Naples... Au restaurant, Tore (Alberto Danza) rencontre Margaretella (Rosè Angione), la fille de l'arrogante Donna Carmela, et, malgré les mises en garde des amies de cette dernière, le jeune homme tombe amoureux. La jeune femme ne lui est d'ailleurs pas hostile...
Elle va très vite utiliser son argent, l'humilier et le pousser pour couvrir ses dépenses extravagantes à détourner de l'argent... Par ailleurs, l'amour de Tore, qui s'aveugle, déplait furieusement à d'anciens petits amis de la jeune femme.
C'est le deuxième des longs métrages intégralement conservés d'Elvira Notari, après Santanotte, et on retrouve beaucoup de motifs qui le rappellent: mêmes décors, bien entendu, la ville de Naples et ses quartiers populaires, ses terrasses de restaurant. Les mêmes acteurs, aussi, qui forment une sorte de troupe autour de la réalisatrice. C'est, enfin, le même type de mélodrame un peu extrème, qui commence dans le cliché et se finit, pour beaucoup de personnages, au cimetière. A noter: Rosè Anione, qui interprétait l'héroïne de Santanotte, meurt dans ce film exactement de la même façon.
Après Our mutual friend et avant David Copperfield, c'est la deuxième des quatre adaptations spectaculaires de Dickens par Sandberg. On y retrouve le même soin que dans les autres, une volonté affichée de rendre le roman aussi complet que possible dans son adaptation, mais avec cette fois des raccourcis: la longueur des deux premiers films avait été la source d'ennuis avec ses distributeurs, cette fois Sandberg a réussi à rester en dessous de deux heures, et livre une version linéaire, d'une fidélité exemplaire, et très réussie... Notons également que l'économie du cinéma danois était assez particulière, les sti=udios ayant pris l'habitude d'engranger des films et de les garder parfois longtemps avant de les distribuer. Ce film a probablement été tourné deux ans avant sa sortie.
Philip Pirrip (Martin Hezberg), un jeune garçon orphelin qui grandit aux côtés de sa soeur (Ellen Rovsing), une femme acariâtre, et de son mari Joe Gargery (Gerhard Jessen), forgeron de son état, ressent plus d'affection pour ce dernier que pour sa soeur, qui a la main fort leste. Un soir qu'il est resté au cimetière, sur la tombe de sa mère, un forçat évadé (Emil Helsengreen) obtient de lui la promesse de revenir lui donner de la nourriture en échange de la vie sauve. Il revient le soir même... Sans savoir que son geste allait changer complètement sa vie.
Plus tard, il fréquente la maison excentrique et délabrée d'une dame à demi-folle qui vit en compagnie de sa mystérieuse pupille Estella (Olga D'org): Miss Havisham (Marie Dinesen), éternellement habillée en robe de mariée (son mariage a été annulé in extremis), vit dans le passé et la rancoeur, et semble élever Estella dans la méchanceté à l'égard des hommes, ce dont Philip (surnommé Pip) fera bien vite les frais, d'autant qu'il est amoureux... Quand le premier acte se termine, Pip devenu adulte (Harry Komdrup) apprend qu'il est l'heureux dépositaire d'une fortune, mais sans connaître l'identité de son bienfaiteur... Ou de sa bienfaitrice, car il soupçonne Miss Havisham d'être son ange gardien secret...
Dickens ne s'était pas fait que des amis, avec un roman dans lequel il mélangeait le chaud et le froid, l'amour (Pip) et la souillure (Miss Havisham), les largesses d'un mystérieux bienfaiteur et la violence menaçante d'un forçat. En Pip, héros enfantin devenu adulte sans perdre son âme d'enfant, il avait créé un personnage qui allait déplaire, mais qui était parfait pour le cinéma. D'ailleurs il y a de nombreuses adaptations, et ça continuera tant que le cinéma et les images qui bougent existeront... Avec sa naïveté affichée, Pip est le parfait vecteur de cette entreprise d'illusions que sont les films.
