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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 09:54

La magie du cinéma, vue de l'intérieur, et reconstruite à travers un parcours: celui du jeune Hugo Cabret, un garçon qui vit dans une tour, gare Montparnasse; son père horloger mort, il a été recueilli par son oncle Claude, en charge de l'entretien des horloges de la place. Le vieil alcoolique a ensuite disparu, laissant le gamin faire son travail à sa place, se débrouiller par lui-même, et accessoirement s'occuper l'esprit avec un souvenir de son père: un automate dont des pièces manquent. Une mystérieuse clé, en particulier, devrait apporter des réponses importantes à la raison d'être de cette merveilleuse construction, dont le père disparu assurait que l'automate écrivait de sa main droite! 

Hugo, quand il ne travaille pas à ses horloges ou à son automate, sort dans la gare et vole de quoi manger d'une part, et des objets qui vont lui apporter de quoi réparer son seul compagnon... Ces objets, il les vole essentiellement au vieux monsieur un peu sec qui tient la boutique de jouets et de confiserie de la gare. Un beau jour, celui-ci, excédé, accuse Hugo de l'avoir volé et lui confisque un carnet, souvenir de son père, qui semble bouleverser le vieil homme. Hugo, sans le savoir, vient de rencontrer Georges Méliès.

Martin Scorsese aux commandes de ce film, c'est une garantie de ne pas se prendre les pieds dans le tapis sur au moins deux points: la reconstitution de ces premiers temps du cinéma, et la ferveur qui s'y manifeste, seront traitées à leur juste valeur! Combien de films ont-ils été coulés par les raccourcis limites, les approximations (même un chef d'oeuvre comme Singing in the rain se plante historiquement!)... Avec "Marty" aux commandes, on l'a échappé belle. Maintenant, le film n'est pas historique: il reprend bien la trame générale de l'histoire de la redécouverte de Méliès qui a eu lieu dans les années 30, orchestrée par quelques amoureux du cinéma qui l'ont traqué jusque dans sa boutique, devenu un anonyme vieillard marié à son ancienne actrice Jehanne d'Alcy.

A ce titre, Ben Kingsley compose un Méliès saisissant de ressemblance, et Scorsese s'est plu à faire comme dans The aviator où il recréait le Hollywood du début des années 30 autour de Jean Harlow et Howard Hugues. On a droit ici à de belles séquences de tournage, qui nous plongent de façon assurée dans l'ambiance du magique studio de Montreuil (même si j'ai du mal à imaginer le metteur en scène, homme à tout faire, génie Méliès disant "Action!" comme le premier Michael Bay venu). Et l'idée de montrer aux enfants, principale cible du film, la redécouverte du vieux cinéaste sous la forme d'une énigme, est une bonne idée. Mais Hugo Cabret et la petite Isabelle, une jeune fille de son âge recueillie par Méliès et Jehanne, n'ont bien sûr jamais existé, pas plus que le providentiel 'historien du cinéma' René Tabard: un tel titre n'existait pas en 1935! Mais cette fiction est baignée dans le réel, direct (affiches d'époque, décors parfaitement répliqués), ou indirect: un rêve de Hugo le voit lié à un célèbre accident de train, survenu en 1895 (symbole!) à la gare Montparnasse, alors appelée Gare de L'ouest. Le réel et l'imaginaire s'entremêlent avec bonheur tout au long du film. 

