Thelonious Sphere Monk (1917- 1982) a traversé une bonne part du XXe siècle, et si il est probable qu'un grand nombre des gens qui peuplent la terre aujourd'hui ignorent son nom et sa musique, il a profondément marqué l'histoire de la musique Américaine. Il était pianiste, versé tôt dans le jazz et en particulier le bebop, cette révolution qui s'est effetuée chez les jeunes instrumentistes de la musique Afro-Américaines dans les années 40... C'est probablement parce que Monk était unique, et profondément original voire excentrique...
Le film est un portrait documentaire qui évite de ne reposer que sur des "talking heads", ces participants des programmes didactiques qui ont tout vu et tout compris, sont souvent imprécis, et disent beaucoup de choses pour peu de signification. On parle bien sûr, notamment pour situer qui était Monk, ce qu'il a appotré, et pour accompagner le flot d'images et de musique... Car pour un avant-gardiste absolu, Monk a été finalement très documenté! Il a même, le 28 février 1964, fait la couverture du magazine Time, dix ans après son ami et collègue Dave Brubeck...
Mais si entendre Monk est une expérience sensorielle assez inédite pour qui ne le connait pas, le voir n'est pas mal non plus. Le film n'est pas avare d'images, et non des moindres: le pianiste Monk en scène, bien sûr, ou à la télévision. Seul, en trio (avec la contrebasse et la batterie); en quartet (on le verra brièvement en compagnie de John Coltrane, mais faute d'images, le film fait la part belle aux extraits de prestation du quartet avec Charlie Rouse qui a couvert les années 60), voire en octet pour une tournée qui a été oubliée mais bien documentée, en particulier avec des images de répétition...
On y verra le pianiste se lever de son siège et danser d'une façon étonnante... Car Monk était dans une bulle, une bulle étonnante à plus d'un titre: car si lui tendait à rentrer dans une transe très auto-centrée dès qu'il prenait du plaisir en écoutant ses solistes*, il laissait sa musique, dont il était le plus souvent l'unique compositeur, toucher tous et tout le monde, pendant que lui, en quelque sorte, retournait sur sa planète.
On y voit aussi le quartet en 1968 (Thelonious Monk, Charlie Rouse au saxophone, le contrebassiste Larry Gales et le batteur Ben Riley) entrer en studio pour y graver des morceaux de l'album Underground... L'accueil aux stuodios Columbia par le producteur Teo Macero, les discussions entre Rouse, respecteux et tolérant, et un Monk partagé entre l'incommunicabilité absolue (il tend à parler seul) et l'espièglerie loufoque ("alors, Thelonious, je joue quoi ici? un Ré ou un Do?" "Les deux si tu veux"), et l'impression est d'assister à une forme innée de génie: car une fois jouée, même sans lui, la musique de Thelonious Monk sonne comme lui.
Il n'empêche, ce grand-prêtre excentrique, avant-gardiste, souvent présenté comme autiste en raison de son choix de peu communiquer, et surtout pas de façon prévisible, il marche dans des rues de new York, où des quidams qui le voient et le reconnaissent, le prennent littéralement dans leurs bras. Ca s'appelle de l'amour, ça... Tout comme l'amitié indéfectible de la Baronne Nica de Koenigswarter, la mécène Franco-New Yorkaise des Jazzmen (c'est chez elle que Charlie Parker est décédé en 1954, et elle a hébergé, outre Monk, Horace Silver et des jazzmen aux vies plus torturées comme Hank Mobley): cele qui lui a donné un toit lui a dédié du temps et un peu de sa fortune comme une mère se sacrifie pour un enfant... Un enfant touchant, mais génial.
Le seul moyen peut-être de s'approcher de lui un tant soit peu étant de l'écouter, Charlotte Zwerin a choisi le meilleur parti-pris: laisser parler Monk ("I'm famous... ain't that a bitch?"), laisser parler sa musique. Ces 89 minutes sont un portrait sensible, secret et unique.
