19 ans après The last crusade, avait-on besoin d'un quatrième opus? et pourquoi pas... jusqu'à un certain point. Spielberg, en 2008, de son propre aveu, est "passé à autre chose", principalement des "drames historiques" et des films lourds et ambitieux. néanmoins, on sait aujourd'hui que l'appel de l'aventure et de la série débridée n'est jamais facile à rejeter quand on est très désireux de se lancer dans une aventure à la Tintin, voire dans un Tintin tout court... Donc, le vrai adieu à Indiana Jones se situe ici, dans cette dernière aventure en forme de baroud d'honneur avant de passer à l'hommage directe à l'oeuvre source, via un partenariat avec Peter Jackson autour de quelques albums de Tintin.
Dans ce quatrième opus, donc, Henry Jr "Indiana" Jones est dès le départ dans le feu de l'action, kidnappé en plein exercice de son métier par des Soviétiques (on est en pleine guerre froide) qui ont besoin de lui pour trouver un artefact dans la Zone 51... La suite, de coup de théâtre en explosion de bombe nucléaire, de pursuite en moto en sables mouvants, est aboslument impossible à raconter. Admettons que le film commence par la séquence la plus brillante du film...
Si on se réjouit de l'humour et de la maestria de Spielberg devant un film qu'il juge lui-même inutile, mais certainement défoulatoire, le principe du 'toujours plus' oblige ici les concepteurs (George Lucas, mais aussi le scénariste David Koepp) à vouloir aller plus loin que le Saint Graal du dernier opus, d'où cette abracadabrante histoire de rencontre du troisième type. Bon, au moins on peut dire qu'ici Spielberg se livre à une sorte de bilan personnel, admettons qu'il est intéressant de voir Indiana Jones renouer avec Marion (Raiders of the lost ark), devenir papa, et inverser la dynamique de The last crusade, et se livrer à ses bonnes vieilles habitudes: se battre d'une voiture à l'autre, passer des chutes d'eau en voiture amphibie, le tout malgré l'age... Les nazis d'antan sont remplacés par des Russes, menés par une Cate Blanchett jubilatoire tellement elle ressemble à un cliché de la guerre froide, les amis sont des agents doubles qui sont des agents triples, bref tout ça n'est pas sérieux, et jusqu'au maelström d'excès final, on sourit, on rit, on s'amuse.
Et Spielberg signe son film de multiples façons, par un savoir-faire jamais démenti ici, une faculté à triompher de chaque écueil technique: cascade, intégration de CGI, et défis permanentes. Par exemple, il va ici figurer un test d'explosion nucléaire vécu de l'intérieur, et nous rappeler que dans Indiana Jones on n'a pas peur des images horrifiques en nous montrant l'effet d'un soldat soviétique plongé dans une colonne de fourmis... son utilisation du signe cinématographique est toujours aussi virtuose (voir la première séquence et la façon dont l'image cadre le chapeau pour délayer l'inévitable révélation... Ou encore l'habituelle ouverture sur la montagne Paramount qui se mue en... terrier de chien de prairie!). Et surtout, le thème récurrent dans son oeuvre trouve une de ses illustrations les plus inattendues dans ce film d'aventures qui reconstitue, en dépit de toute vraisemblance, une famille nucléaire (hum), une vraie!
...Mais qui a donc pondu un titre aussi idiot? et pourquoi pas Attack of the clones, tant qu'on y est?
Etre un cinéaste à succès, c'est fatalement s'exposer à un dangereux raccourci. Prenez Hitchcock, auquel il a fallu toute une carrière pour s'imposer durablement, non en terme de réussite commerciale, publique et financière, mais surtout en tant qu'artiste, alors qu'on ne voyait en lui qu'un pourvoyeur de frissons gratuits. Autre temps, autre moeurs, et pour Steven Spielberg, l'un des héritiers les plus évidents (sinon LE héritier, soyons juste) du maître, cette quête plus ou moins consciente a finalement été effectuée de loin en loin, film après film (et ce, dès The Color Purple), dans un monde ou une carrière de cinéaste dépend largement de la capacité des artistes à faire survivre leur image publique au-delà des cinq années de durabilité auxquels ils ont droit. Donc, aujourd'hui, soit 8 années après ce film, il est devenu vieux, et est assez fréquemment oublié, Spielberg étant essentiellement l'homme de Jaws, E.T., Jurassic Park et Indiana Jones (soit ses gros succès, films louches a priori pour la critique) d'un côté, et par ailleurs l'auteur du seul Lincoln... Comme certains parmi nous ne sommes pas amnésiques, ne laissons pas cette perle sur le bas-côté de la route: c'est un film noir, âpre, entaché de peu de concessions, magistralement mis en scène et qui nous montre un Spielberg encore plus adulte, plus mature qu'il n'avait jamais été... Le fait que ce film sur le terrorisme et les réponses à lui apporter survienne après l'un des attentats les plus traumatisants de l'histoire, n'est certainement pas un hasard.
L'homme qui était passé, finalement, d'un film dans lequel on fait fondre les nazis, à Schindler's list et sa vision salutaire mais manichéenne, s'est attaqué à un problème difficile à représenter sans tomber dans le piège de la prise de position, fut-elle inconsciente: une réaction violente et jusqu'au-boutiste de l'Etat Israélien à la fameuse prise d'otages suivie d'un massacre, aux jeux de Munich en 1972. Eric Bana, Daniel Craig, Matthieu Kassovitz, Ciaran Hinds et Hanns Zischler sont donc les anges exterminateurs, chargés de trouver et exécuter tous les terroristes Palestiniens qui ont trempé dans la tuerie... Bien sûr les doutes vont très vite s'accumuler, mais ce n'est pas le sujet. Spielberg nous invite à ce jeu de massacre à la place de choix: dans les coulisses, au plus près des consciences, non pas au moment du doute, mais bien plutôt au moment de l'accomplissement, qui comme chez Hitchcock n'est pas de tout repos. Il n'est pas facile de tuer un homme, et les agents Israéliens ne tarderont pas à s'en rendre compte. Et Spielberg nous invite comme il le fait si bien à participer à la nervosité ambiante, en particulier lors d'une scène de suspense splendide (qui à mon sens éclaire la scène la plus embarrassante de Schindler's list, celle des douches, d'un jour nouveau: il s'agit de forcer le spectateur au plus près, et au moins confortable de l'action): nous savons que les "héros" ont placé une bombe, et ont à coeur d'épargner la fille de leur cible, mais celle-ci survient au mauvais moment... Le metteur en scène nous force ainsi à épouser jusqu'au bout, en plein coeur du théâtre des opérations, le point de vue de ses personnages.
Le manichéisme est évité par le fait que l'un des motifs principaux du film reste bien sur la comparaison systématique, rendue évidente par une scène au cours de laquelle les Israéliens partagent leur chambre d'hôtel avec des Palestiniens... La discussion qui s'ensuit met tout le monde sur un pied d'égalité, et va nourrir la thématique liée au doute du personnage principal, qui a, l'espace d'une nuit, fraternisé avec ceux dont il ignore qu'il va les retrouver sur le champ de bataille le lendemain. Et cette drôle de guerre se montre sous un jour toujours plus sordide au fur et à mesure que le film avance, avec ses profiteurs de guerre (des français, évidemment), sa Mata-Hari (une Hollandaise qui mourra nue, son très beau corps criblé de balles), et la paranoïa du personnage principal qui s'installe une fois la mission accomplie. Et bien sûr, plus on supprime l'ennemi, plus il est déterminé et fort...
La dernière partie de ce film très bien construit est riche, et sujette à une certaine controverse: le héros revient, il a survécu contrairement à certains de ses amis. Il vit désormais à new York, profitant de sa femme et de sa toute jeune fille, et une scène le voit faire l'amour à son épouse, visité par des souvenirs et une visualisation de l'attentat de Munich, auquel bien sûr il n'a pas vraiment assisté. Le cinéaste, tout en rappelant la froideur de l'assassinat dont ont été victimes les 11 athlètes Israéliens, montre aussi la violence de la réaction de la police Allemande. Surtout, il montre l'esprit d'un homme corrompu jusque dans son intimité par les crimes auxquels il a participé... Puis il reçoit une visite de celui qui l'a engagé... La discussion entre les deux hommes porte sur la finalité de actions, sur les sentiments du jeune homme qui pense avoir accompli des crimes d'état... L'autre, en revanche, lui assure qu'aucun des assassinats légaux n'a été inutile, puisqu'il importe à un pays de faire valoir son droit à la vengeance. Les deux hommes se séparent, et au fond du plan, les deux tours jumelles du World Trade Center sont présentes.
