Un tournage de film de zombie de série Z est interrompu... par une attaque de zombies... Higurashi, le réalisateur (Romain Duris) a du mal à maintenir le cap de son projet, un film romantique mais avec des seaux de sang un peu partout, pendant que ses acteurs sont plus ou moins sommés de continuer le jeu, car rien de mieux qu'une vraie attaque de zombies, quand on tourne un film d'horreur, non?
Et là, on le sait, beaucoup de personnes qui assistaient à la projection à Cannes ont soudain pensé qu'ils avaient mieux à faire: le film est erratique, les acteurs jouent mal, et souvent des mouvements de caméra ressemblent à des lourdeurs effectuées par un appareil qu'on a tout bêtement posé par terre; les acteurs semblent enpermanence perdus, les noms changent au fur et à mesure du déroulement, et la leçon de Krav-Maga proposée par la maquilleuse Natsumi (qu'un des acteurs, Ken, n'arrive pas à appeler correctement), n'a pas l'air d'être prévue par les autres protagonistes... Incidemment, Natsumi est interprétée par Bérénice Béjo. Bref: le film est nul...
Sauf qu'en fait, non: car la première scène, qui fait mine d'être le film tourné par Higurashi et son équipe, installe comme une dimension de poupée russe et donc tout ceci n'est évidemment qu'un tournage. celui d'un court métrage (intitulé Z) tourné en fait par Rémi Bouillon (Duris) avec des acteurs français. Mais le film est une commande de la productrice d'un film de zombie japonais, et pour bien faire il y a trois conditions à remplir: ne jamais s'éloigner du film initial (d'où des noms arbitrairement Japonais), tourner en plan séquence et surtout la diffucion du film en direct... Que pourrait-il se passer de mal?
...Tout.
A l'origine, le film Japonais Ne coupez pas! de Shinichiro Ueda, dont la production envisageait de fair un remake français: ça tombe bien, car Michel Hazanavicius, touche-à-tout et faussaire de génie, souhaitait justement faire un film sur le cinéma. ce qui est un peu sa marque de fabrique, tant il serait difficile de nier que les deux OSS 117 et The artist ont une dimension de commentaire sur le septième art, avec des styles étudiés et restitués dans les moindres détails. Mais le désir d'Hazanavicius, ici, était de tourner un film qui donne à voir les coulisses de l'écran comme on ne les a jamais vues...
Enfin presque puisque ce film est un remake: d'ailleurs il va falloir jouer la prudence, car n'ayant pas vu le film original, il est difficile de se prononcer sur la démarche du metteur en scène. Quoi qu'il ait pu faire qui vienne s'ajouter au château de cartes, il reposait sur un déroulement et une structure bien précise, en trois temps: le court métrage foutraque, puis le long processus de préparation, puis le tournage en tant que tel, avec une vision permanente sur ce qui se passe dans les coulisses du plan-séquence cauchemardesque... Essentiellement, c'est dans le jeu des acteurs, le rythme et la dynamique globale, plus que dans des mouvements de caméra qui expriment la volonté de représenter un tournage qui se déroule mal et impose une improvisation,qu'il faut à mon avis chercher les traces de son apport distinctif. Mais en 'absence de preuves, il ne me reste qu'à attendre d'avoir vu le film Japonais pour pouvoir le confirmer...
Mais en l'état, c'est drôle, enlevé, surprenant et totalement réjouissant, tout en ayant un aspect inattendu: ces personnages, qui se plantent en beauté devant nous, improvisent, se vautrent, s'enfoncent même (la façon dont l'acteur principal, sommé d'improviser, se lance dans des imprécations sur le capitalisme), alors qu'autour d'eux c'est l'armaguédon, ce metteur en scène qui n'a pas d'autre solution semble-t-il que de s'en prendre aux acteurs et de leur hurler des horreurs au visage, ou même cet acteur qui à l'air absent lors du court métrage, et dont le reste du film nous apprendra (en détails peu ragoûtants) qu'il était en fait malade des intestins, eh bien tout ça...
