Mickey Grogan (Frankie Darro) a beau navoir que neuf ans, les responsabilités s'accumulent: pour commencer, il lui faut veiller sur la petite Susan (Lassie Lou Lahern), comme lui une enfant des rues. Le principal risque qu'ils courent est de tomber dans les pattes d'un des sbires de la protection de l'enfance, qui recueillent les enfants pour les mettre dans des "institooshuns"! Il fait la rencontre d'une jeune femme, Winnie (Jobyna Ralston), qui travaille comme secrétaire, et le recueille. Il rencontre aussi Jeffrey (Carrol Nye), un architecte au chômage parce qu'il perd la vue... Il va agir en bonne fée autour de tous ces personnages, en particulier quand un affreux, le contremaître Al Nevers (William Scott), va décider que Winnie est pour lui et pour personne d'autre...
Ne nous méprenons pas: ce film n'est pas un conte pour enfant, même s'il obéit à certaines lois du genre (en les pervertissant: Mickey n'est pas, ici, la personne à sauver, mais bien le bon génie dont les initiatives seront appréciées de tous, enfants comme adultes!). Mieux: c'est un film pour les grands dont les héros sont des petits! Car Winnie, "working girl" (un rôle qui tranche sérieusement dans la filmographie de Jobyna Ralston, plus habituée à jouer les sages jeunes femmes évanescentes et les jeunes héritières), vit seule et se débrouille, mais elle doit aussi se défendre contre les tentations des hommes autour d'elle.
L'énergie des enfants dans ce film est fantastique et communicative. Ce sont tous des enfants de la balle comme en témoigne une formidable scène de danse, dans la rue, jouée par Darro, la petite Lassie Lou, et d'autres de leurs congénères... Et dès le départ, le film s'attache à eux en nous montrant l'improbable rencontre de Susan avec Mickey, sur un terrain vague, où d'emblée ils affichent une complicité qui passepar une saine et rigolote chamaillerie. Darro n'est pas un inconnu pour ceux qui aiment le cinéma classique: une fois adulte, il allait devenir un acteur secondaire important, ainsi que doublure voix et cascadeur. On l'a vu en éternel adolescent (sa petite taille et son visage lui ont permis de tricher assez longtemps sur son âge à l'écran) l'ont souvent conduit à jouer auprès de stars de la Warner dans les années 30, à commencer par James Cagney! Et il est intéressant de comparer ce film avec Wild Boys of the Road, de William Wellman, où Darro jouerait une version "vieillie" de son personnage de petit vagabond.
Quant à Jobyna Ralston, elle est une fois de plus excellente, et solaire. Ce n'est sans doute pas le meilleur film de tous les temps, mais il est sain de se dire qu'un film même mineur (produit par F.B.O., un petit studio qui s'affiche même avec humour dans une scène: on y voit une affiche géante d'une production maison avec Virginia Valli... et Frankie Darro) ait pu survivre et arriver jusqu'à nous, restauré et complet.
Ce film d'environ 80 minutes (1850 mètres de pellicule) a été perdu, mais il en subiste une bobine, probablement confectionnée avec des fragments. Elle était en possession d'Eduardo Notari, le fils de la réalisatrice, qui interprète le rôle principal, celui d'un soldat qui revient de la première guerre mondiale.
Tel quel le film n'a aucune cohérence, mais présente des fragments souvent coloriés au pochoir, qui peuvent très bien être utilisés pour illustrer le chant vaguement nationaliste qui prète son titre au film...
Ce film, un moyen métrage qui est la dernière des oeuvres conservées à peu près en entier d'Elvira Notari, est un étrange objet, qui semble mêler de façon un peu télescopée des fragments de documentaire, et des scènes de mélodrame. Le terreau, c'est un peu une vision bardée de clichés populaires de l'âme Italienne, et qui présente de façon étonnante, pou un film muet, son lot de chansons...
L'intrigue décousue est contée à travers des intertitres qui ont fait l'objet de recherches esthétiques parfois étonnantes, mélangeant vues documentaires, poésie, surimpressions, et peut-être même recyclage d'images... Un jeune homme volage se commet avec deux femmes qui sont rejetées par sa vieille maman, et la deuxième lui vole des bijoux familiaux: il se suicide, laissant la jeune femme accuser son propre frère de l'avoir tué!
