la comédie, et un des films les plus directs qui soient... Situé entre Minnesota (L'état ou les deux frères ont grandi) et Dakota du nord, on peut en fait considérer aussi qu'il y a une part autobiographique tordue devant cette histoire qui met en scène des petites gens des environs, à l'accent Américano-Nordique très prononcé (On notera le jeu sur les "yah!" ). Le film revient par ailleurs en arrière en utilisant les personnages codés du film noir, comme Blood Simple en 1984, mais en les sortant du cadre strict du film policier... Autre apparente redite, on assiste ici à un enlèvement (ce qui sera à nouveau le cas d'un ou deux aspects de The big Lebowski et The man who wasn't there, incidemment), mais ce n'est pas un vrai: Jerry Lundergaard, un minable qui a épousé la fille de son patron, possesseur du concessionnaire automobile qui l'emploie, décide de fomenter avec l'aide d'un truand un faux kidnapping de son épouse, ainsi son beau-père paiera. Mais grains de sable sur grains de sable, morts violentes en cascade, vont empêcher dès le départ la bonne tenue du plan...
La construction de ce film, qui s'avère donc une étude de l'échec et de ses mécanismes, repose sur trois actes, séparés par deux fondus; dans le premier, on voit la rencontre entre Lundergaard (William H. Macy, veule et pleutre à souhait) et les deux truands qui ont répondu à l'appel, le laconique et dangereux Gaear Grimsrud (Peter Stormare), et Carl Showalter (Steve Buscemi), qui lui au contraire parle trop. L'arrangement est simple: Jerry négocie auprès du beau-père, et les trois se partagent la rançon. On apprend vite que Lundergaard a des ennuis jusqu'au cou, avec des prêts crapuleux, des comptes falsifiés, etc... par ailleurs, son beau-père (Harve Presnell) le méprise ouvertement. Les deux truands sont tellement dissemblables, et Grimsrud est tellement étrange, qu'on sait dès le départ qu'il y a aura des embrouilles. Quant au kidnapping, il se déroule sans heurts, et illustre bien le mélange typique du film entre narration et action violentes, et comique de décalage et de situation... La première partie se clôt sur un massacre, lorsque les deux truands sont arrêtés par un policier, en plein milieu d'une route, et que le policier mais aussi deux témoins sont froidement abattus par Grimsrud, aussi efficace qu'il est laconique...
Dans la deuxième partie on fait la connaissance d'un fin limier d'un genre nouveau, Marge Gunderson: enceinte jusqu'aux yeux, locale jusqu'aux sourcils, elle promène son ventre en relief et son bon sens nordique d'un lieu de crime à l'autre, et est aussi efficace que Droopy. Elle est interprétée avec génie par Frances McDormand. Dans cette partie, on voit le plan s'enrayer de multiples façons, en particulier lorsque le beau-père répugne à faire confiance à Jerry, mais aussi à se séparer de l'argent réclamé pour sauver sa fille. On voit aussi que Jerry ne parle pas de mêmes chiffres à son beau-père et aux "Kidnappeurs"... Enfin, l'entente déjà fragile entre ces deux-là se lézarde, et Carl fait de plus en plus cavalier seul. Une sous-intrigue, soulignant la duplicité et les coups tordus, montre Marge qui reprend contact avec un ami de lycée qui lui fait le numéro de l'époux veuf trop tôt. Elle apprend peu après la vérité, tout en continuant son enquête.
Dans la troisième partie, tout arrive à sa conclusion logique, et les morts s'accumulent: le vieux Gustafson, le beau-père; Carl; L'épouse; un pauvre type à un péage de parking, etc... Jerry a de plus en plus de mal aussi bien à assumer son plan, qu'à dissimuler la minable vie de tromperie qu'il mène. Quant à l'argent que tous convoitent, il est "planqué" par Carl, dans un champ enneigé, au milieu de nulle part... Il sera d'ailleurs récupéré sur cette même route quelques semaines plus tard, dans un épisode de la série dérivée Fargo, mais c'est une autre histoire et un autre contexte.