*Monk a commencé à prendre l'habitude de se lever de son tabouret pendant les solos de saxophone ténor de John Coltrane, dont il appréciait l'attitude d'introspection, et les explorations modales de ses compositions. Plus généralement, il y exprimait un rapport complexe, non verbal, affectif et total avec sa propre musique, qui passait par une confiance absolue dans les solistes qu'il avait engagés... A méditer, et à rapprocher si on veut de l'atttude d'un Miles Davis qui lui sortait de scène sans autre forme de procès pour aller fumer une cigarette ou boire un verre, en laissant ses musiciens se débrouiller sans lui...
La fin de la vie de Charlie Parker, racontée dans un certain désordre, sur un plan émotionnel... On commence par trois courtes séquences qui installent une bonne fois pour toutes le propos: d'abord un gamin noir, dans un taudis, jouant de la flûte sur une mule. Puis un adolescent qui s'entraîne au saxophone alto, dans le même quartier... Et sans transition, Charlie Parker (Forrest Whitaker) sur scène en plein solo, subjuguant son auditoire sous l'oeil gourmand de son employeur fréquent et ami, co-révolutionnaire du be-bop, Dizzy Gillespie... Il sera donc ici question de l'apport de Charlie Parker au XXe siècle, au jazz, à l'histoire de la musique et à l'Amérique, comme étant indiscutable, absolu, et essentiel. De fait, Eastwood semble avoir façonné "son" Bird comme son Red Stovall de Honkytonk Man. A moins que ce ne soit le contraire!
Le choix de ne pas garder la chronologie des événements tranquille se justifie de multiples façons, car le film aurait pu être une litanie de grandeur et de décadence, voire de décadences tellement la vie de "Bird" a été marquée par les bas plus que les hauts... et puis la mode de ce genre de narration de A à Z a complètement été oblitérée depuis les années 50, qui ont vraiment installé le flash-back comme étant une façon bien plus avantageuse de tourner des biopics...
Donc si on s'aventure dans ce film sans savoir un peu de quelle manière Charlie parker a vécu, on n'en saura pas beaucoup plus sur la chronologie des événements, mais on aura au moins accès à une lecture émotionnelle de la vie de Bird. Dès le départ, Eastwood nous assène finalement ce par quoi il fallait commencer: engoncé depuis son adolescence dans une spirale de la destruction, Charlie Parker rentre éméché, et probablement sous l'influence de produits calmants/dopants à son foyer, où il est confronté par Chan (Diane Venora) son épouse: obsédé par le fait qu'il ne peut que la décevoir, il effectue ne tentative de suicide presque sous ses yeux...
L'échec a commencé pour Bird, nous dit le film, par une rencontre qui a mal tourné: alors qu'il participait à une jam session en compagnie d'une de ses idoles, le saxophoniste Buster Franklin (Keith David... Franklin n'a jamais existé, mais il pourrait s'agir d'une allusion au maître du saxophone dans les années 30, le grand Coleman Hawkins), le tout jeune Parker s'est enfermé dans sa bulle, et en a été sorti par une cymbale qui a volé à côté de lui. La cymbale va devenir un leitmotiv qui souligne les démons du musicien...
Et puis il y a la drogue: pour Bird, ça a commencé dès les années 30, quand il était adolescent. Au départ, c'était la morphine, qui était particulièrement répandue suite aux années 10, les nombreux éclopés qui étaient revenus d'Europe l'avaient rendue courante, et Hollywood l'avait propagée en Californie. Mais Parker était passé à l'héroïne, probablement au début des années 40. Ce n'était pas un secret, tous ceux qui abordent "Bird" dans le film font allusion sans tabou à ce fléau dont il est presque devenu le symbole absolu. Un fléau difficile à comprendre pour les non-initiés, bien sûr, ce que le film aborde avec une naïveté frontale: quand le trompettiste Red Rodney (Michael Zelniker) visite la chambre de Bird pendant une tournée, et lui montre fièrement qu'il s'est mis à l'héroïne, le saxophoniste est atterré...
