Alors que le parlant s'installe, Lang et Von Harbou mettent en chantier ce qui sera leur dernier film muet, un film extravagant et inventif, mais qui peine aujourd'hui à passionner au même titre que d'autres oeuvres du tandem... Ceux-ci ont, il faut le dire, mis la barre haute, et tout comme en dépit de ses mérites, le précédent film Spione (Les Espions) ressemblait à une redite (En gros, l'atmosphère de Mabuse, sans Mabuse!), et peut aujourd'hui décevoir le spectateur de Metropolis, Die Nibelungen ou Dr Mabuse der Spieler, la dernière production de Lang pour UFA semble parfois terne malgré ses avancées, sa cohérence et le soin particulier apporté à ses décors. Après tout, si ce n'est pas la première fois qu'un cinéaste envoie ses acteurs sur la lune, c'est toujours l'occasion de mettre les petits plats dans les grands.
Comme tout film de science-fiction, La femme dans la lune crée des précédents incontournables tout en se livrant pieds et poings liés au ridicule en cas de progrès scientifique dans le domaine qu'il explore. Donc, depuis la sortie de ce film, on sait qu'il n'y a pas d'atmosphère sur la lune, mais pour le reste, Lang et Harbou se sont entourés de scientifiques qui ont essayé de rendre le film aussi intelligent que possible. Comme on ne se refait pas, le cinéaste a expérimenté en matière de suspense avec un concept qui est aujourd'hui devenu tellement monnaie courante qu'on ne le remarque même plus: le compte à rebours, au moment du décollage de la fusée qui emporte les héros, est une première! Ce qui nous rappelle à quel point Lang, qui avait déjà bricolé des pendules de 10 et de 24 heures (pour Metropolis et Spione) est un poête pour lequel le temps est une matière première fascinante...
Rappelons brièvement l'histoire, qui permet d'assaisonner la science fiction d'un savant dosage d'espionnage à la Lang: L'ambitieux Helius projette, avec l'aide du professeur Manfeldt, un savant rejeté par l'académie pour avoir fait état de sa certitude de la présence d'or sur la lune, de se rendre sur le satellite. Son idée attire les convoitises, en particulier celles d'un groupe international d'affairistes véreux, mené par un Américain qui répond au nom de Turner. Ceux-ci réussissent à faire pression sur Helius pour que Turner participe à l'expédition, qui emmênera sur la lune non seulement Helius, Turner, et le professeur Manfeldt, mais aussi un couple d'amis de Helius, dont la femme qu'il aime, Friede, et un passager clandestin de 10 ans...
Le suspense du film est concentré sur deux passages remarquables: le lancement de la fusée, dont Lang délaye le départ avec un saidisme remarquable, et vers la fin du film le moment ou Turner, sur la lune, commence à se retourner contre ses "hôtes" et essaie de faire cavalier seul en repartant sans les autres. Un passage dont Hergé se souviendra quelques années plus tard... L'esthétique de la lune reconstituée dans les plateaux UFA est remarquable, même si elle est totalement fausse par rapport à la vérité scientifique! mais le principal défaut de ce film, dont les premières 75 minutes (Les plus traditionnelles pour Lang, qui se réfugie dans le feuilleton à rebondissements) restent à mon sens les meilleurs moments du film (Avec une interprétation dominée par le grand Fritz Rasp dans le rôle de Turner), qui tombe durant la partie lunaire dans un certain ennui... L'idylle et le triangle amoureux laissent gentiment froid, et un sacrifice final peine hélas à nous remobiliser.
On n'a jamais compris Metropolis. Les commentateurs de l'époque (George Sadoul, Luis Bunuel, pour citer deux sommités locales) ont toujours eu tendance à considérer le film comme un bel objet scindé en deux: un film esthétiquement extraordinaire dont le "message" ou le fond aurait été idiot, ou en tout cas trop droitier pour être honnête. C'est d'une part trop facile de faire comme d'habitude, et de donner à Lang le bon rôle, et d'accuser sa scénariste et épouse Thea Von Harbou: Lang était bien l'auteur de tous ses films, Harbou (Certes future nazie) travaillait avec lui en symbiose, mais elle savait s'effacer face à un metteur en scène, comme le prouve le fait que les autres films qu'elle a scénarisés sont généralement marqués par Dreyer (Michael, 1924) ou Murnau (Terre qui flambe, 1922), ou qui que ce soit d'autre... Non, Metropolis, c'est du Lang brut. Mais de toute façon, à quel film ont-ils été confrontés, ces commentateurs d'époque? la version Allemande, la seule qui fasse sens, a-t-elle été vue en 1927 en dehors de la mère patrie? J'en doute.
Dans Metropolis, la cité du futur menée par le richissime et intransigeant Joh Fredersen (Alfred Abel), son fils Freder (Gustav Fröhlich) fait la connaissance de Maria (Brigitte Helm), une jeune femme de la cité ouvrière qui lui ouvre les yeux sur la condition de ses semblables. Freder commence alors un travail de persuasion de son père, afin qu'il change sa vision de la cité, divisée en deux pour le profit des uns et la souffrance des autres. Mais le père réagit en cherchant à empêcher Maria de continuer à répandre ses idées qu'il juge subversives; il cherche l'aide d'un inventeur ombrageux et solitaire, Rotwang (Rudolf Klein-Rogge); les deux hommes se connaissent bien depuis que Fredersen a "volé" le coeur de la femme aimée de Rotwang, Hel. Celle-ci est morte en mettant Freder au monde, et Rotwang n'a de cesse de la faire revivre, mais aussi de se venger de Fredersen: il feint de se mettre au service de ce dernier, et avec le robot qu'il a créé pour faire revivre sa bien-aimée, va semer la terreur et le chaos...
Dans le film tel qu'il a été conçu pour sa sortie Allemande qu'on voulait triomphale, Lang avait concocté un ensemble d'une grande cohérence, en deux parties comme il avait l'habitude (Die spinnen, Mabuse et Die Nibelungen sont tous des diptyques), et qui se nourrissait à deux sources: d'une part le feuilleton à la Feuillade, genre prisé de Lang qui en aimait les développements inattendus, la vitalité et le sens du retournement, et d'autre part l'anticipation balbutiante, qui lui permettait de traduire en images l'impression vécue lors de la visite de New York. Ainsi, ce film à multiples rebondissements accumule-t-il avec dextérité les événements et les couches de sens, se révélant beaucoup plus complexe qu'il n'est apparu en versions raccourcies et appauvries qui se contentaient de faire la part belle à la dimension esthétique et la part de science-fiction voulue par les auteurs. Dans ces versions, l'histoire simplifiée était souvent difficile à réellement comprendre, tournant autour d'un couple de gentils amoureux qui influençaient le grand maître de la cité, le faisant changer d'avis sur ses ouvriers, et permettant un rapprochement du capital et du travail, qui pouvait être interprété comme une union sacrée vaguement démocrate-Chrétienne, mais aussi qui préservait la structure en couches inégales, ce qui servait un idéal plus totalitaire. Mais une lecture strictement politique du film n'est plus possible maintenant qu'on a retrouvé une version plus proche de l'original.
