Henri Ferré, dit "Le nantais" (Jean Gabin), arrive des Etats-Unis, avec un incontestable pedigree, pour reprendre à Paris la direction des opérations de terrain, autour du traffic de cocaïne... Liski (Marcel dalio) lui confie les clés en lui rappelant qu'il n'existe qu'un moyen de prendre sa retraite dans ce milieu: la mort...
Decoin utilise au maximum l'apparence du documentaire dans son film, comme pour camoufler les oripaux du film noir... D'un côté, il snous fait visiter le monde de la nuit, d'une façon qui était certainement inédite dans le ciném français de cette première moitié des années 50; mais sans trop pousser au sensationnalisme... Il en ressort un portrait sans trop de compromis d'un univers bien moins flamboyant que tout ce qu'on avait pu voir avant; dans Razzia sur la chnouf, les drogués, ce sont M. et Mme Tout-le-monde... On passe de troquet-couverture en rade sordide, des rues noires et mal éclairées aux petites routes de campagne, et des bars aux locaux de la brigade de police...
Mais derrière le documentaire, il y a aussi une tentation, celle d'un film noir à la Française, un domaine où se sont déjà illustrés Becker (Touchez pas au Grisbi) et Clouzot (Quai des orfèvres). Un genre à part qui n'attend que ses deux ou trois premiers classiques pour décoller. Et nous qui avons vu Gabin se glisser pour de bon dans ces oripeaux (flic ou voyou, laconique voire taiseux, dominant sans trop d'effort, de sa diction précise et de ses coups de gueule, toute une faune de malfrats), on n'imagine pas à quel point le film de Becker et celui-ci étaient novateurs, excitants, différents.
Decoin, à son plus efficace, effectue l'une des plus belles prestations de sa carrière, et Lino Ventura (qui joue Le catalan, un porte-flingue efficace) crève l'écran rien qu'en lançant des regards de travers...
Dix anciens camarades de la résistance se retrouvent, après quinze ans d'éloignement, à l'initiative de deux d'entre eux: l'industriel aisé François Renaud-Picart (Paul Meurisse) et l'ancienne pasionaria du groupe, Marie-Octobre (Danielle Darrieux), celle que tous ont, à un moment ou un autre, aimée... Au menu de la soirée, un repas copieux préparé par Victorine (Jeanne Fusier-Gir), la domestique fidèle de Picart, des hommages répétés à Castille, leur commandant, tombé lors d'un affrontement avec la gestapo, et des grandes tapes dans le dos entre l'imprimeur Rougier (Serge Reggiani), l'avocat Simoneau (Bernard Blier), le traiteur Martinval (Paul Frankeur) qui aime tant le catch, l'ancien lutteur Bernardi (Lino Ventura), devenu tenancier d'un établissement de Pigalle, le médecin Thibaud (Daniel Ivernel), l'ancien coureur de jupons devenu prêtre catholique, Le Gueven (Paul Guers), Vandamme, le fonctionnaire intègre et contrôleur des contributions (Noël Roquevert), ou le serrurier Blanchet (Robert Dalban). On parlera de tout et de rien, on célèbrera l'esprit de résistance, on taquine les copains. Et puis Marie-Octobre finit par révéler le but des retrouvailles: la mort de Castille est l'aboutissement d'une traîtrise, et l'un des convives présents a contribué à sa mort et a donné le groupe, et par là-même a causé la mort de tous les autres membres du réseau. Il va donc falloir à tous ces gens, autrefois unis dans l'esprit de résistance, décortiquer les événements de la soirée fatale d'Août 1944... Et trouver le coupable, le pousser à se suicider.
Ce n'est pas du théâtre filmé, et pourtant ça en prend le chemin: Duvivier adapte avec l'auteur un roman noir de Jacques Robert, paru en 1948; le script est conçu sur une unité de lieu et de temps, et les dix personnages principaux ne se quittent quasiment jamais. Les dialogues, concoctés par Henri Jeanson, sont directs, d'un naturel assez impressionnant, surtout si on considère les habitudes du cinéma Français en la matière. On n'abuse pas trop du dialogue pratique, du genre "mais Blanchet, toi qui es serrurier, marié et avec trois enfants, veux-tu reprendre de la blanquette?" même si de toute évidence le dialogue ici a un rôle prépondérant dans le développement de l'action. Mais en réunissant 5 monstres sacrés, trois seconds rôles brillants et deux acteurs de moindre réputation (Guers et Ivernel) mais qui sont excellents de bout en bout, il est indéniable qu'il y a là une recherche de l'efficacité immédiate, du flamboiement des acteurs, et que l'affiche a du jouer un rôle considérable dans le rayonnement du film...