Fort de cette gourmandise qui est la sienne, de cette opportunité de déclarer une fois de plus son amour du cinéma, Scorsese s'est attelé à faire ce qu'on attendait pas de lui: un film pour les enfants, dans lequel le parcours du jeune Hugo tient du voyage initiatique, débouchant sur le merveilleux: l'occasion émouvante de toucher du doigt le génie particulier d'un des premiers inventeurs de forme du cinéma, ici célébré à sa juste valeur, dans son côté artisanal, espiègle, un vieux magicien qui cache un coeur, bien sûr, d'or, sous une rancoeur bien pratique. Pratique, car, et c'est justement ce qui me navre, le film part du principe que la plupart des spectateurs ne vont pas tout de suite repérer qui est ce vieux monsieur à sa boutique de confiserie. Mais de fait, peu de gens dans le public sont au courant de l'histoire, et c'est bien dommage qu'on ne garde pas le contact avec le septième art des premiers temps... Ce qui est valable pour la littérature (Molière et Shakespeare se vendent fort bien...) ne l'est pas pour le cinéma.

Scorsese en tient compte, en lâchant Hugo dans la gare, où il risque à chaque instant de tomber dans les griffes de l'odieux inspecteur de la gare, un ancien soldat estropié, joué avec génie par Sacha Baron Cohen, en militaire de carnaval doublé en humanité par son chien, mais qui va avoir lui aussi sa part de rédemption dans ce conte. Et Hugo, horloger par la force des choses, va lutter contre le temps, en retrouvant à un moment la position d'Harold Lloyd dans un de ses films préférés: Safety Last. Le film affiche une sage, mais saine cohérence en faisant répéter à Hugo, mais aussi au détective, des gestes de Lloyd, vu par ailleurs sur un écran, lors d'une très improbable séance de cinéma dédiée au muet, que Hugo utilise pour donner à Isabelle l'occasion de découvrir un art que son tuteur, le vieux Méliès, lui interdit. Les hommages au cinéma abondent, on retiendra en particulier une jolie scène, durant laquelle Isabelle et Hugo sont dirigés par un vieux bibliothécaire malicieux (Christopher Lee!!!!!) vers un livre d'histoire du cinéma, et l'écran explose alors en extrait multiples des chefs d'oeuvre d'alors: on voit William Hart, Chaplin, Keaton, Intolerance, et c'est beau à pleurer.

Mais en prime, Hugo va devoir passer par le physique, le pyrotechnique, le suspense propre à tous les films pour nos chères têtes blondes. C'est bien fait, plaisant, ça nous accroche gentiment, et ça permet donc de faire efficacement passer toutes les authentiques images merveilleuses contenues dans le film... On mesure à quel point Scorsese, qui a toujours eu à coeur d'étendre son savoir-faire à tous les genres disponibles, a réussi son beau film d'images, dont les couleurs superbes se veulent un reflet d'une époque révolue, et d'une France d'Epinal qui renvoie par instants à Jean-Pierre Jeunet.

Et ça c'est selon moi une grande qualité.

 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese
31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 17:04

Continuant sa fascinante exploration des dessous du rêve Américain, Scorsese dresse, avec la complicité brillante de Leonardo Di Caprio (Dont le film est clairement un projet personnel) un portrait extraordinaire d'un des plus formidables hommes Américains du XXe siècle. Ce n'est pas une biographie, le film étant limité à une période de la vie de Howard Hughes (1905-1976): le milliardaire, passionné d'aviation et porté sur le cinéma, a préféré ne pas choisir entre les deux, et a produit un certain nombre de films (Scarface, de Hawks en 1932; The Mating call de James Cruze, en 1928; The racket de Lewis Milestone en 1928...), en a même réalisé certains, tout en continuant ses recherches visionnaires dans le domaine de l'aéronautique; il a aussi été le patron de la TWA, et a beaucoup fait pour faire progresser les voyages intercontinetaux. L'intrigue du film, après une brève vignette sur l'enfance de Hughes qui prendra du sens dans le reste du film, commence avec le tournage controversé de Hell's angels, entamé en 1927 et qui se poursuivra jusqu'en 1930, et se termine avec la présentation du plus gros avion de tous les temps. Et on assiste au passage du temps, depuis l'époque durant laquelle Hughes est un jeune playboy qui n'a aucun souci pour les tomber toutes (De Jean Harlow à Katharine Hepburn), jusqu'à une époque difficile durant laquelle les phobies du jeune Hughes, encouragé étant enfant par une maman obsédée de pureté, prennent clairement le dessus sur le multimilliardaire au point de le voir s'isoler dans une pièce, nu et se nourrissant exclusivement de lait durant des semaines...

