Le deuxième film de Lang avec Edward G. Robinson (qu'il a produit lui-même) est un remake de La Chienne de Renoir, d'après le roman et la pièce du même nom de Georges de La Fouchardière. Lang a soutenu s'être d'abord inspiré du roman, mais un je-ne-sais-quoi de l'ironie vacharde du film de 1931 est plus que palpable dans ce film inégal... Sous des dehors de film noir, on est à la lisière de la comédie...
Christopher Cross (Robinson), un petit homme mal marié, sans histoire, a un jardin secret: il peint. Il peint avec passion, mais son épouse, une infecte mégère qui a perdu son premier mari et qui se plaint tout le temps, est la première à lui dire qu'il n'a aucun talent... Et le lui dit tous les jours. Un jour, après une célébration bien arrosée au bureau, Chris sauve une femme (Joan Bennett) des griffes d'une brute (Dan Duryea). Ils sympathisent, et Chris est instantanément tombé amoureux. Mais Kitty, elle, voit tout de suite le parti qu'elle et son petit ami John (la grosse brute) peuvent tirer... Car elle s'imagine que Chris est peintre, un de ces peintres qui vendent leurs oeuvres plusieurs dizaines de milliers de dollars!
Contrairement à The Woman in the window, ici pas de rêve, juste le tapis de la réalité qui se dérobe sous les pas d'un homme auquel rien, mais alors, rien d'intéressant, n'aurait jamais du arriver. Une spirale délirante de malchance et d'un destin ironique, qui n'en finit pas de hanter le pauvre homme: son talent de peintre sera reconnu, mais ce sera sous le nom d'un(e) autre. Il pourra retrouver le célibat, mais ce sera pour découvrir que sa maîtresse le trompe... Il en viendra à souhaiter tuer sa femme, mais ce sera une autre qui tombera sous les coups. Ironie suprême, quand il voudra se livrer à la police, on ne le croira même pas! Bref: un minable... Un rôle en or pour un immense acteur en vérité, mais quelle noirceur... D'ailleurs, de son nom ("Criss-cross", c'est l'échange, celui entre le sage et ennuyeux Christopher et un homme de la nuit, qui rencontre des femmes et se mèle à la pègre!) au cadrage quand il verra Kitty la première fois (et l'absence de dialogues de la scène en renforce l'aspect cinématographique), tout autour de Chris renforce l'idée d'irréalité...
Lang est en terrain connu avec les mêmes acteurs et le même chef-opérateur que le film précédent, et il va y retrouver son sens du cadre, ainsi qu'une tendance géniale à utiliser les portes et fenêtres, et vitrines. D'ailleurs, une scène-clé, ironiquement, cite The woman in the window, quand Robinson voit dans une vitrine qu'on déménage un tableau de Joan Bennett... que son personnage, cette fois, est supposé avoir peint. Dans cette équipée sordide et nocturne, le cinéaste adopte un ton parfois distancié, à la limite du cynisme, et ça ne lui ressemble pas beauoup...
Le professeur Wanley (Edward G. Robinson) est maître de conférences à l'université, département psychologie, et il s'intéresse particulièrement au crime. Un jour, son épouse part pour un séjour avec les enfants, mais Wanley reste en ville pour y donner des cours. Avec ses deux meilleurs amis (Edmund Breon et Raymond Massey), il vient à la conclusion que même laissé seul et face à la tentation, il ne céderait de toutes façons à aucune sorte de désir inavouable...
Le soir même, en sortant du club, il se rend face à la vitrine de la galerie située à deux pas, et y admire comme il en a l'habitude le mystérieux portrait d'une très belle femme, et a la surprise d'apercevoir se reflétant dans la vitrine le modèle du tableau (Joan Bennett), une jeune femme particulièrement amusée de sa réaction.
Quelques heures plus tard, il tuera un homme chez elle, et s'engouffrera dans la spirale du mensonge, du crime et de la culpabilité, d'autant plus que le procureur chargé de l'affaire (Raymond Massey) est l'un de ses meilleurs amis...
Attention, révélation: c'est un rêve, bien sûr, mais le dire ne gâche en rien le plaisir qu'on prend au film, dont la réalisation justement cultive à loisir l'ambiguité en permanence: certes, si c'est un rêve, Wanley n'a pas de souci à se faire et il s'en sort parfaitement indemne... Mais le film commence justement par un cours du professeur qui questionne la validité de la question de la légitime défense, donc la notion de droit dans le crime, et bien entendu, le crime du rêve est précisément un cas de légitime défense... Et si chaque geste, comme dans un rêve mais aussi comme dans la vie, mène à un autre geste, l'histoire implacable qui nous est contée nous montre comment de fil en aiguille, un homme qui tente froidement d'analyser la situation et de ne pas paniquer, en viendra immanquablement à vouloir tuer, cette fois de sang-froid. Bien sûr, rien chez Lang n'échappe à l'inconscient d'une part, au destin d'autre part: du reste les deux sont liés. Et si déjà, le chasseur de Man Hunt manifestait son inconscient en armant son fusil face à la forteresse de Berchtesgaden, Wanley rêve certes, mais il va se révéler un homme à la vie intérieure effrayante sitôt parti le train qui emporte sa famille...