En 1977, Spielberg a renouvelé de façon magistrale le suspense cinématographique en livrant dans Close encounters of the third kind une leçon du genre, dans une scène qui plus est ajoutée à la demande du studio, afin de corser un film qui risquait de s'enliser, selon la Columbia, dans la banalité. Bon, il me parait évident que sur ce dernier point, le studio avait tort, mais la scène est fabuleuse, et cet ajout de dernière minute est désormais un passage indispensable: elle montre le "kidnapping" du petit garçon par les extra-terrestres, à la fin d'une longue séquence de terreur durant laquelle la mère essaie de retenir le petit, emporté par une force inconnue et manifestement irrésistible, qui vient le chercher jusque chez lui, jusque dans les bras de sa mère. On le sait maintenant, il ne fallait pas s'inquiéter pour lui, mais la terreur était réelle, et tellement bien construite que partagée par le public: Spielberg y utilisait son forte, l'angoisse domestique, l'intrusion dans la maison, dans le quotidien et ses objets, de l'inconnu. Avec bien sûr suffisamment d'indices pour que le spectateur participe... Bien des films montrent l'intrusion du danger dans le quotidien ainsi, avec toujours pour corollaire la difficulté de montrer, généralement surmontée. Jaws a réussi à diluer durant deux heures un suspense sur des gens qui se font manger par des requins, en étant de moins en moins suggestif lors des 30 dernières minutes. Jurassic Park, au-delà du coté gadget du film, joue beaucoup sur le défi, à mon sens relevé, de mettre des dinosaures et des gens face à face, et de donner du sens au résultat: montrer fait partie de l'équation, chez Spielberg, c'est l'un des points sur lesquels son Schindler's list a choqué, ou a été applaudi, ça dépend: oser montrer, rendre ça montrable...
Et puis il y a l'oeil, organe numéro 1 chez Spielberg: son cinéma est le plus souvent concentré sur des gens qui regardent, qui voient, et qui font regarder. Qu'on songe à la fameuse scène de Jaws ou on voit Brody inquiet qui réalise que devant lui ce qu'il redoute est probablement en train de se passer, un plan avec zoom avant combiné avec un travelling arrière, sur Roy Scheider dont l'expression ne laisse aucun doute... Voir, mais aussi montrer, donc: c'est le grand thème de ce film qui raconte une histoire actualisée d'invasion extra-terrestre, avec un certain nombre de parti-pris. Le premier d'entre eux est d'adopter un ensemble de points de vue liés à trois personnages, et de ne jamais s'en départir, quitte à refuser ainsi le spectaculaire, ou se poser d'incroyables difficultés. D'aileurs, si le film possède une certaine austérité, il fait avancer le film de science-fiction d'une façon considérable en en proposant une vision contemporaine adulte et fascinante. Il utilise les ressources du cinéma et du point de vue sans jamais se laisser à des gadgets ou des gimmicks à la Blair witch ou Cloverfield, et on ne s'en plaindra pas. Et il nous livre des images, souvent liées au regard: En particulier les beaux yeux de la jeune Dakota Fanning, qui vit tout cela depuis son enfance, et qui a un certain nombre d'images terrifiantes à intégrer. la plus forte étant sans doute la vision de ces corps par dizaines, dans le cadre idylliques d'une petite rivière tranquille... Traumatisme inévitable.
Ray Ferrier (Tom Cruise) est divorcé, et son épouse (Miranda Otto) lui amène leurs enfants Robbie (Justin Chadwick) et Rachel (Dakota Fanning) pour un week-end. On ne peut pas dire que les enfants aient l'air enchanté... Mais une étrange tempête, violente et inhabituelle, se déroule alors, et l'électricité du petit logis de Ray, situé sous le Bayonne Bridge à Newark, près de New York, est coupée. Ray se rend dehors, et assiste à une scène hallucinante: un tripode gigantesque sort du sol, et commence à avancer, tuant tous les humains qu'il peut. Ray retourne à la maison, emporte ses enfants et fuit son quartier pour déposer les enfants chez leur mère. Ce qu'il ne sait pas, c'est que cette "attaque" est mondiale, et qu'il n'est pas au bout de ses peines...
On revient une fois de plus à Close encounters, non seulement avec l'arrivée d'extra-terrestres (Mais nettement moins sympathiques, cela va sans dire), mais aussi avec le personnage de Ray qui est proche de celui de Roy Neary, jusque dans son prénom transparent. D'une certaine façon, Ray prolonge l'histoire de Roy, en montrant des années après un divorce un adulte qui s'évertue à rester un enfant, d'ou une scène assez douteuse durant laquelle Tom Cruise se laisse aller à la joie de conduire sa voiture de m'as-tu-vu comme un irresponsable, alors qu'il vit dans un taudis... Mais c'est dans la difficulté de faire face à sa paternité que le personnage est le plus convaincant: le film va nous raconter comment face à un évènement incroyable Ray va devenir un parent responsable et se rapprocher de ses enfants en prenant les bonnes décisions, enfin. Pour le reste, le film suit leur parcours, celui de Ray, Rachel et Robbie, avant que ce dernier ne bifurque, et ne laisse les deux autres ensemble. Trois scènes-clé nous permettent de comprendre les principes de mise en scène à l'oeuvre dans ce film: la première est bien sûr l'arrivée des Tripodes, vue du point de vue de Ray et des autres habitants du quartier (modeste, c'est un atout: le film nous parle du petit peuple Américain d'abord et avant tout): on va de surprise en surprise, et Spielberg utilise les ressources de la caméra à l'épaule, mais aussi d'un grand nombre d'objets optiques secondaires afin de cadrer aussi souvent que possible Ray qui voit et ce qu'il voit: réflection dans la vitrine d'un magasin, caméra vidéo lâchée par un passant, etc.
La deuxième scène est le départ des trois héros, qui "empruntent" un véhicule à un copain garagiste, lequel n'a pas encore réalisé la situation. Le suspense est lié au fait que Ray doit partir mais aussi tenter d'expliquer la situation, pendant que l'angoisse de Rachel monte. Dans le fond, vu à travers le pare-brise, on assiste à la destruction du Bayonne bridge, tellement réaliste...
Enfin, après celle-ci, la dernière scène notable prend le parti-pris d'un long plan séquence (Ils sont nombreux et générateurs de tension) durant lequel Spielberg et sa caméra vont et viennent hors de la voiture, au gré des mouvements du conducteur. On assiste à des bribes de conversation, et on n'aura que ce qu'on peut entendre quand on est dans la voiture. Cette impression frustrante est un prolongement du parti-pris de réalisme du réalisateur. Ce qui explique un long passage, d'environ une demi-heure, durant lequel Spielberg laisse de coté l'extérieur et son invasion qui progresse, pour nous montrer Ray et Rachel, réfugiés dans une cave avec un homme douteux (Tim Robbins), qui représente une menace d'un autre genre pour la jeune fille... Durant cette digression, une rencontre directe avec les extra-terrestres aura lieu, avec comme d'habitude cette menace sur le quotidien, puisqu'ils s'introduisent dans la cave même...