Dans le régime (à peu près francophone) de la République Populaire et Démocratique de la Bubunne, la dirigeante est une générale, Bubunne XVI (Anémone), depuis une trentaine d'années. L'héritière probable du régime sera sa fille Bubunne XVII (Charlotte Gainsbourg), qui est Colonelle dans l'armée. Les femmes détiennent le pouvoir et l'autorité, et les hommes sont totalement soumis, et priés de disparaître sous des vêtements génériques et moches afin de ne pas attirer la convoitise des dames... C'est un régime militaire, autocratique, et religieux: on y vénère les chevaux, nommé chevalins. On y pratique allègrement la peine de mort, sur des hommes principalement, dans des cérémonies publiques assez répugnantes. Il y a des castes même si on prétend le contraire, et la vaste majorité des gens sont considérés comme des "gueusards"...
Jacky (Vincent Lacoste) est un de ceux-là, une jeune homme de vingt ans élevé sans réserves dans le clte local, obsédé par les Chevalins, fuyant toute déviance comme la peste (il parle de "blasphémerie"), et ne plaçant ses espoirs pour l'avenir que dans une cérémonie de mariage absurde, la "bubunnerie" qui voit tout le pays se tourner, une fois par siècle, vers l'héritière du pouvoir, qui choisira son "grand couillon". Et Jacky, ça ne s'invente pas, rêve d'être le "Grand couillon". Comme 95% des hommes du régime...
On ne pouvait pas imaginer plus différent du premier film de Sattouf, qui devait beaucoup à son univers en bande dessinée, versant observateur et "réaliste": Les Beaux gosses reprenait ce mélange fin d'une vision tendre et sans fards de la jeunesse, beaucoup influencée probablement par la jeunesse de l'auteur d'ailleurs... Ici, la cible est autre, et dans cette dystopie étonnante, inventive, et apparemment profondément loufoque, on n'aura aucun mal à retrouver une parodie féroce des républiques islamiques telles que les talibans la rêvent, ou d'ailleurs d'autres régimes de folie furieuse, dans lequel une partie de la population annule toute liberté de l'autre, arbitrairement, et en utilisant magistralement un écran de fumée religieux. Et une fois accepté le parti-pris et l'esthétique très particulière de la chose, ainsi que son langage très spécifique (certains échanges entre Lacoste, Anthony Sonigo, Didier Bourdon et Noémie Lvovsky sont hilarants), le film tient la route, et ouvre un nombre considérable de possibilités...
...mais ces possibilités, ces apparitions d ethèmes et de motifs, qui soulignent l'ambition potentielle du film et de son auteur, sont malgré tout souvent jetés là en pature, par une équipe potache, qui privilégie en permanence l'esprit Fluide Glacial (auquel, tiens donc, Sattouf a aussi collaboré). Et ça se sent dès la provocation de la toute première scène, quand Jacky se masturbe devant le portrait de Charlotte Gainsbourg (renvoyant à un éternel masculin adolescent, la masturbation étant quand même l'un des grands thèmes des Beaux Gosses). Donc on a d'un côté une critique finement observée de la logique totalitaire d'u pays où l'homme est écrasé en tant qu'inférieur de la femme, qui nous renvoie (un peu) un miroir déformant, non seulement de sociétés totalitaires identifiées, mais aussi de notre propre civilisation phallocratique, et de l'autre, on rigole. D'un côté, un simulacre de viol qui est perpétré par la Chérife (Valérie Bonneton) sur Jacky, et de l'autre Michel Hazanavicius en libre penseur en slip...
Et le film privilégie la comédie en permanence, en se reposant sur ses acteurs, tous rompus au genre, Bourdon, Bonneton, Sonigo, et Lacoste en tête. Ce qui n'empêche pas une fin ouverte audacieuse, qui ouvre d'intéressantes portes... Mais là encore, cela restera schématique.
