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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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19 mai 2018 6 19 /05 /mai /2018 09:02

Cinq jeunes filles, cinq soeurs, cinq doigts de la main. Elles rentrent un jour de l'école, juste avant les vacances d'été, en passant par la plage. Elles se baignent en chemin, avec des garçons et en uniforme, mais le mal est fait: on les a vues. Rentrées chez elles, c'est à dire dans la maison de leur grand-mère qui les a élevées seule suite au décès de leurs parents dans un accident, elles se prennent une volée monumentale. Elles croient que c'est à cause des pommes qu'elles ont chapardées chez le voisin, mais non: c'est parce qu'en se baignant avec les garçons, en chahutant avec eux dans l'eau, elles se sont 'frottées impudiquement', et 'masturbées sur la nuque des garçons'. La seule solution pour la grand-mère pour laver la honte va être d'enfermer les cinq soeurs, puis de faire appel à leur oncle Erol, un homme à la droiture morale et aux principes très affirmés: on est en Turquie, et on s'interroge sur un certain nombre de sujets: les femmes sont-elle les égales des hommes? Ont-elles droit à la liberté? Une scène située à la fin de l'exposition nous annonce la situation d'une métaphore simple, mais efficace: Erol vient d'obtenir pour ses trois nièces les plus âgées, un certificat de virginité; il ramène toute la troupe à la maison, et nous voyons la voiture qui les contient tous les six s'enfoncer dans un long tunnel...

Les filles de 11 à 17 ans sont jouées par des actrices de tout premier choix, dont plusieurs se ressemblent: Ilayda Akdogan joue Sonay, l'aînée; Tunga Sunguroglu Selma, la deuxième. La troisième soeur Ece au destin tragique est interprétée par Elit Iscan; les deux dernières, Nur et Lale, sont interprétées respectivement par Doga Deynep Doguslu et Gunes Nesihe Sensoy. C'est cette dernière qui va nous fournir l'essentiel du point de vue, à travers une caméra embarquée à leurs côtés, qui ne quittera jamais le groupe, ou en tout cas la petite Lale: le nombre de plans dans lesquels les jeunes filles sont absentes est franchement quantité négligeable, et mieux encore, dans la première demi-heure, elles sont quasiment totalement soudées, inséparables. C'est là que la société patriarcale en pleine reconquête va justement intervenir, en faisant tout pour les séparer de manière contrôlée, par l'arrangement de mariages notamment. L'été commence, pour les jeunes femmes, par l'enfermement, puis la maison, peu à peu, se transforme en prison sous l'influence de l'oncle Erol (Ayberk Pekcan), qui ne leur passe absolument rien. De manière intéressante, les femmes, parfois, tout en maintenant la tradition ("On va la marier avec le premier venu, elle sera heureuse"), se permettent de petits actes discrets de rébellion: quand une tante voit, horrifiée, en allumant la télévision, que les cinq filles qu'on croit cloîtrées dans leur chambre, sont en fait dans les tribunes d'un match retransmis en direct, elle n'hésite pas, prend un marteau et bousille le transformateur d'électricité...

A propos de ce match de football, il est basé sur une anecdote authentique: lorsque les supporters d'un match se sont conduit d'une manière excessive (émeutes, violence, etc, vous connaissez ces petits animaux très vindicatifs), les autorités ont décidé que les seuls fans admis dans les stades pour certains clubs, seraient les femmes et les enfants! Un acte assez comique en soi, mais qui met en lumière une règle essentielle de cette société patriarcale: la séparation des hommes et des femmes... Mais après une demi-heure environ, l'atmosphère s'alourdit: la grand-mère se lance dans une quête de maris, pour Sonay d'abord (qui réussit à échapper à son destin en obtenant de la vieille dame qu'elle l'aide à imposer son petit ami comme futur promis), puis pour Selma (qui se retrouve fiancé à un parfait inconnu) et lors de la nuit de noces de cette dernière, l'absence de sang la condamne presque; toute la famille se rend donc à l'hôpital en pleine nuit, pour exiger des réponses d'un docteur qui viendraient confirmer l'affirmation de sa virginité par la jeune femme. L'employée qui voit débarquer la troupe aux urgences voit tout de suite que le beau-père de Selma a une arme à la ceinture... Car tout cela n'est pas une farce.

La plus rebelle des cinq n'est pas Sonay, qui réussit à faire sa vie à peu près à sa guise; pas Selma non plus, à laquelle on prédit un mariage atroce; Ni Ece, qui à la perspective d'un mariage arrangé pour elle aussi, commence à se comporter de façon erratique, mangeant des gâteaux en permanence, provoquant sa famille, couchant avec le premier venu dans une voiture sur un parking, ou... se tirant une balle dans la tête. Enfin ce n'est pas Nur, tiraillée entre l'ennui et la peur: Lale, l'héroïne du film, n'est pas que la plus jeune, ou celle qui possède la plus grande vitalité: c'est elle qui dirige la rébellion, qui essaie de trouver des portes de sorties et parfois les trouve: elle apprend à conduire en douce, elle persuade ses soeurs de la suivre à un match de football en contrebande, elle prend systématiquement la direction des opérations, et enfin, elle sauve sa dernière soeur le jour de son mariage en organisant une évasion spectaculaire!

La charge contre le patriarcat est violente, mais pas dirigée expressément vers un corps constitué, que ce soit la religion ou l'éducation. Tout se passe comme si un mouvement naturel vers le raidissement des rapports hommes-femmes avait lieu, ce qui est bien sûr la manière dont Lale, en particulier, qui est trop jeune pour analyser les rapports entre politique, tradition en montée du rigorisme religieux, vit les choses. Mais cette affirmation méthodique des dangers, faite de vitalité et d'une chronique de moins en moins douce et de plus en plus amère, fait mouche, par sa générosité de la réalisatrice (dont c'est le premier film!), la justesse impressionnante de son interprétation, et la verve de ses actrices. Qu'elles jouent à un remake méchant des Virgin suicides, ou à une version Turque et réaliste des Little women (Les quatre filles du Dr March), elles sont toutes fantastiques.

 

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Published by François Massarelli - dans Turquie