Lors de la fuite, Rachel demande: "Est-ce que ce sont les terroristes?". On est en 2005, et désormais, on sait que les Etats-Unis ne sont à l'abri de rien. Bien sûr, cet état d'esprit, qui a par ailleurs mené à des débordements politiques et guerriers bien connus, est présent dans ce film, qui en est un commentaire. Pour Spielberg, la menace extérieure est une réalité, mais son choix est clair: il ne s'agit pas ici de stigmatiser au nom des Etats-unis les autres civilisations, mais de montrer l'être humain, générique, en proie à une attaque. Tout parallèle entre ce film et la situation post-11 septembre doit passer par l'idée que c'est l'humanité qui est attaquée dans un attentat comme celui des tours jumelles, et non une nation. L'insistance sur les autres pays attaqués (On apprend ainsi que l'Europe a été attaquée avant les Etats-Unis, par exemple) va de pair avec la représentation d'une armée inutile, mais engagée malgré tout dans un combat improbable. Et la fameuse morale choisie par H. G. Wells est là, comme dans les autres adaptations: cela ne regarde même pas l'homme; cette invasion est vouée à l'échec, à cause de tous les microbes qui vont faire le travail de défense de la planète à notre place. En attendant, donc, il n'y a qu'à se laisser massacrer, toute résistance est inutile, et toute tentative de se venger (L'impulsion adolescente de Robbie, qui désire s'engager pour les combattre, renvoie au réflexe patriotico-westernien de Bush en 2002, tout en étant après tout légitime: le garçon veut exister, et faire ce qu'il estime être un devoir) vouée à l'échec. Spielberg rend ses allusions à l'incident du 11 septembre claires en montrant les conséquences d'un accident d'avion, tombé sur la maison dans laquelle Ray et ses enfants se sont réfugiés. Il prolonge ainsi d'une allusion aux images traumatisantes renvoyées quatre ans plus tôt par les médias, sa réflexion sur le pouvoir de montrer ou de ne pas montrer, puisque le crash est vécu de l'intérieur d'une cave, à travers des bruits et des lumières. Mais la vision de l'avion éventré soulève finalement de façon froide les mêmes questions que si on avait assisté à l'accident, le pop-corn en moins...
Le film de 1953 reposait sur un réflexe conservateur, en même temps que sur une bien légitime tentation de vouloir distraire, en fournissant une inévitable adaptation de l'oeuvre emblématique d'un genre à la mode. Mais le film de Byron Haskin participait de la méfiance des films Américains à l'égard de "l'autre" et de ses volontés d'invasion des corps et des âmes. Si Spielberg, en artiste respectueux et connaisseur, rend hommage de multiples façons au film qui a précédé le sien, ne serait-ce qu'en en faisant revenir les héros pour un cameo, ou en s'inspirant du design des machines du premier film pour le sien, son propos est nettement plus sain, lui permettant d'ajouter une nouvelle pierre à sa réflexion globale sur le passage à l'age adulte et la découverte des responsabilités, tout en livrant un constat sans appel sur la vanité de vouloir prendre un drapeau et se lancer en croisade pour quoi que ce soit. War of the worlds est non seulement un grand film de science fiction, un grand film moral, c'est un aussi un grand film humaniste.
Un touriste d'une obscure république des Balkans arrive à New York, à l'aéroport John F. Kennedy. Il y a un problème: son passeport est refusé. Après un temp, Viktor Navorsky (Tom Hanks) apprend que son pays a été l'objet d'une révolution soudaine, et le gouvernement Américain a pris la décision de mettre en standby toute immigration ne serait-ce que pour quelques jours... Il est donc obligé d'attendre à l'aéroport, ne pouvant ni être admis à le quitter, ni être renvoyé dans son pays en raison de l'incertitude. Les officiels de l'aéroport, ainsi que les gens qui y travaillent, à tous les niveaux, vont devoir faire avec sa présence...
Totalement inattendu à l'époque de sa sortie, ce film est devenu un peu l'un des vilains petit canards au regard de sa situation: même après des oeuvres aussi exigeantes et ambitieuses que The Color Purple, Schindler's list ou Saving private Ryan n'ont pas préparé le grand public à ce que l'auteur de Jurassic Park réalise l'histoire d'un homme coincé entre l'Europe en mutation, et l'Amérique frileuse, sans aucune scène spectaculaire, ni invasion d'alien! Mais Spielberg, héritier éternel de Ford, Capra, Wellman, Curtiz et Hitchcock, souhaitait aussi questionner les valeurs Américaines d'accueil, et le rayonnement international du pays, à travers cette histoire d'un homme coincé dans un aéroport... Et en cette époque troublée, 3 ans après le 11 septembre, c'était vraiment approprié.
Pourtant le film est basé sur une histoire totalement Européenne: un réfugié Iranien a en effet du attendre 18 ans à l'aéroport Charles de Gaulle, ayant perdu son passeport de réfugié: au moment où le film sortait, il y était d'ailleurs encore pour deux ans... Mais Viktor Navorsky, venu pour une mission affective et familiale d'une importance capitale à ses yeux, sera en butte à la frilosité d'un personnel administratif incarné par l'excellent Stanley Tucci. Le directeur de l'aéroport est en effet constamment persuadé que la seule façon de traiter les cas d'immigration est la méfiance... Il est même prêt à pousser Viktor à s'échapper de l'aéroport de manière à ce qu'il ne puisse être responsable de lui. Il incarne à merveille l'amérique des années Bush...
De son côté, Navorsky est un prétexte pour Hanks et Spielberg de rendre un hommage assez clair à Jacques Tati: Viktor navorsky, incapable au début du film d eparler ou de comprendre l'anglais, est un électron libre, très libre même au vu de son esprit, lâché dans un univers qu'il rend immédiatement absurde de par sa seule présence. Cet aspect sera surtout palpable dans les premières minutes du film, qui installent une ambiance mi-amère (Viktor est, après tout, un indésirable dans ce pays), mi-burlesque (Viktor est dans un entre-deux, et observe, et nous fait observer avec lui ce qui fait un aéroport). Mais on est quand même dans un feel good movie, assez classique, dans lequel une bonne part de l'intrigue sera véhiculée par la parole, c'est le prix à payer...
Mais seul un dialogue, probablement, pouvait faire passer une étonnante histoire qui crée une attente chez le spectateur: pourquoi Viktor se retrouve-t-il à New York, avec une boîte de conserve? Nous l'apprendrons, et c'est une jolie histoire, d'ailleurs liée à un fait authentique, une mythique photo de Harlem en 1958, sur laquelle sont rassemblés quelques-uns des jazzmen les plus importants de l'époque. Je vous laisse découvrir cette étonnante odyssée d'un homme à la recherche d'un moyen de finir son deuil, qui nous permet en prime de bénéficier de quelques images et de quelques sons du grand Benny Golson, l'un des très grands saxophonistes ténors, qui s'est laissé convaincre d'apparaître dans le film. en parlat de musique, John Williams, qui a montré l'etendue de sa versatilité avec un score extraordinaie dans Catch me if you can, s'amuse comme un gosse à saupoudrer une partition très légère, d'épices héritées d'Europe de l'est...
Et pour le reste, on s'attachera à cette histoire tranquille et tendre, qui prend son temps, qui permettra à Viktor Navorsky de passer à côté d'une histoire d'amour avec Catherine Zeta-Jones (Hulot, jusqu'au bout), dans un décor certes immense, mais qui reste quand même unique, une zone de transit où un homme a du s'installer contre son gré, avant de pouvoir enfin faire ce qu'il était venu faire: célébrer la culture admirable du pays qui aurait du l'accueillir, mais...
Ce film est inspiré de faits réels, situés essentiellement dans les années 60, même si l'intrigue déborde un peu sur les années 70. Leonardo di Caprio y incarne Frank William Abagnale Jr, de l'état de New York, qui a quitté le domicile familial à l'age de 16 ans pour devenir, afin de survivre dans un premier temps, puis par vocation une fois le talent venu, un escroc. Sa spécialité: profiter du système fédéral de récupération des chèques, et du temps souvent très long entre l'émission et la récupération, pour vivre sur des chèques sans provision. Il est poursuivi durant toute cette période par Joe Shea, un agent du F. B. I? qui a fini par faire son affaire personnelle de l'arrestation d'Abagnale, tant la tâche était ardue. D'où le titre du film... Dans lequel Shea devient Carl Hanratty, interprété par Tom Hanks.