Oui, on ne fait pas dans la subtilité, maisles drames d'elvira Notari sont extrèmes, et totalement assumés... Les acteurs, toujours les mêmes (on reconnait Eduardo Notari, le fils, dans le rôle du petit frère) sont probablement tous des non-professionnels, et les films ont été assemblés avec un esprit amateur, mais qui montre une énergie impressionnante...
Toute une partie du film nous montre une passage du pett frère sous les drapeaux, rythmé par les chansons que lui et ses camarades chantent (chacun d'entre eux représente une région différente de l'Italie). Les chansons sont véhiculés par les intertitres, on imagine donc qu'il était indiqué aux spectateurs qu'ils étaient invités à participer! Un indice de la tentation nationaliste qui était dans l'air du temps depuis 1922.
Lois Weber est l'une des pionnières et pionniers qui ont construit Hollywood, et tout a sans doute été trop vite: ses films, productions indépendantes, ont défrayé la chronique dans les années 10 à cause de (Où grâce à, c'est selon) leurs sujets polémiques (le contrôle des naissances dans l'étrange Where are my children), ou leur traitement osé (La présence d'une représentation symbolique de la Vérité sous le déguisement d'une femme nue, image récurrente qui a beaucoup fait pour le succès du film, dans Hypocrites). Les années 20 l'ont vue s'embarquer dans la production de semi-comédies ou de chroniques de la vie contemporaine, qui observaient avec subtilité la société Américaine, et on peut citer les films Too wise wives, ou The blot, qui font d'elle une cinéaste proche des frères DeMille...
Donc pas n'importe qui, mais en prime une cinéaste dotée d'une vraie originalité et d'une thématique propre: à la fois observatrice et partie d'une société réformatrice inspirée des préceptes fondateurs du protestantisme, à la fois juge et partie de la société Américaine.
C'est près de la fin précipitée de sa carrière qu'elle a réalisé ce film, pour Universal, qui lui a permis de continuer son oeuvre à sa guise... On y conte la rencontre inattendue entre un pasteur progressiste et pas encore marié (Raymond Bloomer), avec la plus scandaleuse de ses paroissiennes... potentielles (Billie Dove), car elle ne vient pas beaucoup à l'église. Ils vont tomber amoureux l'un de l'autre, mais elle va sacrifier cet amour, afin de le préserver... avant que la situation ne s'inverse pour elle lors d'une tempête qui la voit faire littéralement naufrage.
D'un côté, Weber s'amuse à nous montrer une jeunesse qui tend à s'évader des préceptes religieux et chercher à jouir à tout prix de la liberté que leur confère un statut social élevé. Les principaux coupables sont le père Hagen (Un riche oisif interprété par Phillips Smalley, l'ex-mari de Weber) et sa fille Luena dite Egypt (Billie Dove). Le premier boit plus que de raison dans des bouges, et la deuxième va de fête en fête, de beuverie en beuverie, à la recherche de sensations fortes et faciles...
Et pourtant...
La cible de Weber était probablement plus les vieilles commères de la paroisse que la belle flapper, qui est jouée à l'écart des clichés par Billie Dove. Cette dernière est la vedette en titre, et le principal atout du film, mais Weber enfonce souvent le clou d'une société plus préoccupée des apparences que de ses valeurs. Dans ces conditions, la sceptique à la recherche du plaisir en lieu et place d'un sens à sa vie devient une proie facile pour ces gens qui passent du temps sur leur terrasse à épier les voisins. Et quand le pasteur commence à recevoir (en tout bien tout honneur pourtant) la pécheresse chez lui, on s'émeut et on lui envoie l'évêque! Bref, avec son intrusion dans une petite communauté qui entre avec réticences dans le XXe siècle, avec 27 années de retard, Lois Weber a encore une fois réalisé un film passionnant. Son avant-dernier film muet, et le dernier qu'on ait conservé, hélas... Enfin disponible chez Kino dans une version manifestement intégrale.