Au final, une oeuvre paradoxalement très ambitieuse, mais qui a bien fait de reléguer certaines de ses ambitions au placard: la farce domine, la fable reste valide, et on évite la catastrophe, on a suffisamment d'exemples de catastrophes industrielles dans le cinéma français (La fin du monde, tiens, rien qu'un exemple suffit) pour savoir qu'en France, le cinéma est souvent bien plus percutant quand il refuse de prendre le sérieux trop au sérieux.
Et bien sûr, le film, cher et ambitieux, a été une catastrophe commerciale. Riad Sattouf, 9 années plus tard, n'a pas réalisé son troisième film.
Michel Hazanavicius et Jean Dujardin continuent leur oeuvre de parodie-commentaire du cinéma Français populaire, et plus si affinités, avec un deuxième opus qui me semble, mais ce n'est que mon avis, meilleur encore que le premier. Il continue à détourner les codes du cinéma d'espionnage, mais sa cible ici est le cinéma de la fin des années 60, détourné à la virgule près, et rien n'est épargné: costumes, coiffures, couleurs, musique, montage, et bien sûr, années 60 obligent, on n'oublie pas les split-screens!
Il commence par une séquence de pré-générique à la Bond qui doit beaucoup aux ambiances ouatées de The Pink Panther (Le style de Blake Edwards a une grande influence sur Hazanavicius), dans laquelle on s'amuse à poser les bases d'un gag récurrent: suite à un massacre impressionnant de bandits chinois, OSS 117 passera tout le film à trouver sur sa route des Chinois qui tenteront de l'éliminer parce que, je cite "Tu das nourir, Otétète Tent-Dix-Tept, tu as tué mon trère à Gstaad!"... Un phénomène récurrent auquel il ne comprendra d'ailleurs pas grand chose...
Puis la mission s'installe, et comme d'habitude on ne s'y intéresse pas une minute, il y est question d'anciens nazis, et Hubert Bonnisseur de la Bath va donc devoir travailler à Rio cette fois, sous le pseudonyme de Noël Flantier, en compagnie d'agents du Mossad, dont la belle Dolores (Louise Monot) qui va plus d'une fois le remettre à sa place... Car Hazanavicius et Halin, les scénaristes, ont prolongé le racisme déjà évident du personnage en lui ajoutant une grosse dose d'antisémitisme qui fait mouche... Sans compter la vision des femmes souvent expliquée en long et en large par OSS 117.
Les dessous de l'espionnage nous sont encore plus dévoilés que dans le premier opus, avec une séquence hilarante dans laquelle OSS 117 et ses collègues de bureau ont un dialogue insensé dans lequel on assiste à un ping pong verbal dont les balles sont les noms de famille de fonctionnaires qui sont sans doute tous blancs et franchouillards: "Toujours pas de nouvelle de Picot?" "ma foi non... Pas depuis la dispute avec Roussel" "et Lefranc?" "il a parlé avec Mauger, mais bon..." "ah. Et Borge il en dit quoi?" "Borge, Borge, Borge, qu'est-ce que tu veux qu'il dise... Il dit comme Favre!", etc. On y retrouve une sorte de micro-caricature sublime de tous les bureaux où l'on travaille, qui devient d'une absurdité burlesque par l'accumulation.
Sinon, bien sûr, on a droit à la totale, les couleurs glauques du psychédélisme sur une plage avec des gens tous nus, une visite des favelas, un voyage en avion sans pilote dans la jungle, un combat avec un crocodile mort, et Jean Dujardin grimé en Robin Hood tendance Erroll Flynn, pour un bal dans lequel la plupart des convives sont grimés en nazis...
A propos de nazis, une fois de plus on se réjouira: ils ont le mauvais rôle, ce qui n'empêche pas l'acteur Rudiger Vogler de reprendre à son compte le monologue de Shylock dans Le marchand de Venise de Shakespeare "Ne suis-je pas un homme?". Gonflé, de faire jouer ça à un nazi...