C'est qu'il n'a jamais vécu, le film le montre, dans une quelconque impression que l'héroïne le rendait grand, contrairement à ce que tant de musiciens qui l'ont suivi, certains dans la tombe, pensaient: Jimmy Heath, par exemple, a avoué que c'est volontairement qu'il était tombé dedans... Miles Davis s'y est intéressé très tôt, Gerry Mulligan, et tant d'autres contemporains (John Coltrane, Sonny Rollins...): tous en sont sortis vainqueurs, finalement. Pas Bird.
Et pourtant le film insiste sur la volonté de normalité, l'aspiration au bonheur de Charlie Parker, auprès de Chan mais aussi en compagnie de sa musique. Lui qui ne s'est jamais départi d'un complexe d'infériorité, nous dit le film, a quand même tout fait pour réussir à sa façon le "rêve Américain", en obtenant de sponsoriser un club de jazz (le Birdland), de jouer avec des ensembles de cordes (il considérait ces enregistrements extrêmement controversés comme une preuve éclatante de sa réussite), et d'élever ses enfants... Mais sans rien renier de sa musique, qui l'engageait à 200%.
Une jolie scène, probablement basée sur les souvenirs authentiques de Chan Parker, nous montre le couple entendant à la radio pendant un voyage en voiture, un réappropriation d'un solo de Parker par le chanteur King Pleasure (Parker's mood)... Alors que Chan souhaite changer la station de radio, Parker veut, au contraire, entendre de quelle façon sa musique est diffusée au public... C'était le même Parker qui, bien que héraut d'une version révolutionnaire de la musique de jazz, qui secouait les conventions, vouait une admiration sans bornes à Benny Goodman, chef d'orchestre et clarinettiste qui avait, lui, réussi... sans un gramme d'héroïne.
Un héros américain qui a du composer, nous dit le film, avec sa toxicomanie, la justice, le racisme évidemment (bizarrement traité surtout sur le mode de la blague, dans le film: à travers une tournée de Parker, qui a engagé le blanc Red Rodney, et le fait passer pour un albino pour une tournée dans le Sud), mais aussi les sales coups du sort, comme la mort d'un enfant qui sera d'autant plus mal vécue, que Bird était de l'autre côté des Etats-Unis quand il l'a appris...
Eastwood n'a peut-être pas livré la biographie de Charlie Parker la plus fiable, et fidèle à sa manière, l'a sans doute considérablement simplifiée. Mais ce qui en sort, à travers les grands moments comme à travers les scories (cet abominable moment, où Parker recroise "Buster Franklin" qui joue du rock 'n roll, ou en tout cas ce que Eastwood identifie comme tel), c'est une fascination pour un homme exceptionnel, qui n'a pas su triompher de ses démons. Cette sincérité de l'artiste qui a voulu s'approcher d'une de ses idoles, et en livrer un portrait ultra-sensible, est la marque de Clint Eastwood.
A noter pour finir, que Lennie Niehaus (1929-2020), qui a signé la musique, et a la redoutable tâche de parfois "incarner" Parker à travers son saxophone alto (tous les solos qui n'ont pas été repris directement des enregistrements de Bird ont été joués par lui), était l'un des nombreux musiciens, qu'ils soient noirs, blancs, verts ou rouges, qui sont venus au jazz après avoir entendu la révolution incarnée par Gillespie, Powell, Clarke, Pettiford, Monk, Dorham, Johnson, Dexter Gordon, Charlie Christian... Et Charlie "Bird" Parker.
Aux Etats-Unis, la réussite d'un artiste est mesurée le plus souvent en données supposées objectives et surtout binaires: ça marche donc c'est bon. Ca ne marche pas... donc c'est mauvais. Le titre de ce documentaire est assez clair, et il contient une mention à peine voilée de la chanson la plus connue de l'interprète Harry Nilsson: Everybody's talking. Ce n'est pas une chanson de lui, et si son succès est indéniable, il y a une histoire compliquée autour d'elle: un titre enregistré, un single sorti dans l'indifférence, et tout à coup un placement opportun dans un flm qui va tout changer!