Rappelons à toutes fins utiles que Metropolis est un film dont on peut identifier au moins 6 versions depuis 1926, et dont on n'a pas fini de retrouver les contours, même si la dernière découverte inespérée qui a eu lieu en 2008 risque bien d'être la dernière:
1. En 1927, la UFA a donc assemblé une version voulue par Lang et Von Harbou, qui totalisait environ 165 minutes, pour un spectacle de trois heures (incluant donc une interruption pour entr'acte), avec une partition de Gottfried Huppertz. Perdue!!
2. Parallèlement, un négatif alternatif plus court a été assemblé pour être envoyé à l'étranger, servant de base aux versions vues en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Dans ces versions, une part importante de l'intrigue a été excisée, dont le passé de Joh Fredersen et Rotwang, l'histoire de Hel, et la motivation de Rotwang pour sa vengeance sur Fredersen. L'homme mince joué par Fritz Rasp, inquiétant homme de main du maître de la cité, mais aussi celui qui a la fibre morale d'indiquer ses égarements à son patron, a été raccourci au maximum. Le film perd de sa durée, de sa dimension feuilletonesque, de l'équilibre entre ses deux parties, et les personnages n'ont plus de motivations claires. Cette version est à la base d'innombrables copies d'origine Américaine qui seront des années durant les seules disponibles...
3. Giorgio Moroder, immortel prince Allemand du disco, a eu l'idée de faire renaître le film pour en faire un clip géant. Ce qui est un plat indigeste recèle une bonne idée toutefois: il a demandé l'aide de la Cinémathèque de Munich et de Enno Patalas, qui travaillait à assembler une copie du film plus proche des intentions, et leur a fourni des fonds nécessaires à la restauration. Pour le reste, la version Moroder est une collection de ce qui ne fait pas en matière de réédition de film muet (Suppression des intertitres, teintes absurdes, remontage de séquences, et bien sûr adaptation du film à la musique) . Mais on y retrouve la restitution de l'intrigue entre Fredersen et Rotwang... par le biais d'images tournées sous la direction de Giorgio Moroder!!
4. La version Patalas, brute de décoffrage, avec des intertitres provisoires, a fait l'objet d'une sortie, qui a remis définitivement sur le tapis la sous-intrigue autour de Hel (par le biais de la reproduction de photos de plateau), et qui a remis la plupart des séquences disponibles sur les copies existantes en ordre. Elle a en outre fait l'objet d'une sortie vidéo.
5. La cinémathèque de Munich et Patalas ont obtenu la numérisation de leur version, avec intertitres reconstitués, et avec la musique de Huppertz (Fragmentaire puisque le film était encore incomplet...) On a cru que c'en était fini de la reconstitution de Metropolis, d'ou la sortie d'un grand nombre de DVD de par le monde, en "édition définitive"...
6. Reconstituée à partir de la précédente, à laquelle sont venues s'ajouter des séquences et des plans tirés d'une copie 16 mm retrouvée à Buenos-Aires, et qui était un contretype d'une version Allemande d'origine, on a donc enfin un Metropolis, authentique à 85 ou 90%, auquel manquent deux séquences et quelques fragments. la vision de Lang est presque intacte... La musique de Huppertz a pu être reconstituée à l'essentiel elle aussi.
Dans cette version miraculée, les hommes sont moins manichéens, notamment Fredersen et "l'homme mince"; le fou Rotwang est un homme qui a souffert, et souffre encore, mais qui perd définitivement la raison dans l'ivresse de la vengeance. Freder entame bien un véritable périple initiatique, dont les motivations sont à la fois religieuses et sociales (Devenir le médiateur entre les élites et les ouvriers) mais aussi amoureuses (il est guidé par son amour inconditionnel pour la belle Maria). Les êtres qu'ils côtoient prennent tous de la substance, depuis Josaphat, le secrétaire déchu de Fredersen, mais sauvé par Freder, jusqu'à Grot, l'irascible et très clairvoyant superviseur des machines. Nul n'est condamné, dans ce qui est un conte complexe et spectaculaire, certes vaguement paternaliste (Ces ouvriers, si on les laisse faire, ils cassent tout! Huppertz utilise fréquemment avec ironie une Marseillaise légèrement décalée pour souligner leur brutalité), mais qui plaide en faveur d'un humanisme nettement affirmé dans la prise de conscience d'une véritable égalité: aussi bien Fredersen que les ouvriers commettent des folies qui mettent en danger la vie de leurs enfants... Chaque camp possède d'ailleurs des meneurs plus sensés: l'homme mince, diabolisé par son apparence, joue un rôle d'apaisement chez Fredersen, et j'ai déjà souligné l'importance de Grot dans la cité ouvrière...
Jouant sur la création d'une ville du futur dans laquelle le centralisme des machines s'accompagne d'une représentation de machines volantes, d'une rationalisation de tous les aspects de la vie (Deux horloges égrènent le temps du patron - 24h - et des ouvriers, 10 heures), Lang ajoute à la riche histoire du fantastique Allemand des ingrédients qui se retrouveront longtemps dans le cinéma mondial (Blade Runner, par exemple), tout en se servant dans l'attirail déjà existant: la magie et la sorcellerie de Rotwang, les décors médiévaux, le pentacle, la noirceur des rues souterraines, et les jeux de lumière, pas de problème: ce film est bien un film muet Allemand, dont la tradition s'exprime dans un esprit de renouvellement respectueux. Et quel spectacle! Non, honnêtement, pour faire la fine bouche devant un tel film, c'est simple, il ne faut pas aimer le cinéma.
Alain Jessua est l'un des rares en France à avoir tenté de faire son chemin vers des films qi se rapprochent de la science-fiction... Ce film est probablement le plus connu:
Annie Girardot y incarne Hélène Masson, une jeune femme qui se remet en question après une rupture malheureuse... On lui a conseillé la clinique du Dr Devilers (Alain Delon), qui organise des thérapies de rajeunissement sur Belle-Ile... Elle y rejoint Jérôme (Robert Hirsch), un ami de longue date, gay et en perpétuelle recherche de jeunesse. Mais il a des ennuis d'argent, et fait comprendre à Hélène que chez le Dr Devilers, cette situation de dépendance économique fait de vous un paria. Alors que Jérôme est retrouvé mort (on concluera à un suicide), Hélène se pose de plus en plus de questions: qu'arrive-t-il aux travailleurs illégaux Portugais qui sont en charge des tâches ménagères et qui tombent comme des mouches? Que cachent les clients fortunés du bon Docteur, qui se liguent contre elle quand elle devient trop curieuse? Et surtout quel est le secret de la thérapie mystérieuse de Devilers?