 

La "folie" non diagnostiquée officiellement de Hughes, en fait des TOC, ou Troubles Obsessionnels Compulsifs, est un fait historique, de fait indissociable de son personnage. Di Caprio en fait son cheval de bataille, un personnage avec de telles failles étant par essence fascinant à interpréter. Mais on peut faire confiance à Scorsese aussi pour réussir à suivre un tel caractère jusque dans ses derniers retranchements, et nous donner envie de l'accompagner. Il prend manifestement du plaisir à recréer l'histoire, surtout quand elle se conjugue avec le cinéma; on voit Marty jubiler en trafiquant les couleurs de son film pour les faire ressembler à du Technicolor ou du Multicolor (Un procédé antédiluvien que le milliardaire possédait et qu'il a expérimenté sur Hell's angels, et qui est ici imité sur la première heure du film)... j'imagine avec quel plaisir le metteur en scène a distribué son film, et s'est apprêté à diriger Cate Blanchett en Kate Hepburn... bien sur, la ressemblance physique n'y est pas, pas plus qu'avec Jean Harlow, Erroll Flynn, Cary Grant, Ava Gardner, Spencer Tracy... peu importe, quand les acteurs font un travail superbe.

 

Pour résumer le film, Hughes, c'est un peu la vérité cachée derrière les artifices, ceux du cinéma, comme ceux de la politique et de l'industrie, comme en témoigne l'imbroglio juridico-politique dans lequel le milliardaire est embarqué malgré lui, et qui est magistralement mis en scène par un Scorsese survolté...

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese
26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 16:20

Tout en proposant un grand spectacle roboratif typique de la pyrotechnie à laquelle nous a habitués Martin Scorsese, Casino a quelque chose de gênant: 4 ans après Goodfellas, avec le même scénariste, Nicholas Pileggi, et des acteurs qui reviennent (De Niro, Pesci), une voix off omniprésente, et un argument très proche (Grandeur et décadence du crime organisé), Casino ressemble justement un peu trop à Goodfellas...

En bon cinéphile, Martin Scorsese a vu et apprécié les oeuvres de Walsh, Ford et Hawks. il sait, en a souvent parlé, que Walsh ne s'est absolument pas gêné pour faire plusieurs fois le même film à la Warner, passant d'un genre à l'autre, de de High Sierra à Colorado territory, de The Strawberry Blonde à One sunday afternoon, ou encore de Objective Burma à Distant drums: on obtient sur les mêmes canevas des films qui parviennent à être sensiblement différents. Ford de son coté a donné avec Fort Apache, She wore a yellow ribbon et Rio Grande une trilogie dont l'unité de ton ne provient pas que d'un thème commun (la vie dans la cavalerie sur la Frontière), avec un John Wayne aux noms étrangement similaires (Kirby York, Kirby Yorke) bien que son personnage ne soit pas le même à chaque fois... Enfin Hawks a expérimenté de son côté dans le genre Westernien en faisant sur trois films des variations d'une grande délicatesse, qui en rendent la vision fascinante bien que les films ne soient pas d'égale valeur: Rio bravo, El Dorado et Rio Lobo. On voit ainsi comment trois maîtres ont non seulement accepté, mais même carrément cherché à se répéter, sur une période relativement courte à l'aune de leur carrière: Généralement  6 à 8 ans entre les films de Walsh, 3 ans en tout pour Ford, et 11 ans entre Rio Bravo et Rio Lobo.