Des objets, isolés dans la brume neigeuse, des champs enneigés à perte de vue: les frères Coen utilisent le coté cotonneux de la saison hivernale de façon magistrale, dans des plans dont la composition renvoie au flou de l'horizon, et à l'isolement des êtres. Seuls, Marge et son mari Norm ont le droit dans cette histoire de minables (Située, comme le film suivant The big Lebowski, dans un passé proche, cette fois 1987) d'assumer tranquillement un bonheur à deux. tous les autres mentent (Jerry), truandent (Le vieux Gustafson pique un bon plan financier à Jerry sans aucun scrupule), font semblant (les prostituées, escort girls, ou autres filles de passage qui rencontrent le chemin des deux tueurs chaotiques)... Pourtant, dans ce film drôle et au rythme parfait, la mort rode, et elle n'est pas commode, comme en témoigne la scène baroque dont Marge, au détour d'un petit bois tout enjolivé de neige, va être le témoin... Avec du rouge un peu partout. Caustique, digne, dans son flux et son ambiance, et particulièrement méchant, je tiens Fargo pour le chef d'oeuvre des frères Coen.
Six histoires situées durant l'âge d'or de l'Ouest Américain:
dans The Ballad of Buster Scruggs, Tim Blake Nelson est une caricature de cowboy chantant, un matamore sûr de lui et de son pouvoir d'exercer la violence, qui tombe malgré tout sur pire que lui.
Near Algodones montre James Franco en bandit échappé d'un film de Sergio Leone (il porte un grand "duster" et passe par Tucumcari...), qui va tellement mal négocier son attaque de banque qu'il va tâter de la pendaison... plusieurs fois.
Meal ticket raconte l'histoire lamentable d'un montreur ambulant (Liam Neeson) partagé entre le besoin de manger à sa faim, et le soin qu'il doit à son attraction, un cul-de-jatte manchot qui récite des textes célèbres avec talent, mais qui ne rapporte rien: un poulet savant aura raison de ses scrupules...
All gold canyon situe en pleine nature lyrique les aventures d'un chercheur d'or méthodique (Tom Waits) qui creuse, prospecte, jusqu'à trouver l'endroit idéal. Le problème, c'est qu'il est observé, par les animaux d'une part, mais aussi par un concurrent invisible...
The girl who got rattled conte le déplacement vers l'Ouest d'une jeune femme timorée (Zoe Kazan) qui vient de perdre son frère, et tout lien avec l'avenir. Elle est courtisée par l'un des scouts de la caravane qui l'emporte, mais elle va rencontrer son destin lors d'une attaque d'une bande d'indiens des plaines.
Enfin, The mortal remains suit une diligence qui transporte une troupe disparate, dont deux chasseurs de primes (Brendan Gleeson et Jonjo O'Neill) qui ont une façon inquiétante de parler, estiment être ceux qui aident les bandits qu'ils accompagnent à "passer de l'autre côté". Au fur et à mesure du voyage, les autres passagers sont de moins en moins rassurés...
la structure épisodique a fait écrire beaucoup de bêtises à beaucoup de commentateurs, principalement autour du fantasme que les frères Coen (dont Fargo été adapté en série, mais par d'autres, je le rappelle) puissent se livrer à un passage vers la série, ce nouvel eldorado qui est en train, à petit feu, de tuer le cinéma... en quelques sorte. Il n'en était rien, bien sûr, les deux frères aiment particulièrement livrer un produit fini, prêt à l'emploi, et c'est une fois de plus le cas avec ce troisième essai des deux frères dans le monde du western. Un essai? Un coup de maître(s), plutôt: le choix de ratisser large en s'essayant à toutes les figures du western à travers six intrigues différentes aurait pu tourner au gratuit, et à la place ils en font une véritable mine d'or, sans jeux de mots... Car il est évident que ce film est l'une de leurs oeuvres les plus structurées, commençant dans l'apparemment inoffensif en compagnie du cowboy d'opérette Tim Blake Nelson avec un glissement de plus en plus insistant vers l'humour noir. Toutes les composantes génériques de l'histoire du western sont présentes, du faux pittoresque jusqu'à un certain réalisme dépourvu totalement de paillettes ou de charisme (le chercheur d'or de Tom Waits, la pionnière paumée de Zoe Kazan), mais ils s'amusent aussi avec les codes du genre, passant d'une histoire à l'autre en questionnant les traditions (le bivouac avec haricots, la solitude du bandit, les codes moraux à variantes élastiques), en multipliant les recours aux personnages codés (chercheur d'or, pionnier fondamentaliste, bandit fataliste, montreur d'ours, fille de joie, pied-tendre, etc... mais toujours en imprimant de façon solide dans chacune des histoires, la marque de la mort: omniprésente, absurde voire comique, mais toujours là, avec insistance...