C'est une curieuse oeuvre, dans laquelle la science-fiction, le mystère et bientôt une certaine forme, même diluée, d'horreur, sinscrivent dans une histoire baignée de thèmes qui sont rendus très présents par la permissivité des années 70: l'indépendance d'Hélène, qui contrairement aux autres protagonistes féminins, est une femme libre et libérée; l'homosexualité assumée de Jérôme; le reour à la nature symbolisé par la nudité très courante (y compris des vedettes), la dimension sociale à travers la façon dont les parvenus, clients de Devilers, se transforment en meute à la moindre alerte... Le film questionne le jusqu'au-boutisme de l'élitisme hérité d'un XXe siècle dans lequel les humains ont si souvent oeuvré pour creuser encore plus loin les inégalités.
Tout ça est fort intrigant, et le huis-clos de Belle-Ile, dans lequel l'enquête acharnée, virant à l'obsession, d'Annie Girardot, est superbement traité par Jessua, qui se plait à situer son film fantastique dans le décor diurne d'une île Bretonne: pas banal en effet. La lente montée de l'angoisse vers l'horreur, est magistralement mise en scène, et les acteurs sont tous (oui, TOUS: pour une fois Delon est bon!) splendides dans ce film... Qui vaut mieux que sa réputation qui semble un peu trop bâtie autour d'une scène de bain sans maillots...
Lors d'une opération critique en Ukraine pour un service secret Américain, le protagoniste (nous ne connaitrons jamais son nom, si ce n'est qu'il est inteprété par John David washington) se retrouve sous le feu d'étranges balles, auxquelles il échappe de justesse... Il se renseigne et une scentifique de la CIA lui explique qu'il a été la cible de balles "inversées", qui ont été trafiquées par une technologie future, et qui sont en fait quasi impossible à éviter. En effet, elles fonctionnent à l'envers de notre temporalité: on sait où elles finissent, mais on ne sait pas dans quel laps de temps on risque d'en recevoir une... Il est alors aiguillé vers une équipe qui travaille justement sur cette nouvelle technologie, dont certains membres sont en fait déjà passés par la nouvelle technologie et ont la faculté de naviguer d'une temporalité à l'autre...
J'ai fait ce que j'ai pu, car comment peut-on résumer un film qui est basé sur une technologie quasiment impossible à concevoir hors du film? ...d'ailleurs, beaucoup de commentaires sur internet prouvent qu'un grand nombre de spectateurs du film n'ont pas compris ce qu'on leur montrait, c'est en dire la complexité. Je dois le dire de suite: ce film d'espionnage d'un genre nouveau, clairement, ne sera pas possible à comprendre dans sa globalité. On le sait depuis le début (dès Doodlebug, son court métrage, en réalité), Nolan est un illusionniste. Son excellent film The Prestige était d'ailleurs un aveu tendre du metteur en scène, de sa fascination pour le fait de tromper le spectateur, essence non seulement de la prestidigitation, mais aussi bien sûr du cinéma.
On ne le comprendra pas, tout bonnement parce qu'on ne le peut pas, pas en tout cas à 100%. La logique de ce film, visionné dans notre monde avec sa temporalité linéaire, repose sur l'acceptation d'un truc impossible, une acceptation qui nous donne accès au reste de l'intrigue. Il nous suffit d'accepter que les héros et certains objets puissent marcher à l'envers, pour apprécier le tour de force. Mais ce n'est heureusement pas tout, car par tant de côtés, s'il s'agissait juste de faire accepter (ou non) au public un retournement temporel, à quoi bon? Le "truc", est donc à accepter, et la complexité sert surtout à masquer les invitables failles.
La vérité est que le film nous montre un nouvel aspect d'un thème de Nolan, qui est au coeur de bien des films, à commencer par Insomnia, en passant par les trois Batman, Interstellar, Dunkirk, et surtout Oppenheimer. La notion de service, liée à un sacrifice... Dès la première scène, John David Washington est clairement impliqué dans une démarche qui va le pousser, alors que ce n'est pas prévu par la mission, à éviter un maximum les morts de civils présents malgré eux sur le théâtre des opérations...Sa lutte contre un terroriste du futur, qui a créé les conditions d'une apocalypse ingénieuse et folle, lui donne une forte dimension morale, qu'on retrouve bien sûr dans Oppenheimer... Qui est cité en clin d'oeil: quoi de plus logique que de faire allusion au film qui suivra, dans une oeuvre ludique qui s'amuse de la manipulation du temps? Mais le fait est que les personnages, dans ce qui est une intrigue d'espionnage très élaborée, ont beaucoup à gagner et beaucoup à perdre, personnellement, dans chaque aspect du film. Comme si Nolan se refusait à se contenter d'un exercice de style jouissif, mais vide de sens. M'est avis qu'en cachant ces intentions, cette réflexion à la fois riche et subtile sur le fait de servir, de potentiellement donner sa vie pour les autres, derrière une complexité affichée (et comme d'habitude avec Nolan, hélas, cette complexité est devenue un argument de vente du film), fait plus que brouiller les cartes: elle dissimule un peu trop la préciosité du film, et sans doute son originalité. Mais une fois accepté ce prédicat, on peut s'extasier sur la structure suprenante du film, qui s'inverse par bien des côtés (à 1 heure et quinze minutes), et qui adopte une démarche de palindrome, comme son titre...
Et on peut s'extasier aussi sur le paradoxe potentiel du "protagoniste", dont il me semble que la raison précise de cet anonymat du personnage, est cachée de façon impressionnante au coeur, justement, de cette étonnante structure. Pour finir, on ne peut qu'applaudir la façon dont le film, en deux étapes, nous surprend de telle manière qu'on ne pourra que retourner vers lui: "à l'étape, épate-la", pourrait-on sans doute dire.
(note: cet article a été rédigé après une unique vision du film)
Rêver, en film... Bon, ce n'est en aucun cas nouveau: les exemples sont nombreux, de Sherlock Jr à Brazil en passant par Ouvre les yeux, Rêves, et bien sûr tous les films qui sont bâtis sur une illusion imposée au spectateur ("Oh, alors c'était un rêve? Ca alors!"). Je mets de côté, volontairement, les films de Michel Gondry (Eternal sunshine of the spotless mind, La science des rêves), pour une raison que je garde pour plus tard, et les films de David Lynch parce que chez lui les rêves ne sont jamais une astuce de scénario, mais la matière première même de ses oeuvres...
Ce film est entièrement bâti sur une idée étrange, et particulièrement contraignante: dans un monde qui ressemble fort au notre (non, je n'écrirai pas "un futur proche". C'est quoi, cette obsession de refuser que la science-fiction puisse être contemporaine? Mais passons), des chercheurs et psychologues ont développé une méthode de partage de rêves, qui permet à une équipe de s'introduire dans le rêve d'une personne durant son sommeil, et d'y recueillir des informations. Cobb (Leonardo DiCaprio) est l'un des meilleurs truands/espions qui ont réussi à s'approprier cette méthode pour en faire un business, les informations qu'on cherche à extraire d'une victime désignée étant le plus souvent des secrets économiques ou des éléments liés au business ultra-sécurisé...