Le film n'est pas strictement chronologique, il est en fait ancré sur la prise en charge d'Abagnale par Hanratty en 1969, à Marseille, où le jeune homme purge une peine au grand dam du F. B. I. qui souhaite le récupérer. Durant cette escale Française, le jeune homme tente de s'évader malgré une dysenterie carabinée, et le retour en avion durant lequel les deux hommes vont échanger, va permettre le retour en arrière. Le reste du film est donc chronologique, débutant en 1963 pour aller jusqu'à 1969. La vie de famille des Abagnale (Un père ancien militaire, Christopher Walken qui professe un libéralisme musclé mais peine à faire vivre son esprit d'entreprise en raison de choix d'affaires peu judicieuses, et vit dans l'ombre de ses lubies, et une mère d'importation Française , Nathalie Baye, qui vit dans le regret d'avoir lâché la proie pour l'ombre et souhaite ardemment revenir à une vie plus clinquante) est rythmée par les coups d'éclat de Frank Sr, et le fils vit dans l'idolâtrie de son père. Mais la vie est dure, et des impôts non payés vont être pour la famille le signal de la fin... Et un déclencheur pour Frank, dont l'éducation va tout à coup être prise en charge par un milieu qu'il ne connait pas, l'école publique. Le premier jour, grâce à sa prestance, il se fait passer sur un coup de tête pour un professeur de français, et réussit à faire illusion pendant une semaine! la réaction du père, convoqué à l'administration sera plutôt une franche admiration pour son fils, qu'une vague réprimande... mais le drame qui va tout entraîner, c'est l'annonce du divorce de ses parents...
Frank s'enfuit et commence à vivre de ses escroqueries. En appliquant un principe simple: si les gens croient en ce qu'ils voient, la confiance s'installe, il faut donc assumer ses mensonges jusqu'à y croire. Le reste (Documents falsifiés, etc) n'est que technique, même si Frank Jr va très vite apprendre à être un maître dans le domaine... Et il sera, ainsi et successivement, co-pilote d'avion pour la Pan-Am, Pédiatre, Avocat, et même pour un bref mais intense moment, agent secret, face à un agent du FBI pourtant aguerri.
Le parcours de ce dernier, d'ailleurs, est souvent évoqué, mais le contraste entre les deux est très grand: autant Abagnale brille d'un charisme débordant et séduit à tour de bras, que ce soit les femmes qu'il courtise ou les personnes qui vont faire les frais de ses mensonges, autant Hanratty, entièrement dédié à sa quête d'un escroc que sa mission lui impose de débusquer et d'arrêter, est terne, gris (Il porte perpétuellement un de ces chapeaux vagues, qui démarquent le plus souvent dans les films les officiers de police qui se tiennent furieusement à l'écart de toute mode...) et considéré ni par ses collègues ni par ses supérieurs.
L'homme dont la capture est le but de sa vie devient même d'une certaine façon son dernier ami, lui téléphonant chaque veille de Noël... Le lien entre les deux est fort, d'autant plus que pour Frank, le traumatisme du divorce de ses parents devient le moteur de sa fuite en avant, et il cherche y compris dans ses arnaques la reconstitution d'une famille. C'est le sens de son mariage programmé à la Nouvelle-Orléans avec Brenda Strong (Amy Adams), dont il aimerait intégrer la famille, et surtout profiter de l'amour des parents (Martin Sheen et Nancy Lenehan), qui eux, après tant d'années, s'aiment encore. Frank va même révéler à son futur beau-père toute la vérité, sans que celui-ci ne s'offusque, séduit par le romantisme fondamental de sa démarche... Le paradoxe, c'est que l'escroc dans ce film, qui détourne sans scrupules des millions, et n'a pour se faire aimer que la force de ses mensonges tous plus incroyables les uns que les autres, est toujours mieux considéré par les gens que le fonctionnaire impeccable qui a dédié sa vie à une quête qui fait partie de son métier, et qui ne lui apportera rien. Et pourtant entre les deux, un lien filial apparaît, qui va culminer dans un transfert durant le voyage des deux vers les Etats-Unis: c'est Hanratty qui va devoir annoncer le décès de son père à Frank Jr...
Ces liens familiaux qui se défont, et la tentative de reconstitution d'une famille artificielle, sont sans doute les traces les plus évidentes de l'intérêt et de l'appropriation par Spielberg de ce film. Le parallèle entre la désintégration de la famille Arbagnale et celle de Max Fabelman dans sa récente évocation autobiographique, est absolument clair...
La reconstitution est bien sûr impeccable, comme pouvait l'être quelques années après la recréation des années 70 dans Munich. Mais aucune frime dans le film, Spielberg ne cherche pas à multiplier les clins d'oeil, et on a le sentiment que chaque artefact, chaque chanson, chaque film cité (Une scène cite Goldfinger, dont on sait qu'il eut un succès phénoménal) fait bénéficier l'ensemble. Les costumes, la façon de parler, la musique, la mode et le mobilier, tout passe et contribue avec discrétion et inefficacité à la chose. Mettre en avant de façon exagérée aurait été pour la mise en scène une façon de reprendre à son compte l'escroquerie, ce qui explique que la rigueur soit ici de mise, et la mise en scène épouse avec discrétion et clarté la point de vue des deux personnages, sans éclat, mais avec, quand même, une classe folle, qui démarre d'ailleurs par un générique à la façon des années 60, accompagné d'une des meilleures et moins typiques partitions de John Williams... Et le film, qui déjà parle comme tant de films de Spielberg des aléas de la cellule familiale (The Sugarland Express, Jaws, Close encounters of the third kind, ET, The Color Purple, Empire of the sun, Always, Indiana Jones and the last crusade, Jurassic park, The lost world, A.I., Minority report sont avant Catch me if you can tous passés par là, pardon si j'en oublie!) en s'appuyant essentiellement sur la relation père-fils, nous parle aussi d'une maladie si typiquement Américaine... Le démocrate dans l'âme qu'est Spielberg milite ici pour l'inversion d'une malédiction Américaine, qui s'exporte assez facilement: le faux brille toujours plus que le vrai, et on se fait si facilement avoir, qu'on suivrait n'importe quel beau parleur, pourvu qu'il ait une certaine classe. Hanratty, avec son intégrité, son efficacité même, est destiné à vivre éternellement dans l'ombre de Frank Abagnale Jr, l'homme qu'il a traqué, arrêté et même remis dans le droit chemin, avant de devenir son ami.
L'Amérique est malade, nous dit Spielberg, qui par ailleurs n'échappe pas lui non plus à cette fascination pour un escroc magnifique: l'arnaque, après tout, c'est si cinématographique! Mais cette chronique des trente glorieuses, avec son élégance rigoureuse, est l'un des très beaux films du metteur en scène, éclairant avec talent tout un pan de sa filmographie, tout en renouvelant son univers dans de nouvelles directions (Qu'il va explorer plus avant: Munich, Lincoln notamment sans oublier The Fabelmans). Spilberg avait été attiré par le projet, disait-il, parce qu'il sentait pouvoir faire un hommage à Truffaut, ce qui est d'ailleurs confirmé par la présence de Nathalie Baye, mais étant un Truffautphobe intégral, je ne m'aventurerai pas du tout sur ce terrain. Le film, situé dans une période fascinante de renaissance pour le cinéaste, est une oeuvre majeure.
Entre Artificial Intelligence et Catch me if you can, Spielberg réalise cette adaptation d'une nouvelle de Philip K. Dick. Il y crée de façon impressionnante un monde futur plausible, dans lequel un écho de notre présent se fait jour... Et il y reprend un projet qu'on devine piloté à la base essentiellement par la star, le scientologue Tom Cruise. Celui-ci a sérieusement envisagé de faire de ce film sa première réalisation... Mais recule, après avoir côtoyé Spielberg durant le tournage du film Vanilla Sky, le naufrage abyssal du remake par Cameron Crowe d'un film Espagnol de Alejandro Amenabar. Autant dire que Spielberg n'est que très superficiellement l'auteur de ce film... Et d'ailleurs, il s'en amuse beaucoup! j'irais même jusqu'à avancer l'hypothèse que de tous les films mineurs, voire alimentaires, de l'auteur de Jaws, celui-ci est le plus brillant.