Le film n'est en rien un plaidoyer résistant, ou une attaque en règle, juste un exposé de morale, autant que dans un genre différent le film 12 angry men de Sidney Lumet peut fonctionner. Dans les agissements et les conversations de ces gens venus d'horizons divers (certains d'entre eux ont un pedigree inattendu pour des résistants, comme Simoneau par exemple, qui est passé jusqu'en 1942 par toutes les couleurs de l'extrême droite fasciste, avant de changer de camp à la faveur de la rupture des accords sur les zones par les nazis), tout va tourner autour des contours moraux de l'idéologie, de l'engagement, mais aussi parfois de prescription et de sentiments. L'impression est que tous ces gens, au fond, s'aiment. Il est important qu'il y ait toutes les couches de la société qui soient présentes, de l'artisan à l'industriel en passant par celle qui vit presque comme une femme entretenue, malgré la chasteté affichée des relations entre Marie-Octobre et son mécène Picart, qui a contribué à financer sa maison de couture. C'est toute une société qui se fige dans son fonctionnement et s'interroge sur les fondations même de son existence, à travers toutes les combinaisons possibles: le traiteur qui parle avec envie de la boîte de strip-tease de son copain, ou l'avocat auquel on reproche de défendre des assassins, le dragueur devenu prêtre, mais le prêtre prenant fait et cause contre la peine de mort, tout finalement fait sens, tout ce fatras c'est la société d'après-guerre.
Et cette société donc, est construite sur un mensonge, c'est ce qui ressort de cette soirée: l'un d'entre eux a tué, par jalousie, par intérêt personnel, aussi. Mais on se rendra bien compte qu'à ce mensonge bien spectaculaire et aux conséquences bien dramatiques, font écho autant de petits arrangements personnels avec la vérité, de petites conspirations internes, et de mensonges qui sont parfois d'une absolue insignifiance, comme celui de Blanchet qui a dit pendant quinze années ne pas être présent durant la soirée dramatique de 1944, et qui révèle soudain qu'il était là, mais ne s'était pas montré. Chaque décision prise 15 ans auparavant, chaque parcours, chaque ajout du destin, devient forcément suspect: on sait que le traître aurait par ailleurs volé une somme importante: comment donc ceux qui ont réussi peu de temps après la fin de la guerre, vont-ils justifier les sommes qu'ils ont pu payer pour acheter leur cabinet médical, leur boîte de nuit, leur affaire d'imprimerie...? Les rapports des uns et des autres vont s'éclairer, ainsi que leur relation passée avec leur chef, le si brillant, si disparu, si parfait Castille. ...Parfait, vraiment? De même, si Simoneau a participé à la résistance après ses années d'errance fasciste, il doit rendre des comptes, car il est le premier à être soupçonné dans l'assemblée, par huit des dix protagonistes... Le coupable sera dénoncé, par un stratagème, mais rien ne sera résolu: il y a comme une odeur de pourri dans cette réunion d'anciens résistants devenus des bourgeois ou des gens plus simples, tous parfaitement convenables...
Ce film noir et tragique d'une société construite sur de beaux sentiments qui finissent par apparaître comme des mensonges et faux-semblants, est exemplaire à plus d'un titre. En réunissant les acteurs, Duvivier a aussi pris la décision de les traiter tous à égalité, d'où un traitement filmique en adéquation: des gros plans parfaitement distribués, un enchaînement rigoureux et constamment motivé dans les dialogues des "épisodes" concernant chaque suspect et les raisons qui peuvent pousser à le suspecter, et un grand nombre de plans dans lesquels le groupe est vu en intégralité dans le 1:66:1 du cadre. Un tour de force de discipline, et une efficacité narrative constante, avec ses petits plaisir vénéneux dans la composition: à chaque fois qu'on ne verra qu'une partie des protagonistes, ce sera avec une thématique. Par exemple, un plan isolera le prêtre, l'avocat, le coupable et Marie Octobre (qui sera souvent la clé de tous les événements passés); bref, chaque plan recèle un aspect de la morale tordue du film... Un film donc très noir, dense, jamais trop riche, qui fait mal. C'est un très grand film de Duvivier, donc...