Autre reprise impressionnante et fort bien amenée, celle de l'univers d'Hitchcock dans une séquence qui commence par Vertigo, se poursuit avec Saboteur et finit en North by Northwest! La musique de Ludovic Bource adopte bien sûr une posture délicieusement Hermannienne... Techniquement parfaitement accompli, totalement plausible, comme toujours la signature de la parodie viendra d'un mot ou d'un geste précis. Dujardin sait parfaitement le faire... Et Hazanavicius, qui sait comment on doit regarder un film, cite la façon de faire d'Hitchcock, à travers des exemples de plans qui sont de splendides pastiches.
Et pour finir, afin d'achever de faire envie (?), Rio ne répond plus renouvelle le cinéma d'action en proposant une poursuite en déambulateurs.
La parodie, c'est pour une grande partie de l'observation aussi respectueuse que possible, et pour le reste la nécessité de connaitre sur le bout des doigts les codes au premier degré de l'art qu'on parodie. Hazanavicius, lorsqu'il parodie les OSS 117, ne se contente pas d'accumuler les gags, il fait un travail aussi rigoureux que le sera par la suite son film muet The artist. Il n'est pourtant pas un faussaire (Même s'il a plus d'une fois revendiqué cette étiquette), juste un conteur avec un solide second degré, qui a l'amabilité de ne pas prendre son public pour des imbéciles, et la conscience d'un artiste. D'où deux films impeccables, qui réussissent à ne pas être répétitifs et sont superbement bien construits, inventifs, et visuellement constamment crédibles.
L'intrigue du premier tourne autour de la nécessaire présence d'un agent Français au Caire, alors que son meilleur ami et collègue, Jack Jefferson, vient de se faire tuer. Le reste est indescriptible, ou alors contentons-nous du titre: "nid d'espions"! Chez Pabst, c'était Salonique, mais le Caire ça ira très bien aussi. Et ça permettra à Hubert Bonnisseur de la Bath (Jean Dujardin) de faire la preuve de son impressionnante étroitesse d'esprit...
Apprenant que sa secrétaire Larmina (Bérénice Béjo) ne boit pas d'alcool "à cause de sa religion",OSS 117 prouve qu'il n'a jamais entendu parler de l'islam. Ce qui va d'ailleurs l'amener à commettre une monumentale boulette: réveillé à 5h par le muezzin, il lui hurle, je cite "Non mais il pourrait pas fermer sa gueule?", avant d'aller en personne la lui casser, une scène hilarante jouée entièrement en off. Invité chez un dignitaire à fumer un narguilé de kif, il se lâche sur la supériorité des occidentaux sur les peuples arabes... Bref, c'est un festival d'auto-suffisance béate, qui fait selon moi la grandeur du film. Elle est due à Jean-François Halin, Hazanavicius, et à une interprétation impeccable de Dujardin.
Le film multiplie les gags liés au genre aussi, à travers les abominables transparences mal foutues, les scènes ultra-prévisibles, une bande-son aussi bourrée de clichés détournés que le film lui-même, et s'amuse des passages obligés des films d'espionnage, d'autant que l'espion principal, reste, après tout, un enfant. De 35 ans, mais un enfant quand même!
Et comme le veut la tradition, dans ce film, quand tout va mal, c'est que les nazis sont impliqués...
Commençons d'abord par l'inévitable: The artist est un film muet, un vrai, c'est-à-dire qu'il raconte une histoire par la seule force de l'image. C'est déjà arrivé depuis 1929 (L'année durant laquelle la production Hollywoodienne est devenue majoritairement parlante), et les exemples de films sciemment muets sont, sinon nombreux, en tout cas notables. Il y a eu, bien sur, des succédanés de la production muette (The silent enemy, City lights, Tabu, Modern times), des parodies (Silent movie, de Mel Brooks) voire des essais plus ou moins expérimentaux et poétiques (Sidewalk stories, de Charles Lane). Mais ce film n'est en aucun cas une parodie, n'est motivé par aucun gimmick économique, n'est ni un manifeste ni un objet militant, et a vocation à faire des entrées; il a quand même été présenté à Cannes, et a fait l'objet d'une solide promotion.