Le rôle d'extracteur doit se faire en équipe, afin de garantir de garder un minimum de contrôle sur l'univers des rêves ainsi provoqué: l'architecte est la personne qui génère l'environnement dans lequel le rêve est sensé se dérouler; d'autres personnes vont agir sur les personnages, et "incarner" ceux qui permettront au rêveur de croire en la réalité de ce qu'il ou elle expérimente. Enfin, les rêveurs doivent être monitorés afin de permettre un retour en cas de problème...
Pour bien comprendre tout ce qui précède, je pense qu'il s'agit tout simplement de retourner au film The prestige: tout numéro d'illusionnisme doit se doter de règles, d'un contexte qui sont autant de poudre aux yeux d'un côté, de distractions pour le spectateur de l'autre. Parce qu'Inception, comme The Prestige, n'est rien d'autre qu'un film d'illusionniste, qui est lui-même, par définition, une illusion. Les règles sont donc là pour donner au spectateur l'illusion de la logique, en sachant qu'on va le mettre à rude épreuve: à chaque fois qu'on pourra, on lui explique que les personnages rêvent, bien sûr, et qu'ils iront, pour parvenir à leurs fins, jusqu'à rêver qu'ils rêvent, voire à rêver qu'ils rêvent, qu'ils rêvent.
Dans ces conditions, tout est permis, et c'est là la limite du film, à mon humble avis. Car en imaginant un personnage (DiCaprio ne peut pas incarner quelqu'un qui n'est pas miné par des failles qui vont lui mener la peau dure, que voulez-vous) qui est lui-même passé par tous les stades du rêve au point d'y avoir perdu son épouse (Marion Cotillard), Nolan brouille un peu plus, un peu trop, les pistes. Cette irruption, le plus souvent avec son "air renfrogné numéro 12", de Marion Cotillard, ni moins bonne ni meilleure que d'habitude, devient l'inévitable obstacle, dans chaque rêve, et ça fatigue.
Non, ce qui tient la route dans cet étrange film, c'est la faculté qu'a un cinéaste d'oser faire un film, encore une fois, à partir de l'ultime objet du cinéma, qui est son ultime principe fondateur: la manipulation, la mise en scène, l'illusionnisme. Donc le film fonctionne clairement, avec ses incroyables moyens techniques, comme un compagnon valable, mais parfois un rien irritant, à The Prestige... Et par endroits, la poésie pure du cinéma vient prendre toute la place: la plus belle scène de ce film reste le moment où Cobb qui s'apprête à engager Ariadne (Elliot Page) comme architecte, lui fait comprendre par des visions extraordinaires qu'ils dorment tous deux, et que leur conversation est en fait purement effectuée dans le cadre d'un rêve partagé, est magique: la façon dont Ariadne fait ensuite ployer l'environnement, la ville se refermant sur eux, vient en droite ligne de Phantom (1922), de Murnau, un film qui d'une façon fort différente, explorait le subconscient. On pourrait citer de nombreuses autres scènes, dont ce moment qui renvoie cette fois à Ouvre les yeux (ou si vous avez envie de fouiller les poubelles, à son remake Vanilla Sky): toute l'équipe devisant dans le calme sur l'un des boulevards les plus passants de Los Angeles, où aucun véhicule ne vient troubler leur conversation...
Et pourtant pour tous les rêves les plus délirants, les plus élaborés, avec ou sans effets spéciaux, pour toute la poésie de ces mondes parallèles, le film ne parle finalement que de l'humain, de ses failles, de ses doutes et de ses frustrations: l'extracteur virtuose, qui vit boursouflé de regrets (pourquoi croyez-vous que la chanson par défaut qui permet aux "extracteurs" de reprendre pied dans la réalité est Je ne regrette rien?) au point de les laisser envahir ses rêves, le jeune héritier (Cillian Murphy) d'un empire d'affaires qui a toujours souffert de l'indifférence de son père qui vient juste de mourir... Tous les personnages ont choisi d'évoluer dans le milieu, les rêves, qui expose justement toutes leurs failles... Ces failles ce sont celles de l'humain, comme la peur (Dunkirk), comme l'ambition ou l'ego d'un prestidigitateur (The Prestige), ou la tentation de vengeance au-dela du raisonnable (Memento), ou bien sûr le doute pur (Oppenheimer).
Mais voilà: parmi les détails de trop, il y a cette utilisation horripilante des sourcils froncés de Marion Cotillard, dont je parlais plus haut, et cette obsession de vouloir perdre le spectateur: point trop n'en faut, c'est cette tendance à vouloir constamment prendre le dessus sur celui qui regarde le film qui restera toujours un peu irritante dans le film. C'est la raison pour laquelle je pense qu'en matière de film consacré au pouvoir du rêve et au pouvoir de l'humain sur le rêve, Eternal sunshine of the spotless mind reste le chef d'oeuvre indépassable, dont la poésie vénéneuse va tellement plus loin que ces constructions impressionnantes mais souvent trop flamboyantes. Pas ce film, qui possède d'immenses qualités, certes, mais à trop vouloir faire le malin, on perd son public...
A San Francisco, Tuck Pendleton (Dennis Quaid), pilote d'avion quelque peu lessivé, a signé avec un laboratoire qui cherchait un volontaire pour une mission délirante: se faire miniaturiser avec un petit vaisseau, pour naviguer à l'intérieur d'un... Lapin. Mais lors de l'expérience, le labo est attaqué par un groupe hostile, qui cherche à voler le matériel... Le professeur responsable a juste le temps, pour éviter que Tuck ne tombe entre leurs mains, de l'injecter à l'intérieur d'un... Humain.
Ce dernier, Jack Putter (Martin Short), est un vendeur de supermarché hypochondriaque, et si effectivement il me semble qu'il n'existe pas de possibilité pour qu'un humain puisse être préparé à une telle éventualité, il faut dire que Jack est sans doute l'une des pires options pour accueillir un pionnier miniaturisé...
Dans les années 60, Richard Fleischer avait réalisé pour la Fox le célèbre Fantastic Voyage, un film de science-fiction parfaitement premier degré, un classique. Techniquement, ce nouveau film n'est en aucun cas un remake, même s'il repose sur le même principe: amener un être humain dans un simili-vaisseau spatial, dans le corps d'un autre humain, et le confronter à ce qui se passe à l'intérieur: le flot sanguin, les réactions de l'hôte et leurs conséquences corporelles... Mais cette fois, dans le cadre d'une comédie. On ne s'étonnera donc pas que derrière l'accomplissement de ce long métrage, on trouve le nom de Steven Spielberg, dont la compagnie Amblin Entertainment était déjà en 1984 derrière Gremlins, du même Joe Dante...