Il semble d'ailleurs que les succès occasionnels, voire accidentels, de Harry Nilsson, lui soient tous arrivés par erreur, car l'artiste lui-même a plutôt eu tendance à se saboter qu'à se mettre en avant...
Né en 1941, sa vie a été marquée à tout jamais par l'absence du père, disparu pour fuir ses responsabilités. Un quartier des plus défavorisés de Brooklyn, une mère alcoolique qui s'est avéré un exemple (qu'il a allègrement suivi, développant une impressionnante dépendance, ainsi qu'une impressionnante consommation de tout ce qui pouvait lui amener un plaisir fugitif et artificiel), et très tôt une fascination pour l'acte de chanter... Le parcours d'Harry Nilsson aurait peut-être du le pousser à s'accomplir plus sagement, plus classiquement. Mais voilà: c'était un artiste atypique, unique et insaisissable.
C'est ce que montre ce documentaire, qui fonctionne d'une façon très classique: une chronologie parfois approximative, des intervenants connus et pertinents, dont les remarques nous permettent de cerner un peu le personnage et son histoire: la famille (un oncle d'un côté, les enfants et anciennes épouses), les collègues de travail (les producteurs Rick Jarrard et Richard Perry, des musiciens, compositeurs) et les amis (Yoko Ono, Eric Idle, Robin Williams). Tous montrent assez clairement que Harry Nilsson a été l'artisan principal de sa chute: mort à 52 ans, des suites d'un comportement auto-destructeur, celui dont la voix sublime et le tlent d'auteur-compositeur le destinaient au plus grand succès (au-dessus des genres) s'est d'emblée placé sur la touche, et a semble-t-il tout fait pour rater.
Arrosé d'extraits copieux de ses 15 albums, de ses rares interventions médiatiques (Harry ne faisait pas de concerts), ce documentaire réalisé à une époque durant laquelle le chanteur était totalement oublié, ne révolutionne pas l'art établi de la bographie audio-visuelle, mais il confirme trois choses:
on est forcément passé à côté d'un génie.
c'était l'une des plus belles voix de toute l'histoire de la musique.
certes, il s'est saboté, mais avec un tel entrain et une telle énergie destructrice que cet échec en devient un record à lui tout seul!
Pour raconter la triste et édifiante histoire de Judee Sill, il fallait le vouloir, et on est confronté, avec ce documentaire réalisé sur plusieurs années, à un travail de passion, qui réussit là où on n'attendait qu'un portrait convenu et compassé, à dresser un portrait qui rend grâce au titre: car si on retient d'abord des deux mots principaux (Lost Angel) le mot ange, il n'en reste pas moins qu'en effet, Judee Sill avait du génie.
Il n'est jamais nécessaire, a priori, de connaître la personne qui fait l'objet d'un tel portrait quand on le regarde, encore moins de l'admirer. Mais ça aide... Et en l'occurrence, Judee Sill était admirable. Pour ressortir un cliché des plus irritants, elle s'est peut-être un peu trompé d'époque... Et pour commencer, quelle enfance! Née Judy en 1944, elle a perdu son père très tôt, et a fini son adolescence sous la coupe de deux irresponsables: sa mère, qui sombrait dans l'alcoolisme, et son beau-père, qui était de ces hommes dont on conseille aux petites filles de ne jamais rester seules avec eux... Comment voulez-vous qu'elle n'ait pas eu l'envie de fuir?
