L'avant-dernier film de Jones mettant en scène les aventures désastreuses du coyote le plus malchanceux de l'histoire du cinéma, est également une exception dans les années 60: il ne se contente absolument pas d'enquiller de façon plus ou moins convaincante les gags qui sont de toute façon tous des variations plus ou moins changeantes des mêmes routines: il le fait, mais à la perfection...
Si l'animation reste hélas fonctionnelle, pas plus (une malédiction des années 60, décidément), il faut voir ce film pour la maitrise incroyable du rythme, d'une part... Et pour une inventivité devenue rare: parmi les nombreux gags (tous ramifiés avec plus ou moins de toppers, soit des gags dans les gags sur les gags), il y en a un qui utilise la fameuse chute vertigineuse, avec de surprenantes variations incluant des cactus...
Et donc, un jour, le coyote découvrit qu'il avait faim, etc etc.
C'est un film situé en plein coeur des années 50, alors que déjà les décors de Maurice Noble partaient dans tous les sens, mais l'animation restait de bonne tenue...
Et sans rien trop révéler, le film est notable pour UN gag particulièrement novateur. Mais oui... J'ai l'air de me plaindre, mais rappelons que dans cette série de films de courts métrages à caractère philosophique, c'est justement parce que c'est toujours la même chose que c'est sublime.
...qu'on finisse par trouver, à force, que les titres des films du Coyote sont souvent le meilleur gag, et pour cause, il change à chaque fois. Leur seul point commun est de tourner autour de la vitesse... Zoom!
...Que dans ce film, plusieurs gags tournent autour du boomerang. Je sais, c'est un objet qui revient toujours, mais quand même!
...Qu'on ne se renouvelle de toute façons jamais, puisque l'idée est précisément de raconter tout le temps la même chose: l'échec, cuisant, systématique, jamais grandiose, toujours programmé, et inévitable.
...Que du coup tout changement devient, par définition, une transgression.
...Que toute transgression (je ne sais pas, moi... Le coyote gagne, par exemple) serait la mort du film, et de ses succédanés.
...Que parfois, le trait évolue, et les décors sont stylisés... Mais... C'est un changement?
Bugs Bunny et Wile E. Coyote sont voisins, et le coyote une fois de plus aimerait bien manger le lapin... Mais s'il se considère ouvertement (et avec insistance) comme un génie, l'animal est bien à la peine pour "retenor son voisin" à dîner...
Que dire de plus que ce qui a déjà été dit sur To hare is human et sur rabbit's feat, les deux films précédents sur lesquels Bugs Bunny et le Coyote s'affrontaient: le dialogue gâche tout... Non que les gags soient révolutionnaires (on notera quand même l'effet extrème de l'aimant attrape-tout, qui attrape vraiment tout), mais l'omniprésence de la voix insupportablement "je sais tout" du coyote nous empêche d'apprécier quoi que ce soit ici...
Pour résumer, exceptionnellement, un coyote perdu en plein désert du Sud-Ouest des Etats-Unis, affamé, tente d'attraper un oiseau coureur, sur la route, et utilise des moyens divers et variés, pour changer. Mais cette fois-ci, de façon étonnante, ça ne marche pas du tout...
A ce stade, pourquoi se priver? L'entreprise de Jones, qui consistait à utiliser systématiquement des variations de toujours la même situation, n'a jamais varié pour autant. Si ce n'est que le style a évolué naturellement, ainsi que les décors qui bien entendu ont été de plus en plus abstraits au fur et à mesure des années...
Ce film tardif est un bon exemple, d'ailleurs, de la technique imaginée à la fin des années 40 par Jones et le scénariste Michael Maltese: alors qu'une tentative d'utiliser une bombe contre la bestiole a comme de juste complètement raté, le coyote se retrouve à tenter d'échapper à la bombe, tout en tombant de très haut, et une fois arrivé en bas, il va quand même devoir subir les effets de la bombe... Les gags sont systématiquement la source d'autres gags, et ça ne s'arrête jamais...
...enfin si, à la fin. Mais cette fois, hélas, un gag verbal (ou quasi verbal, puisqu'il utilise un jeu de pancartes) gâche toute la fête en jouant sur les mots.