Et Martin Scorsese? Lui aussi est un maître; et après tout, il a bien le droit de se répéter aussi. alors d'ou vient cette impression gênante? L'auto-citation, c'est bien, mais à ce stade-là, ça devient embarrassant. Casino, tout en situant le débat un cran au-dessus (au quotidien de Goodfellas, succèdent les ors et les pompes de Las Vegas, même s'ils sont en plastique grossier), dans une dimension vaguement opératique mise en valeur par la scène d'ouverture dans laquelle Robert de Niro fait exploser sa voiture, est en fait une redite brillante mais bien souvent stérile. Pileggi et Scorsese ont mélangé les cartes, essayé par endroits de se situer loin du modèle, mais les coutures, hélas, se voient. On est à l'age de la vidéo, et maintenant, non seulement le fan a lui aussi les répliques des stars en tête mais on constate que toute l'équipe a probablement vu et revu Goodfellas.

Alors bien sur, le film est bon, comment pourrait-il en être autrement? Avec une demi-heure en plus, la narration assurée par de Niro et Pesci, une Sharon Stone au sommet de sa forme, et le splendide mauvais goût de la garde-robe de De Niro, on ne pouvait pas se planter. Mais il y a quand même beaucoup de moments durant lesquels on a un sentiment de déjà-vu, sans pour autant qu'il y ait quelque chose de neuf. Si, peut-être qu'en 175 minutes, on a la possibilité de placer plus de grossièretés qu'en 145...

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese
11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 17:31

Premier des trois films "mafieux" de Scorsese, et sans doute le plus autobiographique, Mean Streets a tout du petit film improvisé avec des acteurs complices, jetés en pleine rue dans des circonstances proches du réel, ce qu'il n'est pas. Bien évidemment, il y a un manifeste d'un cinéma différent dans les tribulations de ces quelques personnages unis par leur lien avec une famille criminelle, mais qui vont dans la vie de petit boulot (Escroquerie, protection, vols en tout genre) en petite soirée entre copains, d'amour dissimulé (Charlie et Teresa) en complicité à problème (Charlie et Johnny Boy). Le film possède un ton différent, et sur certaines scènes, l'humour de la situtaion et l'énergie des acteurs l'emlportent... pour le reste... Le coté faussement improvisé m'exaspère, la caméra embarquée m'horripile, et le personnage de Charlie (Harvey Keitel) me laisse complètement froid. Sa valse-hésitation entre la prétrise et le gangstérisme, reflet des propres "vocations" du jeune Marty, ne sont pas à mon avis une motivation suffisante pour voir le film. Reste De Niro et sa façon de monopoliser l'écran...

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese
2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 13:58

Deuxième film d'une trilogie, Goodfellas est aussi assurément le meilleur des trois films "de mafia" de Scorsese, après Mean streets (1973) et avant Casino (1995), qui en est d'ailleurs le décalque sur un grand nombre de points. Mais c'est aussi, comme toujours avec Martin Scorsese, bien plus que cela...

Et bien sur, si on commençait par l'inévitable référence? Goodfellas n'a en apparence pas grand chose de commun avec The Godftather: au clinquant du mariage de la fille de Vito Corleone dans le film de Coppola, dans lequel les gens sont habillés avec goût, et durant lequel Vito reçoit des doléances dans son bureau, un endroit d'une grande dignité, Scorsese oppose une vie quotidienne faite de plasirs simples, familiaux, tel ce barbecue au cours duquel Paulie Cicero, le "parrain" du film, fait griller des saucisses, en chemisette, au milieu d'un jardin anonyme. La première fois qu'on voit Paulie (Paul Sorvino), il est une silhouette, qui manifeste sa désapprobation à l'égard d'une discussion un peu forte qui a lieu devant le restaurant de son frère: il lui suffit d'apparaitre, rien n'a besoin d'être dit. Et pourtant, il ressemble à un quinquagénaire comme un autre... Sinon, ce qui caractérise les voyous de Scorsese, c'est leur mauvais gout absolu, en tout: façon de parler, façon de décider de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, leur violence, bien sur, et leur fausse camaraderie. Toute personne qui verrait ce film en finissant par envier la vie que ces gens-là mènent, n'aurait donc pas tout compris...