Pour mettre en scène son premier vrai film noir chimiquement pur, Lang va utiliser une réalisation de précision, profondément nocturne bien évidemment, dans laquelle le cadre sera particulièrement sollicité... Sans jeu de mots intentionnel bien sûr: le cadre, c'est d'abord celui du portrait, mais justement; autant que le modèle Joan Bennett, c'est Edward G. Robinson qu'on retrouvera dans le cadre des fenêtres, et souvent aussi dans des pièces vues depuis d'autres pièces, comme enfermé ou pris au piège d'une situation qui se complexifie: un plan pris d'une pièce le voit passer deux portes, avant d'allumer la lumière de la salle de bain au fin fond du champ... Nocturne, disais-je: Milton Krasner, le chef-opérateur du film, a composé des images d'une grande beauté dans lesquelles le clair-obscur est souvent porté à l'extrême, comme cette extraordinaire séquence durant laquelle le professeur doit amener le cadavre de l'homme qu'il a tué par légitime défense dans les bois... l'homme a gardé les yeux ouverts et... fixe le public. Seul son masque est vu dans la pénombre... Enfin, Lang s'ingénie à demander à ses acteurs de ne pas forcer le rythme: une façon de souligner aussi bien le côté méthodique de Robinson, dont le professeur criminologue se dépasse dans l'adversité, mais aussi parce que, encore une fois, c'est un rêve!
D'ailleurs la porte de sortie du film est aussi une prouesse: un truquage photographique simple, qui permet au professeur de s'endormir sur un fauteuil chez lui, sous l'effet d'une drogue qu'il vient d'absorber dans l'intention d'en finir... Et se réveille apparemment dans le même plan, sur un autre fauteuil, avec un autre costume. On n'y voit que du feu: bien évidemment, Lang nous livre la clé du rêve contenu dans le film à l'intérieur de ce plan... Mais il souligne aussi et surtout une continuité entre la vie criminelle fantasmée par le bon professeur, et sa bonhomie coutumière... et probablement trompeuse. En d'autres termes, un film crucial pour la carrière de Lang, qui fut un triomphe mérité, et dont tout le reste de sa carrière ou presque descend en droite ligne.
Une petite notation personnelle, futile, mais quand on connait Lang, rien n'est jamais gratuit: cet acteur, Edmund Breon, qui incarne l'un des sympathiques amis de Robinson, c'est lui qui incarnait Juve, LE Juve, dans les films de Louis Feuillade consacrés à Fantômas... Sous le nom d'Emond Bréon, l'acteur Ecossais a en effet débuté son travail cinématographique à la Gaumont... Quand on connait la dette de Lang à l'égard de Feuillade, on n'est pas surpris!
Pour commencer, on pourrait prendre la plus légère des deux options, et dire que tout a commencé par un gâteau, un de ces gâteaux trop beaux pour être vrais, que Stephen Neale (Ray Milland), un brave homme qui sort tout juste d'un sanatorium, a gagné lors d'un jeu organisé à une fête de village. Il s'était rendu là en attendant un train, et ça ne lui a rapporté que des ennuis. Pourtant à le voir déambuler au milieu des gens, petits et grands, qui se retrouvent pour une aimable petite soirée festive de charité, il ressemble au plus heureux des hommes...
Sauf qu'il y a une autre option, plus lourde et plus riche en analyses de toutes sortes... M. Neale sort en effet de deux années de repos, mais c'était aux frais de l'état, suite à un drame auquel il a participé bien malgré lui: marié à une femme atteinte d'une maladie grave, il n'a pas pu l'empêcher de se tuer, avec le poison qu'il avait lui-même stocké au cas où... C'est un coupable, déjà jugé, et déjà condamné... Par lui même. Il est autant un de ces hommes au destin tourmenté qu'affectionnait Fritz Lang, qu'un parfait candidat à la rédemption...
Et c'est la guerre, et en Grande-Bretagne, le blitz fait rage et avec lui, ses soudaines alertes, ses abris. Et ses espions, bien sûr: Neale, qui vient de se reposer deux années, ne sait pas qu'en se contentant de répondre à des questions que des gens un peu trop polis pour être honnêtes lui posaient, il allait mettre les pieds dans un panier de crabes qui trafiquent des secrets du haut-commandement pour les transmettre aux nazis.
Comme dans tous les films de Lang, la mise en scène, menée tambour battant, et à hauteur de point de vue d'homme naïf, passe par des signes en tous genres et des étranges contrefaçons: un gâteau qui contient des microfilms, des vestes minées, une valise de livres qui est une bombe, des braves gens qui sont des nazis, un étrange et menaçant petit homme qui pourrait être aussi bien Dieu que le diable, une séance de spiritisme, un réfugié Autrichien et sa jolie soeur qui cachent sans doute des secrets inavouables , un aveugle qui voit, une voyante qui ment, et... J'en passe, tellement il y a de détails réjouissants, dans ce film qui représente à la fois une somme de motifs propres au metteur en scène, et une collection de scènes qui font largement penser à un film Anglais d' Hitchcock: bref, c'est un régal, propagande ou pas!