Amedeo Modigliani (Gérard Philippe) peint: ça n'intéresse pas grand monde... Quand il réussit à capter l'attention d'un commanditaire, par exemple un client d'une terrasse de café, il ne lui achètera pas sa production, car les gens ne comprennent pas cette vision de l'art. Il va donc de comptoir en comptoir et de femme en femme, cherchant l'oubli plus que l'inspiration, au grand désespoir de ceux qui l'aiment. Mais deux personnes aux influences contrastées vont entrer dans sa vie: l'une par la grande porte, c'est Jeanne (Anouk Aimée), aspirante peintre, qui va l'aimer, et partager sa vie et sa déchéance; l'autre est Morel (Lino Ventura), lui va entrer sans se faire remarquer, et attendre son heure... Il est marchand de tableaux et a repéré avec ce peintre déglingué un futur client facile: quelqu'un qui mourra avant son heure, il lui suffira juste d'être là au bon moment...
Le film a beaucoup à voir avec Touchez pas au grisbi, finalement; aux gangsters de ce film, qui voient sans comprendre un nouveau monde fait de vitesse et de cocaïne se construire autour d'eux et de leurs habitudes, Becker oppose cette fois le peintre maudit qui ne parvient pas à trouver sa place dans un monde de plus en plus hostile au talent, et où le public gobe tout à partir du moment où la presse ou la publicité le leur propose. Une scène emblématique, voit Modigliani, hagard, suivre son meilleur ami (Gérard Séty) et Jeanne chez un acheteur potentiel. Quand il se rend compte que c'est un américain prêt à acheter ses toiles au kilo, et qui ambitionne d'utiliser l'une d'elles pour une publicité de parfum, il s'en va...
Dans ses rapports (compliquées, c'est le moins qu'on puisse dire) avec les femmes, Modigliani a une relation épisodique avec une critique, la belle Béatrice (Lilli Palmer). Celle-ci est plus sa complice qu'une journaliste, et une tentatrice plus qu'une use. Elle le fournit à ses heures perdues en opium... Le personnage est intéressant, car elle ne cherche pas en Modigliani la gloire hypothétique d'un peintre, et l'accepte comme il est, avec sa violence née de sa détestation de lui-même, son alcoolisme dangereux, et son comportement erratique. Au contraire d'un Morel qui se tient à l'écart, mais n'en est pas moins horriblement calculateur, comme le prouve le dernier quart d'heure du film, dans lequel il regarde littéralement le peintre aller à la destruction.
Becker a choisi le noir et blanc pour son film quand on lui proposait la couleur (le scénario a été repris de Max Ophuls, qui devait diriger le film et est décédé avant de s'y atteler: sa production était effectivement prévue en couleurs), afin de déplacer l'oeil du spectateur, des tableaux vers les acteurs. Une belle idée, qui débouche sur un film dans lequel on s'intéresse effectivement plus à l'artiste qu'à son art, qui n'est jamais discuté: ce n'est tout simplement pas le sujet...
Je m'interroge sur un point cependant: s'il est clair, un intertitre en exergue du film nous le précise, que Becker et son équipe ne cherchaient pas la véracité historique, on regrette beaucoup devant ce par ailleurs beau film, qu'il n'y ait pas eu d'effort plus prononcé pour faire semblant que l'intrigue se situe en 1919-1920. Anouk Aimée est ici habillée à la mode 1958, et la plupart des costumes, à de rares exceptions près, sont anachroniques. Ce qui n'enlève rien à la thématique du film, bien sûr, qui reste une fois de plus la chronique d'une mort annoncée, celle d'un artiste, et aussi symboliquement, celle d'une certaine idée de l'art. Becker a réussi un film puissant, dans lequel les acteurs sont tous proprement géniaux, et dans lequel on ne nous impose rien. Le spectateur partira avec sa propre idée de Modigliani... Mais il ne repartira du film qu'après avoir été le témoin d'une sacrée histoire d'amour.
