Monty Milde (Monty Banks) est un homme heureux: un collègue vient de lui annoncer qu'il était enfin reconnu par le journal qui l'emploie, comme un reporter à part entière. Il se sent pousser des ailes, promet une maison à ses grands-parents qui l'ont élevé, et demande sa fiancée (Virginia Bradford) en mariage... Sauf que c'est un canular: Craven (Ernest Wood), le sale type qui lui a annoncé ça est son rival, et un homme sans scrupules... d'ailleurs, il envoie Monty, pas encore au courant de la blague, au casse-pipe: il a vexé dans un article un homme qui est victime d'un chantage odieux, car on lui a enlevé son enfant. Pour éviter la correction, Craven envoie Monty à sa place...
Après de nombreux courts métrages, Monty Banks a suivi l'exemple des plus grands (Chaplin, Keaton, Lloyd, Langdon et Arbuckle), il est donc passé au long métrage. Ce film représente un peu la quintessence de son style: une intrigue proche de ce qu'il aurait pu utiliser pour construire un court métrage de deux bobines, mais aux gags étendus, étirés, parfois avec une grande efficacité. Un style qui rappelle un peu les idées de Stan Laurel, en fait... Mais il se veut aussi, comme tant de comédiens, le reflet de son temps, de ses contemporains, et de leurs aspirations. Ainsi le fait de devenir reporter est d'une importance capitale pour lui. Quand il comprend qu'il a té victime d'une mauvaise blague, il est effondré, et l'acteur joue sans hésitations la scène comme une tragédie intérieure...
Néanmoins, Banks a construit sa réputation sur des acrobaties invraisemblables et ce film n'est pas en reste, culminant dans une poursuite dingue, Monty étant juché sur une échelle avec un bébé dans les bras, l'échelle elle même coincée dans une voiture qui fonce sur les routes en zig-zag de la Californie du Sud! Et en disciple de Roscoe Arbuckle (avec lequel il a tourné en 1918 et 1919) il se permet un gag de très mauvais goût: pris pour un kidnappeur, poursuivi par de nombreux policiers, Monty administre une impressionnante correction (sans lâcher son volant) à une poupée baigneur, puis le jette dans une rivière pour les semer, car il sait qu'ils vont se précipiter pour le sauver...
Susan (Corinne Griffith) est une aspirante actrice, qui met du coeur à l'ouvrage: son appartement est le lieu où elle répète, prépare des auditions, et mobilise généralement son entourage: son petit ami, mais aussi ses voisins... Un jour, une audition tourne court, et le retour chez elle est difficile... Pour donner le change, elle raconte à son petit ami qu'elle a été fantastique...
Le reste du film, semble-t-il, racontait la reconversion de la jeune femme vers le jazz... Le titre est typique de l'époque. Il ne reste, apparemment, que trois scènes de ce film, réduit à une seule bobine. C'est dommage, d'une part parce que Corinne Griffith, aujourd'hui, est précisément oubliée en raison de l'absence dans les archives de la plupart de ses films, d'autre part parce que ça m'a tout l'air d'être une jolie comédie, et ensuite et surtout parce que la perte de tant de films est insupportable...
La comédie, disais-je, est plaisante: en effet, ici, la farce n'est pas trop loin dans le sujet, mais dans l'exécution, on est sur un terrain bien plus subtil. Corinne Griffith ne sur-joue pas l'incompétence, on est finalement aussi surpris qu'elle de son rejet... Et le retour chez elle passe par une jolie séquence, qui offre une belle transition: d'abord on la voit sur scène après son limogeage, dans un théâtre vide que les éclairagistes plongent tout à coup dans le noir, puis on la retrouve chez elle, une silhouette dans la pénombre...
Pour finir, le film est pour l'instant officiellement perdu, il n'en est rien puisqu'il nous reste une bobine. Mais c'est tout comme: ces 13 minutes sont bien alléchantes...