Si toutes ces histoires fonctionnent à 100% comme autant de contes noirs et réussis, des histoires somme toute drôles (pour certaines d'entre elles du moins) et distrayantes, les deux frères ont cette fois sans la moindre réserve questionné l'âme Américaine à travers son folklore le plus personnel, cette période de 25 années qui fut une sorte de période accélérée de formation pour un pays qui tout à coup s'est mis à se développer à une vitesse anormale. Du coup, tout prend du sens, et il n'est pas tendre: à travers ce cowboy chantant, odieux par son incapacité à se mettre en doute et sûr de sa capacité à écraser l'autre (non, je me refuse à écrire le nom du président actuel, ce serait trop facile), les Coen égratignent l'âme Américaine dans son manque profond d'humilité; et ils vont insister sur tous les aspects de ce que la conquête de l'Ouest a pu forger dans l'Américain: manque total d'empathie, ignorance obscurantiste (la pauvre pionnière!), une capacité impressionnante à violer la nature pour pas grand chose (le chercheur d'or, dont l'épisode commence dans un déchaînement lyrique comme on l'a rarement vu chez les deux cinéastes), et au final une sorte de résilience condamnable à porter une culture de mort... Un portrait de l'Amérique effectué d'après la partie la plus saillante mais aussi la plus réjouissante de son histoire, en quelque sorte.
Je le disais plus haut: ces considérations vont de pair, comme d'habitude, avec un respect dû au genre western, du coup c'est constamment superbe esthétiquement parlant, admirablement composé et la narration (qui se poursuit sur plus de deux heures, une fois n'est pas coutume) adopte un ton calme, lent et méthodique, que n'aurait pas renié le John Ford de The Searchers. Et les acteurs (vous avez vu le casting?) s'en donnent à coeur joie, trop heureux de participer à leur façon à la grande légende paradoxale du western! Donc non seulement c'est drôle et enlevé, mais ce western noir EST un western, un vrai, en plus d'être un excellent commentaire sur le genre. C'est l'un des grands films de frères Coen, excusez du peu, et s'il fallait lui trouver un défaut, c'est sans doute dans son moyen de diffusion, sur Netflix, où le cinéma est encore accueilli, mais meurt à petit feu. Dommage...
Une comédie, une comédie, il faut voir... C'est comme, disons, The man who wasn't there, ou encore Inside Llewyn Davies: oui, c'est une comédie, mais il faut le bon angle d'approche. Et je me rends compte qu'à peine trois lignes dans ma chronique, et je vais déjà devoir lâcher le mot magique: Coen. Oui, Suburbicon repose sur un script jamais produit des frères Coen, mais pas que. Cette fois, c'est Coen meets Rockwell...
Peint en 1967, le tableau New kids in the neighborhood interroge l'intégration, en représentant les deux enfants d'une famille noire qui vient s'installer dans la banlieue (notons qu'aux Etats-Unis, "banlieue" veut dire "Wisteria Lane", et non "Sarcelles"). Au centre, le camion de déménagement, dont sort la tête d'un homme, preuve que l'arrivée est toute récente; à gauche, les deux enfants noirs, en habits du dimanche, avec quelques effets personnels. A droite un groupe d'enfants blancs qui les dévisagent. Ils sont habillés en habits de tous les jours. Les noirs portent un chat blanc et les blancs sont accompagnés d'un chien noir... deux détails nous éclairent sur la suite potentielle des événements: le garçon noir, à gauche, a dans sa main cachée derrière son dos un gant de base ball; les garçons blancs, à droite, portent tous deux le même accessoire, l'un d'entre eux est même en tenue: les enfants eux, sont prêts pour intégrer cette nouvelle famille. ...Mais les adultes? Au fond du tableau, on voit une fenêtre, derrière les rideaux de laquelle une tête inquiète se profile...