 

Et pourtant! Scorsese a toujours dit que sa jeunesse avait été passée avec en tête deux carrières possibles pour son avenir: prêtre (Catholique, bien sur) ou gangster. On peut bien évidemment se réjouir qu'il ait choisi une troisième voie, pour lui d'abord, puis pour nous, car les films qu'il nous a donnés sont des oeuvres importantes. Mais on remarquera que Henry Hill (Ray Liotta), le narrateur et héros, a grandi dans un environnement similaire à celui de Scorsese, et son discours est sans ambiguité: "Depuis toujours, j'ai toujours voulu être un gangster." On peut rapprocher le 'destin' de Henry et de Scorsese, de celui de Harvey Keitel dans Mean Streets: gangster, il a fait le séminaire... La dimension autobiographique du scénario de Nicholas Pileggi est évidente, mais on peut l'étendre à une sorte de biographie imaginaire du réalisateur lui-même (Qui fait aussi jouer sa maman). Après tout, ce film, qui part de la jeunesse de Henry, puis sa vocation, jusqu'à sa chute, nous conte évidemment la vie de gangster sous deux angles, qui décidément n'ont rien à voir avec le grand opéra de Coppola: la vie quotidienne, ses petits soucis, les mariages, les sorties, les jeux et les boulots, d'un coté. De l'autre, la carrière: évoluer dans la vie de gangster; pas une mince affaire, surtout pour les Irlandais: Jimmy Conway (Robert de Niro) s'est élevé à la force du poignet, mais il n'ira pas très loin: il n'est pas Italien. Henry, lui, a une mère Sicilienne, mais cela ne suffit pas. Seul Tommy (Joe Pesci) a des chances, mais il les gâche en étant par trop impulsif. c'est un tueur efficace, bon camarade, mais il a la gâchette trop facile, et la susceptibilité à fleur de peau; les exemples abondent.

 

En plus de cette histoire contée de façon majoritairement chronologique (Des années 50 aux années 80, de la vieille noblesse de la mafia qui "protège" en faisant payer cher ses services, à l'apparition de l'argent facile du au trafic de stupéfiants), Scorsese ajoute une dimension narrative fascinante: Henry Hill nous raconte son histoire, seul ou presque maitre à bord de ce navire: seule sa femme a le droit de rendre la parole à deux ou trois reprises, offrant un point de vue inédit et formidable, sur le fait qu'elle n'est pas qu'une femme de gangster, elle met, fatalement, la main à la pâte, elle aussi. Sinon, Henry domine la bande sonore, de sa narration énergique et gonflée, qui ne se réfugie pas derrière une commisération de façade. Le personnage est rangé des voitures, mais sa position de témoin lui permet d'exprimer assez franchement les choses, en ne faisant pas mystère de sa frustration: oui, il a quitté la "belle vie", mais il n'est pas heureux pour autant... Par ailleurs, il n'est pas un narrateur omniscient, le réalisateur s'offrant parfois le plaisir de l'interrompre avec l'aide de Karen, son épouse (Lorraine Bracco), et même de le contredire, comme avec le cas du meurtre de Morrie, dont Henry est écarté par Jimmy, et qui nous est montré alors même que le narrateur vient de nous annoncer son annulation. Les dialogues et la bande-son très réaliste faite de multiples conversations de la vie de tous les jours sont intégrés à la narration dans un style assez éloigné de celui de Robert Altman, qui tend assez facilement à la bouillie sonore. Ici, on a parfois l'impression d'un gros mélange, mais entre la narration de Henry et les conversations qu'on capte, on ne nous laisse entendre que ce qui est important. Et à ce titre, les acteurs se sont manifestement pris au jeu d'une improvisation collective qui rend un résultat magnifique.