Quand un cinéaste s'acharne au-delà du raisonnable, tout peut arriver, y compris n'importe quoi. Mais quand il sait qu'il a raison, et que contre vents et marées, contre la production, les coupes budgétaires, le doute et même contre le bon sens, il a décidé que le film doit se faire, parfois, ça donne de l'or: Chaplin, Stroheim, Christensen et bien sûr Orson Welles sont tous passés par là. On devrait, aujourd'hui, connaître ce film comme on connaît les classiques de ces grands noms... Mais l'histoire a été injuste envers Sandberg, comme d'ailleurs avec le cinéma Danois dans son ensemble, dont on retient essentiellement un nom de réalisateur aujourd'hui, je vous laisse deviner lequel. Non que ce ne soit mérité, et non que j'estime que Sandberg puisse rivaliser sur la distance avec tous ces grands artistes.
Mais ce film, qu'il a voulu faire voire refaire puisque c'est un remake, et sur lequel il a littéralement hissé le drapeau noir, terminant le film en solo après avoir essuyé le refus de la Nordisk qui jusqu'alors le produisait, eh bien ce film, donc, est un chef d'oeuvre, un mélodrame admirable qui justifie la dithyrambe...
Le matériau de base, c'est donc le film de 1917 avec Valdemar Psilander, énorme succès dans un pays qui affectionne la noirceur dans le mélo, et doté d'une trame à toute épreuve, pour 1917 du moins: un clown, qui travaille dans un petit cirque minable, est fou amoureux; un homme de la ville vient lui apporter une promesse d'immense succès s'il accepte de se rendre à la capitale pour y devenir une star; il le fait, mais va graduellement perdre son épouse qui s'est laissée séduire par le tentateur mentionné plus haut; elle va en mourir, et le clown qui sombre dans l'alcoolisme va finalement prendre le prétexte d'une représentation pour tuer son rival en public, durant la représentation... De cette intrigue, on retiendra l'inéluctabilité du destin, l'ironie, et le choix apparemment obligatoire entre bonheur et succès, l'un ne pouvant aller avec l'autre.
Tous ces thèmes sont présents dans ce nouveau film, mais Sandberg va beaucoup plus loin en accentuant d'autres aspects, déjà présents mais uniquement en filigrane. Son nouveau film, qui dure le double du précédent, va prendre son temps aussi et creuser les personnages. Beaucoup d'entre eux n'étaient que des silhouettes à l'identité plaquée (le clown naïf, le séducteur à moustache, la femme futile et frustrée, les braves vieux artistes, etc), dans ce nouveau film le metteur en scène les dote d'une identité, d'une histoire, d'une essence...
Deux choix étaient cruciaux: le premier est celui des acteurs, et sans surprise quand on connaît le cinéma Danois des années 20, Sandberg fait appel à des acteurs de plusieurs pays: à un solide casting Danois, il ajoute le Suédois Gösta Ekman pour interpréter Joe Higgins le clown; deux acteurs Français, l'un de tout premier plan, viennent compléter la liste: si on se souvient assez peu d'Edmonde Guy, modèle et actrice spécialisée dans les petits rôles "plastiques", en revanche, comment oublier Maurice de Féraudy, l'inoubliable interprète de Crainquebille et des Deux timides? Ici, il est le beau-père complice, un rôle de vieux de la balle, profondément humain. Sinon, Karina Bell, actrice fétiche de Sandberg depuis David Copperfield (1922), joue Daisy, le belle écuyère, et Robert Schmidt lui aussi Danois, sera le séducteur Marcel Philippe, qui était un comte sans envergure dans le film initial. Ici, le rôle a été transformé de fond en comble et son arc qui va durer sur tout le film permet au personnage d'acquérir une dimension bien plus intéressante... Tout en restant, bien évidemment, le méchant incontesté du film, cela va sans dire. Le deuxième choix pour Sandberg est lié à son envie de dépoussiérer, voire d'aérer cette histoire, et sans aucun doute à la présence deux acteurs Français: de nombreux extérieurs sont tournés en France, notamment dans les rues de Paris, où Sandberg a lâché ses acteurs, au milieu de la foule; tournant à distance.