Et c'est, je pense, ce qui attire Sandberg dans Dickens et la raison pour laquelle il va réaliser tant d'adaptations de ses oeuvres... Il touche ainsi à une relative universalité, ou du moins à ce que l'occident en 1922 considérait comme tel. Il a du matériau parfait pour du mélodrame, pour des intrigues linéaires avec moult péripéties. Et il a des possibilités plastiques phénoménales, avec ces costumes 1860, ces décors Londoniens qui ici, au passage, ne sont pas forcément très recherchés, mais aussi ces décors naturels qui sont l'une des caractéristiques les plus évidentes du cinéma danois: de la scène dans le cimetière jusqu'à la rencontre finale de Pip et Estella, le film est souvent confronté à une nature sans artifice, parfaitement composée, dans des plans rigoureux. Pas d'audaces filmiques proprement dites, et si le metteur en scène est comme la plupart de ses collègues danois passé expert dans l'utilisation du clair-obscur et ne s'en prive pas, il fait peser de manière importante ces scènes diurnes qui marquent en particulier la première partie: on se souvient de la rencontre sinistre, en plein jour, avec un bandit... Le décor en est lugubre à souhait et tout le film nous montre cette faculté à tirer le meilleur aussi bien d'une ambiance décrite par Dickens (qui ne se privait pas, ça non!) que des lieux qu'il choisissait pour son film. N'oublions pas que sandberg recréait l'Angleterre de Dickens dans le Danemark des années 20!
Le film allait-il bouleverser l'histoire du cinéma? Non, bien sûr, pas davantage qu'il n'allait restituer au Danemark sa place de premier plan qui était la sienne en ce qui concerne le septième art, dix années auparavant. Mais ce que voulait Sandberg, c'était offrir à un public populaire des retrouvailles avec un roman qui avait tout pour l'être, populaire...en allant si possible un peu plus loin qu'une simple illustration. C'est tout, et c'est déjà beaucoup. Et c'est surtout parfaitement réussi, d'autant que de tous les films adaptés de Dickens par le réalisateur, c'est sans conteste le meilleur, le plus cinématographique aussi.
Le parcours initiatique de Pip, entre la cruauté de la vie et des êtres, et la candeur qui l'anime, est l'occasion d'une liste impressionnante de scènes sublimes: j'ai déjà mentionné la rencontre inquiétante avec le forçat, dans un décor parfaitement défini... Mais les morceaux de bravoure abondent: les premières entrevue avec la cruelle Miss Havisham et sa pupille, la froide mais mystérieuse Estella, le rendez-vous nocturne avec l'horrible Orlick, tout en atsmophère, et la fin tragique de la vieille Miss Havisham, tournée de façon frontale et d'une violence assez impressionnante... le cinéaste a beaucoup donné, et son film est une magnifique transposition.
A Naples, la belle Nanninella (Rosa Angione) est serveuse dans un café. Elle a attiré l'attention de deux amis, Tore (Alberto Danza) et Carlucci (?)... Mais son père (Antonio Palmieri) est alcoolique et la bat. Les deux amis interviennent, et tombent amoureux de la jeune femme. Mais chacun d'entre eux aura une approche bien différente: Tore va faire face à Nanninella et lui offrir son coeur, alors que Carlucci va utiliser le père...
Une jeune femme (pure, cela va sans dire), un père alcoolique, deux amis voués à se haïr, et les décors naturels de la ville de Naples, pas de doute, on est dans le mélodrame sans honte ni remords! L'approche naturaliste d'Elvira Notari est souvent soulignée, avec un clin d'oeil appuyé pour faire d'elle un avant-goût du néo-réalisme, je pense plutôt qu'elle avait assez peu de moyens, mais énormément de volontarisme et de système D: d'où un tournage-guerilla, à même la rue, avec des acteurs qui bien souvent n'en sont pas vraiment...
Il en ressort effectivement un film qui fourmille de clichés assumés à l'extrème, affrontés sans hésitations par le casting aussi bien que la réalisatrice. Et parfois, on se retrouverait presque comme devant les productions d'Oscar Micheaux, qui promenait sa troupe Afro-Américaine fauchée de mélo boiteux en film criminel approximatif, sans jamais se départir d'une énergie impressionnante...
Reste qu'avec ce film, on a parfois l'impression d'un concentré d'âme Napolitaine, telle qu'il nous est parfois permis de l'imaginer... Le cinéma a toujours été un vecteur des fantasmes, et ce film chargé (alcoolisme, haine, meurtre, violence, tricherie, fourberie e tutti quanti) ne s'en prive jamais!
David Copperfield (Martin Herzberg) nait un beau jour, d'une dame (Margarethe Schlegel) qui six mois auparavant a perdu son mari... Son enfance se passe sans histoire, jusqu'à ce qu'un gandin (Robert Schmidt) commence à tourner autour de sa maman... Quand celle-ci se marie avec l'homme en question, c'est le début des ennuis. Puis la maman meurt en laissant son fils à un homme qui ne l'aime pas, ainsi que sa soeur... Forcé de partir, david commence à travailler, puis va faire des rencontres (dont celle du pittoresque Micawber, Frederik Jensen) avant que sa vie ne se stabilise quand il revient vers une vieille tante (Marie Dinesen) qui fut bien acariâtre, mais qui va fondre devant le jeune homme.