C'est en Pennsylvanie, à Levittown pour être précis, que la famille Mayers a décidé de s'installer: ils avaient des vues sur une petite communauté de maisons de banlieues, un de ces hâvres de paix situés à quelques encablures d'une ville, avec accès à tout: commerces, administration, écoles... Comme une ville, mais sans les ennuis, la violence et la corruption. Sauf que les Mayers n'étaient pas exactement comme tous les autres habitants de cette proche banlieue: ils étaient noirs. Toute la population locale, ulcérée, leur avait donc fait vivre un enfer... Cette anecdote a servi de point de départ à l'idée de Clooney, qui a repris l'intrigue des frères Coen et a scindé les deux en un film étrange, qui s'est par ailleurs pris une volée de bois vert de la part des critiques...
Suburbicon est un de ces "nouveaux quartiers", construits dans les années 50 et supposés répondre à tous les besoins de la classe moyenne de l'époque. Et un beau jour, dans une de ces maisons toutes semblables, le facteur avise celle qu'il prend pour la domestique noire d'une famille de nouveaux arrivants, qu'il n'a pas encore rencontrés... Ce n'est pas la domestique, c'est bien Mrs Mayers... Sous le choc, il va répandre la nouvelle, et les habitants vont décider de gérer le problème eux-mêmes: car ils sont pour l'intégration disent-ils, mais il fait d'abord que le noir (il disent "negro") "s'élève culturellement". Et puis s'ils ont eux déménagés dans cette partie de la ville, c'est pour être entre blancs...
Un jour, Rose (Julianne Moore) et Maggie (Julianne Moore), deux soeurs (l'une, handicapée, est mariée et mère d'un garçon; l'autre est en visite, et est célibataire), sont sur le porche de leur maison; elles suggèrent à Nicky, le garçon de la maison, d'aller jouer avec son voisin: c'est le fils Mayers. Nicky s'exécute, et il croise des hommes qui les dévisagent... Le soir même, Nicky reçoit dans sa chambre la visite de son père Gardner Lodge (Matt Damon), et d'un homme qu'il ne connaît pas: celui-ci, comprend-il assez vite, est venu en compagnie d'un autre pour terroriser la famille, et cambrioler la maison. A la fin de la soirée, toute la famille est endormie avec du chloroforme. Quand il se réveille à l'hôpital, Nicky apprend que la drogue a tué sa mère, qui était trop fragile pour supporter cette agression...
La vie reprend son cours, mais un certain nombre de choses ne collent pas: bien sûr, on imagine que l'agression est liée à l'acte de sympathie effectué par Nicky à l'égard d'Andy, le fils Mayers. Mais on réalise bientôt que les deux histoires ne sont pas liées: d'un côté, nous allons assister à la lente désintégration d'une famille, dans une sombre et sordide histoire d'escroquerie à l'assurance, d'adultère, de trahison, et par dessus le marché, de traumatisme d'un gamin; de l'autre, nous voyons la population blanche se liguer contre les Mayers, en leur menant une guerre des nerfs... Illustrée par une série d'actions de "guerilla" banlieusarde, parmi lesquelles le fait de chanter "Dixie" (hymne Sudiste) à tue-tête pendant des heures sous leurs fenêtres, y accrocher un drapeau de la Confédération du Sud (fort symbole raciste, je le rappelle à tous les fans de Lynyrd Skynyrd), brûler leur voiture, etc... A tous les intervieweurs venus les interroger, ils répètent à l'envi: "nous, on a rien contre eux, on veut juste qu'ils s'installent ailleurs"...
Quand on se rend compte de la situation, pourtant le film continue dans ces deux directions: c'est semble-t-il ce qui gène la plupart des critiques qui ont détesté le film. C'est absurde: le propos de Clooney en mêlant l'intrigue des frères Coen d'un côté (qui certes renvoie beaucoup à Fargo et consorts, c'est indéniable) et cette chronique triste de la difficulté de l'intégration de l'autre, était justement de renvoyer la communauté blanche à sa propre identité, de montrer que dans le même lieu, pouvaient cohabiter d'un côté un groupe de familles indignées qui veulent, pour des raisons qu'ils croient morales, se débarrasser des autres, et une famille aux moeurs discutables, aux projets inavouables, et dans laquelle la pire des corruptions s'installe. Je ne dis pas que ce n'est pas naïf. Non, mais c'est un projet valide, dans lequel le cinéma de George Clooney, certes avec l'aide d'un style hérité en droite ligne des frères Coen (N'oublions pas que Clooney doit beaucoup à ces deux réalisateurs, ainsi du reste qu'à Steven Soderbergh) se pare soudain d'une férocité qu'il n'avait encore jamais atteinte...