Le personnage sur lequel tout le film repose, celui du clown "Joe Higgins", est joué avec conviction par Gosta Ekman, qu'on connaît ici surtout pour sa contribution à Faust de Murnau, mais dont il ne faut pas oublier qu'il a lui-même été une immense star, participant au deuxième age d'or du cinéma suédois, tout en étendant son champ d'action dans toute la Scandinavie et les pays Germaniques. Son visage si particulier, lunaire même, passe beaucoup mieux pour faire passer l'innocence de ce personnage trahi, que pour interpréter Faust, si vous voulez mon avis! Mais dans ses mains, Joe Higgins gagne en complexité, et Sandberg en a fait un nouveau personnage: désormais, Joe Higgins assume clairement le statut de star au point d'en développer un complexe de supériorité marqué par une vanité excessive. Quand il interdit à son épouse d'accepter les cadeaux de Marcel, elle lui répond gentiment que lui accepte tous les cadeaux qui lui sont faits... Ce à quoi il rétorque que c'est pour son talent. La scène de la révélation de la tromperie reprend l'idée du premier film, en situant cette révélation dans un miroir, mais la scène est étendue, et contient plusieurs éléments de référence explicite à la vanité, à l'égarement même du personnage de Joe qui a perdu Daisy en se perdant lui-même. Au final de vengeance du premier film, on substitue ici une scène durant laquelle Joe VEUT tuer Marcel Philippe, mais la peur donnera à ce dernier une crise cardiaque: une ironie dans laquelle passent des allusions à l'impuissance, mais aussi au fait que finalement Joe comme Marcel sont tous deux victimes du péché d'orgueil du clown... Et si Sandberg ne cherche jamais à frimer, il multiplie les petites touches de mise en scène pour faire de chaque séquence un merveilleux moment de cinéma. Par exemple, quand Marcel, Daisy et Joe marchent ensemble après que ce dernier a eu la révélation de leur duplicité, ils s'enfoncent dans une rue noire, inquiétante... Quand Daisy se jette à l'eau, le reflet du nom de son mari en lettres de lumière apparaît sur la surface de la rivière... Ajoutez à ça un sens aigu de la composition, une utilisation hors pair de la figuration et de la profondeur de champ...
Ce sera malgré tout son dernier grand film, et c'est dommage. Il faut croire qu'en 1926, il n'y a pas de place pour une telle production, aussi soignée soit-elle. On a au moins la chance d'en disposer dans une très belle version, intégrale et telle que l'a voulu son metteur en scène. Celui-ci reprend donc la thématique de son premier film, avec cette image de ville corruptrice face à une ruralité simple et humaine. Un sujet encore de saison, puisque l'année suivante Murnau allait réaliser Sunrise... Mais Klovnen enrichit le mélodrame d'une façon inventive, systématique, et ce avec un bonheur constamment renouvelé...Si ceci était l'unique film de Sandberg, il aurait définitivement sa place dans l'histoire, et pas seulement en bas d'une page.
En attendant, en bas de cette page, justement, voici le film:
Le titre danois nous rappelle quelque chose, puisqu'il y a déjà eu deux films danois (un de Robert Dinesen, puis un autre d'August Blom) portant ce titre: la première version et sa suite.. Dans les deux films, le personnage principal était interprété par Gunnar Tolnaes, l'acteur Norvégien rempile ici, pour son dernier rôle au Danemark. On le retrouvera brièvement en Allemagne, notamment pour un rôle secondaire dans Geschlecht in Fesseln (1928), de Wilhelm Dieterle. Avec ce film, la Nordisk revient à un gros succès, car dans les difficiles années de guerre, quand le Danemark était privé de distribution vers les autres pays Européens, le film de Dinesen et sa suite avaient été de gros succès... Pas très étonnant, car ils étaient totalement tournés vers le mélodrame exotique...
C'est aussi le cas pour ce film, avec lequel A.W. Sandberg pensait dire adieu au cinéma des studios: il s'y exécute sans arrière-pensée ni scrupules, car ce ne sera pas inutile de le dire, ce film est une pure distraction, de l'aventure à la très petite semaine, et pour tout dire il repose à fond sur des fantasmes culturels assez rigolos. Mais ce sont justement ceux du public...
L'intrigue reprend celle du film initial: à Monte Carlo, la belle Elli (Karina Bell) s'ennuie en compagnie de son père (Anton de Verdier) qui passe son temps entre le jeu et une danseuse qui n'en veut qu'à son compte en banque) et son cousin (qui oscille entre des déclarations d'amour enflammées et la roulette) Harry (Carsten Woodschow); elle a un petit accident, se blesse le pied, et elle est recueillie par un mystérieux mais richissime étranger, le Maharajah de radhour (Gunnar Tolnaes). Il la séduit, elle accepte de le revoir, il lui propose de l'accompagner chez lui et de devenir sa femme, et...