Ajoutons à ces données une série de paradoxes: tout en prenant pour sujet sa spécificité même (The artist est un film muet réalisé à l'époque parlante, qui parle du difficile passage du muet vers le parlant, mal vécu par une star majeure qui devient un moins que rien), le film se permet le luxe de reprendre des arguments à deux énormes classiques, voire trois: A star is born (1937), de William Wellman, refait par George Cukor en 1954, racontait comment une jeune femme, prise sous son aile par un solide acteur établi, effectuait une irésistible ascension vers les sommets du box-office, pendant que son amant, lui, entamait une plongée vers les profondeurs; et bien sur, on a tous en tête, en voyant ce nouveau film, l'irrésistible Singing in the rain (1952) de Gene Kelly et Stanley Donen, qui montre avec humour et en musique de quelle façon un studio de cinéma enfermé dans sa routine devait répondre à l'appel du parlant en 1929... De ces deux films, Hazanavicius a fait un intelligent démarquage, mais là encore on n'est absolument pas dans la parodie.
1927: George Valentin (Jean Dujardin) est une star, pour Kinograph studios, en compagnie de son chien qui partage la vedette de ses films d'aventures, tous copiés les uns sur les autres. Manifestement, il est un coureur invétéré, et l'affection du public lui est acquise pour longtemps. Il aide un jour une jeune aspirante actrice, qui en retour tombe amoureuse de lui. Elle devient une actrice notable sous le nom de Peppy Miller (Bérénice Béjo), puis son étoile monte, jusqu'à être engagée par Kinograph en 1929, qui cherche à lancer une nouvelle vedette dans le cadre d'une reconversion du studio vers la production parlante. George Valentin, lui, a claqué la porte du studio pour continuer à produire, réaliser et interpréter des films muets, s'estimant un "artiste" de la profession. A peu près au même moment, le film de Valentin, daté et mal fichu, fait un flop, le premier film Kinograph de Peppy Miller, Beauty spot, est un énorme succès, la femme de Valentin le quitte et par dessus le marché, la crise est là. Valentin, qui a mal pris une remarque de Peppy dans une interview sur 'les vieux acteurs', s'enferme dans sa propre descente aux enfers pendant que la jeune femme assiste, de loin, impuissante, à sa déchéance...
Les parallèles sont nombreux, on l'a déjà dit, avec d'autres films. Mais il y a un grand nombre d'autres allusions, plus ou moins discrètes: une bonne part de l'intrigue renvoie à la triste histoire d'une immense vedette des années 20, John Gilbert; comme Valentin, il est en 1926 le roi, accumule les succès, et croit pouvoir faire la pluie et le beau temps à son studio, la MGM. Il est en 1927 la star incontestée de Flesh and the devil, de Clarence Brown, un puissant drame romantique dont la co-star est Greta garbo dans son troisième film Hollywoodien. Les deux tombent amoureux, vont même manquer de se marier, mais il n'en sera rien, la dame ayant de légendaires vélléités d'indépendance. C'est un homme irritable qui se fâche alors avec le dirigeant du studio, Louis B. Mayer, qui va selon la légende s'acharner à le détruire personnellement. Contrairement à Valentin, Gilbert a accepté le défi du parlant, mais sur des conseils mal avisés, a eu le plus grand mal à placer sa voix (Un problème récurrent chez les acteurs habitués à ne pas utiliser le dialogue); de fait, les spectateurs n'ont pas accepté l'acteur dans ses rôles parlants, et son étoile a décliné très vite. En 1933, Garbo a tout fait pour le remettre en selle en l'imposant pour être son partenaire dans Queen Christina, ou il est excellent (Une anecdote à l'origine d'une péripétie de The artist), mais la déchéance se poursuivra jusqu'à son décès prématuré en 1936. D'autre part, le nom même de Valentin renvoie à Rudolf Valentino, star phénoménale, mais celui-ci est décédé en 1926, soit avant la révolution du parlant. La silhouette campée par Dujardin renvoie autant à Gilbert qu'à Douglas Fairbanks, dont un film (The mark of Zorro, de Fred Niblo, 1920) est utilisé pour la séance de cinéma solitaire que s'octroie Valentin; les extraits du film sont saupoudrés de gros plans de Jean Dujardin en Zorro, mais les cascades sont bien celles de Fairbanks, une personnalité exubérante qui partage avec Valentin une petite manie de se livrer en public à des petits tours, excentricités et autres gags. Lui aussi a été écarté par le parlant... Quant à Peppy Miller, le nom renvoie probablement à Peggy Pepper, le personnage de Marion Davies qui devient une immense vedette à la MGM dans la comédie géniale de King Vidor Show People (1928). Mais Bérénice Béjo compose un personnage plus générique, au-delà de ce nom, il n'y a pas plus d'allusions, sa silhouette pouvant aussi bien ramener à Louise Brooks que Clara Bow, ou Carole Lombard, dont elle a le style de jeu physique et drôle...