Les années passent, et si David (Gorm Schmidt) fait une petite carrière dans le droit, il a aussi s'intéresser à l'écriture, ce qui va beaucoup attirer la belle Dora (Karina Bell)...
De tous les films (il y en eut quatre) que Sandberg a adapté de Dickens, ce fut sans doute le plus gonflé... Notamment en raison de sa durée, et de l'extrême linéarité de son intrigue, qui empêche assez clairement de trop raccourcir l'histoire! Mais Sandberg et le scénariste Laurids Skands ont réussi à obtenir une épure qui tient en deux heures et demie à peu près, bien tassées... La méthode du cinéaste sur ces adaptations, est de se mettre intégralement au service du roman, quitte à abolir tout apport personnel...
Bien sûr qu'il y a fait son travail de cinéaste, notamment en choisissant avec goût ses décors, qui figurent une vieille Angleterre de la première moitié du XIXe siècle qui est presque plus vraie que nature... Toute en étant Danoise! Une séquence d'une grande beauté vers la fin trouve un moyen éminemment poétique, et qu'il a fallu planifier sur plusieurs mois, pour transposer le passage des saisons... Mais le film tente l'impossible, à savoir de refléter exactement le roman, en représentant aussi fidèlement que possible la vision de Dickens.
A ce niveau, c'est globalement réussi, les acteurs ayant à coeur de véhiculer le ton constamment équilibré entre un humour narratif solide et une intrigue mélodramatique à souhait. Les personnages sont formidablement campés, et on est épaté de la performance de Frederik Jensen en Micawber, qui semble préfigurer le W.C. Fields du film de Cukor, Marie Dinesen dans le rôle de la Tante Betsy, ou Peter Malberg, l'acteur complice qui cette fois n'a pas à jouer les traitres!
C'est moins flagrant pour les deux jeunes premières, avec Karina Bell (décidément très présente dans la filmographie de Sandberg) et Karen Vinther qui jouent les deux amoureuses de Copperfield. Elles sont souvent un peu trop stéréotypées. Mais Dickens décrivait Dora comme une ravissante idiote, et ma foi Karina Bell s'en sort assez bien. Le bât blesse pour Uriah Heep, l'infâme, dont le personnage est très réduit...
Et le film accuse le coup, car non seulement ces 568 pages sont rudes à adapter, mais le texte abondant débouche sur près de 280 intertitres très fournis... Une lecture parfois aride pour qui est venu vers le film pour y apprécier la fluidité du film muet. L'adaptation de Great Expectations qui avait précédé n'avait pas ce défaut...
Qui est Fritz Lang en 1922? On a tellement en tête l'image vaguement caricaturale d'un réalisateur tout-puissant, véritable autocrate respecté voire craint, qu'il convient de rappeler qu'il a lui aussi du débuter un jour ou l'autre. Or les films de ses débuts, ces quinze dernières années, ont été redécouverts (Sauf les deux premiers de 1919, Halblut et Der Herr der Liebling, deux films d'aventures sur lesquels on ne sait pas grand chose), et on constate que le metteur en scène au monocle a lui aussi fait ses classes comme tant d'autres. Il a donc réalisé un serial délirant, dont seuls deux épisodes se sont concrétisés en 1919, Die Spinnen. Il a ensuite sorti trois drames ou mélodrames entre 1919 et 1920 (Harakiri, Das wandernde Bild, puis Vier um die Frau), d'un intérêt très relatif, avant de sérieusement attirer l'attention sur lui en 1921 par un sixième film, l'ambitieux Der müde Tod. Ce dernier se situe plus ou moins dans la lignée des films dits "expressionnistes", alors à la mode. Un adjectif qui est souvent utilisé pour qualifier tout le cinéma Allemand muet, ce qui est une grosse bêtise; Dr Mabuse, der Spieler ne fait d'ailleurs pas exception à cette règle, alors que le film n'est en aucun cas expressionniste...