 

La chronologie n'est interrompue que par la mise en avant d'une scène, qui est située avant le générique, et qui sert d'introduction parfaite à la vie de gangster d'Henry: Liotta, De Niro et Pesci (Henry, Jimmy et Tommy) roulent de nuit; ils entendent un bruit, s'arrêtent, et constatent que le cadavre (Billy Batts) qu'ils ont mis dans le coffre est toujours vivant. ils le tuent. Aucune émotion excessive, et un mouvement de caméra rapide vers Henry, impassible. Voix off: "D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être un gangster". On sait à quoi s'en tenir pour le reste du film... La narration est magnifiquement introduite, et l'anecdote est surprenante. On y revient, au bout d'une heure de film, et on va y apprendre beaucoup: d'une part, c'est le début des ennuis pour les trois héros, ensuite, c'est la début de la chute, leur rencontre avec le serpent dans le jardin d'Eden qu'a été pour eux leur vie de mafioso jusqu'à présent.

 

L'humour de ce film est inénarrable, et c'est une bénédiction, dans la mesure où il y est question de morts violentes, de crime, de trahison, de tromperie... il fait passer la pilule, mais il est aussi partie intégrante du quotidien, à travers le personnage de Tommy, véritable moulin à parole, dont le sens de l'humour vache incorpore sa propre susceptibilité. Mais un ami a le droit de le critiquer, pas les autres: beaucoup de gens l'apprendront à leurs dépens. Joe Pesci est inoubliable et irrésistible, mais le talent de l'acteur et le choix de l'angle de prise de vue lors de sa sortie de scène en font un personnage étonamment pathétique. Outre l'humour, ce film est fameux pour sa capacité à réveiller les appétits. On y mange, on y cuisine, en gros plan, on y disserte sur la nourriture, et même la conclusion douce -amère est dotée de considérations culinaires: pour insister sur sa déchéance, Henry rappelle que quand il était gangster, il mangeait bien. Maintenant, s'il commande des spaghetti à la marinara, il obtient des nouilles avec du ketchup.

 

Comme tous les films de gangsters, ceux des années 30, mais aussi des années 70, et les deux autres films mentionnés plus haut, Goodfellas est aussi une oeuvre qui offre un point de vue sur le rêve Américain, bien sur: tous ces gens désirent s'élever, et le font, ou meurent. Les limites du melting pot sont aussi évoquées, à travers la domination du monde la pègre par les Italiens, qui certes, admettent les Irlandais en leur sein, mais relégués à des positions pour lesquelles toute évolution est verrouillée. Plus encore, l'antisémitisme ordinaire de tous ces gens est frappant, surtout lorsque Karen Hill, elle-même Juive, entend l'une de ces femmes Italiennes lui dire: "Miami, c'est bien sauf que c'est infesté de Juifs"... ou encore, Tommy qui drague une jeune femme de la bonne société Juive, s'indigne qu'elle puisse avoir des préjugés contre les Italiens, estimant que le contraire serait plus acceptable. Le même Tommy est scandalisé en entendant la petite amie d'un de ses collègues dire qu'il est normal que les femmes blanches soient attirées par Sammy Davis Jr... Les auteurs se sont amusés à montrer combien finalement en matière de moeurs, les gangsters reflètent la vision dominante et conservatrice de son époque.

 

Film hautement moral en dépit des nombreuses occasions de rire et de l'avalanche de crimes et délits les plus divers, film qui jette un regard étonnant et sain sur un monde en voie de disparition, du moins peut-on l'espérer, Goodfellas fait tout simplement partie d'une poignée d'oeuvres cinématographiques qui ont à la fois un succès universel, sans aucune concession, et qu'on peut voir tous les six mois, dans l'ordre, dans le désordre, par extraits, en entier, deux fois de suite. Indispensable halte...

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese