Un homme (George Méliès) se couche pour ce qui aurait pu être une bonne nuit, mais... il va devoir affronter une énorme araignée qui fait l'assaut de son lit.
Méliès avait vu dans le Cinématographe des frères Lumière bien plus que ce qu'ils en avaient fait, et pour cause: eux étaient marchands de pellicule, lui était un artiste. Graphiste, homme de théâtre, prestidigitateur, il concevait naturellement le cinéma selon des codes visuels, et comme devant passer par une narration. Là où les opérateurs de chez Lumière tentaient de capter la vie, George Méliès lui créait de toutes pièces des univers...
Ce film des premiers temps (dans le catalogue il porte le numéro 15) est un exemple assez court mais indicatif du style Méliès: un décor, une situation, des artifices en carton (l'araignée, probablement dessinée de la main du maître), une composition en fonction d'un proscenium, et un jeu d'acteur aussi exagéré que possible: dans ses activités au théâtre Robert Houdin dont il était le directeur, Méliès avait remarqué qu'il fallait sur-jouer pour toucher tout le public, et avait instinctivement déduit qu'au cinéma, il le fallait deux fois plus afin de pallier à la distance accrue par l'absence de son.
Le titre semble tout nous dire, ou presque: trois gentlemen à la mode de la fin du XIXe siècle partagent un bon moment en jouant aux cartes. C'est la même situation qu'un film Lumière que Méliès avait vu, puisqu'il était présent lors de la célèbre première présentation du Cinématographe au Grand Café à Paris. Mais cette Partie de cartes (Lumière) avait eu une descendance "interne", puisque les opérateurs Lumière ont également pondu une Partie d'écarté, qui s'approche de ce film, en allant un peu plus loin que la simple représentation de messieurs jouant ensemble: l'un d'entre eux sert à boire de façon joviale, et un serveur du café où ils se tiennent réagit et rit avec eux.
La version Méliès, tournée en famille (Georgette Méliès, la fille, y fait une apparition, et l'un des joueurs est le frère de Georges, Gaston, celui qui tentera d'exporter les établissements Méliès aux Etats-Unis) va plus loin en installant dès le départ une narration: pendant le jeu de cartes, une enfant apporte à Méliès un journal, qu'il parcourt. Il y trouve matière à étonnement, et partage avec grandiloquence sa trouvaille. De l'anecdote initiale, on passe à de la truculence: le jeu est exagéré, certes, mais ça donne l'impression d'assister à la vie. De façon inattendue, ce film est pour moi le plus réaliste de toute la production Méliès... C'est aussi, dit-on, le tout premier.