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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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1 mars 2026 7 01 /03 /mars /2026 18:15

L'historienne Lotte Eisner a longtemps été la principale autorité sur tout ce qui concerne le cinéma Allemand, mais ça, c'était avant: avant qu'on puisse disposer de certains films à la maison. Il me semble que l'oeuvre de sa vie a été de réécrire l'histoire glorieuse de Fritz Lang, à la lumière de ses souvenirs sur les films eux-mêmes, de ce que Lang en a dit, mais aussi d'un parti-pris malhonnête, qui lui a fait constamment prendre parti pour le metteur en scène de Metropolis contre celui de Nosferatu, car s'il y a un réalisateur qu'Eisner ne pouvait pas encadrer, c'est clair à la lecture de ses livres qu'il s'agit bien de Murnau. Quoi qu'il en soit, la thèse quasi officielle sur ce film, le dernier réalisé en Allemagne avant son exil Californien (en passant par Paris) par Lang, est qu'il s'agit d'une oeuvre géniale et anti-nazie, totalement visionnaire, dans laquelle Lang aurait mis les mots d'Hitler dans la bouche d'un fou criminel... Ce qui est faux. Car si le film est visionnaire, c'est qu'il anticipe sur le chaos, sans jamais en nommer les responsables, comme dans M et dans le Mabuse de 1922.

On passe sur les mensonges du cinéaste, qui se représente quasiment poursuivi par les sbires de Goebbels à la suite d'une entrevue avec le chef de la propagande d'Hitler: c'est vrai que Goebbels qui admirait Lang, et n'aimait pas du tout son dernier film, a néanmoins proposé au metteur en scène de prendre en mains la destinée du cinéma Allemand. C'est également vrai que Lang, décontenancé, n'a pas su quoi lui dire. C'est toujours aussi authentique que le metteur en scène est alors parti aux Etats-Unis, laissant derrière lui un risque sérieux lié à ses propres origines, mais aussi ses amis Thea Von Harbou et Rudolf Klein-Rogge, qui eux allaient se comporter en bons petits Allemands bien comme il faut dans les douze années à venir. Mais l'entrevue et la fuite n'ont pas eu lieu, comme le prétend le metteur en scène, le même jour, ni d'ailleurs la même semaine; le processus de départ s'est étalé dans le temps, sur plusieurs semaines. Ce qui est vrai en revanche, c'est que Seymour Nebenzal, de Nero Films, a bien laissé carte blanche en 1932 à Lang pour réaliser un film qui serait la suite de Dr Mabuse Der Spieler, son film emblématique de 1922; et pendant ce temps, l'auteur des romans d'origine Norbert Jacques devait lui aussi broder sur les mêmes idées que Lang et sa scénariste Thea Von Harbou, pour un "Testament" qui est parait-il fortement éloigné du film...

Dans ce film, on suit des péripéties autour de la découverte d'une mystérieuse bande de bandits au chef mystérieux, et de leur impressionnante faculté à déjouer les plans de la police. Lang et Von Harbou orchestrent leur intrigue autour d'un certain nombre d'éléments: la tentative de fuite d'un ancien policier (Karl Meixner) qui souhaite se réhabiliter, mais qui craint pour sa vie d'autant qu'il connait, lui l'identité du maître du crime; les aventures d'un bandit amoureux (Gustav Diessl) qui souhaite s'en sortir, mais va avoir du mal à rejoindre sa petite amie; la façon dont le commissaire Lohmann (Otto Wernicke) mène l'enquête à partir d'un puzzle... Le tout étant saupoudré de scènes liées au professeur Baum (Oscar Beregi), le directeur de l'institution mentale dans laquelle le criminel Dr Mabuse (Rudolf Klein-Rogge), a été enfermé lors de son arrestation. Baum, fasciné par le Docteur, prétend que les papiers que le criminel fou noircit jour après jour, sont le secret de son esprit...

A partir de ces éléments en apparence disjoints, Lang organise une histoire à l'unité indéniable, grâce en particulier au truc qu'il affectionnait tant depuis Mabuse: créer un lien entre deux scènes, deux espaces, deux séries de personnages en apparence sans rapports entre eux, par la simple grâce d'un mot, d'un geste, d'un montage précis. Chaque fois qu'nu personnage demande "qui est derrière tout ça?", le plan suivant nous répond. dans ces conditions, bien sûr, il est difficile de ne pas voir très vite qui est réellement derrière tous ces crimes, mais Lang, toujours dans la lignée de son maître Feuillade, n'est pas là pour l'énigme, plus pour le frisson du suspense, et bien sûr l'écheveau d'images, de signes qu'est son film. Il prend un plaisir évident à réaliser une oeuvre totalement distrayante, à la mise en scène parfaite... Sans pour autant, bien entendu, se contenter de réaliser un film de genre.