D'une part, Dante, qui n'avait pas encore gâché ses chances avec Gremlins 2, the new batch (ce serait pour 1990), est un metteur en scène doué aussi bien pour le film de science-fction, que pour l'horreur, que pour la comédie, et le fait de mélanger les genres ne l'a jamais gêné: il le prouve avec brio du début à la fin de ce film, où comme pour tant d'autres de ses oeuvres il trouve d'emblée le ton et le rythme...
D'autre part, Martin Short et Dennis Quaid, dans ce film, fonctionnent comme un duo parfait, l'un à l'intérieur (Tuck, le héros sans barrière ni limite, qui a fait de son hyperactivité un fonctionnement par défaut), l'autre à l'extérieur (Jack, le vendeur timide, effacé, lent et complètement obsédé par sa santé). On ne pouvait rêver deux héros plus dissemblables, et ils sont admirablement complétés (on est dans les années 80, les actrices sont encore secondaires, hélas!) par Meg Ryan, qui interprète Lydia, une journaliste qui devient le seul lien de Tuck avec la "surface", à travers son association avec Jack.
Tel qu'il est, le film renverse le postulat du film de Fleischer: d'une sorte d'ode à la science toute-puissante, qui va vers le sublime même quand elle va trop loin, Dante en fait un complément à d'autres de ses films: une plongée dans le n'importe quoi, provoquée par des humains pas forcément incompétents, juste trop peu concentrés, et/ou trop avides... Mais surtout, il fournit de la comédie, totalement irrésistible, en même temps qu'une jolie capsule temporelle des années 80, déjà passées au travers de l'oeil de Dante (qui s'amuse beaucoup à placer ses acteurs fétiches, l'inévitable Dick Miller (de tous ses films depuis Hollywood Boulevard), Henry Gibson, Kevin McCarthy, et la cerise sur le gâteau, Robert Picardo dans le rôle hilarant du "cowboy", un bandit complètement imbu de lui-même, qui se déguise en permanence avec des habits western... et, petit rappel qu'on est dans les années 80, une scène voit Jack parler à Tuck, à l'intérieur de sa tête, quand il est aux toilettes, ce qui lui occasionne une réplique d'un voisin de pissotière: "Jouez avec, mais ne lui parlez pas..."
...Mais les myriades d'idées qui font ce film comptent aussi l'une des surprises les plus poétiques de toutes les années 80, un retournement de situation fantastique, qui nous rappelle que quand on a Meg Ryan sous la main, on ne se contente pas, finalement d'en faire une potiche!
Dans un futur probablement un peu trop proche, la terre a bien changé: les armées n'existent plus et les humains doivent faire face à une pénurie de nourriture comme on n'en a jamais vue... on pousse les adolescents qui se construisent vers l'agriculture pour essayer d'enrayer le déclin et la famine inévitables... Comme le dit une enseignante, le gouvernement tente de permettre aux gens de survivre sur terre avant de regarder vers les étoiles... La même ajoute d'ailleurs qu'elle ne croit pas, pas plus que le gouvernement, au "mythe" d'Apollo: l'homme, officiellement, n'a jamais mis le pied sur la lune...
Cooper (Mathew McConaughey), un ancien pilote de la NASA, a donc tenté une reconversion, mais le naturel prend vite le dessus. Il élève deux enfants, un garçon de quinze et une fille de dix ans, cette dernière ayant depuis le décès de leur mère développé une sorte de rapport compliqué avec la réalité: elle affirme recevoir des visites d'un "fantôme" qui cherche à communiquer avec elle... Un jour le "fantôme" en question, situé dans sa bibliothèque, les guide vers une base secrète de la NASA: l'organisation existe toujours et a enclenché une tentative de reconquête de l'espace pour sauver l'humanité...
Compliqué: bien sûr, c'est le trait principal du cinéma de Nolan, qui aime à rendre ses films complexes et les édifie d'une façon qui pousse le spectateur à déconstruire et reconstruire en permanence les images qui lui sont proposées. D'une certaine façon, Dunkirk et Oppenheimer sont sans doute ses films les plus simples... Pas Interstellar.
J'ai souvent été irrité par les excès que ça peut légitimement entraîner, notamment avec Inception dans lequel la structure en poupées-gigogne et la posture de défi du metteur en scène finissent par déboucher sur le vide (certes visrtuose) et l'esbroufe... Ce film pourtant débouche sur une sorte de science de l'image dans laquelle, tout en prenant le risque de perdre le spectateur, il nous promène dans une poésie cinématographique qui se situe du côté des plus grands. Il y a beaucoup de science dans cette science-fiction là, et ça fait parfois mal au cerveau: mais il suffit probablement de se laisser aller à la rêverie provoquée par ces maquettes, qui ont été privilégiées sur les effets numériques. Ceux-ci sont présents, certes, mais ils jouent le rôle de la vinaigrette dans la salade...
D'ailleurs de quoi ce film parle-t-il exactement? Comme d'habitude ce serait une erreur de se lancer dans le visionnage d'un film de science-fiction en y cherchant des solutions d'avenir. Non, le film parle, surtout, de la difficile survie aux liens. En ajoutant la distorsion du temps aux liens humains, aux affections, amours, et autre sentiments familiaux, questionne les tissus qui maintiennent les gens les uns contre les autres...
Et puis il y a un commentaire sinon visionnaire, en tout cas acerbe sur le monde en devenir des contemporains du tournage du film: on a anticipé dans Interstellar l'idée d'une terre qui n'en finit pas de se renfermer sur elle-même, avec cette enseignante qui assène au père de famille que sa fille devrait arrêter de croire au mythe de la conquête de l'espace, puisque le gouvernement a établi que l'homme n'a jamais été sur la lune. Ca fait particulièrement froid dans le dos...
Pour le reste, le film repose sur sa construction, elle-même fortement dépendante de ses énigmes, qui s'avèrent intrigantes... On y joue sur le temps, ce qui ne surprend pas tant quand on voit que dès le départ les questions de relativité du temps sont mises en exergue dans des discussions qu'il vaut mieux ne pas trop disséquer. Si on sent ici un petit cousinage avec le film Arrival de Denis Villeneuve, c'est quand même clair que ça tourne définitivement à l'avantage de ce dernier...
Le futur... Mickey Barnes (Robert Pattinson) a des soucis avec un créancier (le genre de problème qui peuvent littéralement l'amener à se voir coupé en morceaux par une tronçonneuse), et avec son associé Timo, il s'engage sur une mission vers une autre planète, Nilfheim: des humains, menés par un autocrate cinglé (Mark Ruffalo), vont la coloniser. Timo a réussi à trouver un poste acceptable, mais Mickey s'est retrouvé à postuler pour être un "remplaçable" (un "expendable" en Anglais), ce qui veut dire qu'il sera utilisé pour toute mission incluant le risque de mourir, sacrifié, puis "réinprimé" à partir de son empreinte. Au moment où le film commence, il en est à sa 17e itération, et il est sur le point de se faire dévorer, a priori, par une créature menaçante...