Elle accepte.
A Monte-Carlo, branle-bas de combat: aidés d'un marin (Erik Winther) qui a vu Elli en compagnie de l'étranger, le cousin Harry et le père décident de récupérer la jeune femme, alors que celle-ci découvre les joies du mariage et la réalité du harem...
C'est là que le film semble se couper en deux: d'un côté, la farce, presque, de la naïveté de la jeune femme, qui semble au passage ne pas s'émouvoir du fait qu'il y a un harem... Tant qu'on ne la force pas à y passer ses journées, vautrée à demi-nue comme les autres épouses et favorites. Elle ne s'émeut pas non plus des lois chatouilleuses, de la présence d'eunuques, ou des cimeterres énormes portés par les gardes, on les devine bien affutés... Et enfin, la présence d'esclaves ne la fait pas sourciller...
De l'autre, les lois rigoureuses du mélodrame. C'est n'mporte quoi mais c'est ce qu'on veut, des habits exotiques dans un palais dont le potentat sort parfois seul (avec une armée de serviteurs mais sans ses 147 épouses) pour chasser... Le tigre probablement? Ca aussi, c'est un cliché... Alors oui, Elli avale des couleuvres, et la première épouse (Karen Caspersen) la voit arriver comme un déchirement; oui, les femmes du harem passent leur vie nues à barboter dans la piscine, et oui, bien sûr, quand on tente de tuer Karina Bell, c'est avec un...
...Cobra. C'est tellement idiot qu'il est impossible que quiconque ait participé à ce film l'ait pris un tant soit peu au sérieux... Et c'est aussi tellement idiot qu'il en est follement distrayant!
Ce film est incomplet, et est une sorte de rareté: réalisé par Santell pour la First National, où Louise Brooks, dont la Paramount ne savait manifestement pas quoi faire, était en "location" pour un petit second rôle...
Jimmy et Scotty sont deux employés d'une maison de jeu, mais Jimmy (Jack Mulhall) décide de se lancer dans un vrai job; Scotty (William Collier Jr), par amitié, le suit... Il propose à son ami de lui présenter sa petite amie Diane (Louise Brooks), dans l'espoir que celle-ci lui présente une amie pour Jimmy. Quand ce dernier, qui est extrêmement méfiat à l'égard des femmes, rencontre Jeanne (Dorothy MacKaill), ça se passe très bien entre eux...
...Mais des péripéties, principalement situées en fin de bobine 4 et dans la bobine 5, soit des éléments perdus du film, vont leur mettre des bâtons dans les roues. Les fragments conservés sont splendides, une raison de plus de pester contre le sort qui s'acharne contre le cinéma muet américain... Mais si on s'intéresse à Louise Brooks, alors autant le savoir: sur les 33 minutes qui restent de ce film (manifestement mineur), elle n'en occupe que 4. Non, la vedette, clairement, était Dorothy Mackaill.
Ce long métrage de 1926,produit par la Paramount et réalisé par Frank Tuttle, fait partie des films perdus, même si on peut en voir des bribes: je m'explique plus loin. La star en était Esther Ralston, et l'intrigue de comédie tournait autour d'un concours de beauté, auquel participaient d'autres actrices, parmi lesquelles Louise Brooks...
Pour commencer, il convient de rappeler que le film muet a été produit à une époque où le médium était hautement périssable, et pas spécialement préservé. Le film étant un objet d'art aux existences multiples (des dizaines de copies étaient tirées de plusieurs négatifs) mais dont la survie ne dépassait pas toujours les dix années, et les modes changeant vite, un studio en 1928 n'avait pas la moindre utilité d'un film de 1918, alors imaginez le traitement subi par les films muets une fois le parlant arrivé...
Il ne subsiste aucune copie de ce film, comme du reste de 70% environ de la production Américaine d'avant 1928. Par contre, si tant de films perdus, bons ou mauvais, ont été purement et simplement oubliés, il y a un certain nombre d'entre eux qui sont particulièrement cherchés aujourd'hui, eu égard à leur appartenance à une filmographie importante (Murnau, Ford, Stroheim), ou la présence d'une star de premier plan: celui-ci fait partie du lot.