Dans la province de Siam (dans l'actuelle Thaïlande), vit Kru, un fermier avec sa famille. La mère et les enfants à ses côtés, ils doivent constamment se battre pour garder la tranquillité de leur ferme à la lisière de la jungle... Les dangers abondent: les tigres, bien sûr, les ours, des léopards et jusqu'à un troupeau d'éléphants qui passent par là...
On pense, une fois de plus, à Nanook, le documentaire séminal du cinéma Américain. En venant vers les fermiers de Siam, Schoedsack et Cooper ont poussé les choses et provoqué bien des événements comme avant eux le réalisateur Flaherty: chasses, réunion de femiers pour organiser des battues pour la lutte contre les fauves, etc... C'était inévitable, et de fait on peut voir derrière cette mise en scène (car c'en est une!) une volonté très forte de faire du cinéma et de capter... du mouvement.
Car contrairement à ce qui était arrivé lors de leur tournage de Grass, et de la découverte émerveillée de la transhumance d'un peuple de nomades qui n'hésitaient pas à se lancer dans une épique traversée de montagnes et de rivières froides, ici, les fermiers sont sédentaires. Et les deux cinéastes rivalisent de trouvailles pour agrémenter leur film, qui après tout ne raconte rien du tout, de séquences pour lui donner du relief...
Ainsi on demande aux locaux de jouer, on établit des scénarios pour la journée, on met la chasse en valeur en y ajoutant des péripéties qui font intervenir le montage. Schoedsack a été caméraman chez Sennett, il sait jouer sur la vitesse de défilement de la pellicule, et il s'en sert pour insérer une scène suspense comique lors de la chasse au tigre, quand Kru manque de se faire manger. Du pur cinéma, en réalité...
Les deux compères étaient des monteurs fins et doués, et des metteurs en scène qui ne pouvaient donc s'empêcher de remodeler la vérité des actes devant eux. Ils étaient déjà en route vers King Kong, donc...
Le cinéma qui parle du cinéma, ce n'est pas nouveau, finalement: dès le départ, le médium a été paradoxalement utilisé pour illustrer ce qui se passe durant sa conception. Ca s'explique très bien: d'une part l'envers du décor est pittoresque, rocambolesque et parfois bien comique... Ensuite c'est fascinant, tant la mise en oeuvre d'un tournage passe par une multitude de tâches, de parcours, qui sont ultra-codés. Et c'est un télescopage formidable de voir des acteurs grimés (en révolutionnaires, en cow-boys ou en hommes de cavernes, que sais-je encore) face à des techniciens en costume du XXe siècle, ou XXIe siècle bien entendu...
Gance était particulièrement attiré par cette possibilité d'illustrer son métier et son art: dès 1921, il avait demandé à son assistant sur La Roue, le poète Blaise Cendrars, de documenter à sa façon le tournage de son épopée du rail... Autour de la Roue est un court film, de 9 minutes environ, qui ne peut rivaliser bien entendu avec les quelques 7h30 du film en son entier! Juste un petit regard au passage, mais aussi des images fascinantes d'une oeuvre en train de se faire. Le procédé (et son titre) a été repris par d'autres: ainsi Jean Dréville en 1928 a-t-il suivi avec fascination le tournage de L'argent, le chef d'oeuvre de L'Herbier, et a appelé le moyen métrage ainsi obtenu (40 minutes quand même)... Autour de l'Argent... Gance, qui demandera en 1929 et 1930 à Eugene Deslaw de suivre le tournage de La Fin du monde (obtenant ainsi le court métrage Autour de la Fin du monde, qui se paie le luxe inattendu de témoigner du passage du muet vers le parlant), ne pouvait pas laisser cette occasion pour le plus spectaculaire de ses films...