Divorcé suite à la disparition de son fils Sean, John Anderton (Tom Cruise) est l'un des chefs de la division "pré-crime", une organisation située à Washington qui a profité de la découverte par une scientifique géniale de trois enfants pré-cognitifs (En clair, il ont la faculté de voir certains aspects du futur, en particulier la violence meurtrière) pour lancer l'expérience d'une justice pré-criminelle: on arrête les meurtriers avant qu'ils ne commettent leurs délits. Ca fonctionne tant et si bien qu'il est envisagé d'étendre l'organisation au pays tout entier. Mais un grain de sable se glisse dans la machine: un policier, Danny Witwer (Colin Farrell), appelé à collaborer avec l'organisation, commence à fouiner partout, et John Anderton va de fil en aiguille être confronté à une affaire douteuse du passé. Il va aussi goûter à sa propre médecine puisqu'il apprend qu'il va commettre, dans les 48 heures, un meurtre. Deux problèmes pour lui: d'une part, il ne connait absolument pas sa victime; d'autre part, son unité est précisément d'une diabolique efficacité, il lui sera donc d'autant plus difficile d'y échapper.
K. Dick décrivait son système de 'pré-crime' différemment; on y gardait un certain flou sur le mode de prévision, et surtout l'organisation était déjà étendue à ou le pays. Cette idée de montrer l'installation du truc comme étant encore en cours permet au moins de laisser le spectateur dans le doute quant à la possibilité d'une dictature future, là où le romancier était bien plus clair: sa société futuriste était précisément gangrenée par l'abandon total de la notion de libre-arbitre. Le film nous laisse le doute, tout en nous montrant dans des scènes étonnantes John Anderton trahi par ses yeux: partout où il avance, les affiches mouvantes des publicités, le reconnaissant en scannant automatiquement son regard, l'appellent par son nom; cet abandon de l'anonymat n'est bien sûr pas fait pour surveiller les hommes, juste les faire consommer, mais le doute est bien sûr permis, d'autant que le lieu ou son entreposés les criminels potentiels (Donc innocents) est une grande bâtisse, dans laquelle on les endort pour les déshumaniser totalement.
Mais Spielberg s'amuse, disais-je: il sort, après tout, d'un tournage tendu qui fut difficile, puisqu'il a mis en scène le projet A.I. de Stanley Kubrick récemment décédé... Et il y a peu de thèmes qui lui permettent de s'accrocher à ce film. Bien sur, il y a le jeu du regard, son péché mignon, qui est bien mis en valeur par la notion de "point de vue" des "pré-cogs", les trois humains qui voient l'avenir, ou encore par l'omniprésence de l'oeil comme motif identitaires, sans parler la nécessité pour Anderton de changer ses yeux, ce qui passe par une scène d'aveuglement total pour metteur en scène sadique... On verra plus de Spielberg dans le film suivant, et sa métaphore d'une vie de famille ratée, ou ses problèmes de filiation symboliques entre DiCaprio et Hanks, sans parler de la recréation des années de jeunesse du metteur en scène. Surtout, il y a Cruise. Le film est une montagne russe d'émotions, d'action et de suspense, dans un cadre ultra-défini, où le spectateur va se perdre le temps de 145 minutes d'échappatoire bien mérité...
Mais pas Cruise: regardez-le, en chef d'orchestre de la technologie du futur, faire des gestes à la Stokowski devant des écrans... Peut-on être plus ridicule? Donc oui, le film est brillant, superbement rythmé, grand luxe et tout confort, mais il faudra peut-être un jour dire à Tom Cruise qu'il n'est pas la plus belle création de Dieu, ou de L. Ron Hubbard. Ca n'enlève pas grand-chose au film, remarquez: il se laisse voir, avec un grand plaisir, et anticipe de façon troublante, avec une scène mémorable de suspense dans un lieu clos, sur un futur film de science-fiction, très important celui-ci, de Spielberg, avec un Tom Cruise pour une fois acceptable: War of the worlds. Acceptable, mais intense, on ne se refait pas...
Dans un futur lointain et troublé, la place manque sur terre après la montée spectaculaire des eaux, et les naissances sont limitées. Les hommes ont donc recours à des "méchas", des robots afin de remplir des tâches subalternes, des imitations ultra-perfectionnées de l'être humain dont on n'hésitera pas à se débarrasser le moment venu. Cybertronics, l'une des entreprises à la pointe de cette technologie sophistiquée, envisage d'aller plus loin en fournissant à des parents en mal d'affection des faux-enfants, et teste le procédé sur un couple, pas vraiment choisi au hasard: Henry et Monica ont tous deux perdu un enfant, ou presque: Martin est dans le coma, il n'y a que peu de chances qu'il en sorte... Ils se retrouvent donc les "parents" de David (Haley Joel Osment), un super-robot qui va dans un premier temps être très difficile à accepter pour Monica (Frances O'Connor), avant que celle-ci commence à s'attacher à lui. Elle va aller jusqu'à commettre une action irréversible: en le verrouillant, elle le rend pour toute la durée de son existence quasi asservi à l'amour qu'il porte pour sa "mère", devenu obsédé par le lien spécial qui a été formé avec elle. Mais Martin sort du coma, et à partir du moment ou le vrai fils des Swinton revient, les ennuis commencent pour David: d'une part, la jalousie féroce de Martin va pousser ce dernier à intriguer contre l'androïde, et d'autre part les parents ne peuvent faire autrement que de prendre parti pour Martin contre David. Les apparences (provoquées par Martin) vont mener Henry (Sam Robards) à prendre la décision de se débarrasser de David. Ce qui se traduit, dans cette société du futur, par un retour à l'usine ou le robot va être détruit. Ne pouvant se résoudre à accepter cette éventualité, Monica emmène David dans la forêt, et le laisse en plan. Pour David, laissé seul face aux multiples dangers qui attendent les robots en liberté, une seule chose compte désormais: retrouver celle qu'il a naturellement été amené à appeler "Maman"...
Il est aujourd'hui encore impossible d'aborder ce film de Steven Spielberg, tourné entre Saving private Ryan et Minority report, sans à un moment ou un autre être confronté à l'argument le plus médiatique du projet: la filiation, en quelque sorte, de Kubrick à Spielberg et le passage de témoin entre le metteur en scène New Yorkais reclus et son jeune disciple si ouvert, affable et expansif. Si on s'en tient à la version de Spielberg, d'ailleurs relayé par Jan Harlan, beau-frère de feu Stanley Kubrick, et producteur exécutif sur A.I., Kubrick souhaitait adapter Supertoys last all summer long, de Brian Aldiss, depuis le milieu des années 80. Il avait privilégié Full metal jacket, nettement plus facile à mettre en chantier, avant de se replonger dans son projet de retour à la science-fiction, dont il aurait décidé après avoir vu Jurassic Park que Spielberg était sans doute plus qualifié que lui pour le tourner. N'étant pas dans le secret des dieux, je dirais que c'est plausible, et s'il y avait dans ce film qui tourne donc comme l'indique clairement le titre autour de la notion d'intelligence artificielle suffisamment de thèmes propres à mobiliser Kubrick, le film convient bien à Spielberg, qui a trouvé matière à réflexion personnelle. Pourtant, ce martèlement par la production du film du glorieux parrainage, fut-il posthume, ressemble à un coup, et oblige tant les commentateurs à se pencher sur la réalité de cette bi-paternité interlope, qu'on ne va pas y couper...
Spielberg va multiplier les appels du pied, les références, les plans "à la manière de...", et va même jusqu'à copier ça et là le style du maitre en matière de travelling avant à la poursuite d'un véhicule: qu'on se rappelle les fameux plans de Danny sur son tricycle, faisant le tour de l'hôtel Overlook dans The Shining... Revenant à la Science-fiction des années après E.T. , dans une histoire qui fait intervenir des extra-terrestres confrontés à l'extinction de la race humaine, Spielberg se plait à montrer une initiative de "préservation" qui renvoie à l'énigmatique final de 2001 dans lequel une sorte de zoo qui contient un seul animal, le spationaute Frank Poole, trouve ici une continuation à travers cette copie de l'univers dans lequel David a été heureux, recréé par des Aliens soucieux de préserver à travers le robot David, une trace de l'héritage disparu des humains. De même, le parcours de David, mâtiné de conte de fées ironique, n'est pas loin d'une picaresque quête d'un être à la recherche de son identité, et confronté à l'ingratitude de ses créateurs. Ceux-ci l'ont créé, et s'en désintéressent. Son oubli et sa douleur (être séparé de sa mère mortelle lorsqu'on peut soi-même durer des millénaires sans trop s'abimer!) font partie de son lot, et la façon dont les humains se retournent contre leurs créations, les détruisant dans des mises en scène de cirque apocalyptique, rappellent encore une fois le destin de l'humanité vu par 2001, cette filiation de l'intelligence, du monolithe mystérieux aux hominidés, des primates à la conquête spatiale, et de la conquête spatiale à la confrontation avec une intelligence artificielle supérieure qui est décidément trop perfectionnée: meurtrière dans 2001, destinée à nous supplanter dans A.I.
Pourtant, là où Kubrick laissait libre cours à sa façon essentiellement cérébrale de tourner, multipliant les prises jusqu'à virtuellement disposer d'absolument toutes les options de jeu possibles, aussi infimes soient les différences et nuances, Spielberg est un instinctif, qui obtient vite et efficacement ce qu'il cherche. Les deux styles ne se confondent pas, loin de là... Et Spielberg ne se confronte pas ici à un film qui lui est étranger. D'ailleurs il prolongera des éléments et motifs de ce film dans ses deux productions suivantes de science-fiction, Minority report et The war of the worlds: dans Minority report, il fait de nouveau reposer une large partie de son film sur le lien fragile et disparu entre un adulte et un enfant, mais du point de vue de l'homme cette fois. Il y invente également un monde bigarré, mais bien moins exotique que celui d'AI. Après tout, son adaptation de Philip K. Dick est supposée se situer une dizaine d'années dans l'avenir... On peut presque imaginer que le monde d'AI est un prolongement de celui de Minority Report... Quant à The war of the worlds, Spielberg y reprend de façon troublante l'assujettissement par la terreur aperçu ici, lorsque David, Gigolo Joe (Un robot d'amour, sorte de sex-toy ultra-perfectionné qui fuit un piège qu'on lui a tendu, interprété de façon splendide par Jude Law) et d'autres "méchas" laissés pour compte, doivent fuir l'apparition d'un ballon dirigeable imitant la lune, dont les occupants sont décidés à les récupérer pour les sacrifier dans un spectacle de cirque. Dans son adaptation de Wells, Spielberg prête cette terreur de l'annihilation aux humains, mais reprend essentiellement les mêmes ingrédients de suspense... Et surtout, le film, qui passe par le conte de fées (Le petit poucet, bien sur, mais aussi le fait qu'une partie importante de la conscience identitaire de David passe par Pinocchio dont l'histoire le fascine, ce qui en fait sa bible pour le reste du film: il souhaite lui aussi rencontrer la fée qui le rendre petit garçon afin que sa mère l'aime), dérive souvent dans le quasi-sadisme de Spielberg, qui pousse une situation jusque dans ses derniers retranchements. Le metteur en scène ne se prive d'ailleurs pas de signer son film: il a recours à plusieurs variations autour du regard, son obsession première, comme lorsque David et Gigolo Joe consultent un oracle, en fait un personnage holographique qui débite de façon mécanique des réponses à des questions. La caméra passe derrière l'hologramme du "Dr Know", nous montrant ainsi David et Joe à travers l'oeil de l'image... Une façon ironique de nous montrer les deux personnages comme nos étrangers, tout en assimilant l'être humain à une création sans aucune vie. Il replace aussi, comme souvent, des plans iconiques: une vision de David dans un rétroviseur de voiture quand Monica fuit l'endroit où elle l'a abandonné rappelle bien sur Jurassic Park, et la vision du reflet dans une flaque d'eau du ballon dirigeable en forme de lune renvoie non seulement à E.T. (Le satellite) mais aussi une fois de plus à ses films de dinosaure. Une preuve que pour respectueux qu'il ait été, le passage de témoin n'a pas empêché Spielberg de s'approprier le film. Heureusement, d'ailleurs.
Reste que AI est une déception. Coincé dans son argumentaire en forme d'équation magique, visant essentiellement à récupérer une partie de l'impressionnante vogue pour les films de Kubrick après sa mort en 1999, le film représente après tout le retour de Spielberg dans le monde de la science-fiction, son renvoi à la rencontre entre l'homme et l'extra-terrestre, qui aurait pu déboucher sur plus qu'une illustration sage du destin tragique d'un robot créé pour des besoins ciblés, et devenu tout à coup le dernier représentant de toute la civilisation et d'une race dont il ne fait d'ailleurs même pas partie. En essayant de mettre ses pas dans ceux de illustre collègue, Spielberg trahi un peu son propre univers, lui qui à cette époque n'a pas l'habitude de la lenteur, celle-ci devient pesante, et la tension qu'il installe avec son suspense finit par être exaspérante. Il aurait convenu de couper A.I., qui est bien un film de Spielberg, mais qui semble vouloir furieusement ressembler à autre chose... ambitieux, mais inachevé, dans lequel la rencontre d'un être paradoxal avec son créateur est presque escamotée. Un film attachant mais qui laisse un goût de regret.
Maintenant plus que jamais, il me paraît pertinent de rappeler ce qui distingue Spielberg des autres réalisateurs, ce qui fait l'essence même de son cinéma.
Peut-être faut-il aussi avant tout rappeler qu'un cinéaste, c'est une personne qui fait en sorte de créer des images, de les assembler et de les présenter sous une forme cohérente, selon le plan qu'il ou elle s'est donné, dans le but de raconter une histoire, qu'il ou elle n'a pas, ou pas forcément écrit. Théoriquement, il ne sert à rien de considérer la mise en scène sous l'angle du script, qui n'est qu'une partie du tout. Ce n'est que théorique: Spielberg est le patron, et comme Hitchcock en son temps, même sans mettre la main au scénario il réussira à le faire aller dans le sens qu'il veut.
Mais l'essentiel de Spielberg, tient en trois points: premièrement, il considère l'humanité, sa vie et les rapports qui sont entretenus par les individus dans leur vue et leurs aventures, sous un angle bien précis: celui du regard. Vivre c'est voir et voir c'est vivre...
Ensuite, le metteur en scène aime à montrer, faire voir, et bien sur montrer des gens qui voient, c'est la base même de son cinéma. On se souvient tous du plan dans Jaws du shérif Brody, sur la plage, qui voit ce dont il a tant peur, l'attaque d'un requin. C'est par la vue que Sam Neill, dans Jurassic Park, comprendra enfin où il est, et tout mot deviendra inutile.
Et troisièmement, et c'est particulièrement lié aux deux exemples dont je viens de parler, Spielberg est toujours motivé, et ce depuis son premier film, par le défi de montrer et donc de faire voir ce qu'on ne verra peut-être jamais: recréer des moments- clés (Le vote du 13e amendement dans Lincoln ou le débarquement en Normandie dans ce film), montrer des choses intenses comme on ne les a jamais aussi bien vues (La fuite de la famille dans The war of the Worlds, la scène de suspense haletante dans The lost world, ou tout Jaws), et enfin montrer l'inmontrable, ce qui n'existe pas, ou ce dont on ne peut pas témoigner parce qu'on n'y survivra certainement pas, et en plus on n'a pas toujours une caméra sur soi (Une attaque de requin, une rencontre avec un alien, ou le chaos créé par la psychose d'une attaque des japonais en Californie après Pearl Harbor!).
Et ces trois aspects sont particulièrement en évidence dans ce film, qui questionne, annule et remplace tout ce qui faisait jusqu'à présent le film de guerre, en en raffinant la technique jusqu'à l'extrême, et en y trouvant une nouvelle façon de gérer les deux aspects indissociables et inconciliables du genre: the big picture, comme disent les anglo-saxons, ici le débarquement et sa suite; et the small picture donc: c'est quoi, exactement, débarquer? se prendre une balle? sauver un copain? tuer un ennemi? perdre ses organes? Tout le film passera de l'un à l'autre et ça tombe bien car c'est effectivement le sujet de ce film profondément, mais jamais aveuglément, humaniste.
La première séquence est une courte introduction, qui engage le spectateur dans son premier rapport au regard, situé à l'orée de 27 minutes à couper le souffle; un vieux soldat Américain se rend, 50 années après la guerre, sur un cimetière Français en compagnie de sa famille. Il cherche une tombe, la trouve: un gros plan de son visage nous le montre, regardant intensément dans ses souvenirs. Ces souvenirs, ce sont donc les moments du débarquement, tel qu'on ne l'a jamais vu. Spielberg nous plonge au coeur de l'action et contrairement à ce que l'équipe de Darryl Zanuck avait souhaité faire en 1962, il nous réserve les vues d'ensemble pour la fin, épousant en permanence le point de vue des soldats dans ce qu'ils vient, et donnant à voir ces moments brutaux et hallucinants dans tout leur réalisme, à hauteur d'homme... Ce qui n'avait jamais été fait aussi bien.
Ensuite, une fois les soldats (Et un capitaine, qui encaisse avec difficulté la situation, et qui sera notre principal "héros") débarqués, et la situation permettant d'avancer, l'intrigue proprement dire peut commencer; un des soldats morts s'appelle Ryan; on voit ce qui se passe quand l'armée doit donner la nouvelle de la mort d'un soldat à sa famille. Et le problème, c'est que Mrs Ryan, qui avait perdu un de ses quatre fils la semaine passée, va devoir faire face cette fois à la mort de deux d'entre eux. Une décision est prise, symbolique bien sur; en très haut lieu: retrouver, sauver,et rapatrier le quatrième, James Francis Ryan (Matt Damon). Cette mission échoit à un homme auquel on a semble-t-il beaucoup demandé, le capitaine Miller que je mentionnais plus haut (Tom Hanks): pas un héros professionnel, juste un homme qui fait le travail qu'on lui confie et tente de le faire bien. Pas le genre non plus à discuter un ordre mais il n'est pas bête: il sait qu'il va devoir, dans une quête absurde, risquer la vie de plusieurs hommes pour en sauver un seul...
Les hommes en question sont issus de toutes les couches de la société Américaines, sauf que tous sont blancs... Dans les statistiques, c'est tout à fait réaliste; hélas: à ce stade du débarquement, la grande majorité des soldats Afro-Américains était déjà décimée... N'en demandez pas plus, je pense que c'est inutile! Mais sinon on a un groupe de personnalités réunies derrière Tom Hanks, avec un petit soupçon de convention bien dosée: Caparzo (Vin Diesel), le docteur Wade (Givanni Ribisi), Mellish (Adam Goldberg), un juif qui s'amuse d'ailleurs beaucoup à montrer un pendentif avec une étoile de David à des prisonniers Allemands, il y a aussi le sergent Horvath (Tom Sizemore), le sniper Jackson (Barry Pepper), le soldat Reiben (Edward Burns) et enfin le caporal Upham (Jeremy Davies), un traducteur qui n'a jamais été au combat. Le rapport qui s'établit entre eux est un mélange assez usuel de camaraderie et de chamailleries douteuses. Mais tous s'entendent plus ou moins sur un point: pourquoi aller risquer sa vie pour trouver un type?
Malgré tout, quand ils le trouvent, il s'avère que c'est un vrai brave type, qui commence par dire qu'il est hors de question surtout maintenant qu'il a perdu ses trois frères, de laisser ses frères de combat se débrouiller...
Le film avance donc en trois parties distinctes: le prologue à Omaha Beach, la recherche du soldat Ryan, et enfin une fois qu'il a été trouvé, une bataille improvisée pour garder un pont, qui sera l'occasion pour la petite troupe d'être assez largement décimée. J'ai parlé de point de vue, tout à l'heure: celui des Allemands, ou celui des Français voire des Anglais, sont totalement absents: c'est un parti-pris qui n'a rien de gênant car il permet justement de se concentrer sur le point de vue de ceux dont la mission embarrassante est de sauver le Soldat Ryan: les SS sont leurs ennemis, et quand d'aventure ils en ont un entre les mains, il passe un sale quart d'heure. L'héroïsme dans ce film est réel et authentique: on ne se lève pas en se disant qu'on deviendra un héros, on prend juste des décisions au moment ou il fait les prendre: quelquefois, ce sera la bonne... Quelquefois pas. tous ces hommes ont parfois un comportement admirable et parfois pas. Mais la vue d'ensemble est toujours là pour qui veut bien la voir: et c'est le Capitaine Miller qui s'en charge.
L'expérience de ce film est sensorielle, fatigante et comme je disais plus haut, divisée en trois. Il est de bon ton, et en effet ça se justifie, de dire que le film n'est jamais meilleur que dans ses premières 27 minutes. Mais il serait stupide de condamner le reste qui est parfois critiqué pour ses émotions: pour commencer, peut-on imaginer une guerre sans émotions? Et le metteur en scène a su différencier ses trois parties pour rendre le tout vraiment intéressant: la deuxième partie vire parfois au picaresque, et montre de quelle façon les hommes sont poussés à s'opposer (Notamment sur le sort d'un prisonnier de guerre). Le rôle de Upham, le novice et le naïf, est important pour faire le lien avec le spectateur. Mais la troisième partie reprend le réalisme dur de la première, sans qu'il y ait cette notion de parcours, d'avancée propre au débarquement.
Lors de ces scènes de la bataille finale, Spielberg fait faire du sur-place à ses soldats, et invoque l'héritage de Kubrick et de Full Metal jacket, mais aussi celui de Kurosawa pour la recherche de la maîtrise des armes dans le chaos de l'adversité. La façon dont Miller déploie ses troupes renvoie aux Sept Samouraïs... une bonne dose de lyrisme en moins. e sont ces scènes qui font vraiment s'affronter les hommes qui se trouvent être Américains (mais auraient pu être de n'importe quelle nationalité) et leurs ennemis, se trouvant être des Allemands. C'est là qu'on trouve des plans extraordinaires de vie et de mort et cette troisième partie, âpre et sans compromis, donne tout son sens au film: on y montre la guerre dans toute son horreur, mais aussi dans toute sa nécessité: on m'attaque, je me défends. Je l'attaque, il se défend. Bref, les actes et les faits de la guerre. Rien de plus, rien de moins.
Inspiré de faits réels, ce film est situé entre The Lost World et Saving Private Ryan. D'une certaine manière, Spielberg répétait l'étrange coup double entre Jurassic Park et Schindler's list, de sortir coup sur coup un blockbuster pas trop regardant et un film visant haut. Mais le malentendu autour d'Amistad, jugé un très piètre reflet de Schindler's list, voire taxé de bêtise par certains commentateurs (Spike Lee n'est pas tendre à son égard, par exemple) est toujours là: film simpliste, manichéen, raté, trop long, qui adopte un point de vue blanc, etc... Les reproches sont nombreux et tous ne sont pas infondés. Mais revu aujourd'hui, alors que la carrière de Spielberg a continué dans ces directions multiples et que le metteur en scène a aussi accumulé les réussites (parfois contestées, mais tant pis) dans des domaines très divers, ainsi que quelques échecs bien entendu, Amistad semble porter en lui une ébauche du style des films à venir...
Rappelons que le script de David Franzoni concerne un incident réel, celui du procès de la Amistad, un bateau Hispanique appréhendé par les autorités Américaines alors que le vaisseau dérivait, conduit tant bien que mal par des esclaves mutins qui avaient pris deux de leurs bourreaux en otages. Ceux-ci, des sujets de la couronne d'Espagne, clamaient être d'honnêtes propriétaires d'esclaves venus de Cuba, et non des trafiquants qui apportaient de la chair fraiche: en effet, en 1839, les Etats-Unis ont banni la traite des esclaves afin de concéder aux abolitionnistes, mais sans abolir l'esclavage afin de satisfaire les esclavagistes du Sud. Un groupe de citoyens et d'avocats, unis par la volonté d'en finir avec l'esclavage, s'emparent du dossier afin de déterminer si les noirs appréhendés sont des esclaves victimes d'un trafic, ce qui légitime leur révolte, ou des esclaves en route depuis Cuba, ce qui les rendrait coupables de meurtre aux yeux de la loi. Parmi les défenseurs, un avocat, Mathew McConaughey; un chef d'entreprise noir, Morgan Freeman, et... un ancien président des Etats-Unis, Anthony Hopkins qui interprète John Quincy Adams! ...Avec eux, les noirs sont représentés par un grand gaillard interprété par Djimon Hounsou, avec lequel la confrontation va tourner au choc de civilisation.
Le contexte est extrêmement bien campé, anticipant bien sur sûr la réussite de Lincoln. Mais en prime, on a le style de Spielberg, qui aime à prendre le spectateur par surprise dans un premier temps et le plonger directement au coeur de l'action avant d'exposer l'intrigue: le film commence en très gros plan par la vision d'un objet qui gratte sur du bois. C'est un esclave qui tente de dégager les chaines qui l'entravent... La séquence qui suit est exemplaire, tout comme les vingt-cinq premières minutes, qui partent dans tous les sens, en adoptant le point de vue des esclaves la plupart du temps. Mais le procès fait largement glisser ça vers un point de vue qui est essentiellement blanc (même Morgan Freeman est d'ailleurs considéré comme tel par le groupe d'esclaves qui rappelons-le ne parlent pas l'Anglais). Mais d'une certaine façon, le choix de Spielberg, pour naïf qu'il soit, est aussi dicté par le fait qu'il y a un monde entre ces esclaves et ces Américains, tous regroupés par un langage commun et une certaine façon d'exercer la démocratie... C'est d'ailleurs à un interprète noir (Chiwetel Ejiofor) qu'il va falloir faire appel lorsque la communication sera nécessaire. John Quincy Adams quant à lui vole évidemment la vedette (Hopkins fait ce qu'on attend de lui) dans un épisode d'appel auprès de la cour suprème qui ne s'imposait pas, et qui est assez pompeux, noyé sous une partition de John Williams qu'on a connu plus inspiré.
Alors que le début était souvent impressionnant dans ses échanges de point de vue (les Mendes pris en esclavage ayant souvent un point de vue très rafraîchissant sur leurs défenseurs), le film tend donc à s'alourdir considérablement sur la fin, après avoir été un exercice excitant et novateur (un peu comme le sera le film suivant dans son ouverture spectaculaire) puis un film de procès honnête mais appliqué. L'histoire y trouve son compte, et le fan de Spielberg y retrouve au moins sa générosité en même temps qu'une bonne dose de roublardise partagée avec Anthony Hopkins...
L'entreprise InGen, qui a permis à John Hammond (Richard attenborough) de créer Jurassic Park, a échappé à son créateur, et le monde des dinosaures recréés menace de devenir un site encore plus touristique; mais Hammond, qui reste sur son idée initiale de faire appel au sens du merveilleux et voudrait rester en bonnes grâces auprès de la communauté scientifique, demande au docteur Ian Malcolm (Jeff Goldblum) d'aller sur place dans une île secondaire, avant que les hordes de chasseurs, ingénieurs et autres avocats, ne débarquent pour transformer les lieux en parc d'attraction. Leur mission? Observer les dinosaures dans leur habitat...
Une suite? Spielberg avait réussi à s'en abstenir, à l'exception de ses Indiana Jones, jusqu'à ce film. Quelle que soit la qualité du film, il était inévitable d'une part qu'on puisse accuser la chose d'être d'un flagrant opportunisme, d'une totale inutilité, et d'une certaine redondance. Le fait est qu'après Schindler's list on voyait mal un metteur en scène s'atteler à un "petit film de dinosaures". J'ai déjà souligné les paradoxes suivants: d'une part, Spielberg fait 1941 un jour, et Raiders of the lost ark le lendemain, en planifiant de réaliser E.T. plus tard. C'est un metteur en scène, attiré par toutes les possibilités du cinéma... D'autre part, sans Jurassic Park, Schindler's list ne se serait pas fait. Donc The lost world est pour Spielberg la possibilité de prolonger sa filmographie de deux ou trois films ambitieux qu'il rêve de faire, parmi lesquels Amistad, Saving private Ryan, et A.I.... Donc au doublé incroyable de 1993 (Jurassic Park suivi de Schindler's list), le réalisateur va ajouter un triplé impressionnant en 1997 - 1998, en faisant suivre son deuxième film de dinosaures de deux ambitieuses fresques historiques, les sorties s'étalant entre le mois de Mai 1997 et celui de Juillet 1998.
Donc maintenant qu'on se retrouve avec une suite, on y verra beaucoup de redites, des échos des thèmes déjà présents dans Jurassic Park, des moments qui sont hérités du roman Jurassic Park mais qui avaient été écartées (l'ouverture du film est claquée sur celle du premier roman, au lieu d'être inspirée du deuxième), et certains personnages reviennent... mais pas beaucoup. Si on ne verra pas les personnages de Sam Neill et Laura Dern (qui seront tous les deux, dans des proportions différentes, présents dans Jurassic Park III de Joe Johnston, Ian Malcolm (Jeff Goldblum) revient, et d'autres personnages viennent augmenter la donne, parfois de manière un peu plaquée, comme sa petite amie (Julianne Moore) et sa fille (Vanessa Lee Chester). Surtout, le film va explorer de façon importante un thème cher à Spielberg, qui était présent dans le premier film, mais devient central au deuxième: la famille. de même que les protagonistes sont les éléments d'une famille, aussi disparate soit-elle, les T-Rex du film sont un couple avec enfant, et la défense de leur cocon familial devient l'enjeu évident du film.
Spielberg reste Spielberg, et si le film est souvent un peu facile dans sa reprise des attractions du premier (un chasseur isolé qui se croit plus intelligent que les petits dinosaures va finir par se faire bouffer, un peu de la même façon que le hacker Nedry dans Jurassic Park, et un suspense est lié à la façon de chasser des vélociraptors, une fois de plus les stars du film), il y a aussi, grâce aux effets numériques, une chasse délirante qui fait intervenir hommes et dinosaures avec une diabolique efficacité, et surtout une séquence de suspense impliquant une petite fille, un camping-car de luxe, une falaise, et une paire de T-Rex.... Notons que le film est l'un des plus violents, voire impitoyables de Spielberg, aussi bien sur le suspense que sur la violence suggérée ou explicite. Le prologue, avec sa petite fille attaquée (hors champ, mais la réaction de sa mère après coup est sans équivoque) ne dit pas autre chose. Fuite en avant délibérée d'un réalisateur qui a d'autres films à faire, ou tentative de rentrer dans le lard de la censure?
Et il y a surtout, plus un écho au Monde perdu de Conan Doyle qu'à celui de Michael Crichton, une séquence durant laquelle un T-Rex sème la panique dans San Diego, qui pour moi renvoie autant au film d'Harry Hoyt (The lost World) adapté du roman de Doyle, qu'à King Kong. A ce sujet, d'ailleurs, on pense autant à ce dernier film, qu'à Nosferatu devant l'anecdote du vaisseau fantôme, dont tous l'équipage a été mangé par un T-Rex, ce bateau ayant été baptisé S.S. Venture, comme le bateau de Carl Denham qui ramènera le gorile géant dans le film de Schoedsack et Cooper... Et dans les deux cas, Spielberg semble au moins nous dire, tout ça c'est bien gentil, mais n'oublions pas que nous ne serions pas en train de faire ce film, sans l'animateur Willis O'Brien et ses poupées articulées de créatures fantastiques, sans les grands réalisateurs de ces films fantastiques...
Bref, on l'aura compris, comme toute suite, celle-ci affiche fièrement son inutilité. Mais elle le fait avec panache, et surtout avec sa dose de cris. car comme le dit Ian Malcolm, "Oooh, Aaah, that's always how it starts. then later there's running, and um, screaming".