Mais comme je le disais plus haut, il est possible de "voir" The American Venus aujourd'hui, à travers des bandes-annonce d'époque, qui ont miraculeusement survécu (en ayant le bon goût de ne pas être constituées uniquement de textes, ni des mêmes fragments de l'intrigue!): des images du film, disjointes, et choisies pour leur effet direct. Il se dégage de ces images (dont certaines en Technicolor) l'impression que cette comédie de Tuttle était l'un des films ultimes sur ce que l'on appelle le "jazz age"... Des fragments de copies sont également réapparues, dont une séquence en Technicolor. Et il existe aussi un court, très court fragment d'un essai de Louise Brooks en couleurs... Toutes ces pépites ont été agrégées par les historiens en un ensemble de 8 minutes qui n'essaie pas de nous reconstituer le film, mais donne très envie d'en voir plus!
Irene O'Dare (Colleen Moore) est une jeune femme, la fille de deux immigrants Irlandais (Kate Price, Charles Murray), qui contribue à la pitance familiale en travaillant dans un grand magasin: elle incarne une jeune femme aisée dans une vitrine consacrée à de la literie. Mais elle se fait licencier, et sur un coup de tête sa mère la jette dehors... Elle répond à la sollicitation d'une amie, qui lui propose de participer à une sortie nocturne, mais elle n'apprécie pas le comportement de l'un des invités de la soirée... Arrivée à New York, elle devient modèle un peu malgré elle dans une boutique dont l'un des partenaires, le richissime Donald Marshall (loyd Hughes) s'est entiché d'elle...
Les films de Colleen Moore à la First National, dans l'enemble, suivaient une formule bien établie: une jeune femme, généralement de la classe ouvrière, suivait ses aspirations, mais en prenant bien le soin de ne pas outrepasser les limites de la morale, ou de la décence. A la fin, elle parvenait à ses fins, ou éventuellement à une leçon morale acceptable. On peut toujours râler devant la prévisibilité, ou devant le systématisme, mais le fait est que la plupart des "véhicules" de star établies (les films taillés pour les acteurs précisément) étaient confectionnés de la même manière et satisfaisaient le public...
Irene ne faillit pas à cette règle, et me fait penser comme souvent les films de Miss Moore à... Harold Lloyd. Ce dernier lui aussi construisiat ses films autour de l'élévation d'un personnage... Car l'idiome cinématographique qui convenait le mieux à Colleen Moore, comme Lloyd, était la comédie, un domaine qui lui permettait d'interpréter des intrigues bâties sur le modèle indiqué plus haut, tout en laissant libre cours à sa fantaisie sur des scènes spécifiques. La fameuse séquence des yeux qui partent dans tous les sens dans Ella Cinders, par exemple, ou l'importance de la danse dans Why be good, ou bien sûr une séquence de maquillage particulièrement bien observée dans le film Flaming youth (lun des seuls segments du film a avoir été sauvegardé) en sont des preuves.
Outre une histoire qui fonctionne très bien toute seule, le film était construit autour d'une scène en Technicolor qui montre un défilé de mode: cette séquence n'est pas en couleurs dans la copie visionnée, et de fait même si on en annonce l'existence dans de nombreuses sources, il est dur d'y avoir accès. Et plutôt que cette scène un peu longuette et un poil trop sophistiquée, on préfèrera des moments de drôlerie qui anticipent sur la Screwball comedy: après sa soirée désastreuse, Irene, en robe de soirée, croise une autre femme qui vient de subir les affres des mains baladeuses des hommes; celle-ci, sans se démonter, sort d'un paquet qu'elle porte sur elle deux patins à roulettes. Chacune des deux femmes en porte un et elles s'éloignent tranquillement, bras dessus bras dessous... Lors de ses débuts de mannequin, Irène est entre les mains de "Madame Lucy" (George K. Arthur), un tailleur qui la trouve peu à son goût ("une saucisse aurait plus de classe"); c'est la première fois qu'elle se fait habiller sur mesure, et l'actrice se plait à improviser une série de loufoqueries avec esprit...