En sept (ou huit) historiettes, le diable nous fait la démonstration de son emprise sur l'homme, qui s'essaie malgré tout mais sans grand succès à une relative obéissance aux dix commandements. Michel Simon, qui travaille comme homme à tout faire dans un couvent, sert de prétexte initial, puisqu'il incarne un homme foncièrement bon mais un peu rustique, qui a le "nom de Dieu" un peu trop prompt, ce qui a pour effet de choquer les chastes oreilles qui l'entourent; Henri Tisot, fidèle client d'une boîte de strip-tease, a le privilège de rencontrer son idole, la belle strippeuse Tania (de son vrai nom Mauricette, incarnée par Dany Saval), mais la réalité va le faire sérieusement déchanter; Charles Aznavour, prêtre défroqué, ourdit une vengeance froide sur Lino Ventura en caïd du milieu qui a causé la perte de sa soeur, sous le regard impuissant de Maurice Biraud, inspecteur de police; parce qu'elle convoite un collier qu'elle ne peut s'offrir, Françoise Arnoul va céder aux avances d'un playboy (Mel Ferrer) sans savoir que la maîtresse de celui-ci (Micheline Presles) en profiterait pour coucher avec son mari (Claude Dauphin); un homme qui se prétend Dieu (Fernandel) arpente les routes désolées d'Auvergne et tente de réconcilier les hommes avec la religion; Alain Delon, étudiant en médecine, apprend de son père que sa mère n'est pas sa mère. Il rencontre donc la vraie (Danielle Darrieux), et... déchante bien vite; Un cambrioleur (Louis De Funès) fait un hold-up et le caissier (Jean-Claude Brialy) tente d'en profiter pour faire un peu de chantage et d'escroquerie. Pour finir, on retourne au couvent du début...
On pourrait s'arrêter là, car le casting est un sacré argument, et encore nous pourrions ajouter qu'il y a aussi Mireille Darc à ses débuts, Noël Roquevert, pour un rôle court mais mémorable, George Wilson et Madeleine Robinson, ou encore Jean Carmet pour quelques minutes marquantes... Mais un casting ne fait pas un film... Un sujet, surtout gros et gras comme la religion, si, semble-t-il. Donc Duvivier, esprit naturellement sceptique et noir, mais qui a débuté dans le film religieux (dans les années 20) louvoie entre une certaine irrévérence de bon aloi, et une tentation de laisser planer le mystère: moraliste ou narquois?
Ce qui est sûr dans ce film fort bien fait, et dont le temps escompté pour chaque prestation d'acteurs, réussit fort bien et bien paradoxalement à limiter les excès d'ego de nos chers monstres sacrés, c'est qu'il y plane un soupçon de sexisme bien trop assumé, comme si souvent dans la comédie à la Française, et aussi un goût de beaucoup trop! D'ailleurs il en existe une version courte (la sortie générale, à 2 heures et 5 minutes) et un version longue de vingt minutes supplémentaires: le sketch avec Tisot. Inégal, mais parfois très distrayant, il n'ajoute pas grand chose à l'intérêt qu'on peut (et qu'on doit) porter à Duvivier.
Ayant déjà prouvé qu'il était payant de mélanger sans vergogne le film noir et la comédie avec Le monocle noir, dans lequel il avait introduit en contrebande un certain nombre d'éléments perturbateurs avec tact, afin de miner le film de l'intérieur, Lautner est en quelque sorte passé à la vitesse supérieure avec ce nouveau film, son huitième long métrage. Le "Monocle" est déjà revenu dans un deuxième film, mais il est encore soumis à une production tatillonne qui croit qu'il est impératif que le public puisse encore suivre le film comme si c'était sérieux... Mais Albert Simonin, auteur adapté et adaptateur, puisqu'il est le scénariste de ces Tontons, et Michel Audiard responsable des dialogues, sont sur une mission autrement plus directe: une comédie, qui ne fera que très vaguement semblant d'être un film noir, mais le fera bien.
L'intrigue est essentiellement un cas de règlements de compte liés à des "droits" de succession dans l'affaire florissante d'un parrain du milieu Parisien, et la "crise du personnel" qu'elle enclenche. Chaque acteur a été choisi, finalement, avec soin, pour "incarner" sans aucune réserve un personnage clé du genre, mais cette fois tous le savent: ce sera une parodie. Une parodie, d'ailleurs, qui prend son temps, car si le verbe fleuri de Michel Audiard est présent dès le début, on pourrait presque croire, durant les vingt premières minutes, assister à un film de gangsters classiques... Et Ventura, Blier, Blanche, Venantini et les autres maintiennent l'illusion assez longtemps.