Ce film de Jean Arroy, un documentariste et critique, est donc sinon un reflet fidèle du tournage le plus tumultueux, en tout cas le premier regard fasciné sur une expérience hors normes: Arroy a pu ainsi capter des images des scènes des boule de neige à Brienne, ainsi que des conflits entre le jeune Bonaparte et ses camarades dans les dortoirs; il a eu la possibilité de voler quelques images de la fameuse préparation de la Marseillaise, puis de la Terreur et bien sûr du voyage en Corse. Les images qui nous sont montrées ne sont pas forcément riches en enseignements, elles sont même assez banales en elles-mêmes... Mais elles sont passionnantes par l'incroyable bonne humeur qui semble présager à l'accomplissement d'un des films les plus énormes qui aient jamais existé.. Et comme de juste, le film est incomplet: tel qu'il existe, c'est une reconstruction partielle, basée sur des compilations d'extraits des bobines originales... Dans ce qui a survécu, on peut voir 55 minutes environ de ce tournage mené par un gamin de quarante ans, qui ne rate jamais une occasion de faire le pitre, et qui est tellement sûr de son propre talent (car si Gance avait un défaut ce n'était certes pas la modestie), qu'il se réjouit en permanence d'avoir à sa portée une telle source de publicité...
Deux familles d'Irlando-Américains habitent l'une à côté de l'autre, et commence par un incident tout simple: Mrs Callahan (Marie Dressler) a demandé du sucre à Mrs Murphy (Polly Moran) et envoyé son fils le chercher, mais il s'est copieusement servi avant de le lui donner, la poussant à la conclusion que sa voisine est une avare... Et cela va précipiter les deux femmes dans la haine bête et méchante...
Le film a été l'objet d'une telle controverse auprès de la communauté Irlandaise des Etats-Unis, qu'il a fallu quand même le retirer de la circulation! Certains ont cru qu'il s'agissait d'une attaque envers le candidat démocrate à l'élection présidentielle de 1928, d'origine Irlandaise... Rien d'original, mais le film a été l'occasion d'un courant d'antisémitisme, sous le prétexte que les juifs, chefs de studio étaient supposés utiliser le film pour taper sur les Irlandais. Bref, au vu de la situation 100 ans plus tard il n'y aura pas grand chose de plus à faire que de ever les yeux au ciel...
En tout cas le film est perdu. Du moins dans sa version intégrale, puisque seuls deux extraits ont pu être conservés, sous la forme de fragments auto-suffisants, publiés en 16mm: dans le premier, on a l'incident du sucre qui mène à une première attaque entre les deux femmes; dans le deuxième on a une vision d'un pique-nique de Saint-Patrick, pittoresque, et saisi dans ses multiples vignettes. Ce n'est manifestement pas Sunrise, mais c'est une comédie certes assez grossière, mais dans laquelle derrière le pittoresque justement, on imagine qu'il y a une certaine tendresse manifestée pour ses personnages. Après tout John Ford a passé sa carrière entière à gentiment utiliser le poil à gratter sur sa propre communauté...
Et derrière ces deux extraits, combien de films qui eux ont été perdus corps et biens? Aujourd'hui il semble bien difficile de perdre un film. au siècle dernier, c'était très facile... Alors occupons-nous bien de ceux qui nous restent.
Le vieux Wilson (J.P. Lockney), un magnat de l'aviation, a des problèmes pour anticiper son héritage: pas de souci avec son fils Dick (Gareth Hughes), un grand boy-scout qui est son meilleur pilote, ni avec la fiancée de celui-ci, Alice (Josephine Hill), qui est blonde comme les blés...
Non, le problème, c'est Joseph (Joseph Tansey), le neveu: un excellent pilote, mais pas aussi bon que Dick... Et surtout pas aussi valeureux, car la fripouille a surtout utilisé ses talents de pilote pour faire du trafic de bibine! Décidé à récupérer ce qu'il estime son dû, il kidnappe son oncle, le confie à un ami charlatan douteux qui tient un sanatorium douteux, le douteux Dr Shade (Sheldon Lewis), pour faire on ne sait pas trop quoi, mais sans doute pas des câlins.
Il kidnappe aussi tant qu'à faire la belle Alice et tente de l'obliger à, je cite un intertitre, "se marier volontairement" avec lui... Bonne chance! ...Sinon, il y a aussi un chien.
C'est un film de la compagnie Cheserfield, qui témoigne d'un aspect de l'industrie cinématographique qu'on a eu tendance à ignorer pendant longtemps: derrière tant de chefs d'oeuvre, il y a des films de série B, estimables ou non, qui ont fait régulièrement bouillir la marmite... Des produits de série qui alimentaient les programmes et proposaient des frissons vite faits mal faits pour pas grand chose. Ici, un chien savant, qui sait surtout aboyer sur commande, des avions, un méchant à moustache avec regard torve, un sauvetage en plein air, une clinique douteuse avecdes opérations douteuses, et des héros avec le charisme d'une brosse à dents...