En tout cas, ce film ambitieux, réalisé par Lang d'après un scénario de sa désormais collaboratrice et épouse (Pour quelques années du moins, car à l'heure du grand choix des années 30, ils prendront tous deux des décisions radicalement différentes) Thea Von Harbou, mais c'est surtout une adaptation du roman Dr Mabuse, écrit par Norbert Jacques et paru en feuilleton dans la presse en 1921. Lang profite de cette extravagante saga d'aventures pour créer, selon ses propres termes une "image de l'époque": la première partie du film s'appelle en effet ainsi: "Ein Bild der Zeit"... Une époque, comme chacun sait, faite en Allemagne d'inflation, de troubles, d'incertitudes politiques, qui auront des répercussions bien plus tard...
Le film commence sur la vision d'un homme concentré à son bureau, devant une foule de perruques, et regardant diverses photos de ses déguisements. C'est le Dr Mabuse, interprété par Rudolf Klein-Rogge. il est secondé par un homme troublé, le valet Spoerri, dont on apprend de suite qu'il est cocaïnomane. Mabuse le menace de le virer, l'autre répond qu'en ce cas il se suiciderait. Le décor est planté, les personnages aussi: hors du commun, entiers, mais aussi pétris de défauts qui auront, probablement, leur peau au final... Ensuite, Lang nous montre la façon d'opérer de Mabuse, sans plus attendre, tout le premier acte étant consacré à une escroquerie gigantesque, menée de main de maître par Mabuse et son réseau d'hommes de main: pendant que leur patron se rend sous le déguisement d'un banquier à la bourse, les bandits subtilisent un traité commercial dont tout l'économie d'un pays dépend. Muni de précieuses informations (Etant responsable du vol, Mabuse sait quand la nouvelle de la perte du document, mais aussi sa redécouverte seront rendues publiques), il réalise un coup fumant en bourse. Au terme de cette impressionnante séquence, Mabuse aura changé trois fois de visage, aucun homme ne meurt, mais on sent que les dés sont pipés. Si un homme est capable de monter un tel coup, que font les autorités?
...Pour répondre à cette question, il faudra du temps. La première fois qu'on verra la loi, ce sera au bout de 48 minutes, lors d'une intervention du procureur Von Wenk (Bernhard Goetzke). Il est en habit, car on verra très vite que c'est un oiseau de nuit qui ne déteste pas s'encanailler. Idéal pour contrer Mabuse, lui aussi aime à se déguiser, mais on le verra bien vite, il aura le plus souvent un temps de retard. Sur Mabuse, bien sûr, mais aussi et surtout sur le public. car Lang a décidé de nous donner, sans jamais laisser s'installer le doute, tous les détails des crimes perpétrés par Mabuse. Il ne nous invite pas nommément à le suivre, mais on n'en est pas loin, et Rudolf Klein-Rogge l'a joué comme si le docteur était le héros. cette ambiguïté est d'ailleurs soutenue par les propres commentaires de Lang à propos de son film, lui qui disait qu'aux Etats-Unis, une telle oeuvre était impossible, car "les Américains n'aiment pas les surhommes"... Une affirmation intéressante, à l'heure où triomphent les films de super-héros, mais qui nous révèle au moins qu'à travers le personnage du maléfique Dr Mabuse, le "portrait de l'époque" que souhaitaient faire Lang et Harbou est sans doute l'image d'un temps durant lequel tout devient possible. On a souvent dit à quel point le film était prophétique, et de fait, sans jamais nommer de façon politique le "surhomme" à l'oeuvre, Mabuse est en effet au-dessus du lot: psychanalyste, passionné par l'occulte, joueur et très calculateur, il maîtrise l'hypnose, qui lui sert à plier les réfractaires à sa volonté (Seul Wenk réussira à y échapper un temps), et réussit à tout planifier, se rendant tel un héros de Feuillade maître de tous les éléments du jeu. sa chute, contenue dans la deuxième partie (Menschen der Zeit) sera due à une femme: lui qui affirmait qu'il n'y a pas d'amour, mais que du désir, a fini par s'enticher de la comtesse Dusy Told (Gertrude Welcker), la seule femme qui lui ait résisté...