Les nazis ont interdit ce film: est-ce uniquement parce qu'il avait été produit par Nebenzal, ou y ont-ils vu les éléments dont Eisner prétendait qu'ils faisaient l'intérêt du film? Je pense que la vérité serait entre les deux: il n'y a finalement pas, dans ce film pas plus que dans M, du reste, de référence directe aux nazis, juste une atmosphère particulière: comme dans M, on nous montre une Allemagne en proie à la crise, mais dans laquelle la vie continue, et le commissaire Lohmann, limier fin mais débonnaire, a surtout envie qu'un jour on puisse le laisser aller au spectacle sans l'embêter avec un crime ou un cambriolage... Mais dans l'ombre, un criminel tisse une toile inquiétante, et d'une façon d'autant plus effrayante qu'il semble n'en rien retirer d'autre que le chaos. Au Mabuse de 1922, qui assurait sa toute puissance en s'installant dans l'esprit de chacun par l'hypnose, mais devenait riche au passage, le Mabuse de 1933 est plus ambigu encore. Les bandits le demandent, d'ailleurs: pourquoi on fait tout ça si ce n'est pour avoir de l'argent? 

Visait-il le nazisme, ou tout simplement voulait-il s'en prendre au mal dans toute son acceptation? Lang avait déjà fait en 1922 le portrait d'une Allemagne malade, qui se jette dans les bras ouverts d'une classe de profiteurs, qui gangrenait déjà toutes les couches de la société: policiers comme bandits y portaient les mêmes smokings. L'Allemagne de 1933, nous dit-il, est encore plus malade, et il met en garde de façon assez claire les gens sans conscience, les hommes trop faibles (Baum qui va être "envahi" par l'étrange prose de Mabuse) comme les quidams qui vivent leur vie sans se soucier des autres (n'as-tu pas un chèque tous les mois? Alors de quoi te plains-tu?): son film est un étrange conte, d'ailleurs, dans lequel tout revient sans cesse au point de départ, à un message qu'on a empêché un homme de délivrer à la troisième minute, qu'il réussit finalement à donner à son destinataire à la fin. Une sorte de boucle sans queue ni tête, presque, dont les scènes se succèdent par la grâce de liens logiques, mais aucun de ces liens n'est vraiment chronologiques...

...Sauf l'histoire de Lilli et Kent: ils sont bien mignons, d'ailleurs, ces deux-là. Mais si Lang les a intégrés à son histoire, c'est qu'il a décidé de donner du suspense à son public, à travers une formidable scène de tension dramatique. Car la très bonne nouvelle, c'est que si Lang est un cinéaste inquiet, désireux d'éveiller le public à son malaise, sans pour autant pointer du doigt vers le ou les responsables, il le fait avec génie, à travers une histoire riche en péripéties: poursuites, explosions, mystère garanti. Et il le fait aussi pour la dernière fois, car après ce film, Lang ne fera plus un seul film en totale liberté. Ni en France, ni aux Etats-unis, ni en Allemagne (où il ne tournera d'ailleurs que deux films d'une platitude affligeante, si vous me demandez mon avis)... Dans ces conditions, je pense qu'il était pertinent pour le metteur en scène de faire appel à Otto Wernicke, le commissaire de M: il lui permettait de faire se rejoindre son chef d'oeuvre formel de 1931, et sa grande fresque de 1922, en une seule et même oeuvre à tiroirs. 

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Fritz Lang Criterion
2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 18:02

Daniel (Robert Hossein) et Paul (Jean Sorel) cambriolent un appartement... Mais ça tourne mal: quand le propriétaire rentre à l'improviste, Daniel est pris au piège devant le coffre-fort, et Paul lui sauve la mise en assommant l'homme. Arreté, Daniel ne dénonce pas son camarade et passe une année en prison... Puis s'évade. 

Il prend un train en douce et atterrit dans les Alpes-Maritimes, à Bouyon. Il est recueilli par un brave type qui tient un relais routier, Thomas (George Wilson). Celui-ci vit seul avec son épouse, la jeune Maria (Catherine Rouvel). Elle n'apprécie pas la présence de Daniel, dont elle a vite compris qu'il n'était pas le travailleur saisonnier qu'il prétend être... Elle lui demande de forcer le coffre de son mari, mais ça tourne mal, très mal.

C'est l'avant-dernier film de Duvivier, qui se réfugie comme pour le film qui viendra (Diaboliquement votre, en 1967) dans le roman noir, adaptant un roman de James Hadley Chase (Come easy, go easy, 1960) en compagnie de Barjavel. Le fatalisme noir des deux hommes éclabousse l'écran: coincé devant un coffre-fort et surpris en plein crime, Daniel semble condamné à errer dans les limbes, et à revivre le même sort une fois arrivé en Provence, au milieu de nulle part. La belle camaraderie qui unit les deux cambrioleurs (l'un a sauvé l'autre en tuant un homme, l'autre ne le dénonce pas à la police) va voler en éclats lorsque les deux hommes seront confrontés à Catherine Rouvel, qui joue une garce particulièrement mal intentionnée...

C'est glauque, et même à la limite un peu sadique. Mais par bien des côtés, c'est proche du western, et d'ailleurs on pense parfois à Jubal, de Delmer Daves, avec Glenn Ford et ernest Borgnine... Le rôle de bandit marqué par la fatalité convient admirablement à Robert Hossein, du reste... Lucien Raimbourg joue un personnage intéressant, celui d'un membre de la famille de Thomas, qui joue les oiseaux de mauvais augure, en faisant le pique-assiette sur le dos de l'infortuné cafetier...