Grand Œuvre de DeMille ou simplement passage obligé d’un showman chrétien? On ne résoudra pas cette question. Quoiqu’il en soit, c'est l’avant-dernier muet de son auteur, dont l’opus suivant contiendra des séquences parlantes - une page se tourne. Et elle se tourne de façon spectaculaire. Devenu un producteur-réalisateur indépendant mais puissant, DeMille est toujours plébiscité par le public; après ses Dix commandements, il avait eu une crise d’inspiration, qui avait notamment abouti au très saugrenu Road to yesterday. Après la crise d’inspiration, la crise de foi: The King of kings, en réponse à Ben Hur, a Tale of the Christ, allait être la vision DeMillienne des derniers jours du Christ, des derniers miracles à la résurrection, avec des acteurs de premier plan partout, du Technicolor, des décors et des costumes grandioses…
Ecrit avec l’inévitable Jeanie McPherson, monté avec des acteurs priés de s’investir dans leur rôle de façon spirituelle et créé par une équipe technique acquise à la sincérité du projet, ce film est un monument à plus d’un titre. Certes, nous sommes en pleine vision officielle, qui plus est approuvée par les instances W.A.S.P les plus fondamentalistes de l’époque, en dépit de quelques extravagances, généralement bien rigolotes (Marie Madeleine en courtisane richissime - en Technicolor!); comme souvent dans ce genre d'entreprise les Juifs ont le mauvais rôle, mais de nombreux intertitres (Tirés des évangiles) viennent rappeler qu'ils n’ont souhaité la crucifixion de Jésus que parce qu’ils étaient manipulés par de fins politiques... Ce qui du reste correspond à la deuxième version du film, sortie en janvier 1928 et amendée par une association qui souhaitait veiller au respect de la communauté Juive et à éviter d'éventuels incidents antisémites: de nombreux acteurs juifs ont répondu présent, en particulier Rudolph et Joseph Schildkraut (ce dernier un habitué des établissements DeMille-McPherson), qui jouent respectivement Caïphe, le grand prêtre du temple, et Judas, le «Disciple préféré» qui deviendra le traître que l’on sait. L’idée de le faire jouer par un acteur de premier plan, conjuguée à d’astucieuses ficelles de scénario, lui donne un poids peu commun, des motivations et une humanité qui sont sans prix: Judas trahit par dépit politique (Il se voyait déjà premier ministre d’un Jésus-roi) et va suivre le chemin de croix, et le remords va monter jusqu'au suicide; la corde, il l’a ramassée lorsque les romains ont délié Jésus pour lui faire porter sa croix… La scène de sa mort est traitée d'une façon spectaculaire. Il y a un côté Shakespearien dans l'arc du personnage, mais le sentiment qui domine est quand même gênant! Judas est un ambitieux, Caïphe un homme de pouvoir peu désireux de le partager, et finalement les Romains sont comme manipulés...
Autre acteur dont il faudra bien parler, H.B. Warner joue Jésus : on est loin de ce à quoi devait ressembler un charpentier Palestinien, mais après tout, c’est vrai aussi pour Willem Dafoe. Warner, un alcoolique bon vivant, qu’on connaît pour tous ses rôles chez Capra, s’en sort plutôt bien, ayant surtout comme tâche d’incarner plus que de jouer. Il reprend les canons en vigueur, d'un Christ blond, au regard dans le vague. Sa performance a été saluée à l'époque: on n’en dira pas autant de Pierre, joué par Ernest "Steamboat Bill" Torrence, qui est bien meilleur en Captain Hook chez Brenon (Peter Pan, 1924)… Sa performance a d’ailleurs été rabotée sévèrement dans la version sortie en salles en 1928, afin de ramener le film en dessous de deux heures.