Au-delà des parallèles factuels et des inspirations des personnages, Michel Hazanavicius a bien fait les bonnes recherches, et a vu des films, principalement ceux des années 1927 à 1928, soit les meilleurs de la période. Il sait que les films muets de cette époque ne sont pas de poussiéreux objets mais bien une expression artistique authentique et unique, qu'ils ne scintillent pas, qu'ils sont superbes photographiquement. Il retient ça et là des plans-hommages, qui renvoient avec délicatesse à cette inspiration sans jamais prendre le pas sur la narration; un plan en plongée sur un café renvoie à Sunrise (Murnau, 1927), un plan de Dujardin qui manque de se faire renverser par une voiture fera penser à City lights (Chaplin, 1931)... Mais il ne s'arrête pas au cinéma muet, puisque des détails font penser à d'autres films, parlants mais aussi d'une importance capitale pour l"histoire du cinéma: la déchéance de Dujardin s'accompagne de plans (L'acteur au milieu d'une pièce, régnant ironiquement sur des monceaux de pellicule inutile, la découverte dans une pièce de la maison de Peppy Miller de ses meubles et de toutes ses affaires, recouverts de draps et devenus inutiles, comme une collection mise sous clé) qui rappellent Citizen Kane (1941), de Orson Welles... La musique elle-même, généralement une partition originale composée par Ludovic Bource, sort de son cadre et renvoie à Vertigo (1958) lors d'une scène de suspense superbe, et pleine de trouvailles, avec l'utilisation du thème de la scène d'amour composé par Bernard Herrmann (et qui doit énormément à Tristan und Isolde, de Wagner) pour le film de Hitchcock! De la même manière, Bource et Hazanavicius qui sont des hommes de gout, accompagnent leurs montages sur l'irrésistible ascension de Peppy et la descente de Valentin, de Jubilee Stomp (1928), de Duke Ellington, comme une superbe trace du son du passé, qui se marie excellemment avec le film.
"We had faces then", voilà ce que Norma Desmond disait à Joe Gillis dans Sunset Boulevard (1950), de Billy wilder, pour lui signifier la supériorité des acteurs du muet sur ceux du parlant; de fait, la leçon a été apprise et bien rendue par Hazanavicius, qui a cherché en priorité des "trognes", des visages expressifs, voire inoubliables, pour accompagner son histoire. Dujardin et la mobilité de son visage, Bérénice Béjo et son sourire modelable, sont donc accompagnés d'acteurs Américains (Je mets volontairement de coté l'apparition anecdotique du Britannique Malcolm Mc Dowell, réduite à quelques secondes) qui ont des visages notables: John Goodman est parfait en producteur à cigare, James Cromwell, quasiment en contre-emploi, interprète le fidèle chauffeur qui n'abandonne pas George Valentin, et Penelope Ann Miller s'acquitte avec génie d'un rôle ingrat, celui de l'épouse jalouse qui abandonne Valentin dans la tourmente...