...Oui, c'est un monde cruel!!

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Noir
28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 22:24

Henri Ferré, dit "Le nantais" (Jean Gabin), arrive des Etats-Unis, avec un incontestable pedigree, pour reprendre à Paris la direction des opérations de terrain, autour du traffic de cocaïne... Liski (Marcel dalio) lui confie les clés en lui rappelant qu'il n'existe qu'un moyen de prendre sa retraite dans ce milieu: la mort...

Decoin utilise au maximum l'apparence du documentaire dans son film, comme pour camoufler les oripaux du film noir... D'un côté, il snous fait visiter le monde de la nuit, d'une façon qui était certainement inédite dans le ciném français de cette première moitié des années 50; mais sans trop pousser au sensationnalisme... Il en ressort un portrait sans trop de compromis d'un univers bien moins flamboyant que tout ce qu'on avait pu voir avant; dans Razzia sur la chnouf, les drogués, ce sont M. et Mme Tout-le-monde...  On passe de troquet-couverture en rade sordide, des rues noires et mal éclairées aux petites routes de campagne, et des bars aux locaux de la brigade de police...

Mais derrière le documentaire, il y a aussi une tentation, celle d'un film noir à la Française, un domaine où se sont déjà illustrés Becker (Touchez pas au Grisbi) et Clouzot (Quai des orfèvres). Un genre à part qui n'attend que ses deux ou trois premiers classiques pour décoller. Et nous qui avons vu Gabin se glisser pour de bon dans ces oripeaux (flic ou voyou, laconique voire taiseux, dominant sans trop d'effort, de sa diction précise et de ses coups de gueule, toute une faune de malfrats), on n'imagine pas à quel point le film de Becker et celui-ci étaient novateurs, excitants, différents.

Decoin, à son plus efficace, effectue l'une des plus belles prestations de sa carrière, et Lino Ventura (qui joue Le catalan, un porte-flingue efficace) crève l'écran rien qu'en lançant des regards de travers... 

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Published by François Massarelli - dans Lino Ventura Jean Gabin Henri Decoin Noir
25 décembre 2025 4 25 /12 /décembre /2025 21:42

François Donge (Jean Gabin), un industriel provincial, souffre d'une mystérieuse maladie...

Selon toute vraisemblance, c'est son épouse Elisabeth dite Bébé (Danielle Darrieux) qui l'a empoisonné.

Nous remontons avec les protagonistes le fil de leur histoire... Comment François, coureur et même collectionneur, a rencontré Bébé, jeune et romantique, par hasard lors du mariage de son frère à lui et de sa soeur à elle. Comment le marivaidage prudent a cédé la place à la passion. Comment les premiers temps, au lieu de cimenter la passion comme elle le souhaitait, ont été pour Bébé le temps de la désillusion...

Noir et adapté de Simenon, le film est bien plus que la rencontre de deux monstres sacrés. D'ailleurs leur situation n'est pas tout à fait la même: Jean Gabin est sorti de la guerre avec une aura indiscutable (la partcipation sans hésitation aux combats à mener), une filmographie très sélective, et une nouvelle image: plus âgé, moins rebelle, plus bourgeois. La sérénité établie, l'homme qui commande et domine, le policier qui obtient des résultats par la tranquillité de ses actes. Danielle Darrieux, de son côté, a traversé l'occupation avec pragmatisme, et des ennuis en pagaille. Une filmographie tous azimuts, à droite à gauche et même à l'étranger (Ophüls, Autant-Lara, Taurog)... Comme un besoin de se retrouver une virginité... Quoi de mieux, finalement, que le film noir pour ça? Les deux sont formidables...

Gabin, ancien jeune loup du cinéma Français, n'a eu aucun mal à se fondre dans les rôles de capitaine d'industrie, lui qui incarnait sans fioritures les héros de la classe ouvrière. Mais ce sera justement souvent dans les films adaptés de Simenon, qu'il y jouera les plus beaux rôles, comme si son propre anarchisme bien singulier se traduisait parfaitement dans le conservatisme carnassier du romancier...

Si les deux acteurs sont magnifiquement accordés dans ce film, on n'en dira pas autant de leurs personnages, dont la rencontre devient vite un piège. D'abord pour la jeune femme, décidément trop jeune pour son mari, et dont la soif d'amour absolu ne pourra être satisfaite par ce mari aux habitudes de papillonnage trop ancrées. Les premières minutes (le personnage de François le signale d'ailleurs) le voient en effet sauter d'un taxi et d'une maîtresse à l'autre... L'homme désire la jeune femme mais ne veut pas s'investir dans le couple, gardant sa passion pour son travail. Et si Bébé va tout faire pour s'adapter, le piège se refermera sur elle...