Au passage et pour la petite histoire, Ken Muse, le beau-père en question, était animateur: il a travaillé un temps pour Disney, puis a intégré le département de cartoons de la MGM, avant de se tourner vers la télévision où il a suivi ses patrons Hanna et Barbera quand la MGM a fermé son département animation. En gros, ce sale type a quand même oeuvré sur virtuellement tous les Tom et Jerry réalisés par le duo... Il vivait aisément, ce qui a permis à Judy de disposer de tous les instruments de musique qu'elle pouvait vouloir essayer. Les témoignages, les photos, et parfois les films (amateurs) en attestent: elle était versatile et pouvait jouer de la guitare, du piano, de la contrebasse (un instrument qu'elle s'est appris toute seule), de la clarinette, et certainement d'autres. Elle écrivait, et a commencé à composer dès le début des années 60, en trainant avec quelques hippies et autres beatniks, qui étaient déjà fort nombreux dans la Californie de l'époque...
Elle a aussi rencontré la drogue et la délinquance, puisque avec ses nouveaux amis elle a participé (principalement pour l'expérience, disait-elle plus tard) à des cambriolages de banque, dont un qui l'a menée en maison de redressement... Où elle a enrichi son expérience musicale (c'est là qu'elle a appris à jouer le gospel et qu'elle a développé un jeu aux claviers précis, versatile et virtuose), et développé une vie intérieure qui s'est retrouvée dans ses textes: d'une tendance folk à chanter la déprime, aux bords du blues, elle est passée à un univers où sensualité et religion se sont intimement mêlés, dans un cocktail volatil et explosif...
C'est ce que raconte ce documentaire, construit de façon si académique: d'abord, un enchaînement d'images, puis un témoignage contemporain, à travers un extrait d'un concert des Fleet Foxes où le groupe rend hommage à Judee en interprétant la chanson la plus remarquable de son parcours, The Kiss... Puis la chronologie des événements, des clubs folk où la jeune artiste aimait se produire (elle détestait les concerts rock, et ne se reconnaissait pas du tout dans ce médium), jusqu'à la production de deux albums pour le label Asylum, futur berceau de tout le rock dit "Californien", de Joni Mitchell, Jackson Browne, The Eagles... Un label mené par David Geffen, dont Judee fut, un temps, l'élément le plus prometteur.
Ce que raconte le documentaire, c'est d'abord le génie de Judee Sill, exemples à l'appui, d'où la participation, non seulement de témoins directs, connus ou inconnus (on retiendra surtout les connus, interviewés en direct, filmés ou au téléphone, ou à travers de précieuses images d'archives: Jackson Browne, Linda Ronstadt, David Geffen, Graham Nash, et la jeune avant-garde du Folk-rock Américain), mais aussi de membres de la famille de Judee, dont sa nièce, ou encore d'amis et autres petits amis de passage. On entendra aussi des musicologues, certains passionnés encore aujourd'hui par leur découverte du répertoire de la musicienne, un choc frontal pour tant de personnes...
L'histoire de Judee Sill est bien de son époque, et bien Californienne, on y raconte le parcours de galères, la drogue, la prostitution même. On y rappelle que parfois un artiste non seulement a du génie, mais le sait. Ce n'est pas apprécié, non, mais que voulez-vous: Mozart, Thelonious Monk, Vincent Van Gogh, pouvaient-ils ignorer qu'ils étaient géniaux? Comment auraient-ils pu paser à côté de l'énorme apport, indéniable, qu'ils ont fourni à leurs arts respectifs? Pour certains, ça leur a été rendu, au centuple, mais pour Judee comme pour Van Gogh, il a fallu se contenter de miettes...