Mais l'esprit frondeur de la comédie s'installe et s'infuse tant et si bien que le film semble succomber sous les coups de boutoirs de cette insolence caractérisée. Cette approche subtile, qui fait défaut au film suivant du trio Lautner-Ventura-Audiard (Les Barbouzes) est sans doute l'une des clés de son succès: on a ainsi un semblant d'intrigue qui fonctionne, et permet à Lautner d'installer sa "petite vie des truands" à travers leurs attitudes (le patron face aux employés, la vie d'un truand n'a rien de démocratique), leurs habitudes (le truand se couche tard et se lève tard, quand il se lève), et surtout leur langage.
Oui, car le film a des dialogues, bien sûr, c'est même à ça qu'on le reconnaît. Et ils sont savoureux, d'ailleurs... Mais d'abord et avant tout ces Tontons flingueurs, c'est un film et un film c'est de l'image: avec le complice Maurice Fellous, Lautner s'est amusé une fois de plus à prendre les codes du film noir et les appliquer à la lettre, et à parfaire un style fait de la froideur des faits, de collages inattendus (la visite du président Delafoy, sourd comme un pot, pendant qu'autour, ça défouraille à tous les vents), de running gags (les bourre-pifs que se prend Blier), et d'une musique de Michel Magne dont le motif unique a probablement été écrit en 12 secondes, mais est ensuite décliné de toutes les façons possibles...
Voilà qui fait un divertissement solide, qui a eu un grand succès et fini de forger la carrière de son metteur en scène; celui-ci a fait littéralement des dizaines d'autres films, dont certains sont bien meilleurs encore... Mais de là à faire comme feu Henry Chapier (oui, le grand homme nous a quitté, eh bien, hier) qui fustigeait ce film qui rencontrait un grand succès public, d'un cinglant "vous pavoisez haut... mais vous visez bas". Ce qui est petit, mais on comprend bien ce qui gênait avec Les Tontons Flingueurs: le cinéma, ça pouvait être du style, un style effronté, et qui plus est qui ne gênait pas le public... Une révolution à laquelle la Vouvelle Nague n'était sans doute pas prête.
Mais je ne veux pas non plus affubler Les Tontons Flingueurs d'une trop grande influence, ni de ces intentions ronflantes, car Lautner l'a toujours dit: si on le laissait faire un film en déconnant un peu, et en le laissant concocter ça et là une scène visuellement forte, il était content. Si en plus, le public se dérangeait...
Le puissant Constantin Bénard Shah meurt dans les bras d'une jeune femme, dans un établissement adéquat, et tout le petit monde du renseignement s'émeut: sil est un ami déclaré de la France, le trafiquant d'armes international possédait malgré tout un certain nombre de brevets particulièrement intéressants, que personne ne veut voir tomber dans les mains adverses. A tout prix, les espions vont donc devoir "séduire" sous tous les sens du terme, la jeune veuve (pas si) éplorée (que ça), Amarante, de son vrai nom Antoinette (Mireille Darc): le "chanoine" Eusebio Cafarelli, le suisse (Bernard Blier); le Russe Boris Vassilieff, dynamiteur romantique (Francis Blanche); l'Allemand Müller, le "bon docteur" (Charles Millot); et enfin, Francis Lagneau, dit "requiem", dit "Bazooka", le Français: tous ces hommes vont se retrouver au château de feu Bénard Shah, afin de soutirer les brevets à la belle dame, tout en formant des alliances de circonstances, contre l'Américain O'Brien (Jess Hahn) et contre les Chinois qui, décidément, pullulent dans les souterrains du château...
Le succès des Tontons Flingueurs a libéré Georges Lautner: lui qui a fait suivre, par prudence, son premier "polarodique" avec Lino Ventura, d'une comédie plus traditionnelle et raisonnable (Des pissenlits par la racine) histoire d'assurer ses arrières, peut désormais s'en donner à coeur joie: du coup, le deuxième des trois films avec l'ancien catcheur, acteur génial et instinctif, est aussi le plus volontiers expérimental, déraisonnable, et réjouissant à force d'excès. Il y a vraiment un avant et un après Les Barbouzes, pour Lautner et Audiard. D'ailleurs, ce n'est pas que la force du film: si le début en forme de puzzle est brillant par son montage et son utilisation savante des codes et des signes du film d'espionnage, le coeur du film devient une intrigue avec enjeu, située dans un lieu unique, qui simplifie quand même la tâche du spectateur. Mais l'impossibilité de la résolution de l'intrigue et le prolongement sur 107 minutes sont quand même déraisonnables... Pas d'étonnement donc que le film suivant (Ne nous fâchons pas) ait quand même fait un peu moins dans le baroque formel!