On n'a jamais compris Metropolis. Les commentateurs de l'époque (George Sadoul, Luis Bunuel, pour citer deux sommités locales) ont toujours eu tendance à considérer le film comme un bel objet scindé en deux: un film esthétiquement extraordinaire dont le "message" ou le fond aurait été idiot, ou en tout cas trop droitier pour être honnête. C'est d'une part trop facile de faire comme d'habitude, et de donner à Lang le bon rôle, et d'accuser sa scénariste et épouse Thea Von Harbou: Lang était bien l'auteur de tous ses films, Harbou (Certes future nazie) travaillait avec lui en symbiose, mais elle savait s'effacer face à un metteur en scène, comme le prouve le fait que les autres films qu'elle a scénarisés sont généralement marqués par Dreyer (Michael, 1924) ou Murnau (Terre qui flambe, 1922), ou qui que ce soit d'autre... Non, Metropolis, c'est du Lang brut. Mais de toute façon, à quel film ont-ils été confrontés, ces commentateurs d'époque? la version Allemande, la seule qui fasse sens, a-t-elle été vue en 1927 en dehors de la mère patrie? J'en doute.
Dans Metropolis, la cité du futur menée par le richissime et intransigeant Joh Fredersen (Alfred Abel), son fils Freder (Gustav Fröhlich) fait la connaissance de Maria (Brigitte Helm), une jeune femme de la cité ouvrière qui lui ouvre les yeux sur la condition de ses semblables. Freder commence alors un travail de persuasion de son père, afin qu'il change sa vision de la cité, divisée en deux pour le profit des uns et la souffrance des autres. Mais le père réagit en cherchant à empêcher Maria de continuer à répandre ses idées qu'il juge subversives; il cherche l'aide d'un inventeur ombrageux et solitaire, Rotwang (Rudolf Klein-Rogge); les deux hommes se connaissent bien depuis que Fredersen a "volé" le coeur de la femme aimée de Rotwang, Hel. Celle-ci est morte en mettant Freder au monde, et Rotwang n'a de cesse de la faire revivre, mais aussi de se venger de Fredersen: il feint de se mettre au service de ce dernier, et avec le robot qu'il a créé pour faire revivre sa bien-aimée, va semer la terreur et le chaos...
Dans le film tel qu'il a été conçu pour sa sortie Allemande qu'on voulait triomphale, Lang avait concocté un ensemble d'une grande cohérence, en deux parties comme il avait l'habitude (Die spinnen, Mabuse et Die Nibelungen sont tous des diptyques), et qui se nourrissait à deux sources: d'une part le feuilleton à la Feuillade, genre prisé de Lang qui en aimait les développements inattendus, la vitalité et le sens du retournement, et d'autre part l'anticipation balbutiante, qui lui permettait de traduire en images l'impression vécue lors de la visite de New York. Ainsi, ce film à multiples rebondissements accumule-t-il avec dextérité les événements et les couches de sens, se révélant beaucoup plus complexe qu'il n'est apparu en versions raccourcies et appauvries qui se contentaient de faire la part belle à la dimension esthétique et la part de science-fiction voulue par les auteurs. Dans ces versions, l'histoire simplifiée était souvent difficile à réellement comprendre, tournant autour d'un couple de gentils amoureux qui influençaient le grand maître de la cité, le faisant changer d'avis sur ses ouvriers, et permettant un rapprochement du capital et du travail, qui pouvait être interprété comme une union sacrée vaguement démocrate-Chrétienne, mais aussi qui préservait la structure en couches inégales, ce qui servait un idéal plus totalitaire. Mais une lecture strictement politique du film n'est plus possible maintenant qu'on a retrouvé une version plus proche de l'original.
Rappelons à toutes fins utiles que Metropolis est un film dont on peut identifier au moins 6 versions depuis 1926, et dont on n'a pas fini de retrouver les contours, même si la dernière découverte inespérée qui a eu lieu en 2008 risque bien d'être la dernière:
1. En 1927, la UFA a donc assemblé une version voulue par Lang et Von Harbou, qui totalisait environ 165 minutes, pour un spectacle de trois heures (incluant donc une interruption pour entr'acte), avec une partition de Gottfried Huppertz. Perdue!!