Mais bien sûr, Hazanavicius ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Au-delà du choix du noir et blanc (Même si je le répète, la couleur existe au cinéma depuis le début!! Même si des films intégralement en couleurs sortaient tous les ans dans les dernières années du muet, et même, certains d'entre eux avaient des séquences parlantes et sonores, comme celui-ci...), d'un format "carré", 1.33:1, du muet, le metteur en scène s'est livré à une véritable recherche de mise en scène, justement: lui qui a, avec ses deux OSS 117, su retraduire avec élégance le style suranné des années 60, est un expert du pastiche, du "à la manière de", mais on aurait pu avoir un produit sympathique, mais anecdotique avec ce nouveau film; or il n'en est rien: c'est un film valide, à la mise en scène pure et surtout originale, émaillé de petits bonheurs cinématographiques, voire de trouvailles géniales. Il fait jouer les ombres, et celle de George Valentin le quitte alors qu'elle devrait se projeter sur un écran blanc! La façon dont il fait jouer Dujardin avec le chien, jusque dans leur maison, dans leur quotidien, est très drôle mais elle est pleine de sens, l'acteur devenant un incorrigible gamin, déconnecté des réalités, y compris dans sa vie quotidienne, ce qui précipitera sa chute. Le jeu sur les jambes de Bérénice Béjo engagée pour danser en figurante, vues par l'oeil salace de Valentin, qui s'amuse alors à essayer d'en voir plus, renvoie un peu à la séduction de la jeune femme, mais plus encore à son astuce finale (Que je ne révélerai pas), permettant au film d'adopter un semblant de structure circulaire. On passera sur la scène de l'escalier, lorsque Valentin qui descend après avoir claqué la porte de son patron rencontre Peppy qui monte, symbolique effective de leur futur, mais vénérable cliché, pour se concentrer sur la thématique gonflée du sonore et du parlant: cette menace du film reste pendant longtemps le véritable ennemi, ce qui empêche Valentin de dormir (Il fait un cauchemar sonore, parfaitement génial, et très surprenant), mais le paradoxe, c'est que Hazanavicius réussit à intégrer à son film muet une représentation du parlant, dosant ses plans de bouches babillantes en variant sur la proximité de la caméra. Ce qui aurait pu être un type de plans génériques de bouches qui parlent, est millimétré, dosé, calibré jusqu'à devenir un crescendo génial. A la fin, lors d'une embrassade des deux acteurs, Hazanavicius se concentre sur leurs bouches, toujours muettes, et dans le silence total puisque Bource maintient pour cette scène l'orchestre en standby, on jurerait qu'ils chuchottent. En muet, s'entend...
Parler, c'est donc la menace, c'est aussi un clin d'oeil final. L'angoisse de Valentin qui renvoie à cette menace qui pesait sur certains acteurs, peu susceptibles de réussir dans le cinéma parlant (la encore, je ne peux que renvoyer à ce film fabuleux qu'est Singing in the rain, dans lequel tout est dit, mais aussi dansé et chanté); en soi, ça n'est rien, mais cette angoisse, cette menace, d'ailleurs relayée dans le film par la méchante crise de 1929, c'est un peu le symbole même, ou la notion de vicissitude, c'est l'adversité. Voilà qui permet de donner un sens à cette brillante épopée formelle: il ne s'agit pas ici de militer, simplement de constater: le parlant au cinéma, ça devait arriver, c'est juste un passage, c'est comme vieillir, c'est comme mourir. Le "message", si on peut dire, st vite trouvé: il y aura un moyen, et comme ça, on pourra avoir recours à cette bonne vieille maxime, The show must go on. ca finira bien par marcher!! De plus, on a besoin de l'adversité, comme Valentin, vaniteux et suffisant, enclin à refaire à chaque fois le même film, a besoin de nouveaux défis... Ce n'est en aucun cas révolutionnaire, non, mais ça justifie pleinement le poême cinématographique de 100 minutes qu'on vient de voir. et puis comme on est très reconnaissant à Michel Hazanavicius d'avoir fait un vrai film muet, pas une parodie, mais un vrai, bona fide film muet, avec respect. Rien que pour ça, on peut l'aimer sans aucune réserve: Merci.