Si Lautner utilise le film pour tout expérimenter, et s'amuser avec les formes du cinéma, passant du policier traditionnel aux audaces qui parodient la nouvelle vague (objectifs délirants, profondeur de champ, montage "cut", angles de caméra provocants, etc...), Simonin et Audiard vont pour leur part profiter de l'aubaine pour renvoyer dos à dos les combattants d'un camp, comme de l'autre, comme du troisième. Et tous ces "occidentaux" frères ennemis, ne s'unissent que contre les Chinois, et... les Américains, bien sûr. Tout ça n'est sans doute pas très sérieux, remarquez, et puis...
Au sud du Maroc, l'aventurier Castigliano (Gert Fröbe) tient une entreprise de transports routiers, dont les chauffeurs sont des durs à cuire. Mais là, ils ont la surprise de découvrir que leur patron a confié une mission et un camion flambant neuf à un novice, l'américain Steiner (Reginald Kernan)... Mais Rocco (Jean Paul Belmondo) décide de doubler Steiner et prend la direction de la mission à six heures du matin, emportant non seulement le camion neuf, mais aussi la mystérieuse cargaison qui doit rapporter cent mille dollars à la réception... Castiglione envoie Marec (Lino Ventura) pour le récupérer. Celui-ci, avec l'ide de Steiner, se lance à la poursuite de son copain...
C'est du cinéma populaire à la Audiard, avec les qualités et les défauts attenants: des bons mots, de la gouaille, des dialogues qui font mouche quand c'est Blier ou Ventura qui les dit, mais qui irritent profondément quand c'est Belmondo ou un acteur qui annone à peine le français! Notez qu'il y a de bons moments, mais bon, le film se vautre à mon humble avis sur deux points:
D'une part, ce n'est pas Le salaire de la peur.
D'autre part, Audiard et sa bande affichent une fois de plus un nihilisme goguenard, qui était souvent atténué avec génie quand Lautner était en charge de la mise en scène de leurs films en commun (sans parler de la tentation de la rigolade qui n'était pas un vain mot chez le metteur en scène!), mais que voulez-vous, quelque soit le métier de Verneuil, on finit par s'ennuyer...
On entre dans ce film par un avertissement maison, qui fait bien attention de se distinguer des autres avertissements du genre: on est prié d'y croire que si Gustave Minda, héros du film, semble obéir à une morale, elle n'a rien d'une morale à suivre. Les mentions d'usage viennent ensuite, nous annonçant que cette histoire, inspirée d'un roman de José Giovanni, est bien sûr fictive... On aura reconnu les précautions d'usage qui sont là pour rassurer la production, et par là-même la censure tatillonne. Mais ça a surtout l'avantage de nous installer dans le vif du sujet: car si Gustave Minda est bien un truand, et même un assassin, il n'empêche, il a une morale. Un honneur. Et c'est bien là le sujet...
Un malfrat, Gustave Minda (Lino Ventura) s'évade en compagnie de deux autres hommes. L'un d'entre eux meurt dans les abords de la prison, mais les deux autres parviennent à s'éloigner... Puis ils se séparent, et Gustave Minda va pouvoir reprendre le fil de sa vie, du moins le croit-il. Mais s'il n'aura aucun mal à retrouver les deux personnes qui comptent le plus pour lui, son ami Alban (Michel Constantin) et sa compagne Manouche (Christine Fabréga), en revanche le retour aux affaires sera plus dur: tout a bien changé lors de son passage prolongé à l'ombre...
En effet, Gustave 'Gu' Minda était en prison depuis longtemps, et le monde a continué sans lui. le code d'honneur qui régissait à l'époque la vie des truands a bien changé, et si de son temps un bandit était un bandit, et un flic un flic, aujourd'hui le commissaire Blot (Paul Meurisse) demande au malfrat Joe Ricci (Marcel Bozzufi) des nouvelles de ses gosses, et offre même fort galamment sa protection à Manouche. Ces nouvelles manières ne conviennent pas à Minda, qui souhaite encore vivre selon les anciens codes.