En attendant, le 'portrait d'une époque' auquel se réfère le titre, est fait d'une vision fascinante, assez réaliste bien que tournée pour l'essentiel en studio, d'une Allemagne qui essaie de résister à la révolution, dans laquelle la crise a laissé beaucoup de gens sur le carreau, ceux-ci étant fédérés ou manipulés par Mabuse selon les épisodes. Une Allemagne construite sur du fragile, dans laquelle les différences entre les riches et les pauvres sont telles que certains parmi les appuis de Mabuse pourraient sans trop forcer le trait être comparés à des révolutionnaires, sans parler de leur fanatisme: la danseuse Cara Corazza (Aud Egede-Nissen) est acquise à celui qu'elle aime pard-dessus-tout, jusqu'à obéir à un ordre de suicide, qui ne lui est donné que par un tiers... Georg (Hans Adalbert Von Schlettow) est lui aussi un jusqu'au-boutiste. Exécuteur des basses-oeuvres, c'est d'ailleurs lui qui signifiera à Cara Carozza que le temps du suicide est venu. Mais si Mabuse est un homme froid, qui a du mal à gérer la situation une fois que sa fascination pour une femme e trouble, il est aussi presque une sorte de Robin des Bois: ses victimes, objectivement dans le film, sont les puissants à travers le coup boursier, ou encore le jeune et richissime Edgar Hull (Paul Richter). A la fin du film, les bandits sont retranchés chez lui et assiégés par la police, des images de révolution qui font écho aux troubles menés par les Communistes en 1919-1920, et qui ajoutent encore à l'ambiguïté du film... Mais on n'a jamais dans le film le véritable point de vue des petits, à part peut-être dans une scène qui montre combien il est aisé pour Mabuse de se faire passer pour l'un d'eux, et de provoquer un mouvement de foule propice à l'assassinat. Voilà qui tempère sérieusement l'image d'un redresseur de torts...
Du reste, il convient de rappeler que Lang a chargé le portrait du Dr Mabuse, un homme qui fascinait Norbert Jacques, qui l'avait créé comme un Fantomas moderne, désireux notamment d'utiliser les objets contemporains les plus riches en rêverie, avions et dirigeables; Lang et Harbou ont fait redescendre le malfrat sur terre, lui donnant une assise plus facilement réaliste... Et on peut enfoncer le clou en rappelant que l'opposant principal à Mabuse, Wenk, est lui aussi un homme intelligent, prompt à se déguiser, et désireux de se mesurer à son ennemi sur les mêmes terrains, de jeu comme dans la lutte psychologique. Et d'ailleurs, ne tombent-ils pas tous deux amoureux de la même femme? Celle-ci finira par se refuser aux deux... En tout cas le procureur Wenk, personnage ambigu lui aussi, est fascinant. On sent bien qu'il est un cran au-dessous de sa Nemesis, mais on lui saura gré d'essayer de faire son boulot de fonctionnaire avec une certaine inventivité...
Mais ne voyons pas non plus trop de prédiction ou de sixième sens dans Dr Mabuse: comme tous les films de Lang en cette période, il ne faut peut-être pas oublier la façon dont l'auteur structurait en deux parties ses films; si il a permis à Klein-Rogge de composer un personnage de surhomme dans la première partie du film, il va aussi en montrer les limites, notamment son manque total d'humanité, et en faire lui aussi, au final, une sorte de Fantomas, un personnage de pure fiction, de rêve donc. Et le film, durant toutes ses quatre heures et trente minutes, de faire écho à cette impression: Lang était, probablement, le principal suiveur de Louis Feuillade, et c'est visible dès la première bobine de ce film. Et puis on est chez Lang, donc les signes sont partout, magnifiquement mis en scène, avec une maestria que Lang n'avait jamais démontrée auparavant. Il assume avec tranquillité une architecture impressionnante, surtout quand on pense à la durée du film; les acteurs sont dirigés de main de maître, le rythme ne faillit jamais, et le metteur en scène se paie même la fiole de l'expressionnisme dans une scène révélatrice entre Mabuse et le comte Told (Alfred Abel), l'une de ses prochaines victimes. Chaque acte commence avec un nouveau décor, et il nous mène en bateau dans une abondance de lieux différents sans jamais perdre le spectateur... Lang est devenu le grand metteur en scène qu'il est désormais dans l'inconscient collectif avec ce film, justement. Et les années 20 allaient finir de le consacrer, au-delà du succès parfois peu probant de certains de ses films (Metropolis en tête, chacun sait que le film a coûté plus qu'il n'a rapporté à la UFA), comme le chef de file de l'écran Allemand.
On ne présente plus l'histoire de ce Prisonnier de Zenda, due au prolifique romancier Anthony Hope. C'est probablement son roman le plus connu, et pour cause: si cette adaptation par Rex Ingram n'est pas la dernière, loin de là, ce n'est pas non plus la première... Ce privilège appartient à un film rare, longtemps considéré comme perdu et réalisé à la fin de sa carrière par le vétéran Edwin Porter, en... 1913. Avec son héros pris malgré lui dans l'aventure d'un royaume en pleine ébullition, le film nous entraîne dans un autre monde qu'il est certes difficile de prendre au sérieux, mais qui possède tant de charmes...