Chuck Jones avait déjà eu l'idée, franchement bizarre, de mêler les univers respectifs de Wile E. Coyote et Bugs Bunny... Pourquoi pas? ...Sauf que pourquoi s'évertuer à faire du coyote un insupportable bavard, lui qui justement n'a pas besoin de la parole pour être un protagoniste génial?
Ca recommence, et on doit donc supporter ici la loghorrée de l'animal, qui nous explique ce qui n'a pas besoin d'être expliqué, ce qui tue les gags. Bugs Bunny a plus de chance, mais l'adversaire est ici tellement faible, qu'il ne lui faut pas grand chose pour donner l'illusion de la grâce. Jones était un maître en matière de timing, il savait aussi parfois se planter dans les grandes largeurs...
Le coyote tente de chasser l'oiseau, et ça ne marche pas... comment voulez-vous décrire un tel film quand on a vu tous les courts métrages de la série, et qu'aucun d'entre eux ne diffère dans ses intentions?
Le film est plaisant, mais on y sent l'évolution évidente dans deux sens bien affirmés: d'un côté, la stylisation de plus en plus poussée des décors, de l'autre l'animation de plus en plus schématique.
Pour le reste... C'est une définition de la routine affirmée! On notera l'apparition de gags à ramifications multiples, qui cassent légèrement l'impression (revendiquée et soulignée en rouge) de redite...
Bref, vous avez compris... C'est un bon film de transition, construit de façon rigoureuse comme tous les autres films ou presque, avec les appellations latines habituelles en générique, et un ensemble de tentatives ratées.
L'une d'entre elles mérite de rester dans l'histoire à cause de son improbabilité absolue: pour triompher de son oiseau tant convoité, le coyote a l'idée de commander un costume d'homme-chauve souris... vert.
Retournant sans cesse au charbon, le coyote aura-til enfin gain de cause? ...Cette question méritait-elle d'être posée?
En 1961, l'unité de Leon Schlesinger a bien changé, et l'appellation Looney Tunes est plus une convenance qu'une marque de fabrique. D'ailleurs chacun des réalisateurs impliqués a sa propre unité, et évidemment celle de Chuck Jones sort régulièrement un nouveau cartoon qui offre une série de variations en formes de gags sur l'échec absolu et programmé des initiatives du coyote pour attraper le Roadrunner...
Sauf que les temps sont durs, l'heure au recyclage et à l'économie. Por ce qui est de l'économie, le court métrage est plus raide, moins franchement animé... Ce qui est accentué par le style plus anguleux du metteur en scène. J'imagine qu'il y a des adeptes.. Mais aussi, les gags en eux-mêmes me smblent réchauffés, comme si Jones avait fait le tour des possibilités...
Est-il besoin de rappeler l'intrigue? Désert, Coyote, Roadrunner, Acme... Bon, je pense que vous avez repéré l'intention, le dosage dramatique, la mission à accomplir, et ses échecs inévitables...
C'est la période durant laquelle Jones n'avait pas encore totalement opéré la transformation de son style en l'enlaidissant, et ses animaux, encore plus ou moins ronds, contrastant avec un décor de plus en plus stylisé de Maurice Noble...
Et c'était aussi l'époque durant laquelle Jones, conscient de la répétitivité absolue de la franchise, cherchait des moyens pour surprendre le public à l'intérieur même des gags, et aussi (et surtout) en délayer de façon impressionnante la résolution: ainsi ici, un gag particulièrement élaboré... L'idée est d'écraser l'oiseau avec une grande pierre plate, jetée dans le vide à son passage. Pour l'instant la proposition est très classique... Sauf que la pierre, au lieu de tomber, reste en équilibre sur le rebord de falaise. Le coyote tente une pression, légère au début. Puis il intensifie ses gestes, jusqu'à sauter entre la pierre et le sommet de son rocher... Quand il n'y tient plus, il se place sur la pierre et saute sans arrêt... jusqu'à ce que la pierre finisse par céder, et tombe. Il ne s'en aperçoit d'abord pas du tout. Au moment de la réalisation, Jones a eu l'idée de montrer le coyote immobile sur sa pierre (durant la chute, vertigineuse, et même interminable), une expression réduite à deux points à la place des yeux. Effet garanti. Et pendant ce temps, l'attente du dénouement (inévitable) continue pour le spectateur. Non seulement le gag n'est toujours pas résolu, mais en prime, le personnage nous entraine derrière lui, avec des regards caméra de toute beauté, et un timing diabolique.