2. Parallèlement, un négatif alternatif plus court a été assemblé pour être envoyé à l'étranger, servant de base aux versions vues en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Dans ces versions, une part importante de l'intrigue a été excisée, dont le passé de Joh Fredersen et Rotwang, l'histoire de Hel, et la motivation de Rotwang pour sa vengeance sur Fredersen. L'homme mince joué par Fritz Rasp, inquiétant homme de main du maître de la cité, mais aussi celui qui a la fibre morale d'indiquer ses égarements à son patron, a été raccourci au maximum. Le film perd de sa durée, de sa dimension feuilletonesque, de l'équilibre entre ses deux parties, et les personnages n'ont plus de motivations claires. Cette version est à la base d'innombrables copies d'origine Américaine qui seront des années durant les seules disponibles...
3. Giorgio Moroder, immortel prince Allemand du disco, a eu l'idée de faire renaître le film pour en faire un clip géant. Ce qui est un plat indigeste recèle une bonne idée toutefois: il a demandé l'aide de la Cinémathèque de Munich et de Enno Patalas, qui travaillait à assembler une copie du film plus proche des intentions, et leur a fourni des fonds nécessaires à la restauration. Pour le reste, la version Moroder est une collection de ce qui ne fait pas en matière de réédition de film muet (Suppression des intertitres, teintes absurdes, remontage de séquences, et bien sûr adaptation du film à la musique) . Mais on y retrouve la restitution de l'intrigue entre Fredersen et Rotwang... par le biais d'images tournées sous la direction de Giorgio Moroder!!
4. La version Patalas, brute de décoffrage, avec des intertitres provisoires, a fait l'objet d'une sortie, qui a remis définitivement sur le tapis la sous-intrigue autour de Hel (par le biais de la reproduction de photos de plateau), et qui a remis la plupart des séquences disponibles sur les copies existantes en ordre. Elle a en outre fait l'objet d'une sortie vidéo.
5. La cinémathèque de Munich et Patalas ont obtenu la numérisation de leur version, avec intertitres reconstitués, et avec la musique de Huppertz (Fragmentaire puisque le film était encore incomplet...) On a cru que c'en était fini de la reconstitution de Metropolis, d'ou la sortie d'un grand nombre de DVD de par le monde, en "édition définitive"...
6. Reconstituée à partir de la précédente, à laquelle sont venues s'ajouter des séquences et des plans tirés d'une copie 16 mm retrouvée à Buenos-Aires, et qui était un contretype d'une version Allemande d'origine, on a donc enfin un Metropolis, authentique à 85 ou 90%, auquel manquent deux séquences et quelques fragments. la vision de Lang est presque intacte... La musique de Huppertz a pu être reconstituée à l'essentiel elle aussi.
Dans cette version miraculée, les hommes sont moins manichéens, notamment Fredersen et "l'homme mince"; le fou Rotwang est un homme qui a souffert, et souffre encore, mais qui perd définitivement la raison dans l'ivresse de la vengeance. Freder entame bien un véritable périple initiatique, dont les motivations sont à la fois religieuses et sociales (Devenir le médiateur entre les élites et les ouvriers) mais aussi amoureuses (il est guidé par son amour inconditionnel pour la belle Maria). Les êtres qu'ils côtoient prennent tous de la substance, depuis Josaphat, le secrétaire déchu de Fredersen, mais sauvé par Freder, jusqu'à Grot, l'irascible et très clairvoyant superviseur des machines. Nul n'est condamné, dans ce qui est un conte complexe et spectaculaire, certes vaguement paternaliste (Ces ouvriers, si on les laisse faire, ils cassent tout! Huppertz utilise fréquemment avec ironie une Marseillaise légèrement décalée pour souligner leur brutalité), mais qui plaide en faveur d'un humanisme nettement affirmé dans la prise de conscience d'une véritable égalité: aussi bien Fredersen que les ouvriers commettent des folies qui mettent en danger la vie de leurs enfants... Chaque camp possède d'ailleurs des meneurs plus sensés: l'homme mince, diabolisé par son apparence, joue un rôle d'apaisement chez Fredersen, et j'ai déjà souligné l'importance de Grot dans la cité ouvrière...