C'est Meurisse qui fournit les moments les moins austères, comme cette scène hallucinante de drôlerie qui voit le commissaire intervenir sur les lieux d'une fusillade et faire à lui tout seul l'interrogatoire des témoins, dont il sait bien qu'il ne diront rien. La scène est un plan-séquence, et si on y rit, c'est bien le seul moment, dans un film qui est quand même généralement un requiem grave. On y suivra jusqu'au bout Gu Minda, dans sa quête de survie d'abord, puis d'honneur. Car une fois franchie la ligne rouge de la trahison, il sait qu'il va lui falloir laver son honneur avant même de garder la vie: une fois de plus, Melville s'intéresse aux codes qui régissent la vie des hommes, en situation exceptionnelle. Son film, sec mais magistral, est fantastique, et offre à son acteur principal l'un de ses plus beaux rôles...
A en croire les premières scènes, avec ce rythme sacralisé, calculé et entièrement basé sur la démarche de père tranquille de Jean Gabin (Moi, mes hommes, mes femmes, mes potes, mon resto, mes soirées), on aurait presque l'impression d'assister à un de ces films qui jouent sur l'ambiguïté de la vie de gangster: parce que ces messieurs les hommes ont quand même la belle vie, non? On sort, on drague, la fidélité n'a pas l'air d'être si importante, on vit toute une vie parallèle aux caves, en somme. Et on fait des affaires avec efficacité et savoir-vivre...
Max (Gabin) et son meilleur pote Riton (Son ami, à la vie à la mort, certains disent même son compagnon la nuance est importante mais je ne relèverai pas - il est interprété par René Dary) viennent en douce de faire un coup fumant et ils laissent aller le temps que ça s'oublie: 50 briques à eux deux, et douze lingots qui attendent bien gentiment dans un coffre d'une voiture, quelque part dans paris. Personne d'autre qu'eux ne le sait, et dès que ça se sera calmé ils empocheront le magot et raccrocheront.
Sauf que non: Non, la vie ne sera pas tranquille pour eux, et non, ils ne raccrocheront pas, parce que Riton, c'est un sentimental, et il a parlé à sa petite amie Josy (Jeanne Moreau)... Et Josy, elle connaît d'autres hommes, dont le Gangster Angelo (Lino Ventura), l'étoile montante du trafic de cocaïne, un domaine par trop moderne auquel Max ne connaît, lui, pas grand chose... Et Angelo ayant les dents qui rayent le parquet, il ne va pas se laisser arrêter par les convenances...
Un requiem, encore, comme celui "pour un con" de Lautner et Audiard, mais tourné dans un style aussi épuré que possible, sans fioriture aucune. Le dialogue est fleuri, ça oui, mais totalement authentique, j'hésite à écrire 'fonctionnel' tant ça pourrait paraître insultant: ça ne l'est pas, les hommes et les femmes parlent ici un argot authentique, mais surtout complètement naturel. Et personne ne la ramène, jamais. Le code l'interdit, d'une part. Et d'autre part, on comprend très vite que l'enjeu, dans ce monde codifié dont les codes sont de moins en moins respectés, c'est tout bonnement la survie. Certains, d'ailleurs, ne survivront pas. Ceux qui resteront devront alors faire bonne figure... Et repartir de zéro.
C'est magnifique. Pas un gramme de glamour, pas un milligramme de graisse, Touchez pas au grisbi est en France le film définitif sur le sujet, digne de figurer à côté de Scarface (De Hawks, bien sur, pas la version Coca-cola de Brian de Palma), ou Public Enemy. C'est aussi un des rares grands films de Gabin une fois la guerre passée (Soyons juste, aux côtés de French Cancan, L'air de Paris, Voici le temps des assassins, ou même Le pacha cité plus haut) et en prime l'un des rares très gros succès de Becker.
Premier film en couleurs, et dernier des trois films de Lautner avec Lino Ventura, Ne nous fâchons pas est un paradoxe: un film multi-diffusé à la télévision, profitant allègrement du succès des deux précédents (Les tontons flingueurs et Les Barbouzes) tout en étant celui des trois films pour lequel on fait le plus souvent la fine bouche, il est aussi une preuve que Lautner, quand tout va bien pour lui, aime expérimenter... la parodie de films noirs et d'espionnage profite ici d'une envie de taquiner James Bond et ses méchants disposant d'organisations para-militaires tentaculaires, et d'une tendance désormais assumée, et qui se manifestera souvent, d'enrober les morts violentes à l'écran, de gags, de couleurs, de mise en scène inoubliable. Et tout ça sans faire du metteur en scène un esthète du crime, mais bien un pourvoyeur inimitable de comédie... Bref, avec Ne nous fâchons pas, Lautner se lâche encore un peu plus qu'avec Les Barbouzes, s'assume totalement, se fait plaisir enfin! Et il le fait en bonne compagnie, en particulier celle d'Audiard. Le tout débouche sur un film quasiment psychédélique, au délire pleinement assumé!