L'art de Judee Sill est unique, et je le disais, les paroles sont un mélange étonnant, de spiritualité et de profane, entre épiphanie d'une rencontre avec le sacré, et expérience humaine profondément sensuelle. The Kiss, la plus belle de ses chansons, est l'histoire d'un baiser, de ce qui arrive lors de la rencontre de deux bouches ou de deux âmes, vécue comme une transcendance. Jesus was a cross-maker raconte l'irrésistible rencontre avec un homme dont le charisme vous fait oublier la réalité, et quand il sera parti, dit la chanson, vous n'aurez plus que les yeux pour pleurer. Mais en attendant, il aura fourni un frisson inoubliable... The donor (aux arrangements vocaux hallucinants, touchant au versant sacré de la musique de Bach, mais avec les moyens confortables de la technologie d'enregistrement des années 70), The Desperado, Crayon angels, The lamb ran away with the crown, tous ces titres touchent au sublime en transposant le quotidien en une expérience sacrée, quasi-religieuse. Et Lady-O, sa chanson la plus célèbre (reprise par les Turtles), est une ode sans équivoque à une compagne d'un temps, dont les bras accueillants sont un souvenir de douceur.
Les chansons racontent l'indicible, l'expérience du plaisir, la quête de l'absolu, à travers des airs qui tiennent autant du folk traditionnel (guitares acoustiques en bandoulière) que du baroque ou de Bach (elle aimait tellement Bach qu'elle s'amusait à en placer des pastiches un peu partout, avec gourmandise), et surtout du gospel et de la musique western (j'évite de parler de country music), dont elle avait maîrisé les codes avec un don particulier. Il faut voir un musicologue décrire The lamb ran away with the crown, et finir au bord des larmes...
Et comme elle ne souhaitait pas déléguer, elle en était non seulement l'autrice et la compositrice, elle en était aussi l'arrangeuse, et l'orchestratrice. Jim Pons (bassiste des Turtles) et Graham Nash, qui l'ont tous les deux produite, le disaient: on n'avait rien à faire, c'est elle qui s'occupait de tout. Une attitude qui lui jouera des tours: sur scène, elle était capable de s'arrêter de jouer pour agresser un membre du public qui faisait trop de bruit. Une exigence qui la poussera aussi à questionner la façon dont le label, et à travers lui David Geffen, s'occupait de sa promotion. Elle avait une haute idée de son art et de ses deux albums (Judee Sill et Heart Food), et ne pouvait imaginer qu'on en cochonne la réception. Elle estimait qu'on l'avait sacrifiée pour privilégier des artistes plus accessibles...
Une attitude qui devait se manifester aussi dans sa vie de tous les jours, puisque le documentaire est assez clair: quand elle a eu "un accident", pour lequel elle n'a pas eu de témoins, elle vivait avec un homme violent; la "chute" dont elle a été victime a réveillé non seulement de vieilles douleurs, elle a aussi eu pour effet de relancer son addiction aux opiacées, et si le certificat de décès indiquait le suicide, les proches sont catégoriques: c'est impossible, elle aimait trop la vie.
Judee Sill est décédée en 1979, 6 ans après la sortie de son deuxième album, et vivotait dans Los Angeles, il ne faut pas trop demander comment, d'ailleurs le documentaire ne s'étend pas sur cet aspect, mais souligne qu'elle n'a jamais arrêté de composer...
Pour donner une voix à l'artiste elle-même, le documentaire fait évidemment la part belle à toutes ses interviews, souvent extrêmement franches. Et une actrice a été chargée de lire de copieux extraits de ses journaux intimes, dont des images (animées) apparaissent à l'écran. On y verra une écriture changeante, caméléon, et délicieusement erratique, de nmobreux dessins, et même quelques peintures. Judee Sill avait tous les talents, et ce documentaire (fort mal distribué, il faut espérer qu'on le verra un jour en France, et pas que dans ce cimetière qu'est Netflix) parvient à donner à voir et entendre son génie. Maintenant il faudrait qu'il puisse toucher non seulement ceux qui connaissaient déjà le talent singulier de l'artiste, mais aussi ceux qui ne l'ont pas encore croisée: il y a pour eux de nombreux bouleversements à venir... Et une artiste qui terminait son premier album (le premier, mais selon moi un chef d'oeuvre total, d'une musicienne qui n'avait pas attendu d'être sous le feu des projecteurs pour développer son art et lui donner une forme achevée, accomplie) par un crescendo orchestral hallucinant qui s'appelle Abracadabra.