Un régal qui n'oublie pas de nous montrer un monde dans lequel la corruption, celle du crime ou du mal, celle de la trahison, est à touzs les coins de rue. Neale, juste sorti de son asile, est un homme qui s'estime guéri, il est surtout un homme tout neuf. Confronté malgré lui aux pires horreurs, il est comme un enfant qui veut se mesurer au monde... Jusqu'à ce qu'au hasard des questions, des aléas de son retour à la vie, il commence à montrer des signes de nervosité: refus d'aller se plaindre à la police, une tendance à être chatouilleux sur son passé... Sans grand effort apparent, l'élégant Ray Milland est un escellent héros Langien.
Après deux films à message, Lang persiste et signe, une dernière fois, dans une relative indépendance. You and me, moins apprécié que Fury et relativement peu montré, est un étrange film dans sa filmographie, mais après tout, pas plus que, au hasard, Hangmen also die ou Cloak and dagger... Une expérience, en quelque sorte, dans laquelle il poursuit son exploration de la notion de culpabilité et de l'implacabilité du destin, dans un cadre fortement inattendu pour lui: la comédie!
Joe (George Raft) et Helen (Sylvia Sidney) travaillent tous les deux dans le grand magasin de M. Morris. Ce dernier s'est fait une spécialité d'ouvrir les portes de son établissement à tous les repris de justice, ex-taulards et brebis égarées qu'il a pu trouver, et la plupart d'entre eux lui sont reconnaissants. Mais tous ne savent pas forcément qu'absolument tous les employés ont un casier judiciaire, et de fait Joe, s'il n'a pas caché la vérité à Helen (il fut un redoutable braqueur de banques), ignore que cette dernière a un casier, et qu'elle doit encore voir son officier de probation toutes les semaines... Quand ils se marient, elle n'ose toujours pas lui dire. Pendant ce temps, un malfrat rode autour du magasin, et essaie de monter tous les anciens prisonniers contre leur patron. Joe résiste, mais jusqu'à quand?
C'est un sujet formidable, mais aussi propice à monter un drame édifiant, qu'une comédie légère. De façon étonnante, c'est cette dernière option que Lang a prise, en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour que le drame "conjugal" prenne le plus de place possible. Si George Raft est surtout sobre dans ce rôle inattendu (il n'a jamais eu la réputation d'être un acteur surdoué), il est au moins parfaitement convenable, et même touchant face à la grande Sylvia Sidney. Pour une fois, celle-ci qui tournait pour la troisième fois consécutive, et la dernière hélas, pour Lang, est dès le départ de l'autre côté de la barrière de la loi, et on n'est pas près d'oublier la scène fabuleuse qui la montre expliquer à un tableau noir, craie en pogne, à huit truands endurcis l'exact pourcentage de misère auquel ils auront droit une fois le partage effectué à l'avantage du commanditaire d'un casse! Et l'actrice, qui avait de la répartie, est intégralement crédible aussi bien en épouse inquiète du lendemain, qu'en criminelle endurcie qui se rappelle le bon vieux temps, sans jamais se placer du mauvais côté du Code Hays... Du grand art, quoi.
Mais une fois gratté le vernis de la comédie, le film offre une fois de plus une réflexion sur le bien-fondé du crime, non pas d'un point de vue moral, mais bien d'un côté pratique. C'est inattendu, mais cela n'empêche pas Lang d'avoir doté ses personnages d'un code éthique réel. A ce titre, c'est le principal moteur de l'action et la source des retournements de situation... Comédie oblige, ceux-ci sont généralement un brin trop roses, et certainement bien trop optimistes pour Lang...
Mais celui-ci a su signer ce film d'une autre façon, en confiant de façon étrange à Kurt Weill la bande originale. Celui-ci, probablement sous l'influence du metteur en scène, a donc non seulement signé la musique, mais il a aussi fourni deux chansons "en situation", à la manière de Brecht! Une scène éminemment théâtrale reprend le style du dramaturge Allemand en mettant en scène, lors d'une réunion nostalgique d'anciens truands, les impressions que le destin judiciaires leur inspirent...
Voilà qui fait effectivement un curieux mélange, mais en dépit de ces bizarreries, le film conserve un caractère très proche des thèmes de Lang, de son humanité profonde, et de son obsession de la culpabilité personnelle, qui nous aide à comprendre, non seulement que Joe en veuille à Helen de dissimuler son passé, mais aussi et surtout que celle-ci souhaite s'en affranchir en le cachant. Et comment ne pas se souvenir de M en voyant ces rendez-vous secrets de la pègre? Si ce n'est pas le meilleur film de Lang, il a au moins le mérite, convenons-en, de provoquer la réflexion!