Sauf que non: la bestiole en question va en effet gentiment l'accompagner jusqu'à la sortie de sa grotte, et donc l'épargner, ce que mickey (qui est un peu lent, en tout cas sa 17e version) ne comprend pas vraiment. Mais quand il revient, il constate que les techniciens l'ont déjà remplacé. Et il est clair que c'est un problème puisque dans cette société du futur, le fait d'être un "multiple", donc un clone, est absolument inacceptable... Mickey 17 et 18 (qui lui est plus vif, voire vindicatif) sont donc dans les ennuis jhusqu'au cou... Mais la mission aussi, sous la responsabilité d'un irresponsable: car Kennenth Marshall, le chef autoritaire de cette entreprise, est un fou furieux trop occupé à bâtir une sorte de gloire auto-centrée pour faire quoi que ce soit de cohérent...
De la science-fiction: difficile pourtant, en 2025, à une époque où l'innovation technologique est élevée au rang de principe de base (souvent en dépit du bon sens, la preuve avec les IA), de trouver du nouveau dans un genre qui est précisément bâti sur la marche du progrès à travers des hypothèses. Mais Bong Joon-ho n'en est pas à son coup d'essai, et entre The Snowpiercer et Okja, a déjà fait preuve d'une invention visuelle et thématique formidable dans son oeuvre. A ce titre, le monde de Mickey 17 est passionnant, construit autour certes d'une mission intergalactique, mais aussi et surtout d'une parodie méchante du monde dans lequel nous évoluons...
Du vitriol: car oui, comme d'habitude la science-fiction ne nous parle en rien du futur, se contentant de transposer avec génie le monde actuel dans une invention décalée, et profondément humoristique: le fait est que les comportements de tous les humains, ou presque, que ce soit dans l'accomplissement de leurs missions respectives, dans le vivre ensemble, face à leurs responsabilités, ou face à la décence élémentaire, sont ici soumis au miroir déformant de la satire. Et dans cette base installée sur une improbable planète gelée, chaque individu finit par ne rouler que pour lui-même, comme il est d'ailleurs souligné, montré en exemple par le leader, Kenneth Marshall... Je ne sais ce que lui a demandé Bong Joon-ho a demandé à Ruffalo, mais il s'est modelé un personnage, de toute évidence, sur deux bases: Mussolini, et Trump... Donc un être fat, diminué psychologiquement, imbu de lui-même jusqu'à l'absurde, qui serait hilarant s'il n'emmenait le monde à sa sa perte... Et encouragés à faire de même, les humains sont inefficaces (à un moment, on s'apprête à jeter Mickey dans un incinérateur alors qu'il est encore vivant), font preuve d'une duplicité inquiétante (le copain Timo qui vend de la drogue à toute la base), et perdent leur sens des réalités: même Nasha (Naomi Ackie), la petite amie de Mickey, qui est pourtant une rdoutable policière-soldate-pompière, perd tout sens des convenances et se réjouit, sous l'emprise de la drogue, d'avoir deux amants! La charge est cruelle, mais néessaire et surtout constamment drôle.
De la poésie: Bong est un maître en tous points; son timing, que ce soit en Coréen ou en Anglais, n'a jamais failli, son art de la composition laisse pantois, son utilisation des pleins et des déliés du montage, et son sens esthétique (qui pour moi n'est jamais pris en défaut que sur ses monstres, ce qui était déjà le cas dans The host) nous sont ici rappelés, pour un premier film intégralement en Anglais; et ce film est précieux, car avec l'arrivée du gros Mussolini blond à la Maison Blanche, la menace qui pèse sur l'inventivité à Hollywood est réelle... A plus forte rison quand on constate que ce film attaque les pires travers de l'humanité, de la technocratie, de la politique tels qu'ils sont désormais la règle dans le pays le plus riche du monde. Alors pouvoir contempler une oeuvre à nulle autre pareille, drôle de surcroît, aux images fortes qui vous résonneront longtemps en mémoire, c'est en effet sans prix.
J'apprends que ce film est un flop aux Etats-Unis, ce qui ne m'étonne qu'à moitié... Peut-on oublier la moue de dégoût du préseident de l'époque, lorsqu'il a appris que le film qui avait gagné l'oscar de la meilleure oeuvre, était Parasite de Bong Joon-ho, en 2019? Un film qui avait l'audace de parler une autre langue que l'anglais... Le public Américain n'est plus prêt (il l'était dans les années 70) pour une telle inventivité. Ce film essentiel possède la beauté des grandes oeuvres de science-fiction, de Kubrick, de Fleischer, Lucas, Spielberg ou Schaffner. Carrément. Il est aussi corrosif que A clockwork orange, aussi profond que Solaris, et aussi passionnant et stimulant, dans un portrait des déclassés face aux élites sans cervelle, que Parasite. Et Robert Pattinson, en fusible professionnel (le narrateur de ce film n'est autre que le type le plus en bas de la chaîne...), est irrésistiblement drôle, surtout en deux versions!
Souvent labellisé un peu n'importe comment, taxé de 'film d'horreur', ce qui ne veut plus rien dire aujourd'hui, de 'film catastrophe', le successeur de Psycho déroute aujourd'hui bien des publics, qui lui trouvent un certain nombre de défauts, notamment le fait que le film ne cadre absolument pas avec les types d'intrigues auxquelles le cinéma de genre contemporain nous a habitués. Et pour commencer, autant le dire immédiatement: bien des personnes sont déçus par ce film qu'ils trouvent tout simplement inachevé. En clair, ce qu'on appelle en temps normal une "fin ouverte" est jugé comme une négligence par une grande partie du public. Et le fait qu'à aucun moment il ne survienne un spécialiste pour tout nous expliquer, joue en défaveur du film, toujours selon les commentateurs en question. Pourtant, cette fable de science-fiction (encore une appellation hasardeuse) est un film majeur d'Alfred Hitchcock, ne serait-ce que parce qu'elle ouvre des voies cinématographiques inédites, parce que le metteur en scène a su rebondir de façon spectaculaire après l'un de ses plus grands succès dont il prend le contrepied, mais aussi pour le culot d'avoir fait en quelque sorte une synthèse de son cinéma, un film à suspense qui débouche sur une fable apocalyptique, située dans un environnement tellement quelconque qu'il en devient baroque, le tout assorti avec une mini-crise familiale et amoureuse qui fait finalement appel autant à Freud (La sexualité et ses à-cotés joue un rôle fort dans ce film), qu'au Catholicisme... Enfin, peut-être lui reproche-ton aussi son personnage principal, joué par une actrice pas vraiment expérimentée, mais comme avec Vera Clouzot, Tippi Hedren fait ce qu'elle peut, et ça passe ou ça casse: d'une certaine manière, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, elle EST melanie Daniels.
