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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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23 août 2024 5 23 /08 /août /2024 15:54

Certes, c'est d'abord un classique, à part entière... Mais il y a une foule de raisons qui rendent ce film fascinant, pour tout un tas de raisons, certaines vraiment paradoxales!

Pierre (Michel Piccoli) est un architecte établi, qui est arrivé au milieu de sa vie... Du moins le croit-il. Il est séparé de son épouse, Catherine (Léa Massari), avec laquelle il a eu un fils qui vole désormais de ses propres ailes. Et il est en couple avec une jeune femme, Hélène (Romy Schneider). Mais Pierre ne sait pas ce qu'il veut:

continuer avec Hélène?

ou

rester seul, pour éviter "d'être misérable", comme il l'écrit dans une lettre?

C'est à ce moment que Pierre a un accident. Et il revoit les événements passés de sa vie récente, qui défile sous ses yeux...

C'est ce dernier point qui fait la renommée du film, aussi sûrement qu'on parlera de landau et d'escalier à propos du Cuirassé Potemkine, ou de la fameuse et délectable scène du poulet quand on évoquera La Ruée vers l'or! C'est d'abord à ça qu'on reconnaît un classique, cette faculté à se faire encapsuler dans une scène, un détail, voire une impression...

Mais à la vision du film, la structure en est bien plus riche, bien plus novatrice, bien plus éclairante encore que cette description hâtive le laisserait entrevoir. Pour commencer, quand le film commence, tout ou presque est consommé: l'accident a eu lieu, et Sautet promène sa caméra au milieu des témoins nombreux (l'accident, spectaculaire, a bloqué la circulation sur une petite route du Finistère). Une impression forte de naturalisme, ne nous empêche pas pour autant de reconnaître l'un des conducteurs qui se sentent coupables de l'éventuelle mort de la victime: Boby Lapointe agira en qualité de fil rouge, et nous le reconnaîtrons instantanément à chaque fois qu'il fera son apparition, comme une balise qui nous permettra de savoir qu'on est revenu dans "l'infortuné présent" d'un homme qui est entre la vie et la mort.

Et la chronologie, pour le reste, est bouleversée, sans qu'on puisse dégager de cet ensemble un puzzle complet: une scène esquissera par exemple la première rencontre entre Pierre et Hélène; la chronologie, du reste, serait la suivante: Hélène et Pierre ont prévu de partir trois ans travailler ensemble en Tunisie, mais Pierre qui a des doutes ralentit. A la faveur d'un voyage professionnel vers Rennes, il écrit sur une table de café une lettre de rupture, qu'il ne postera pas, et qu'il finira même par juger inutile: il n'a finalement pas envie de quitter Hélène. Mais il conduit trop vite...

Mais le cinéaste et son partenaire, le scénariste et dialoguiste Jean-Loup Dabadie, ont décidé de compliquer la tâche du spectateur en éclatant cette non-intrigue en multitude de scènes dans lesquelles l'importance du détail est primordiale: surtout des petits riens, une personne sonne à la porte, un copain parle de vin, un abordage en voilier à La Rochelle, une faute de frappe qui voit Romy Schneider lancer un "Merde" retentissant, ou un petit moment d'authenticité touchante: Romy Schneider qui ne peut cacher son accent, demande à Piccoli de lui donner un mot en Français, dont elle ne se rappelle pas. Il s'agit du mot "affabuler", et... elle oublie un F en l'écrivant. Nous n'en saurons pas plus: qui est-elle, quelle est sa nationalité, pourquoi, ou pour qui écrit-elle? Peu importe... Cette scène est l'une des nombreuses séquences qui font le principal sel du film, à savoir sa captation maitrisée d'une illusion de la vie quotidienne...

Une vie dans laquelle on boit, mange, rit, roule, et surtout fume! Car on le dit souvent, Michel Piccoli à lui tout seul semble tenter de battre le record du monde de consommation tabagique, et du reste il n'est pas le seul. Une paire de cigare éteints, fumés aux trois quarts, esquisse un parcours vers un personnage secondaire qui est (probablement) le nouveau compagnon de Léa Massari dans le film. Un cendrier dans un film de Claude Sautet joue un rôle de réelle importance dans la caractérisation des personnages! Et quand il se trouve pris au piège de la voiture qui enchaîne les tonneaux au ralenti, Piccoli se retrouve ballotté... au milieu des mégots.

Et Les choses de la vie devient aussi un classique par son statut même, paradoxal, de capsule temporelle: cette période où fumer et boire étaient des actes du quotidien pour tout le monde, où on ne se préoccupait pas de ceinture de sécurité, où les bornes indicatrices de patelins (La Noue, 0,7) étaient en béton peint... Un monde de Dianes Citroën, de bétaillères rouges, d'ambulances anté-diluviennes, un monde enfin où Michel Piccoli, Romy Schneider, Boby Lapointe et Jean Bouise vivaient sous nos yeux! 

Et pourtant, le film se résout dans un suspense haletant. C'est un pied de nez à Hitchcock, finalement: lui qui disait qu'un film devait être oit une tranche de vie, soit une tranche de gâteau, avait une préférence pour la deuxième catégorie. J'imagine qu'il a du faire la fine bouche devant celui-ci. Pourtant le destin personnel de la jeune femme incarnée par Romy Schneider (qui s'en sort admirablement au regard de la structure épisodique du film) est entièrement suspendu à ce qu'il adviendra de cette lettre de rupture oubliée dans une poche, et nous le savons bien...

 

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Published by François Massarelli - dans Tranches Claude Sautet No smoking