Victor Meynard (Jean Rochefort) est un tueur, un vrai, de la vieille école. On le contacte anonymement, on paye (cher, très cher) et il fait le boulot, proprement, simplement, et sans faille depuis quarante ans. Un pro, quoi... Jusqu'au jour où lors de l'exécution d'un contrat, il rencontre Antoine (Guillaume Depardieu): le jeune homme a été témoin de l'exécution, et se tient prêt à se défendre, un couteau de cuisine à la main... Pris de tendresse, Victor lui explique comment tenir l'arme et de fil en aiguille va lui proposer de devenir son assistant et apprenti...
Lors de leur première mission commune, pourtant, tout va aller mal: la cible est Renée (Marie Trintignant), une jeune femme qui a escroqué un malfaisant rancunier. Mais tout se passe mal, et Victor se rend compte qu'il ne parvient pas à la tuer. Du coup, le tueur et sa potentielle victime, qui font tous les deux l'objet d'un contrat, flanqués de l'assistant, se retrouvent en situation de cavale. Renée ne sait pas qu'elle était la cible de Victor, et elle commence à développer une vraie affection pour ce personnage un peu froid et d'une maniaquerie à toute épreuve...
Cohabitation, caractères opposés, situation de danger, et suspense: les qualités fédératrices pour le public ne manquent pas dans cette comédie de précision, où Pierre Salvadori établit son style rigoureux. Il y remue ses thèmes de prédilection, les situations qui inversent la morale (un tueur et une voleuse, et on les aime!), qui confrontent les gens à leur pire contraire (un maniaque et une iconoclaste), et réussit un mélange étonnant d'absurde, de comédie sentimentale et d'humour noir. Cette façon que le metteur en scène a de se reposer sur l'étonnante subtilité de Rochefort (capable d'un huitième de sourire de faire passer la plus infinie des tendresses) et de l'opposer à l'autre subtilité, celle de Marie Trintignant qui sait passer sans aucune difficulté d'une grande dose de cynisme à l'expression d'un mal-être touchant. Un grand cinéaste, des grands acteurs, aujourd'hui tous les deux partis... Depardieu, et c'est à porter au crédit de Salvadori, est lui aussi excellent.
En 1936, Fritz Lang offrait à ses personnages, interprétés par Spencer Tracy et Sylvia Sidney, une véritable porte de sortie en forme d’authentique happy end à la fin de Fury... une démarche qu'il désapprouvait, et supposée avoir été imposée par le studio. Mais après les rapports notoirement houleux avec le front office de la MGM qui ont sérieusement entaché la confection de son premier film Américain, le metteur en scène travaillait donc pour le suivant avec Walter Wanger, qui lui était totalement indépendant. Le résultat est un film parmi les plus personnels de son auteur, dans lequel il va non seulement imposer une fin des plus tragiques, mais il va aussi y révéler son éducation catholique, plus sans doute que dans n’importe quel autre film…
L’intrigue est une fois de plus marquée par les thèmes de la justice et de la morale. Eddie Taylor (Henry Fonda) sort de prison, aidé par un avocat progressiste, qui est lui-même conseillé par son assistante Joan (Sylvia Sidney). Et pour cause: celle-ci est, justement, la fiancée d’Eddie… C’est ce lien qui est peut-être le truc le plus artificiel du film, et la façon dont les deux tourtereaux égrènent leurs souvenirs communs fait à peine passer la pilule… Eddie est en prison pour une troisième condamnation, il lui est signifié qu’il n’aura pas d’autre chance, la prochaine fois qu’il va en prison, ce sera pour une peine de perpétuité. Mais le jeune homme, qui va se marier au plus vite, entend bien se réinsérer…
Il est le seul à y croire, pourtant: quand ils sont en pleine lune de miel, les gérants de leur hôtel reconnaissent Eddie (son portrait figure dans un article d’un magazine crapuleux, à la rubrique «méfiez-vous de ces truands qui vont être libérés»!) et les expulsent. Le couple s’entête, trouve un nid d’amour, une maison rien qu’à eux, et Eddie trouve un travail. Pendant que Joan s’occupe de l’aménagement de la maison, Eddie transporte des marchandises en camion… Mais il est licencié au premier prétexte. Eddie hésite à en parler à Joan, mais il tombe dans un piège: des truands qui lui ont volé un chapeau à ses initiales commettent un casse spectaculaire, et le seul indice est le chapeau. Voulant se réfugier auprès de Joan, le jeune homme ne se défend pas quand on vient l’arrêter, et… est condamné à mort puisque le casse auquel il n’a pas participé tourne mal… Il refuse désormais de communiquer avec son épouse, qui elle est enceinte.