Le film garde juste ce qu'il faut d'information au fur et à mesure de son déroulement, continuant à passer du présent au passé, suivant l'évolution de la maladie de son héros, nous laissant en savoir juste ce qu'il faut pour vouloir savoir où va le malade, et quand on en saura plus sur le geste de son épouse. Darrieux, enfin amenée à jouer un personnage adulte chez Decoin, est formidable dans un film qui est un splendide jeu de massacre très, très noir.

 

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Published by François Massarelli - dans Henri Decoin Jean Gabin Noir Danielle Darrieux
5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 17:27

1939: Stanton Carlisle (Bradley Cooper), un homme inquiétant et mystérieux se joint à des forains dans un patelin à l'écart du monde. Il va s'installer et travailler parmi eux, et montrer assez vite des dispositions spectaculaires pour la manipulation du public, auquel on fait croire que le maître de cérémonie et son assistante possèdent des dons mentaux extraordinaires. Il monte un à un les échelons en ayant de plus en plus la confiance de ses pairs, et finit par "hériter" d'un système mis au point par un vieux forain alcoolique que Carlisle lui-même a plus ou moins poussé vers la tombe. Avec Molly (Rooney Mara), une artiste du cirque (Spécialisée dans... l'électrocution, on peut parler de coup de foudre) qu'il a plus ou moins embobinée, Stanton change de registre et va désormais se produire en ville, dans des salons et des hôtels de luxe. Il attire l'attention de l'étrange psychiatre Lilith Ritter (Cate Blanchett), avec laquelle il monte une escroquerie à grande échelle pour soutirer de l'argent de nombreuses personnes de la bonne société New Yorkaise...

Ca a surpris, forcément, ceux qui attendaient de Del Toro une suite au Labyrinthe de Pan, ou à The shape of water. Mais le metteur en scène a décidé de changer d'univers et déploie ainsi son talent stylistique pour une histoire dans laquelle rien de surnaturel n'effleure, y compris ou surtout d'autant plus qu'il est question ici de don, de transmission de pensée, de fantômes, de médiums et de visite d'entre les morts... Mais pour ce faire, le réalisateur effectue un remake d'un classique du film noir, réalisé en 1947 par Edmund Goulding. Un remake qui va se servir de toute l'expressivité de son metteur en scène pour devenir un tour de force baroque. On n'en attendait pas moins...

Place donc à une intrigue qui part, sinon à la source, d'un passé qui hante le personnage principal. Il est troublant de voir à quel point Bradley Cooper a joué son personnage comme un homme démoniaque, dont les blessures évoquées finissent toujours par remonter à des crimes. Le film, d'ailleurs, commence sans équivoque, par nous montrer l'homme transportant dans une maison délabrée un cadavre, le dissimulant dans une cachette sur le plancher avant de mettre le feu à la baraque: Stan est pour tout le reste du film associé à cette image diabolique... C'est le hasard qui le conduit vers les forains, mais son talent de manipulateur est phénoménal et tout se passe comme s'il poussait les gens à l'aimer, ou l'engager, ou le suivre. Son travail de bonimenteur sera donc basé sur un talent naturel... 

Del Toro prend le temps d'installer un univers de fête foraine qui est d'une incroyable richesse, en laissant libre cours à ses penchants esthétiques, associant les contraires et cherchant la beauté dans les coulisses du monde: la galerie de portraits qui s'ensuit est fabuleuse: Clem (Willem Dafoe), le propriétaire des lieux, est un paradoxe vivant, un forain qui tente de faire avec rigueur et honnêteté un boulot qui consiste à mentir et duper pour soutirer de l'argent, mais légalement. Zeena, la montreuse de cartes (Toni Collette), a vu venir le jeune homme et l'accueille sans ambiguité: elle sait qu'il apportera son lot d'ennuis. Son compagnon, Pete (David Strathaim), est un vieil homme lessivé que l'alcool a complètement ravagé. Molly est une jeune artiste de cirque qui a hérité de la vocation mais qui est sous la protection des larges épaules de Bruno, le costaud (Ron Perlman) dont le meilleur ami est le major Mosquito (Mark Povinelli), homologué (dit la publicité de la foire) comme étant le plus petit homme du monde... D'autres artistes seront vus, sans avoir à proprement parler des rôles de premier plan: un contorsionniste, un homme au système pileux envahissant, des "pinheads", une femme-araignée sortie tout droit de The show, de Tod Browning, des hommes-canons... Et un Geek.

Tel Tod Browning dans certains de ses films (The unholy three, The show, West of Zanzibar, Mark of the vampire et Miracles for sale), le réalisateur va donner les clés de quelques techniques de manipulation du public et autres attractions. Parmi ces dernières on prêtera d'autant plus attention au "geek" qu'il est souligné à plusieurs reprises. C'est donc un artiste de cirque, mais ce que révèle Clem à Stan dans la première demi-heure, c'est qu'il s'agit d'un homme qui est arrivé au bout du rouleau, soit alcoolique, soit junkie. A cette époque, nous révèle le professionnel, les vétérans qui sont revenus opiomanes sont tellement nombreux, il suffit de tomber sur celui qui est allé au bout de son humanité. Le personnage en question, qui va marquer de son empreinte le film tout en étant pratiquement cantonné à sa première demi-heure, est vu pour la première fois quand il croque un poulet en public. 