Et il commence avec une séquence pré-générique inattendue, car n'ayant rien à voir avec l'intrigue: c'est surtout une manière tranquille d'exposer le personnage interprété par Ventura, Antoine Berreto. Ce commerçant "honnête", comme il se définit lui-même, homme serviable mais capable de réactions musclées, est en effet poursuivi par une malédiction tenace: quand on l'irrite, il tape. Et il tape fort. Ca ne sert donc ni l'action ni l'histoire, mais c'est bon à savoir, parce qu'en effet, quand on embête Antoine, il a du répondant, on aura souvent l'occasion de le voir.
L'histoire commence à Collioure, ce qui nous surprendrait presque, nous qui avons tant pris l'habitude de voir les décors de la Côte d'Azur dans les films de Lautner. Antoine Beretto est un ancien truand qui s'est totalement rangé cinq années auparavant. Ce qui n'empêche pas les mauvais souvenirs: deux d'entre eux débarquent dans sa boutique où il vend du matériel de plongée et autres babioles maritimes. "En souvenir du bon vieux temps", ils lui réclament de l'aide (Les transporter en Italie en contrebande, Berreto possède tout le matériel pour) et de l'argent. En échange, ils lui donnent une adresse, celle d'un petit escroc qui leur doit une somme rondelette et qui se planque dans les Alpes-Maritimes; en se rendant à l'hôtel où crèche Léonard Michalon, Beretto met le pied dans un sacré panier de crabes, et pour commencer, selon l'expression d'usage, "bute un mec" qui en voulait à Michalon.
Et on va le voir, Michalon attire les ennuis, et les baffes. C'est très vite l'escalade dans ces deux domaines...
Lautner et Audiard sont une équipe rodée dans ce film, et ça se voit et s'entend. La troupe est là, sous une nouvelle déclinaison après les combinaisons différentes des Tontons et des Barbouzes: autour de Ventura et de Jean Lefebvre (Michalon), on voit Michel Constantin en compagnon ex-gangster qui énonce souvent les chose essentielles à la place de Beretto, et avec lequel ils forment une sorte de couple soudé dont l'enfant serait Michalon. Et puis, il y a bien sur celle dont j'ai du mal à croire qu'il va falloir désormais l'appeler feue Mireille Darc... Elle revient après Les Barbouzes, pour un rôle un petit peu moins garce, un petit peu moins fatale, mais bon, c'est Mireille Darc, quoi: l'épouse de Michalon, une autre de ses victimes, qui va assurer le repos du guerrier entre deux bombes pour Beretto.
Car si on dépasse les bornes (outre en ce qui concerne l'indispensable décompte de gifles) dans ce film, c'est bien sur le nombre d'explosions, de véhicules démolis, d'incendies irrémédiables. Et Ne nous fâchons pas me fait un peu penser, sous certains angles, à The Pink Panther de Blake Edwards: une comédie élégante de gangsters, en couleurs et cinémascope, tournée sur les côtes de la Méditerranée, et dynamitée de l'intérieur par l'esprit frondeur de ses deux auteurs, avec la complicité d'une bande d'acteurs qui n'en finissent pas d'apprécier les vacances studieuses à la Lautner! D'un film qui aurait été plaisant, le réalisateur fait un méta-film, véritable commentaire sur tout un pan du cinéma de genre de l'époque.
Et si Audiard est en bonne forme, le metteur en scène se lâche souvent, trouvant des solutions visuelles totalement dignes de l'esprit des Sixties: je pense sincèrement que ce film est à lui seul une capsule temporelle de ce que sont les années 60, vues à hauteur de vacanciers (On y campe, on s'y baigne, non?), ou de gangsters. Et le baroque malpoli (Ces mods aux casquettes, avec leurs improbables instruments pas toujours branchés et leurs vélomoteurs rouges) n'est après tout pas beaucoup plus improbable que les petites mains qui travaillent pour Blofeld ou Goldfinger. Lautner expérimente avec toutes les ressources de la comédie, ce qu'il fera souvent, et généralement très bien, dans les fécondes années qui vont suivre... Pour notre plaisir.