Alors la comédie, dans ce qui restera comme la plus violente histoire d'un cauchemar traumatique pour un petit garçon, reste là et bien là, mais cabossée, mise à mal par la violence de la charge. Comme dans Fargo, on part de l'énonciation sans fioritures d'un acte délictueux, et on compte les morts une fois le crime fait, une fois la connerie faite aurions-nous envie de dire, tellement Gardner Lodge n'aurait pas du... Vu du point de vue de Nicky c'est bien un cauchemar, mais de notre point de vue, Gardner et sa belle-soeur Maggie, nous le voyons bien, accumulent les tuiles comme A serious man à la parade. Ah, et il y a une intervention superbe de Oscar Isaac en agent d'assurances futé: on dirait Colombo...
Bref: certes, c'est un "à la manière de...", et certes une fois de plus les intentions généreuses de Clooney sont peut-être un peu naïves. Mais son film (le premier, incidemment, dans lequel il ne s'est donné aucun rôle) me parait bien plus rigoureux que ce qu'on veut bien en dire, et surtout bien plus clair dans ses intentions, par le diagnostic rigolard qu'il fait de cette communauté blanche . En clair, l'enjeu est de se poser la question: le parallèle établi par Clooney entre ces deux intrigues, fonctionne-t-il comme révélateur du malaise de toute une société?
Pour moi, oui. Pour vous, eh bien... à vous de voir.
New York, 31 décembre 1958, 23:59. Du 44e étage (...A moins que ce ne soit le 45e...?) du méga-building de Hudsucker industries, un jeune homme s'apprête à sauter. Il neige, et une voix off va nous raconter non seulement comment il est venu là, mais aussi comment il va être sauvé... Dans un script qui évoque les grandes et riches heures du cinéma engagé de Frank Capra, et de la comédie sardonique de leur maître revendiqué Preston Sturges, les Coen se livrent à un nouveau pastiche de genre Hollywoodien plus que marqué... Et se plantent dans les grandes largeurs.
Norville Barnes a de la chance: il débarque à New York, en provenance de Muncie, Indiana, pour trouver un travail, et se présente à Hudsucker Industries justement le jour qu'a choisi le président et fondateur Waring Hudsucker pour se suicider. Il s'est jeté du 44e étage. Après quelques jours, Norville (Tim Robbins) va bénéficier d'une promotion inattendue et spectaculaire: ce qu'il ignore, c'est que Sidney J. Mussburger (Paul Newman) l'a mis à la place de président justement parce qu'il a besoin d'un imbécile, quelqu'un qui fasse fuir les actionnaires potentiels, car le décès de Hudsucker a ouvert la porte à des investisseurs extérieurs, et ça signifierait la fin des privilèges pour le cercle restreint des membres du conseil d'administration. Mais l'imbécile met la puce à l'oreille de la presse, et très vite, une jeune et ambitieuse journaliste qui ne possède pas l'ombre d'une scrupule vient enquêter en se faisant passer pour une autre arrivante de Muncie, la belle Amy Archer (Jennifer Jason Leigh). Celle-ci va prendre une place importante pour l'homme qu'elle envisage de crucifier sur l'autel de la première page des journaux, mais bien sur elle va s'attacher à lui, puis tomber amoureuse...
Oui, on tombe beaucoup dans ce film. Le spectateur aussi. J'aime bien le cinéma ultra-référentiel des Coen, leur faculté à singer un genre sans en faire trop, et à prendre leurs personnages pour des crétins sans manquer de respect au spectateur. C'est bien le problème de ce film, au budget confortable, et qui va se planter au box-office de manière assez spectaculaire: ils n'aiment pas les personnages, mais surtout, dans un effort que je n'explique pas, ont imposé à leurs acteurs un jeu excessif qui est parfois sympathique (Tim Robbins en benêt), et parfois infect (Jennifer Jason Leigh réussit à être pire qu'Isabelle Huppert et Gérard Depardieu réunis). C'est irritant, et ça ne mène nulle part. On pouvait faire un film sur l'aliénation du corporatisme moderne sans enfiler de si gros sabots. Et surtout, on peut pasticher Capra sans prendre son cinéma pour ce qu'il n'est pas. Zéro pointé.