Vivant, bien sûr.

Et pourtant c'est un film noir, dans lequel le personnage sombre trouvera la femme fatale à sa mesure: inutile de dire qu'il ne s'agira pas de Molly, la frêle enfant de la balle, qui est incarnée ici par Rooney Mara dans un registre qui la rapproche d'autres femmes-enfants des films du metteur en scène, en premier lieu Ofelia (El Laberinto del Fauno) et Elisa (The shape of water). Mais cette fois elle n'est en aucun cas le centre du film... Par contre elle agira à plus d'une reprise en révélateur et en catalyseur. Elle permet aussi au personnage de Stan de perdre une partie de son caractère démoniaque. Non bien sûr, la femme fatale proverbiale du film est bien sûr l'étrange docteur Ritter, qui cache derrière ses manières des penchants pour la manipulation elle aussi, un carnet d'adresses pousse-au-crime, mais surtout des cicatrices mystérieuses... Des séquelles d'une agression perpétrée par l'un des hommes dont elle veut faire une de ses victimes en utilisant les manipulations pseudo-surnaturelles de Stan. Il s'agit donc d'un projet de vengeance, mais une vengeance dans laquelle Stanton est l'instrument, pas le véritable criminel. 

Ce que confirme son statut dans le film: il est venu, il est passé, il a trompé son monde, et puis ...pouf! Le personnage est de toute façon un spécialiste de la séduction immédiate, mais a les plus grandes difficultés à se faire aimer ou à être crédible sur la distance. Bref, il va vers son destin, que je vous laisse évidemment découvrir dans ce nouveau conte noir, pas fantastique sans doute, mais vénéneux... ça oui! Un film dont l'atmosphère est une grande réussite, avec une galerie de personnages qu'on ira retrouver avec bonheur. Deux motivations pour Guillermo Del Toro à faire le film, à n'en pas douter...

Notons pour finir que le film, sorti en couleurs, a aussi été monté dans une version noire et blanche, de toute beauté, plus longue de neuf minutes, et absolument superbe. Si la version sortie initialement en salles, en 2021, est bien l'original, il n'empêche, la façon dont le noir et blanc sublime le film, le rend plus baroque encore, nous rappelle à quel point le metteur en scène est un amoureux du cinéma dans sa forme la plus classique.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Guillermo del Toro Criterion Rooney Mara
1 novembre 2025 6 01 /11 /novembre /2025 21:39

Curieusement, ce film est un peu passé inaperçu, entre le diptyque de la seconde guerre mondiale qui l'a précédé (Flags of our fathers, et Letters from Iwo Jima, 2006) d'une part, et les deux gros succès publics qui l'ont suivi (Gran Torino, 2008, et Invictus, 2009). C'est pourtant un film passionnant, tant par sa recréation d'une période-clé de l'histoire Américaine, que par sa thématique qui le met en cousinage avec bien des films importants d'Eastwood, et aussi par le fait qu'à mon avis c'est le film le plus dur, le plus violent, le plus noir de son auteur.

Los Angeles, 1928: Christine Collins (Angelina Jolie) vit seule avec son fils Walter depuis sa naissance: le père, selon elle, a eu peur de la responsabilité... Pas elle toutefois: elle l'élève, et lui consacre tout son temps libre, tout en travaillant à un poste à responsabilité. Un jour, elle rentre, et Walter n'est pas là. La police intervient, on le cherche, mais il ne donne aucun signe de vie. La presse s'intéresse à son cas, et un pasteur parti en guerre contre les forces de police locales, le révérend Briegleb (John Malovich), lui apporte son soutien. Quand le Lieutenant Jones (Jeffrey Donovan) lui annonce que son fils est retrouvé, Christine a la surprise de voir arriver un garçon qui n'est pas Walter. La police refuse de reconnaître son erreur, et quand elle s'entête, Christine finit dans une institution pour malades mentaux... Pendant ce temps, l'inspecteur Ybarra (Michael Kelly) fait dans le cadre d'une enquête routinière une découverte inattendue, et très choquante...

L'histoire est vraie, et probablement aussi un brin exagérée: le film était prévu au départ pour Ron Howard, et on sait que ni celui-ci ni Clint Eastwood ne prennent de gants quand il s'agit de mettre un grain de sel personnel dans leurs films; et justement, Eastwood retrouve ici le thème de la mise en danger des enfants, qui est souvent présent dans des films comme A perfect world, Gran Torino ou bien sûr Mystic River. Ce dernier a d'ailleurs beaucoup de points communs avec Changeling... A commencer par le côté âpre, et un certain parfum de vengeance.

Pourtant Angelina Jolie a joué Christine Collins avec énormément de retenue, comme une personne qui ne dit jamais un mot plus haut que l'autre... Tout le contraire des malfaiteurs qui cherchent la vengeance dans Mystic River. C'est que l'héroïne, une femme seule qui a élevé son fils toute seule, et qui travaille, est une femme du jazz age, cette période durant laquelle les Etats-Unis deviennent enfin modernes. Modernes, et particulièrement corrompus, comme le film le dit et le redit (un peu lourdement du reste) à travers l'exemple des forces de police. La corruption et l'inefficacité des corps constitués est bien sûr un autre thème qui parcourt l'oeuvre d'Eastwood...