Le résultat final, absolument sincère, n’évite pas la pesanteur: le metteur en scène a choisi de rester à respectueuse distance, et de peu faire bouger sa caméra, comme avec Jeanne d’Arc (Joan the woman, 1916); de plus, cet excès de foi peut facilement rester sur l’estomac, mais il y a de vrais beaux moments, depuis l’utilisation qui nous rappelle The Whispering Chorus de multiples surimpression pour nous montrer les sept péchés capitaux quitter le corps de Marie Madeleine, à la mort de Jésus, le cadre explosant d’effets spéciaux pour nous montrer spectaculairement la colère de Dieu; la première vision de H. B. Warner est une trouvaille, puisque c’est par le point de vue subjectif d’un aveugle que Jésus nous est révélé: une façon de contourner l’interdit que s’étaient fixés toutes les personnes à avoir travaillé sur l’une ou l’autre des adaptations de Ben Hur (Théâtre ou film); dans The king of kings, avant la guérison de l’aveugle, vers la quinzième minute, on ne voit pas Jésus… La scène de la condamnation par Ponce Pilate est d’une grande efficacité, et totalement claire en dépit de la multiplication des points de vue… Les nombreux emprunts picturaux, décidément une habitude DeMillienne, atteignent ici leur apogée, notamment lors de la Cène ou de la Crucifixion.
Le film est loin d'être un échec, même si il est difficile de le voir sans ricaner ou grincer des dents lorsque l’on ne croit pas: Jésus, dans ce film, et surtout sa déïté, nous apparaissent comme totalement indiscutables. Toutefois, le film emporte l'adhésion par la fluidité narrative (De la version longue en tout cas), par le besoin de creuser les motivations et les liens de cause à effet, par les rapprochements heureux: une scène durant laquelle les instances religieuses juives se déchaînent contre un Ponce Pilate trop enclin à libérer Jésus est immédiatement suivie d’une séquence durant laquelle les légionnaires romains rivalisent de sadisme (La couronne d’épines, bien sûr) devant un Judas torturé par le remords et qui prie pour que Jésus s’en sorte. Cette inversion prouve que même DeMille sait freiner un peu ses penchants manichéens…
Pour répondre enfin à la question posée en exergue, il est confirmé que nous ne trancherons pas: les deux complices (Cecil et Jeanie) avaient déjà fait acte de foi dans le passé, c’est de nouveau le cas: le film est aussi sincère que l’était la morale bondieusante de ses Dix Commandements. Mais en emboîtant le pas à la MGM et à son Ben Hur, DeMille savait parfaitement ce qu’il faisait, et en a reçu beaucoup en retour, présentant en soirée de gala sa version de 160 minutes, puis coupant un peu (Trois scènes passent littéralement à la trappe, dont les doutes de Pierre) pour présenter une version de 112 minutes avec musique en boite pour l’exploitation en salles. Les deux sont disponibles chez Criterion dans un coffret impeccable, et le transfert de la version longue est magnifique. Les deux scènes en Technicolor sont fort bien rendues, ce qui est rare compte tenu de la volatilité du procédé en deux bandes, dont bien des films ont disparu. En décembre 2017, nous voyons arriver le film en Blu-ray chez Lobster, présentant une restauration des deux principales versions, l'une comme l'autre très impressionnantes. Une nouvelle édition, Américaine celle-ci, renforce encore la bonne santé du film en en offrant un superbe transfert, chez Flicker Alley (2025).
Pour finir sur une petite note de curiosité inattendue, ce film est par ailleurs l'une des principales sources d'inspiration de Last Temptation of Christ, de Scorsese.
En 1927, le documentariste André Sauvage a donc tourné ce voyage en Grèce, et en a tiré un long métrage... perdu. Seules restent des images disjointes, des chutes, des plans de second choix, des coupes et quelques fragments...
Réduit à une demi-heure sans véritable ordre ni construction, le "film" (ou son fantôme...) porte malgré tout en lui un je-ne-sais quoi de totalement poétique, une sorte de portrait d'une certaine vérité, à l'écart des images d'Epinal: des vues de la misère et de la joie, des hommes au travail, de la vie forcément "exotique" de cet ailleurs qui nous est présenté à l'écran. Quant à savoir ce que Sauvage a mis dans son film, eh bien... On ne saura jamais!