Comme on peut le voir, ici l’influence des romans de gare tient surtout dans l’accumulation de péripéties, le fait que Joan étant enceinte étant la cerise sur le gâteau… Le choix de Fonda, encore pas très connu, en jeune repris de justice, est une formidable idée, et il apporte avec une incroyable adresse une richesse impressionnante à son personnage : après Tracy, personnage optimiste et positif qui dispensait des leçons de morale à ses deux jeunes frères, Eddie m’apparaît comme un personnage plus pragmatique, moins idéaliste: son choix de marcher dans le droit chemin au début du film est marqué par la peur de la prison plus que par la morale. De façon intéressante, d’ailleurs, le film prend souvent le parti de montrer la morale ambiante et les braves gens, comme autant d’obstacles au bonheur: les gérants de l’hôtel, la sœur de Joan qui passe son temps à dire à sa sœur de laisser tomber son fiancé, le patron d’Eddie qui le licencie avec une certaine gourmandise, jusqu’à un brave homme impatient de faire sa bonne action de citoyen et de dénoncer Joan en fuite… Car quand Joan rejoint son mari dans sa fuite en avant, elle embrasse aussi intégralement sa cause de fuite, aggravée de vols et braquages.
Quoique… Certains vols et braquages ne sont en fait qu’attribués au jeune couple, qui devient un prétexte pour se servir dans la caisse, notamment lors d’un passage du film situé dans une station-service. L’équipée sauvage de Fonda et Sidney devient ainsi un exutoire et un prétexte à l’anarchie des gens bien, nous dit Lang en substance…
Un personnage-clé du film est le Père Dolan (William Gargan), aumônier catholique de la prison dont part Eddie au début, et dans laquelle il sera incarcéré en attendant son exécution. Dolan est la bonne conscience des prisonniers, celui qui joue au base-ball avec eux dans la cour, et qui encourage le héros à se réformer. Surtout, il va être une chance perdue et sa perte lors d’une évasion spectaculaire. Rappelons le contexte: Eddie a été arrêté suite à un casse auquel il n’a pas participé, et la presse attend l’issue de son procès. On voit d’ailleurs une salle d’imprimerie dans laquelle les petites mains attendent le feu vert, ils ont donc trois modèles parmi lesquels choisir pour la première page: «Eddie Taylor est innocent», «Eddie Taylor est coupable mais obtient la prison à vie», et «Eddie Taylor est coupable et va à la chaise»… C’est finalement la troisième solution qui sera prise à l’annonce du verdict. La condamnation à mort d’Eddie, dans ces circonstances, nous est présentée comme une sorte de loterie… Le jour de son exécution, Joan vient apporter une arme à Eddie, mais elle est interceptée en douceur par le père Dolan. De son côté, Eddie va bénéficier de l’aide d’un copain, et va réussir son évasion… alors que l’annonce de sa libération (son innocence ayant été prouvée in extremis) vient d’être publiée! C’est donc le Père Dolan qui choisit de parlementer avec Eddie qui a pris un médecin de la prison en otage, et il essaie de lui faire comprendre qu’il est libre, mais Eddie choisit de ne pas le croire, et tire… Cette scène est baignée d’une intensité qui renvoie aux pans fantastiques de l’œuvre de Lang, les Liliom et Der müde Tod en tête: Dolan apparaît dans une brume surnaturelle, et indique à Eddie qu’il est libre, une dimension religieuse que les spectateurs captent… mais pas le personnage, motivé par sa rage.
Dans la séquence suivante, il apprend par les conversations des clients d’un bar, qu’il avait effectivement été gracié, et qu’il vient de tuer son ami. Mais les paroles de celui-ci se feront de nouveau entendre dans la conclusion du film, quand les amoureux en fuite sont abattus par la police (qui ressemble dangereusement à une milice, d’ailleurs): Eddie est donc invité, au terme d’une vie de crimes et de cavale, à rejoindre le paradis, une fin qui sonne a priori ridicule, mais qui est totalement intégrée, d’autant qu’elle vient comme un écho à la scène de l’évasion…
Le film est passionnant, et sans concessions, ce qui implique d’ailleurs quelques scories. Le nombre de coïncidences troublantes et de coups de théâtre tous plus extravagants les uns que les autres sont parfaitement à leur place dans l’œuvre de Lang, qui ne s’est jamais caché à ce titre de ses influences populaires… La mise en scène est située entre une efficacité narrative directe et limpide, et un style largement hérité des grands moments de la carrière Allemande de Lang: l'accent toutefois est ici plus sur la diffusion de la lumière elle-même, dans de nombreuses scènes (notamment la fameuse évasion dans la brume) que sur l'utilisation concertée du clair-obscur. Cette palette technique s'exprime avec moins de confort toutefois que les conditions royales dont le maître d’œuvre de Metropolis et des Nibelungen bénéficiait généralement dans les années 20. Mais avec son air de petit film de série B, ce beau et triste film est tout sauf un film à jeter… Une oeuvre dans laquelle le cinéaste du destin nous montre celui de deux jeunes gens s'accomplir, dans le sacrifice cher au catholicisme, et trouver la rédemption dans la mort... Il n’aura pas le succès escompté, bien sûr, mais ce n’est pas nécessairement ce qui motivait l’auteur et son producteur. Et il est intéressant de voir, en deux films essentiels, comment le très paternaliste cinéaste un peu conservateur Lang est passé fermement à l'avant-garde des franc-tireurs progressistes des studios Américains, ce qu'il restera jusqu'au bout de sa carrière!