Eddie Mannix (Josh Brolin) a du pain sur la planche: ce cadre des studios (Fictifs, mais Mannix, le vrai, travaillait pour la MGM) Capitol doit en effet gérer pas mal de problèmes dans la confection en cours de plusieurs films: la Fox leur a prêté une de leurs stars pour interpréter le Christ dans un peplum, mais les prêtres et rabbins des quatre principales obédiences religieuses Américaines qui ont été consultées sont tous plus ou moins d'accord pour qu'on ne voie pas le personnage du Christ... La star des comédies musicales aquatiques, Dee-Anna Moran (Scarlett Johansson), est célibataire et enceinte, et en prime elle supporte de moins en moins les costumes de sirènes qu'on lui a faits sur mesure! Il faut la marier avant que la mauvaise publicité ne flingue le studio... Le metteur en scène Laurence Laurentz, qui met en oeuvre des films très sophistiqués, se voit flanquer un jeune acteur que le studio souhaite promouvoir, Hobie Doyle (Aden Ehrenreich), mais ce dernier est un cowboy chantant, qui a les plus grandes difficultés à prononcer correctement les dialogues littéraires et ampoulés qu'on lui donne à dire.. Mais le pire pour Mannix, qui songe sérieusement à changer de métier, c'est que sa vedette numéro 1 Baird Whitlock (George Clooney) a disparu: en effet, suite à une pause sur le plateau de Hail Caesar!, le film le plus important en cours de tournage (Et le péplum sus-mentionné), il a été kidnappé...
Tout ceci n'est qu'un prétexte pour se promener dans Hollywood, celui des années 50, ce qui permet aux Coen de faire ce qu'ils adorent, recréer une époque souvent vue au cinéma, mais qu'ils vont remodeler à leur guise, avec un dosage subtil de vérité, de caricature et d'allusions. ce dernier ingrédient est quelque peu facilité par le choix radical de donner au héros du film le nom d'Eddie Mannix, qui faisait pour la MGM le même travail, à savoir réparer les problèmes avant qu'ils ne s'accumulent, en utilisant tous les moyens: diplomatie et réunions pour noyer le poisson (On voit Mannix réunir les religions dans une scène très drôle), intimidation (Whitlock se prend une baffe par Mannix après une petite escapade), et coups tordus en tous genres... Il est aussi l'interlocuteur de la presse, symbolisée ici par Tilda Swinton dans un double rôle: la presse "légitime" incarnée par la journaliste Thora Tacker, et la presse de caniveau par sa soeur jumelle Thessaly, et sait lâcher des informations opportunes pour étouffer les affaires au bon moment. Enfin, il passe au moins une fois par jour au confessionnal, même si ce n'est que pour avouer qu'il a menti à son épouse en fumant deux cigarettes dans la journée... Comme tant de personnages des frères Coen, il envisage de changer de métier afin d'atteindre une certaine décence dont il se sent privé, mais le film le voit végéter dans un statu quo inévitable...
Ce n'est pas le meilleur film de frères Coen, d'autant que son pedigree est des plus douteux: Clooney passait son temps à dire qu'il n'attendait que le feu vert des deux frères pour interpréter le rôle principal d'un film nommé Hail Caesar!, et à force de perpétrer la blague, il a été exaucé, par les Coen qui ont improvisé l'histoire autour du titre. Comme les trois personnages qu'il a incarné précédemment pour les deux réalisateurs, Clooney joue une andouille, bien sur! Comme avec Raising Arizona, Fargo, The big Lebowski, et The man who wasn't there, l'intrigue tourne autour d'un kidnapping, mais celui-ci est des plus farfelus: Baird Whitlock est en effet enlevé par une cellule communiste (Composée presque exclusivement de scénaristes) qui souhaite le voir propager leur foi... Mais le principal atout de ce film, c'est le plaisir communicatif de reconstituer les studios, les tournages et les genres, un plaisir qui est généralement réduit à un seul genre dans les films des Coen. Ici, ils ont pu recréer avec brio le tournage d'un simili-Ben Hur, d'une connerie avec Esther Williams, d'un film élégant à la Cukor (Avec Emily Beecham interprétant Dierdre, une actrice rousse vêtue de vert, qui est elle une allusion claire à Deborah Kerr jusque dans la diction), des extraits de westerns idiots et réjouissants. la palme revient quand même à une scène de comédie musicale dans laquelle Channing Tatum joue le grand jeu des claquettes et des acrobaties, en chantant impeccablement, le tout sans doublure ni truquage. Cette scène à elle seule prouve qu'on peut aussi se faire plaisir en le faisant bien, et tout le film va dans le sens de s'abîmer avec plaisir dans un Hollywood disparu, qu'on châtie certes bien, mais qu'on aime plus encore...