1983, à Los Angeles: une jeune femme qui vend des voitures dans un magasin s'approche d'un client, un quadragénaire excentrique qui a enlevé ses chaussures avant d'entrer dans une voiture. Ils parlent, et le mystérieux client annonce qu'il a jeté son dévolu sur ce modèle précisément parce qu'elle en dit du bien. Puis quand il part, avec un groupe de personnes qui pourraient aussi bien être ses amis que ses infirmiers, elle découvre un message qu'il a laissé dans la voiture, en guise d'appel au secours: Melinda Ledbetter (Elizabeth Banks) vient de rencontrer Brian Wilson...
Brian Wilson, génie des Beach Boys, vu à travers deux époques cruciales de sa vie, par deux acteurs: Paul Dano (Brillant) interprète le Brian du moment ou tout bascule, entre sa volonté de prendre en mains sa musique (La période est marquée par l'album Pet sounds sorti en 1966) et le constat qu'il ira nulle part parce que sa musique EST sa folie, et que personne ne le soutient (D'où l'abandon de l'album Smile en 1967); Ces éléments sont disposés comme autant de flash-backs dans l'intrigue principale située au début des années 80, et Brian y est cette fois incarné par John Cusack. A cette époque, Brian est "revenu d'entre les morts", ou du moins de la folie, mais tombé sous la coupe de Gene Landy (Paul Giamatti), un psychologue-manager qui a fait main basse sur lui, sa vie et sa musique, pour le presser comme un citron. Dans ces circonstances, Brian Wilson va malgré tout rencontrer Melinda dont il va vite tomber amoureux, mais de son côté elle va devoir lutter contre Landy et son emprise phénoménale sur le musicien.
Les choix de Bill Pohlad sont déterminants, d'abord par la volonté d'engager deux acteurs pour incarner un même personnage. Ca force une ellipse sur les pires années de la vie de Brian, entre 1970 et 1979, lorsqu'il était confiné dans son lit à absorber indifféremment drogues et nourritures. L'impossibilité de faire coïncider Cusack (crédité "Brian du futur" au générique) et Dano joue paradoxalement en faveur du film en soulignant la complexité d'un personnage qui semble avoir longtemps été condamné à ne pas pouvoir se réinventer: par le public qui n'aime pas ses expérimentations, par le groupe autour de lui qui essaie de garder son succès, par les labels qui lui demandent du tout cuit et par son père qui a passé sa vie entière à le dénigrer et rabaisser ses capacités musicales. Landy l'a bien compris, et Paul Giamatti l'interprète comme un personnage qui va justement faire la même chose que tous ces gens, mais sciemment, le but in fine étant de capitaliser sur le génie de Brian Wilson, mais sous contrôle permanent... Le rôle du père Murry Wilson, par ailleurs responsable de la surdité de son fils par une baffe monumentale assénée un jour de colère, est ici sous-jacent à toute l'intrigue et tout le déroulement du film, qui assume pleinement de prolonger cette influence néfaste et toxique avec le bon docteur Landy...
Ensuite, le metteur en scène ne tourne pas son film en gardant une certaine distance face aux faits historiques que sont les séances de studio par exemple. Il les montre caméra à l'épaule, au milieu des instruments et des musiciens assemblés dans un studio trop exigu; ces musiciens (Hal Blaine, Carol Kaye...) sont mythiques, et les acteurs leur ressemblent, c'est frappant. Mais Pohlad va plus loin en faisant effectivement jouer pour de vrai, sur d''authentiques instruments, amplificateurs et autres percussions, les partitions originales, bandes à l'appui. Un vrai voyage archéologique... Car le génie musical de Brian Wilson, qui entendait littéralement la musique (et qui doit toujours l'entendre d'ailleurs) dans son for intérieur 24 heures sur 24, est indissociable de sa musique...