Rudolf Rassendyll (Lewis Stone) ne va pourtant pas en Ruritanie par hasard: il cherche clairement à s'y rendre, regardez le film. Au début, il évoque avec ses cousins la branche lointaine de la famille qui règne au lointain pays de Ruritanie, puis part chasser... Comme par hasard, on le retrouve aux abords de la capitale Ruritanienne. ...La chasse, vraiment? L'aventure, oui! Ingram, en compagnie de toute sa distribution et de toute son équipe, a décidé clairement de jouer la carte de l'enchantement et de la plongée intégrale dans le monde merveilleux, et si peu réaliste, du roman.
Alors comment s'étonner que ça marche si bien, tout en étant si raisonnable, car c'est une histoire dans laquelle tout est si bien rangé... Les traîtres ont des têtes de traîtres, les vamps des têtes de vamps, et la belle princesse qui attend maussade de devoir se marier avec le futur Roi Rudolf, par obligation et par devoir, va avoir la surprise de sa vie quand elle va rencontrer celui qui le remplace momentanément. Une surprise qui sera elle aussi momentanée, bien sûr...
Autant The four horsemen of the apocalypse était un film personnel, autant ce Prisonnier est une oeuvre à part, une récréation pour celui qui vise une récompense qu'il n'atteindra jamais: la reconnaissance de son génie et de son talent pour tourner un film. Une récompense qui aurait pu prendre la forme, par exemple, du tournage d'une superproduction, comme en 1924-25 Ben Hur! Mais non. Pourtant, la production de ce Prisonnier de Zenda est absolument efficace, superbement interprétée par tous (Lewis Stone, Ramon Novarro, Stuart Holmes, et toute la troupe d'Ingram, d'Edward Connelly à John George) et toutes (Alice Terry, Barbara La Marr, et l'espace d'un instant, Maude George), et totalement distrayante. Ca manque d'âme, je l'ai plus ou moins indiqué, mais Ingram savait parfaitement mettre un peu plus de souffle quand ça lui chantait: voir le superbe Scaramouche pour s'en convaincre...
La famille Powell, de l'Arkansas, est une sorte de cliché des années 20: les parents profondément puritains, et les enfants qui sous des dehors dignes, ne rêvent que d'une seule chose: se rendre à Hollywood, pour "vérifier sur place" si les turpitudes dont la presse (principalement paroissiale) se fait l'écho sont vraies ou inventées... Les deux grands en particulier, Joe (J. Frank Glendon) et Carrie (Gale Henry) sont tellement prêts à tout pour se rendre sur place qu'ils mentent pour s'y rendre. Nous suivons leur pérégrination dans la ville dont ils pensent qu'elle est la capitale de la débauche...
C'était d'époque, en 1922, la presse fait en effet beaucoup de bruit sur la supposée terrifiante immoralité qui préside à l'existence même d'Hollywood... Le film s'amuse de montrer des citoyens de l'Arkansas qui sont tellement caricaturaux que la mère, au moment de se rendre en Californie, conseille à son mari de ne pas oublier son revolver...
De leur côté les jeunes sont tout aussi caricaturaux, mais on déplore que le film soit à l'heure actuelle réduite de deux bobines: sur six, la deuxième (qui voit sans doute Joe, le frère, se comporter en plouc intégral à son arrive à Hollywood, les séquences qui substistent peuvent nous le confirmer), et la cinquième (qui détaille la probable descente aux enfers de Carrie, et nous sommes donc privés de Gale Henry dans un rôle qui promettait quant à sa loufoquerie) sont perdues... Dommage.
Pour le reste le film dont la mission est clairement de dédouaner les gens de Hollywood de toutes les turpitudes dont on les rend responsables, ressemble à une succession, d'une part, de scènes de comédie gentille, et caricaturale, mais moins concernant Hollywood que l'esprit étroit des habitants du Sud et de la Bible belt... Et d'autre part, il nous montre une visite assez convenue de quelques hauts lieux, avec des apparitions-éclair de Wallace Reid et son épouse Dorothy Davenport, de Sessue Hayakawa et Tsuru Aoki, de Bessie Love ou encore J. Warren Kerrigan... Le film semble annoncer Souls for sale, qui lui sera infiniment supérieur... en l'état.