La mise en scène est du Eastwood pur et dur, avec l'efficacité qu'on lui connaît, la simplicité des mouvements de caméra, le naturel des acteurs, et les idées de montage parfois farfelues (deux procès vus en montage parallèle, qui rendent une séquence parfois difficile à comprendre). Mais le metteur en scène est à l'aise devant cette histoire de femme qui s'est prise en mains, et qui devient victime d'une erreur judiciaire délibérée. Les administrations en prennent pour leur grade, comme toujours, mais les passages les plus étonnants et les plus durs (même si le passage à l'asile est particulièrement violent) concernent la deuxième partie, et la découverte d'une ferme avec un charnier contenant les restes de quinze enfants. Et il y a au bout du film, une exécution...

Je laisse la parole à Eastwood: "In a perfect world, the death penalty would be an ideal punishment for such a crime", dit-il, interrogé sur le film par Samuel Blumenfeld du Monde; dans un monde parfait, il estime que le crime horrible dont il est question dans le film serait une occasion justifiée de pratiquer la peine de mort, mais comme il l'a lui-même montré dans son film True Crime, la peine capitale est toujours l'objet de soupçons (ce qui n'est pas le cas ici, le type est vraiment un monstre), ou tout bonnement insupportable en soi. La scène de l'exécution est absolument insupportable, quels que soient les crimes commis...

Comme dans tous ses films, il y a des longueurs, des petits soucis de cohérence, et des rôles un peu limites (le lieutenant Jones, qui vire très vite à la caricature), mais il ne rate pas ses cibles. On le quitte vidé, choqué, mais en choisissant de traiter une affaire qui ne sera jamais totalement élucidée, en en faisant le portrait d'une femme en lutte contre la corruption et l'injustice, Eastwood a réalisé un film courageux, accompli, et totalement prenant. .

 

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Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Noir
20 septembre 2025 6 20 /09 /septembre /2025 16:17

Dans un poste de police, on escorte Rico (Ted de Corsia), un gangster, qui doit témoigner contre un mystérieux suspect: Mendoza (Everett Sloane), arrêté par l'inspecteur Ferguson (Humphrey Bogart), est soupçonné de semer la terreur dans toute la ville, en étant à la tête d'une armée de malfrats, tous tenus par la peur... Mais Rico, justement, a peur... Et il  ses raisons, car dans la demi-heure, il sera mort: Ferguson l'a compris, on n'aura pas de témoignage contre Mendoza facilement. Déciodé à reprendre à zéro, il écoute une confession enregistrée pour essayer d'y trouver un moyen d'avancer...

Le film est basé sur ce flash-back, et d'autres aussi. Un moyen d'accrocher le spectateur, tout en permettant à la structure criminelle tentaculaire d'apparaître de plus en plus dangereuse au fur et à mesure. C'est un film impressionnant par cet aspect, justement, de dévoiler le mal petit à petit, en se gardant d'ailleurs de lui donner très tôt le visage de Mendoza, le mystérieux malfaiteur dont au départ Rico dit qu'il n'est pas humain et ne peut pas mourir... Des éléments qui font de ce film un modèle du film noir qui navigue entre rythme haletant, baroque et réalisme...

Bogart est absolument fantastique en inspecteur dur et obsédé par sa quête; on le sent constamment prêt à tout, et il est face à des gangsters qui ne savent pas grand chose, et ont surtout beaucoup à perdre s'ils parlaient... Il n'empêche, les scènes durant lesquelles des effets personnels sont retrouvés (des dizaines de paires de chaussures, par exemple) et répertoriés, font froid dans le dos. Le crime n'est peut-être que rarement doté d'un visage, mais il est très explicite dans ce film...

Et le style de la mise en scène, exceptionnel, possède aussi sa dose de mystère: Bretaigne Windust a été assez peu vu sur le plateau de ce film, remplacé par Raoul Walsh. Certains pensent que c'est parce que le metteur en scène en titre a été malade, d'autres que Jack Warner a personnellement remplacé Windust par Walsh pour donner du punch au film. En tout cas, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il en a...

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Noir Humphrey Bogart
14 septembre 2025 7 14 /09 /septembre /2025 14:51

La façon dont les frères Coen ont constamment structuré leurs films sur des genres existants a rarement donné de résultats aussi subtils que ce film étonnant: on pourrait presque le prendre totalement au premier degré, comme un authentique film noir, avec en prime le choix esthétique d'un superbe noir et blanc (bien que ce soient des couleurs désaturées, en réalité...). Les deux frères se sont amusés, une fois de plus, à construire un univers cohérent, situédans un passé pas si lointain (les années 50) pour conter la vie d'un homme qui était, assurément, comme absent de sa propre vie.