L'historienne Lotte Eisner a longtemps été la principale autorité sur tout ce qui concerne le cinéma Allemand, mais ça, c'était avant: avant qu'on puisse disposer de certains films à la maison. Il me semble que l'oeuvre de sa vie a été de réécrire l'histoire glorieuse de Fritz Lang, à la lumière de ses souvenirs sur les films eux-mêmes, de ce que Lang en a dit, mais aussi d'un parti-pris malhonnête, qui lui a fait constamment prendre parti pour le metteur en scène de Metropolis contre celui de Nosferatu, car s'il y a un réalisateur qu'Eisner ne pouvait pas encadrer, c'est clair à la lecture de ses livres qu'il s'agit bien de Murnau. Quoi qu'il en soit, la thèse quasi officielle sur ce film, le dernier réalisé en Allemagne avant son exil Californien (en passant par Paris) par Lang, est qu'il s'agit d'une oeuvre géniale et anti-nazie, totalement visionnaire, dans laquelle Lang aurait mis les mots d'Hitler dans la bouche d'un fou criminel... Ce qui est faux. Car si le film est visionnaire, c'est qu'il anticipe sur le chaos, sans jamais en nommer les responsables, comme dans M et dans le Mabuse de 1922.
On passe sur les mensonges du cinéaste, qui se représente quasiment poursuivi par les sbires de Goebbels à la suite d'une entrevue avec le chef de la propagande d'Hitler: c'est vrai que Goebbels qui admirait Lang, et n'aimait pas du tout son dernier film, a néanmoins proposé au metteur en scène de prendre en mains la destinée du cinéma Allemand. C'est également vrai que Lang, décontenancé, n'a pas su quoi lui dire. C'est toujours aussi authentique que le metteur en scène est alors parti aux Etats-Unis, laissant derrière lui un risque sérieux lié à ses propres origines, mais aussi ses amis Thea Von Harbou et Rudolf Klein-Rogge, qui eux allaient se comporter en bons petits Allemands bien comme il faut dans les douze années à venir. Mais l'entrevue et la fuite n'ont pas eu lieu, comme le prétend le metteur en scène, le même jour, ni d'ailleurs la même semaine; le processus de départ s'est étalé dans le temps, sur plusieurs semaines. Ce qui est vrai en revanche, c'est que Seymour Nebenzal, de Nero Films, a bien laissé carte blanche en 1932 à Lang pour réaliser un film qui serait la suite de Dr Mabuse Der Spieler, son film emblématique de 1922; et pendant ce temps, l'auteur des romans d'origine Norbert Jacques devait lui aussi broder sur les mêmes idées que Lang et sa scénariste Thea Von Harbou, pour un "Testament" qui est parait-il fortement éloigné du film...
Dans ce film, on suit des péripéties autour de la découverte d'une mystérieuse bande de bandits au chef mystérieux, et de leur impressionnante faculté à déjouer les plans de la police. Lang et Von Harbou orchestrent leur intrigue autour d'un certain nombre d'éléments: la tentative de fuite d'un ancien policier (Karl Meixner) qui souhaite se réhabiliter, mais qui craint pour sa vie d'autant qu'il connait, lui l'identité du maître du crime; les aventures d'un bandit amoureux (Gustav Diessl) qui souhaite s'en sortir, mais va avoir du mal à rejoindre sa petite amie; la façon dont le commissaire Lohmann (Otto Wernicke) mène l'enquête à partir d'un puzzle... Le tout étant saupoudré de scènes liées au professeur Baum (Oscar Beregi), le directeur de l'institution mentale dans laquelle le criminel Dr Mabuse (Rudolf Klein-Rogge), a été enfermé lors de son arrestation. Baum, fasciné par le Docteur, prétend que les papiers que le criminel fou noircit jour après jour, sont le secret de son esprit...
A partir de ces éléments en apparence disjoints, Lang organise une histoire à l'unité indéniable, grâce en particulier au truc qu'il affectionnait tant depuis Mabuse: créer un lien entre deux scènes, deux espaces, deux séries de personnages en apparence sans rapports entre eux, par la simple grâce d'un mot, d'un geste, d'un montage précis. Chaque fois qu'nu personnage demande "qui est derrière tout ça?", le plan suivant nous répond. dans ces conditions, bien sûr, il est difficile de ne pas voir très vite qui est réellement derrière tous ces crimes, mais Lang, toujours dans la lignée de son maître Feuillade, n'est pas là pour l'énigme, plus pour le frisson du suspense, et bien sûr l'écheveau d'images, de signes qu'est son film. Il prend un plaisir évident à réaliser une oeuvre totalement distrayante, à la mise en scène parfaite... Sans pour autant, bien entendu, se contenter de réaliser un film de genre.