Tourné à l'automne 1922 à Copenhague, ce film de Lau Lauritzen tranche de manière significative sur les autres aventures de "Doublepatte et Patachon", avec Carl Schenstrom et Harald Madsen: toutes les autres oeuvres antérieures ont en effet été tournées à l'été, dans des stations balnéaires, en profitant de la présence de cette troupe de jeunes femmes en maillot (qui étaient en contrat direct avec le metteur en scène, à la façon des Bathing beauties de Mack Sennett), et on y voyait toujours les deux héros en vagabonds ruraux, vivant d'expédients sur les routes et dans la campagne, confrontés en satellites à des intrigues mélodramatiques bourgeoises qui ne les concernaient que de loin... Cette fois, c'est en pleine ville que le film a été tourné, et le t change de manière importante.
Dans une petite pension de famille assez miteuse, vivent de nombreuses personnes, parmi elles, un costaud de foire, une prostituée, et beaucoup de vieilles dames... Ainsi que nos deux amis, qui fabriquent des jouets. Il ya aussi Lise (Helga Bassoe), une mère fraichement divorcée d'un tout jeune garçon, que les deux amis ont pris en amitié. Elle travaille à la chocolaterie locale, du directeur Helmer (Philip Bech)... Mais elle reçoit des visites de son ex-mari (Karl Jorgensen), bien qu'il lui soit interdit de l'importuner. C'est un voyou, et il s'obstine à vouloir prendre l'enfant pour le vendre à un bonhomme inquiétant, le "professeur" (William Bewer)...
C'est une intrigue de mélo, plus dure et sombre que les habituelles caprices de jeunes bourgeoises écervelées qui ont fait la réputation de la série. Lauritzen se repose bien sûr sur des stéréotypes, et son film n'est pas (pas plus que d'habitude, en tout cas) exempt de préjugés, qui étaient légion dans le cinéma de l'époque: le "professeur", par exemple, présente la figure archétypale du gitan de pacotille, ou pire, du receleur à la Fagin, qui va recueillir un enfant pour probablement en faire un petit voyou. C'est sorti en droite ligne de Griffith ou Dickens! Et bien sûr le directeur de l'usine et sa famille très propre sur elle fourniront à la fin du film un toit et une belle fête de Noël aux trois géros défavorisés... Gorm schmidt, qui était toujours le jeune premier dans les films de l'équipe, y est ainsi présenté comme le fils du brave directeur.
Pourtant, cette intrusion de Doublepatte et Patachon en milieu urbain, quasi intégralement tournée en studio, est bien différente et même innovante. Il ya une certaine poésie dans l'entraide affichée par les habitants de cet immeuble miteux qu'un intertitre qualifie de "septième ciel"... Seuls les deux héros fournissent la comédie, le reste est, finalement, assez sérieux. Doublepatte et Patachon sont plus que jamais touchants, mais c'est le plus petit qui se distinguera le plus, en ayant droit à une séquence spéciale qui permet à Madsen de montrer l'étendue de son talent de danseur de charleston excentrique. Le jazz, inévitable atout urbain des capitales des années 20, fait d'ailleurs son irruption dans deux ou trois scènes... muettes, bien sûr.
La copie que j'ai visionnée est celle du DFI, et il y a fort à parier que c'est la seule trace actuellement disponible du film. Celui-ci n'a pas été exploité dans les années 70 sous la forme d'un raccourci sonorisé pour la télévision, et c'est sans doute qu'on n'avait à l'époque accès à aucun élément. Mais cette version est très incomplète, et en attendant une hypothétique restauration, la continuité en a beaucoup souffert, sans parler de nombreuses traces de décomposition, qui rendent le visionnage hasardeux... Il faut parfois souffrir pour être un cinéphile.
Dans un petit pensionnat pour jeunes filles très comme il faut, une élève, Eva (Lyssen Bendix) est particulièrement turbulente: c'est qu'elle se targue de faire du théâtre et profite parfois de la nuit pour organiser des représentations, aidée par des copines, et par deux employés de l'établissement, deux "hommes à tout faire" (Carl Schenström, Harald Madsen) qui ont de la tendresse pour elle. Mais elle est punie et décide de s'enfuir pour tenter sa chance sur les planches. Ses deux amis partent à sa suite, pour la protéger... Mais en chemin ils sont confondus avec deux marins en vadrouille.