Melanie Daniels (Tippi Hedren), enfant gâtée, rencontre le fringant avocat Mitch Brenner (Rod Taylor) dans une animalerie de San Francisco. Il feint de la prendre pour une vendeuse, elle se laisse faire, mais c'est un piège: la belle a l'habitude de faire parler d'elle dans la presse à scandale, mais le jeune homme désapprouve sa conduite. Piquée dans son amour-propre, elle décide de se renseigner sur lui, et de venir à son domicile lui apporter les oiseaux qu'il voulait acheter, un couple de 'love birds', des "inséparables". Elle se rend donc à Bodega Bay, à une centaine de kilomètres au nord de San Francisco, pour aller y clouer le bec de l'avocat, qui y vit avec sa mère (Jessica Tandy) et sa très jeune soeur (Veronica Cartwright) dont c'est l'anniversaire, et à laquelle les oiseaux étaient destinés. Au beau milieu de cette situation de comédie sentimentale, pourtant, une série incompréhensible d'attaques d'oiseaux va semer la panique, puis la mort, à Bodega bay, en une escalade de violence inattendue...
L'intrigue sentimentale est simple: Brenner et Melanie se chamaillent parce qu'au fond ils sont tombés fous amoureux l'un de l'autre, et les réserves de Brenner (Le sentiment que la conduite indigne, relayée par la presse, de la jeune femme lui interdit de s'en approcher) vont être accompagnées de celles de sa mère, qui surveille d'un oeil jaloux toute femelle qui approche de 'son' Mitch. Pourtant l'attirance est bien là, et plus le danger va se préciser, plus leur complicité va être affichée.
En plus de ces personnages, une autre femme est là, qui a été un temps elle aussi une épouse potentielle pour Mitch, l'institutrice Annie Hayworth (Suzanne Pleshette): elle a suivi Mitch à Bodega Bay, mais a fini par abandonner ses rêves à cause de Lydia, la mère de son ex-fiancé... Le film, d'une certaine manière, va se concentrer sur l'évolution de Melanie dans l'estime de Lydia, confondant parfois les épreuves physiques et nerveuses causées par les attaques d'oiseaux avec l'exigence aveugle de Mme Brenner, l'un des exemples les plus extrêmes finalement de mère abusive dans l'oeuvre d'Hitchcock! elle va la jauger, la juger, et la condamner presque dans un premier temps, assimilant sa conduite à une sexualité débridée, qu'elle réprouve totalement, et dont elle ne veut surtout pas pour son fils...
Mais comment parler de ce film sans parler de ces oiseaux, ces trouble-fêtes qui viennent s'installer dans ce film en Technicolor et qui vont en déranger la quiétude auto-satisfaite? Hitchcock a donc décidé de trouver une catastrophe naturelle d'un genre nouveau, un évènement qui a des arrières-plans bibliques aussi, ce qui est souvent relayé avec humour dans le film (Notamment par ce soiffard, dans un café, qui va lamper verre après verre en citant la bible et en lâchant des 'It's the end of the world!'). Il a donc lâché ses oiseaux dans l'environnement salin et vivifiant de ce petit port de pèche, image d'Epinal, et va comme il savait le faire structurer son film en fonction des attaques, graduées dans leur intensité, d'oiseaux. Mais si il va aussi les montrer comme une plaie qui s'abat sur la ville (Et si on en croit aussi la radio, qui s'étend à toutes la Californie du Nord), il concentre surtout son film sur la famille fragile qui est au centre, une façon là encore de faire relayer la confrontation entre Mitch, Melanie et Lydia par une autre confrontation, celle avec les oiseaux, dont bien sûr aussi bien Annie (Qui n'en réchappera pas) que Melanie (Qui va manquer de peu d'y passer) seront les principales victimes. Les attaques d'oiseaux deviennent ainsi des métaphores de la désapprobation de Lydia, qui n'acceptera Melanie qu'une fois que celle-ci aura versé son sang (Un symbole fort de l'hymen, donc, qui tendrait à démentir le soupçon d'une sexuélité hors-mariage...) à la fin du film. Celle-ci, aussi, va trouver en Lydia une seconde mère, elle qui à un instant montre sa principale faille, l'éloignement de sa propre mère, à Mitch, qui comprend alors que toutes les frasques de fille de riche sont là pour masquer son manque. Ces éléments sont disséminés dans le film, et permettent de saisir l'évolution des rapports entre Lydia, Annie et Melanie. celle-ci, du reste, subira la pire épreuve du film dans une chambre de la maison Brenner, qui est très probablement celle de Cathy, la soeur de Mitch une chambre de petite fille pour y verser le sang et être acceptée par un substitut de mère... ouf!
Mais il fallait aussi que les oiseaux aient une réalité physique pour Hitchcock, qui a choisi de consacrer beaucoup de temps à l'élaboration d'effets spéciaux, et d'utiliser absolument toutes les ressources des truquages photographiques alors en vigueur. Le résultat, pour lépoque comme pour maintenant, est superbe, bluffant et diablement efficace. Et le metteur en scène laisse de moins en moins le spectateur souffler au fur et à mesure de l'évolution de l'emprise des oiseaux sur Bodega Bay: il sait aussi doser avec tact les à-cotés graphiquement violents et perturbants, le plus célèbre étant bien sûr la vision par Jessica Tandy dans une scène au découpage exemplaire (forcément...) d'un fermier mort, les yeux mangés par les oiseaux. Au passage, la scène est liée à l'un des motifs les plus importants du film, et du cinéaste, le regard; tout passe par cette notion: Lydia a-t-elle vraiment envie de voir ce qu'elle va voir, lorsqu'elle entre dans une chambre, et voit d'abord une mouette morte coincée dans le trou d'une fenêtre qu'elle a probablement brisée, puis d'autres oiseaux par terre, enfin les pieds ensanglantés de l'homme dont le reste du corps est caché? Oui, elle en a envie, et nous aussi. Ce que nous regrettons tout de suite après... pourtant cette exemplaire séquence située après une attaque, n'est que l'une des premières scènes, destinée à confirmer la présence des oiseaux sans qu'ils s'attaquent trop à notre petit cercle intime et familial...
Le manque d'explications n'est pas un défaut de la fin du film. C'est une cause célèbre, en revanche, puisque cela a été pour Hitchcock un choix fort et affirmé et pour le public un facteur de désamour du film... Pourtant le metteur en scène a tout fait pour l'installer au coeur du film: une scène qui voyait Melanie et Mitch deviser gaiement de la mouche qui piquait les oiseaux, a été enlevée; trop terne, mais aussi embarrassante? De fait, toutes les scènes qui confrontent Melanie et les habitants de Bodega Bay dans la deuxième partie du film débouchent sur l'impossibilité justement de comprendre ce qui se passe, avec en particulier la vieille ornithologue insupportable qui dit à des gens qui viennent de se faire effectivement attaquer par des oiseaux qu'ils ont rêvé puisque c'est impossible... un message subliminal peut-être, en forme d'autocritique pour Hitchcock qui regrettait sans doute d'avoir un peu gâché la belle rigueur de Psycho en laissant un psychiâtre prendre la parole et se livrer à une explication. Ici, la spécialiste finira par avouer son incapacité à expliquer quoi que ce soit, et participera elle aussi à l'inévitable lynchage symbolique: puisque les oiseaux n'attaquaient pas avant l'arrivée de Melanie, c'est donc de sa faute! Si on rapproche évidemment cette absurde (Mais si humaine...) conception superstitieuse d'un côté de la litanie des 'It's the end of the world' du poivrot, et de la désapprobation morale et puritaine ressentie par Lydia de tout ce que Melanie représente, on comprend qu'Hitchcock a su de main de maître faire en sorte que tous les motifs et thèmes explorés dans le film se rejoignent. On comprend aussi qu'il ait choisi de nous laisser à nos propres angoisses, et explications!