Les nazis ont interdit ce film: est-ce uniquement parce qu'il avait été produit par Nebenzal, ou y ont-ils vu les éléments dont Eisner prétendait qu'ils faisaient l'intérêt du film? Je pense que la vérité serait entre les deux: il n'y a finalement pas, dans ce film pas plus que dans M, du reste, de référence directe aux nazis, juste une atmosphère particulière: comme dans M, on nous montre une Allemagne en proie à la crise, mais dans laquelle la vie continue, et le commissaire Lohmann, limier fin mais débonnaire, a surtout envie qu'un jour on puisse le laisser aller au spectacle sans l'embêter avec un crime ou un cambriolage... Mais dans l'ombre, un criminel tisse une toile inquiétante, et d'une façon d'autant plus effrayante qu'il semble n'en rien retirer d'autre que le chaos. Au Mabuse de 1922, qui assurait sa toute puissance en s'installant dans l'esprit de chacun par l'hypnose, mais devenait riche au passage, le Mabuse de 1933 est plus ambigu encore. Les bandits le demandent, d'ailleurs: pourquoi on fait tout ça si ce n'est pour avoir de l'argent?
Visait-il le nazisme, ou tout simplement voulait-il s'en prendre au mal dans toute son acceptation? Lang avait déjà fait en 1922 le portrait d'une Allemagne malade, qui se jette dans les bras ouverts d'une classe de profiteurs, qui gangrenait déjà toutes les couches de la société: policiers comme bandits y portaient les mêmes smokings. L'Allemagne de 1933, nous dit-il, est encore plus malade, et il met en garde de façon assez claire les gens sans conscience, les hommes trop faibles (Baum qui va être "envahi" par l'étrange prose de Mabuse) comme les quidams qui vivent leur vie sans se soucier des autres (n'as-tu pas un chèque tous les mois? Alors de quoi te plains-tu?): son film est un étrange conte, d'ailleurs, dans lequel tout revient sans cesse au point de départ, à un message qu'on a empêché un homme de délivrer à la troisième minute, qu'il réussit finalement à donner à son destinataire à la fin. Une sorte de boucle sans queue ni tête, presque, dont les scènes se succèdent par la grâce de liens logiques, mais aucun de ces liens n'est vraiment chronologiques...
...Sauf l'histoire de Lilli et Kent: ils sont bien mignons, d'ailleurs, ces deux-là. Mais si Lang les a intégrés à son histoire, c'est qu'il a décidé de donner du suspense à son public, à travers une formidable scène de tension dramatique. Car la très bonne nouvelle, c'est que si Lang est un cinéaste inquiet, désireux d'éveiller le public à son malaise, sans pour autant pointer du doigt vers le ou les responsables, il le fait avec génie, à travers une histoire riche en péripéties: poursuites, explosions, mystère garanti. Et il le fait aussi pour la dernière fois, car après ce film, Lang ne fera plus un seul film en totale liberté. Ni en France, ni aux Etats-unis, ni en Allemagne (où il ne tournera d'ailleurs que deux films d'une platitude affligeante, si vous me demandez mon avis)... Dans ces conditions, je pense qu'il était pertinent pour le metteur en scène de faire appel à Otto Wernicke, le commissaire de M: il lui permettait de faire se rejoindre son chef d'oeuvre formel de 1931, et sa grande fresque de 1922, en une seule et même oeuvre à tiroirs.
Daniel (Robert Hossein) et Paul (Jean Sorel) cambriolent un appartement... Mais ça tourne mal: quand le propriétaire rentre à l'improviste, Daniel est pris au piège devant le coffre-fort, et Paul lui sauve la mise en assommant l'homme. Arreté, Daniel ne dénonce pas son camarade et passe une année en prison... Puis s'évade.
Il prend un train en douce et atterrit dans les Alpes-Maritimes, à Bouyon. Il est recueilli par un brave type qui tient un relais routier, Thomas (George Wilson). Celui-ci vit seul avec son épouse, la jeune Maria (Catherine Rouvel). Elle n'apprécie pas la présence de Daniel, dont elle a vite compris qu'il n'était pas le travailleur saisonnier qu'il prétend être... Elle lui demande de forcer le coffre de son mari, mais ça tourne mal, très mal.
C'est l'avant-dernier film de Duvivier, qui se réfugie comme pour le film qui viendra (Diaboliquement votre, en 1967) dans le roman noir, adaptant un roman de James Hadley Chase (Come easy, go easy, 1960) en compagnie de Barjavel. Le fatalisme noir des deux hommes éclabousse l'écran: coincé devant un coffre-fort et surpris en plein crime, Daniel semble condamné à errer dans les limbes, et à revivre le même sort une fois arrivé en Provence, au milieu de nulle part. La belle camaraderie qui unit les deux cambrioleurs (l'un a sauvé l'autre en tuant un homme, l'autre ne le dénonce pas à la police) va voler en éclats lorsque les deux hommes seront confrontés à Catherine Rouvel, qui joue une garce particulièrement mal intentionnée...
C'est glauque, et même à la limite un peu sadique. Mais par bien des côtés, c'est proche du western, et d'ailleurs on pense parfois à Jubal, de Delmer Daves, avec Glenn Ford et ernest Borgnine... Le rôle de bandit marqué par la fatalité convient admirablement à Robert Hossein, du reste... Lucien Raimbourg joue un personnage intéressant, celui d'un membre de la famille de Thomas, qui joue les oiseaux de mauvais augure, en faisant le pique-assiette sur le dos de l'infortuné cafetier...