Détaché à l'extrème Ed Crane (Billy Bob Thornton) est l'employé d'un coiffeur (Michael Badalucco), il est marié à Doris (Frances McDormand), qui travaille pour un gros commerçant local, Dave (James Gandolfini)... Tout le monde connait Ed mais personne ne le regarde. Son patron parle trop, mais Ed, lui, "coupe les cheveux". Son épouse est probablement la maîtresse de Dave, mais comme il le dit lui-même, "It's a free country". Rien n'intéresse le coiffeur, jusqu'au moment où un client de passage (Jon Polito) lui propose une affaire: il souhaite se lancer dans une entreprise mais n'a besoin que d'un partenaire... et un peu d'argent: Ed décide de faire chanter son patron. Ce qui est, déjà, une très mauvaise idée, va déboucher sur une suite de catastrophes... Notamment une confrontation entre Ed et Dave durant laquelle ce dernier sera tué par le coiffeur.

La seule lueur d'espoir pour Ed dans le film est incarnée par une toute jeune Scarlett Johansson: une adolescente apparemment sage comme une image, à laquelle il va s'attacher, qu'il a entendue jouer du piano. Elle aussi va s'avérer une fausse piste, dans une scène d'une cruauté inattendue... 

Si les deux frères-réalisateurs ont choisi une fois de plus de s'inspirer d'un genre, ils se sont disciplinés sur un certain point: l'ironie est bien là, mais sans cette tendance à l'exagération, voire à un excès calculé, qui a marqué tant de films, avec l'exception notable de Miller's crossing. Le rythme du film est extrèmement lent, aussi posé qu'Ed Crane, comme si il avait fallu copier le style du héros pour pouvoir accomplir le film... Pourtant, si on peut difficillement dire que le film ressemble à Fargo, il y a du Jerry Lundergaard dans les catastrophes déclenchées par Ed à partir du moment où il s'improvise bandit! Quand Dave est retrouvé mort, c'est Doris qui est soupçonné, et Ed doit donc lui trouver un avocat! Lors d'une confrontation des deux époux et de leur avocat, Ed en vient même à avouer son crime, mais l'avocat (Tony Shalhoub) prend ça comme une proposition visant à sauver Doris... La façon dont le sort s'acharne sur le personnage, qui continue à cultiver une indifférence absolue à tout, est toujours un ressort à la lisière du comique... 

Pour autant, si on veut s'approprier cet aspect du film, il conviendra d'avoir de l'humour, beaucoup d'humour. Comme toujours avec les Coen, le langage, le jeu des acteurs, sont cruciaux. Mais ils rarement fait autant avec un personnage aussi absent... Cet exercice sur le vide est une étude au vitriol des effets désastreux de l'illusion d'un rêve Américain, aussi vide de sens que la vie du héros de ce film.

 

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Noir Criterion
7 septembre 2025 7 07 /09 /septembre /2025 22:14

Pour commencer, deux événements: vers 1975, trois gamins jouent dans une rue des quartiers populaires de Boston, quand une voiture s'arrête, et sous un prétexte (les trois gosses font des petites bêtises sans grande importance), l'un d'entre eux qui se fait passer pour un policier insiste pour que l'un d'entre eux ls accompagne... Le petit Dave part donc avec eux, laissant derrière lui ses deux copains, Jimmy et Sean... Dave subira des violences et des abus, avant d'être retrouvé, traumatisé à jamais.

25 ans plus tard, les trois hommes ont grandi, et se sont éloignés les uns des autres. Dave (Tim Robbins) s'est marié, a eu un enfant; mas il a perdu à jamais sa solidité dans son expérience traumatisante. Jimmy (Sean Penn) était déjà un petit dur à l'école, ça ne s'est pas arrangé: lui et ses frères ont eu des ennuis avec la police, il a même fait de la prison. Il a eu une fille, Katie (Emmy Rossum) d'un premier mariage, et il est maintenant marié et a deux autres filles. Il est commerçant, il est rangé... Sean (Kevin Bacon), lui, est devenu policier. Sa femme l'a quitté.

Même si Dave et Jimmy sont voisins (et leurs épouses sont cousines), ils ne se fréquentent guère. Et Sean les connait, sans plus... Un événement tragique les rapproche: Katie, un matin, a disparu. On la retrouve dans un fossé, assassinée. Celeste (Marcia Gay Harden), l'épouse de Dave, l'a vu rentrer la veille, couvert de sang, tenant un discours sans queue ni tête...

Les deux événements sont liés, par la volonté de commencer par raconter cette expérience qui les a tous trois traumatisés, surtout Dave. Comme le dit Jimmy en apprenant la mort de sa fille: si c'est lui qui avait suivi les deux pédophiles, il n'aurait pas eu la même vie, et sa fille ne serait pas morte... Mais il n'est pas le seul à faire un lien: Celeste, puis Sean, vont un peu rapidement sauter à la conclusion... Le film tisse entre les trois hommes et leur environnement, des liens tragiquement sombres... Ce qui s'est passé 25 ans auparavant, nous dit le film, les a pour leur vie entière placés dans une situation terrible. Et les répercussions vont se retrouver au centre du drame, déclenchant une tragique méprise monumentale...