C'est une histoire de rien. Pour commencer, "Burn after reading", c'est une allusion aux documents "top secrets", qu'on doit brûler après les avoir lus, et le film commence justement dans un temple de ce genre de document: le QG de la CIA à Langley, Virginie. Un homme, Osbourne Cox (John Malkovich), subit une humiliation: il est rétrogradé de son poste d'analyste financier. Du coup, il s'emporte et donne sa démission, ce qu'il n'arrive pas à dire à son épouse, dont il fait bien dire qu'elle ne l'écoute pas. C'est Tilda Swinton, et elle trompe Osbourne avec un con, un gros, un beau, pour tout dire c'est George Clooney, qui a toujours dit qu'à chaque fois qu'il interprète un rôle pour les Coen, il bat des records de crétinerie. Mais là, le con en question est un VRP multi-cartes de la muflerie, car non seulement il trompe sa femme Sandy, une dame qui a fait fortune en écrivant des livres pour enfants, mais en prime il trompe sa maîtresse en répondant aux annonces de rencontres, et en se faisant passer pour séparé. De son côté, Linda Litzke (Frances McDormand) travaille pour un centre de remise en forme, ou elle a un grand copain, Chad (Brad Pitt). Linda souhaite financer une quadruple opération esthétique, tout en rêvant au grand amour, qu'elle a la malencontreuse idée de vouloir concrétiser par le biais des sites de rencontres. Tout ce petit monde va se retrouver autour d'un mystérieux document, un CD-rom contenant à la fois les données financières du compte d'Osbourne, que son épouse envisageant le divorce a récupéré afin de faire analyser ses chances de rafler la mise, et les notes prises par Osbourne qui souhaite raconter ses années de CIA dans un livre abandonné au bout de trente minutes. Le CD est trouvé dans le club de gym, et Chad et Linda sont persuadés de tenir un document en or qui va les enrichir...
Burn after reading, donc: une fois brûlé, le document ne laissera aucune trace. Et c'est un peu ce qui arrive aussi aux cadavres dans le film, tués en des circonstances diverses, violentes bien sur, souvent tristement comiques pour ne pas dire hilarantes, mais la CIA est là, qui veille, on ne retrouvera donc rien. Pas plus que Linda et Chad n'arriveront à comprendre exactement à quel point le document qu'ils ont en leur possession n'est en fait que rien, un rien aux proportions cosmiques, auquel ils attribuent une dimension ridiculement inverses à sa véritable importance. C'est que dans ce film, personne n'est rien, personne n'est personne. Tout le monde ment, pas grand monde ne comprend. Tout le monde a ses préoccupations, et elles sont loin d'être très hautes, intellectuellement parlant... Les deux maître-chanteurs sont préoccupés de leur physique, Brad Pitt a un vocabulaire très limité, et Clooney se vide l'esprit d'une manière radicale: d'une part, il a une vie sexuelle débridée, d'autre part, il court. Mais il est aussi paranoïaque, sachant que parfois il a raison de se méfier, mais la plupart du temps, il se trompe totalement...
C'est une prouesse d'avoir fait un film sur un tel vide, et on retrouve bien là les tours de passe-passe auxquels nous ont habitués les deux frères dans leurs comédies: monter une histoire de kidnapping quand personne n'a été kidnappé, une affaire de rançon dans laquelle l'argent se perd dans l'indifférence générale, un scénariste qui ne trouve pas une minute pour écrire un script que de toutes façons personne ne semble lui demander, et un chanteur révolutionnaire se fait piquer son créneau par un inconnu qui va devenir Bob Dylan, renvoyant l'autre aux oubliettes... Burn after reading, c'est un film fait sans doute pour patienter entre deux oeuvres majeures, mais on y est bien, parce qu'on y rit et qu'on se lâche... même pour rien.
Et en plus, Brad Pitt est encore plus idiot ici que George Clooney, avec lequel il partage une scène, une seule, mais elle laissera des traces.