Henri Ferré, dit "Le nantais" (Jean Gabin), arrive des Etats-Unis, avec un incontestable pedigree, pour reprendre à Paris la direction des opérations de terrain, autour du traffic de cocaïne... Liski (Marcel dalio) lui confie les clés en lui rappelant qu'il n'existe qu'un moyen de prendre sa retraite dans ce milieu: la mort...
Decoin utilise au maximum l'apparence du documentaire dans son film, comme pour camoufler les oripaux du film noir... D'un côté, il snous fait visiter le monde de la nuit, d'une façon qui était certainement inédite dans le ciném français de cette première moitié des années 50; mais sans trop pousser au sensationnalisme... Il en ressort un portrait sans trop de compromis d'un univers bien moins flamboyant que tout ce qu'on avait pu voir avant; dans Razzia sur la chnouf, les drogués, ce sont M. et Mme Tout-le-monde... On passe de troquet-couverture en rade sordide, des rues noires et mal éclairées aux petites routes de campagne, et des bars aux locaux de la brigade de police...
Mais derrière le documentaire, il y a aussi une tentation, celle d'un film noir à la Française, un domaine où se sont déjà illustrés Becker (Touchez pas au Grisbi) et Clouzot (Quai des orfèvres). Un genre à part qui n'attend que ses deux ou trois premiers classiques pour décoller. Et nous qui avons vu Gabin se glisser pour de bon dans ces oripeaux (flic ou voyou, laconique voire taiseux, dominant sans trop d'effort, de sa diction précise et de ses coups de gueule, toute une faune de malfrats), on n'imagine pas à quel point le film de Becker et celui-ci étaient novateurs, excitants, différents.
Decoin, à son plus efficace, effectue l'une des plus belles prestations de sa carrière, et Lino Ventura (qui joue Le catalan, un porte-flingue efficace) crève l'écran rien qu'en lançant des regards de travers...
François Donge (Jean Gabin), un industriel provincial, souffre d'une mystérieuse maladie...
Selon toute vraisemblance, c'est son épouse Elisabeth dite Bébé (Danielle Darrieux) qui l'a empoisonné.
Nous remontons avec les protagonistes le fil de leur histoire... Comment François, coureur et même collectionneur, a rencontré Bébé, jeune et romantique, par hasard lors du mariage de son frère à lui et de sa soeur à elle. Comment le marivaidage prudent a cédé la place à la passion. Comment les premiers temps, au lieu de cimenter la passion comme elle le souhaitait, ont été pour Bébé le temps de la désillusion...
Noir et adapté de Simenon, le film est bien plus que la rencontre de deux monstres sacrés. D'ailleurs leur situation n'est pas tout à fait la même: Jean Gabin est sorti de la guerre avec une aura indiscutable (la partcipation sans hésitation aux combats à mener), une filmographie très sélective, et une nouvelle image: plus âgé, moins rebelle, plus bourgeois. La sérénité établie, l'homme qui commande et domine, le policier qui obtient des résultats par la tranquillité de ses actes. Danielle Darrieux, de son côté, a traversé l'occupation avec pragmatisme, et des ennuis en pagaille. Une filmographie tous azimuts, à droite à gauche et même à l'étranger (Ophüls, Autant-Lara, Taurog)... Comme un besoin de se retrouver une virginité... Quoi de mieux, finalement, que le film noir pour ça? Les deux sont formidables...
Gabin, ancien jeune loup du cinéma Français, n'a eu aucun mal à se fondre dans les rôles de capitaine d'industrie, lui qui incarnait sans fioritures les héros de la classe ouvrière. Mais ce sera justement souvent dans les films adaptés de Simenon, qu'il y jouera les plus beaux rôles, comme si son propre anarchisme bien singulier se traduisait parfaitement dans le conservatisme carnassier du romancier...
Si les deux acteurs sont magnifiquement accordés dans ce film, on n'en dira pas autant de leurs personnages, dont la rencontre devient vite un piège. D'abord pour la jeune femme, décidément trop jeune pour son mari, et dont la soif d'amour absolu ne pourra être satisfaite par ce mari aux habitudes de papillonnage trop ancrées. Les premières minutes (le personnage de François le signale d'ailleurs) le voient en effet sauter d'un taxi et d'une maîtresse à l'autre... L'homme désire la jeune femme mais ne veut pas s'investir dans le couple, gardant sa passion pour son travail. Et si Bébé va tout faire pour s'adapter, le piège se refermera sur elle...
Le film garde juste ce qu'il faut d'information au fur et à mesure de son déroulement, continuant à passer du présent au passé, suivant l'évolution de la maladie de son héros, nous laissant en savoir juste ce qu'il faut pour vouloir savoir où va le malade, et quand on en saura plus sur le geste de son épouse. Darrieux, enfin amenée à jouer un personnage adulte chez Decoin, est formidable dans un film qui est un splendide jeu de massacre très, très noir.