On a vu Clint Eastwood sonder le poids de l'héroïsme de ses personnages, tisser des liens forts avec le passé, interroger la trace de ce qui a pu arriver, les liens invisibles qui renseignent les parcours de toute personne... Les guerres, qu'on les ait gagnées ou perdues (The Outlaw Josey Wales, Firefox, Heartbreak Ridge), sont souvent de ces éléments traumatiques qui informent la vie d'un personnage, comme le cavalier mystérieux de Pale Rider qui porte sur lui les stugmates de traitements insondables... Le tueur de Unforgiven porte en lui les traces de son passé, qui lui donne la force de devenir un justicier. Inversement, Charlie Parker dans Bird est hanté par un traumatisme lié à l'une de ses pires expériences de jeune saxophoniste. Le passé dans ses films occasionne des trous béants dans les êtres... 

Je pense que jamais cet aspect évident et majeur de son oeuvre, n'a été aussi magistralement rendu que dans cet admirable film noir, dont le déroulement largement linéaire nous permet de passer d'un personnage à l'autre, en nous concentrant sur les trois garçons devenus des adultes malheureux...  Eastwood, qui une fois n'est pas coutume filme dans l'Est, investit un quartier de Boston, dont il nous détaille la vie des gens, modestes pour la plupart, qui vivent tous dans le même drame, celui de l'une de leurs familles qui vient de perdre une jeune femme de façon dramatique. Le passé devient tout à coup une grille de lecture, qui va déclencher un nouveau drame, dans lequelle le déterminisme approximatif va jouer un rôle navrant...

Devenu l'inévitable suspect numéro un, Dave va avancer avec de plus en plus de difficultés, pour cacher son incohérence et son trouble. Il va devenir une proie facile pour le doute, la mauvaise conscience, et semer le doute. Mais si le film n'est pas un whodunit, il nous entraine derrière lui, comme étant un suspect tellement idéal qu'il ne peut pas en être autrement... 

Le film est d'autant plus réussi, qu'il semble qu'Eastwood se soit dispensé de certaines petites manies (ces dialogues faussement complices des policiers qui s'envoient vanne sur vanne), pour se concentrer sur l'essentiel: un travail d'acteurs absolument remarquable... Vous avez vu le casting? Outre Sean Penn, Kevin Bacon, Tim Robbins (tous les trois fantastiques, surtout ce dernier), Marcia Gay Harden et la jeune Emmy Rossum, on trouvera aussi Lawrence Fishburne et Laura Linney... Et même Eli Wallach. Pas un faux-pas, pas un pli, c'est un film majeur, unique en son genre, un joyau. 

...Noir.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Clint Eastwood
1 septembre 2025 1 01 /09 /septembre /2025 14:55

François Cardinaud (Jean Gabin), à La Rochelle, c'est un petit gars d'un quartier populaire qui a réussi... Il est associé de deux bourgeois, possédant à eux trois les trois quarts du port, entre le travail d'armateur ey le marayage. Ce qui en fait d'une part un norable, et d'autre part alimente la rancoeur et les jalousies... Quand Mme Cardinaud (Monique Mélinand), un dimanche matin, part pour faire une petite course et ne revient pas, François s'interroge et de plus en plus, il soupçonne que ce départ soit un peu plus qu'un simple retard. Et quand toute la ville semble en savoir plus, la tension monte...

Dès le départ, cette adaptation de Simenon (une adaptation avec Jean Gabin, mais sans Jules Maigret!) installe un climat qui nous pousse à attendre un gentil jeu de massacre: c'est que Gabin, saisi dans sa famille (une famille bourgeoise, s'il en est: une domestique et une nourrice, dans une une immense maison) va à la messe avec son fils, et tout le monde le salue bien bas... Tout le monde semble le connaître. Mais on n'attend pas trop avant que ça ne dérape: une conversation acerbe entre deux de ses connaissances, des gens de la bonne société qui le traitent de parvenu, nous éclaire sur la vraie atmosphère de cette bonne société.

Le grain de sable vient d'un personnage aperçu dès la première scène, un petit voyou qui débarque au port de La Rochelle, et qui s'avère être l'amant de Marthe Cardinaud. Mais tous les personnages, à un moment ou un autre, vont être amenés à pousser leurs pions, car beaucoup semblent bénéficier, ou profiter, de l'ascension sociale de François Cardinaud, seul personnage n'ayant finalement rien ni à se reprocher, ni surtout à quémander aux uns et aux autres. Comme le dit son beau-père, "quel dommage qu'il faille insister, il ne pourrait pas nous donner de l'argent de lui-même,". Même sa propre mère reproche en permanence à son fils de ne pas suffisamment venir la voir. Et à la maison, quand "Mademoiselle", la nourrice (Renée Faure), comprend que Marthe Cardinaud est partie pour de bon, elle se dit qu'elle pourrait bien la remplacer...

Un jeu de massacre orchestré par Grangier, dont la mise en scène "ligne claire" (pas un gramme qui dépasse) est parfaitement adéquate, et Audiard, dont les dialogues au vitriol sont d'une grande acuité... Et d'une impressionnante puissance de feu.

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Published by François Massarelli - dans Michel Audiard Noir Jean Gabin