C'est l'un des premiers films des aventures de "Doublepatte et Patachon", Fy og bi en Danois. Les intertitres en ont complètement disparu, et n'ont pour l'instant pas encore été reconstitués... Lauritzen y raffine sa formule: d'un côté, une intrigue qui tourne autour d'un (ou plusieurs personnage de jeune femme de la bonne société, en butte à l'autorité soit parentale, soit d'une institution... De l'autre les deux personnages complémentaires de Schenström (le grand échalas, dit Doublepatte) et Madsen (le petit râblé, surnommé Patachon), qui resteront un satellite de l'intrigue principale, et fournissent l'essentiel des gags, souvent très physiques.
C'est souvent un spectacle assez hallucinant à voir, surtout Madsen qui a une façon totalement à lui de se comporter physiquement en toutes circonstances, et comme Laurel avait des yeux d'une nuance que la pellicule de l'époque ne photographiait pas totalement... Il en résulte un comportement lunaire fascinant.
Une faute de goût à mon humble avis, que cette partie de l'intrigue qui fait intervenir deux "sosies" qui ressemblent autant à Doublepatte et Patachon, que Donald Trump au roi Charles! Par contre, cette fois, l'intrigue, moins estivale que printanière, évite le passage (jusqu'alors obligé dabs ces films très populaires de Lau Lauritzen) par les hordes de jeunes femmes en maillots de bain trop grands!
Ce n'est pas le meilleur de leurs films, mais Lauritzen l'aimera suffisamment pour en proposer une relecture parlante en 1932... Reste à attendre une hypothétique restauration de ses intertitres pour aller plus loin dans la subtilité, on sait que dans ses comédies, Lauritzen reposait beaucoup sur l'humour verbal simple, ce dont les premiers films de la série attestent.
C'est l'été... Le directeur d'une société de commerce danois-australien, John Muller (William Bewer), accoste au Danemark, avec sa fille Alice (Lissen Bendix) et une amie de celle-ci (Gerda Madsen) . Il souhaite leur faire découvrir le pays, tout en rencontrant le directeur de la branche Danoise, Jens Jessen (Oscar Striboldt). Celui-ci a deux fils (Harry Komdrup et Gorm Schmidt), et il est question que l'un d'entre eux se mariera avec la fille, Alice Muller. Ils sont persuadés que c'est une Australienne sauvage et les deux cherchent à se défiler...
Pendant ce temps là, nous faisons également la connaissance de deux vagabonds qui ont une combine: l'un d'entre eux (Carl Schenström) se fait passer pour un aveugle et joue de l'orgue de barbarie, du moins il fait semblant... A l'intérieur de la caisse, son copain (Harald Madsen) joue de l'accordéon. Ca paie... peu.
Les deux fils, désespérés, les engagent pour jouer leur rôle, puis se ravisent quand ils constatent que la jeune femme qui est arrivée est fort jolie. C'est en vérité la copine d'Alice car cette dernière aussi est méfiante...
Une fois de plus, Lauritzen concocte une comédie autour du marivaudage des jeunes, couvés par la sagesse ventripotente de la bourgeoisie, incarnée encore une fois par Oscar Striboldt. Et la formule est pimentée par l'intrusion de "Doublepatte et Patachon", dont le succès Européen était déjà avéré. Ils n'ont pas grand chose à faire, juste s'investir un peu dans une intrigue qui tend, justement, à les exclure purement et simplement, mais qu'ils vont, paradoxalement, contribuer à faire avancer à leur façon.
C'est assez moyen, et l'équipe, qui avait sans doute beaucoup de commandes à honorer au vu du succès des premiers films, a sans aucun doute précipité la suite des productions. D'où cette impression persistante de déjà vu... Mais au moins, le réalisateur et son équipe ont-ils eu l'idée d'inverser la tendance: cette fois, ce sont les garçons qui sont à marier au lieu des filles! Ce qui ne facilite pas les choses, d'ailleurs: les deux jeunes hommes, querelleurs et indisciplinés, passent le plus clair de leur temps à se battre...
Dans ces conditions, entre les pères qui s'imaginent légitimes à décider du bonheur de leurs enfants, les deux jeunes femmes qui imaginent un statagème étonnant, et les deux garçons complètement immatures, il est intéressant de constater que Doublepatte et Patachon deviennent finalement les protagonistes les plus sensés de cette histoire invraisemblable...
Et sinon, au milieu, un rêve érotique particulièrement choquant par son racisme... Imaginant le pire à propos de la fiancée potentielle venue de la lointaine Australie, Gorm Schmidt se rêve poursuivi par des amazones dévêtues... et couvertes de suie.