Jouant sur la création d'une ville du futur dans laquelle le centralisme des machines s'accompagne d'une représentation de machines volantes, d'une rationalisation de tous les aspects de la vie (Deux horloges égrènent le temps du patron - 24h - et des ouvriers, 10 heures), Lang ajoute à la riche histoire du fantastique Allemand des ingrédients qui se retrouveront longtemps dans le cinéma mondial (Blade Runner, par exemple), tout en se servant dans l'attirail déjà existant: la magie et la sorcellerie de Rotwang, les décors médiévaux, le pentacle, la noirceur des rues souterraines, et les jeux de lumière, pas de problème: ce film est bien un film muet Allemand, dont la tradition s'exprime dans un esprit de renouvellement respectueux. Et quel spectacle! Non, honnêtement, pour faire la fine bouche devant un tel film, c'est simple, il ne faut pas aimer le cinéma.
Il est assez rare de trouver un film, à plus forte raison tourné dans les années 20, avec un scénario aussi improbable que celui-ci... Et pourtant il nous en rappellera de façon insistante un autre, et pas réalisé par n'importe qui: Billy Wilder, en effet, a eu pour son avant-dernier long métrage, Fedora, une idée similaire...
Paris: La belle Adèle (Betty Compson), une actrice que son mari a déserté, emportant leur unique fils, parce qu'il ne supportait pas de la partager avec mes hommes du public, a vu les années passer et son art n'est plus qu'un souvenir. Devenue une vieille dame (c'est Edith Yorke qui prend le relais), elle est chouchoutée par ses amis. Une jeune femme qui s'occupe d'elle, Marie Duval (Betty Compson), est d'ailleurs son sosie. Troublée, Adèle décide de demander à la jeune femme de l'incarner, en prétendant être une Adèle "ressuscitée" par la chirurgie esthétique... La supercherie est bientôt en route.
L'idée est saugrenue, et bien sûr, elle débouche sur la légèreté d"une comédie, contrairement à Fedora, qui cache le fin mot de son intrigue derrière une construction en flash-back et des procédés de points de vue alambiqués. Ici, c'est totalement linéaire, et parfaitement assumé...
Le sel vient d'une part de l'interprétation énergique de Betty Compson, et d'une complication inévitable, qui est cachée à certains protagonistes: la fausse Adèle fricote en effet avec un jeune homme (Herbert Rawlinson) dont la mère a mystérieusement disparu... Celle-ci n'est autre que la vraie Adèle... Un peu délirant, ça c'est sûr, mais c'est un film bien sympathique pour la très plébéïenne Columbia.
The Marriage Clause est l’un des derniers films de Lois Weber, le premier qu’elle ait réalisé après le hiatus de 1923: elle revenait à la Universal, mais son statut n’était décidément plus du tout le même qu’avant, en particulier durant les années 10…
Barry Townsend (Francis X. Bushman) repère une aspirante actrice, Sylvia (Billie Dove) dont il tombe amoureux : il fait d’elle une star, et en dépit de l’ombre que cela projette sur leur relation, il accepte qu’elle donne une réponse favorable à une offre très lucrative d’un autre impresario, Max Ravenal (Warner Oland). Mais le contrat avec ce dernier contient une clause qui interdit à la jeune femme de se marier… elle va devoir se séparer de son fiancé, et en dépit du succès phénoménal qui est le sien, va peu à peu perdre toute envie de vivre…
Le film n’existe plus que sous la forme d’un fragment réduit à 20 minutes, contre environ 80 au départ, et ça se sent : chaque étape importante de l’intrigue est réduite à la portion la plus congrue qui soit… Et pourtant on obtient, de ce fantôme de film, une image qui est sans doute en accord avec ce qu’il était : une œuvre de transition, à la fois versée dans des clichés du mélo (le grand méchant impresario contre l’amour pur, par exemple) et tournée vers des thèmes sensibles et différents, qui ont fait la réputation de la réalisatrice : notamment le fait non seulement de représenter une femme qui devient la principale source de revenus d’un couple, mais aussi la souffrance « sociale » d’un homme qui en finit par ne plus vouloir sortir de chez lui. Cette tendance, probablement prudente, à vouloir couvrir tous les aspects d’un sujet polémique en ménageant une porte de sortie objective, avait fait les grandes heures de la carrière de Weber. Par-dessus le marché, la photo semble ouvragée, et l’interprétation est splendide… Pour autant qu'on puisse en juger, du moins.