Reste la terreur, ou l'angoisse véhiculée par le film. Symbolisée par des scènes superbes et d'une rigieur exemplaire là encore, elles passent par le suspense (L'accumulation des oiseaux dans le dos de Melanie Daniels pendant que celle-ci attend la sortie des enfants de l'école, la façon dont les oiseaux s'attaquent de l'extérieur à une porte en bois, dont Mitch se rend vite compte qu'elle ne tiendra pas longtemps, etc...). mais surtout, on prend ici le contrepied du film précédent: le Technicolor au lieu d'un noir et blanc cauchemardesque, le grand air salin au lieu d'un motel situé en plein sud-ouest, des demeures sainement Américaines, faites de bois, au lieu d'une maison gothique... Mais dans ce film, malgré tout, on verra des enfants souffrir, des mères avoir peur pour leur progéniture (la maman qui craque, au café, devat Melanie, a justement deux enfants: un garçon, et une fille, comme Lydia!), et on verra ausi le sacrifice d'une intitutrice pour les enfants qu'elle a pour mission d'éduquer. Au meurtre fou, rapide, succède ici la mort aveugle et atroce, qui peut frapper n'importe qui et sans raison, en particulier les enfants. C'est à porter au crédit d'Hitchcock qu'il ait réussi à adresser ce thème dans ce film, sans pour autant tomber dans l'indignité, ni déclencher des tempêtes: cela sonne juste. Et le fait que le film ne s'accompagne d'aucune musique, si ce n'est les bruits angoissants des oiseaux, finit par entériner la leçon de morale cinématographique délivrée par l'un des plus grands spécialistes. Malgré tous les attraits du film, il en a fait une austère expérience à la rigueur déroutante (mais aussi mâtinée d'une grande dose d'humour très personnel, soyons juste!), mais totalement justifiée.
Pour revenir à l'absence d'explication, Hitchcock qui avait un temps envisagé d'ouvrir le film sur la fin à une plus grande exploration des effets des attaques, montrant que toute la Californie était touchée, a choisi d'en faire justement la fin du film, dans un plan magnifique, et qui a été une source de complications à n'en plus finir: voyant les Brenner et Melanie partir de Bodega Bay vers un ailleurs incertain, au milieu d'une marée d'oiseaux, tous semblant attendre tranquillement le signal de la prochaine attaque, débouche inévitablement sur une angoisse qui ne peut que se poursuivre longtemps après être sorti du film. Lâcher une explication, c'est s'exposer au danger de faire retomber le soufflé... Il a fait le bon choix, donc. Et le film, aujourd'hui comme hier, est énigmatique, monté avec génie par un cinéaste qui bat à l'époque le record du nombre de plans dans son film, et qui donne à voir dans un cadre de film fantastique une catastrophe, somme toute, plausible...
Les mers du globe sont en émoi: on a repéré les agissements d'un monstre! des bateaux ont disparu, attaqués par l'intrigante, insaisissable et mystérieuse créature... Le professeur Aronnax, un éminent scientifique Français, se voitconfier une mission par le gouvernement Américain, pour enquêter sur la bestiole. Son bateau est attaqué, il se retrouve, avec son assistant Conseil, et un harponneur, Ned Land, prisonnier sur un sous-marin fantastique, mené par un homme profondément misanthrope, le Capitaine Nemo.
En faisant appel à Richard Fleischer pour la réalisation de ce film, les studios Disney déclenchent une mutation profonde du studio. Avant, les productions en "live-action" étaient rarement plus que des séries B, ou des compléments de programme: certains d'entre eux, dont le célèbre et très embarrassant Song of the South (que vous ne verrez officiellement jamais plus) étaient un peu plus prestigieux, mais servaient aussi et surtout de véhicules à des parties animées... Mais faire appel à Richard Fleischer, qui s'était déjà fait un nom dans la profession avec ses films noirs pour la RKO, les gens de Disney savaient qu'ils seraient face à une grosse production exigeante, et le casting lui-même (Kirk Douglas, James Mason, Paul Lukas, Peter Lorre) montre qu'ils y étaient prêts.
Certes, il y a de l'animation, mais elle est utilisée comme un effet spécial (les poissons à l'extérieur du Nautilus). Bien sûr, on demande à Kirk Douglas de chanter une chanson pour rappeler qu'on est chez Disney, quand même. Mais alors que le studio d'animation exauçait un rêve du grand patron avec la confection de Peter Pan, ce long métrage de plus de deux heures, confié à un artian d'excellente réputation, est un vrai film. Ce que ne seraient jamais, par exemple, les longs métrages (La Coccinelle à... )avec la fameuse Volkswagen, ou des machins comme Peter et Elliott le Dragon! Et comme le film avait été difficile à monter (les studios se faisaient une rude concurrence avec les droits, pour une fois, la légendaire pingrerie des studios Walt Disney a été prise en défaut!
Fleischer s'installe avec une certaine assurance dans son fauteuil de metteur en scène Disney, et se fait manifestement plaisir avec ce merveilleux livre d'images. Les passages obligés du livre de Verne y sont bien présents, même si on va très vite dans le vif du sujet, et donc vers les abysses. Mais Fleischer apporte une véritable substance, un univers bien plus sombre au film, un ton auquel les productions familiales, rassurantes et sitôt vues sitôt oubliées, n'avaient pas habitué le public. Car le Nemo de Fleischer, c'est James Mason, et il est admirable... La façon dont il n'a besoin que de sa voix pour indiquer son dégoût social des roturiers (à commencer par Kirk Douglas), le flegme légendaire de l'acteur avec lequel il donne à voir un capitaine Nemo, au caractère profondément riche et effrayant: il est formidable dans ce rôle (et deviendra aussi un professeur Lindenbrook très convaincant dans le Voyage au centre de la terre de Henry Levin)... Le simplisme occasionnel (du principalement au personnage de Ned Land interprété par Kirk Douglas) est clairement une façon de rappeler que la cible reste les enfants dans le public. Mais au moins le plat qui leur est proposé est d'une classe folle... avec de vrais bouts de calmar géant dedans.