Il en ressort une interprétation très juste de l'histoire, de sa folie, des légendes, pour autant que mes lectures m'aient permis d'en juger, sur le génie, ses contraintes, et sa fluctuation... Mais dans l'ensemble c'est de l'histoire, et je résiste à la tentation d'écrire ce mot avec un grand H! Et le film est en prime une recréation à pleurer de bonheur de la confection de chefs d'oeuvre, dont l'enregistrement des magnifiques chansons du grandiose Pet sounds, dont la chanson fragile God only knows. et rien que pour ça, le film vaut le déplacement. Une fois de plus, par ailleurs, Paul Dano est fantastique. Ca devient une habitude... Possédé par son rôle, et malgré quinze centimètres qui manque (Brian est TRES grand), il devient Brian Wilson sous nos yeux. Et croyez moi, ce n'est pas rien... John Cusack s'en sort bien aussi, mais de façon sans doute moins totalement convaincante. Il est vrai que sa partie n'est pas facile: il joue un homme brisé qui doit renaître, mais sans faire de vagues... Sans jeu de mot.
Constitué pour une très large part d'archives inédites ou oubliées, ce film est d'un pedigree inédit: la découverte de films jamais utilisés auparavant a créé le désir de réaliser le projet... Parce que on peut toujours poser la question: avions-nous besoin d'un nouveau film documentaire sur les Beatles? La réponse est non, comme pour la compilation de clips et autres prestations de la BBC Beatles 1, sortie il y a quelques années, c'était globalement inutile, sauf pour les grands malades (J'en suis) qui voulaient pouvoir visionner ces bouts de nostalgie les uns à la suite des autres, dans des conditions optimales. Du coup, ça en devenait indispensable...
Les quatre idées relativement simples sur le papier, mais pour lesquelles il ne fallait pas rater son coup, étaient premièrement de s'assurer le concours de Apple Corps afin d'avoir accès à tout le matériel possible pour lier le tout, mais aussi, bien sur, aux bandes-son idéales: les chansons elles-mêmes. Deuxièmement, s'assurer la collaboration pleine et entière de Paul, Ringo, Yoko Ono (La célèbre co-compositrice d'Imagine, nous dit-on) et Olivia Harrison, mais aussi de Georges Martin (décédé avant la sortie) et son fils Giles, désormais dépositaire de l'empreinte sonore du groupe. Troisièmement, avoir une trame: elle a été toute trouvée. Puisque le gros du film est composé d'images d'archives glanées lors des déplacements des Beatles entre 1962 et 1966, Eight days a week est donc une chronique des tournées, de l'évolution des personnages des quatre musiciens, de leur ascension, jusqu'à la décision salutaire de quitter la scène. Et enfin, quatrièmement, il fallait un metteur en scène capable de joindre tous ces bouts intelligemment... Et c'est donc à celui auquel on doit la réussite de Frost/Nixon qu'on a confié la chose. Pas bête.
Et au final, on a... l'impression que ça en valait la peine. La juxtaposition de l'impeccable bande-son, des souvenirs, souvent entendus et rabâchés (Ceux de Lennon) ou rares (Harrison) voire nouveaux (Ringo, Paul), de ceux de quelques stars triées sur le volet (la partie certes la plus arbitraire, mais pourquoi pas: Whoopi Goldberg, Richard Curtis ou Sigourney Weaver) qui ont tous pour point commun d'avoir grandi avec les Beatles, et de ces images jamais vues (Un amateur a filmé les Beatles à la Cavern, par exemple...), ravivent la nostalgie, but ultime de l'entreprise, et nous rappellent que Les Beatles, vous pourrez en penser ce que vous voudrez, mais ça n'arrêtera jamais: c'est du dur, du concret, et là, pendant 105 mn, eh bien... on y est. On excusera l'un ou l'autre cliché, l'une ou l'autre erreur (Non, Magical mystery tour et Yellow submarine ne sont pas des albums des Beatles.), pour se laisser aller au plaisir. C'est le même que d'habitude. Et alors?