Après leurs deux films de 1950, le mélodrame Gone to earth et le film d'aventures The Elusive Pimpernel, Powell et Pressburger font ce qu'on pourrait bien appeler le grand saut: ils adaptent un opéra, et y appliquent les principes qu'ils ont mis en place pour le ballet The Red Shoes dans le film du même nom. A savoir, ils font éclater toutes les limites et contraintes scéniques, et se jouent de l'unité de lieu en permanence, mais ils vont aussi élargir l'opéra d'Offenbach (Dont on doit sans doute rappeler qu'il était inachevé) en mettant aussi l'accent sur la danse, grâce à la présence de quatre des vedettes de The Red Shoes, justement: Moira Shearer, Ludmilla Tcherina, Robert Helpmann, et Leonide Massine. Le film est une fête visuelle de tous les instants, qui marie l'opéra, la danse, avec la flamboyance du Technicolor...
L'intrigue concerne le poète Hoffmann (Robert Rounseville), à Nuremberg, qui raconte en attendant dans une taverne la femme qu'il aime, la ballerine Stella (Moira Shearer), les trois amours ratés de sa vie: trois femmes, mais en réalité toutes la même, qui ont trouvé leur fin dans des circonstances bien différentes: la poupée Olympia (Moira Shearer), automate si réaliste que le jeune Hoffmann n'y a vu que du feu; la belle Courtisane Giulietta (Ludmilla Tcherina), une femme qui capte l'amour des hommes; et enfin la cantatrice Antonia (Ann Ayars), hantée par le fantôme de sa mère, une chanteuse elle aussi; A chaque histoire, le même sombre personnage va contrer les désirs d'Hoffmann en possédant puis aboutissant à la mort de la femme aimée: on le retrouve sous le nom de Lindorf (Robert Helpmann) dans le prologue et le final à Nuremberg, prêt à saisir à nouveau la belle Stella avant que les amours d'Hoffmann ne puissent s'accomplir.
Le film est particulièrement extravagant, mais se situe dans la lignée de la thématique artistique de The red shoes, avec bien sur l'accent mis sur le poète Hoffmann, et ses trois ages. Même si Rounseville ne change pas d'aspect, le ton du film, lui, va évoluer, passant d'une quasi-bouffonnerie (Olympia) à une intrigue ironique (Giulietta), puis à une tragédie située d'ailleurs "sur une île Grecque") dans laquelle Hoffmann désormais adulte disparaît quasiment. Des altérations ont été apportées au personnage de Nicklaus, le compagnon (Joué par une femme comme la tradition le veut: ici, c'est Pamela Brown et son étrange visage); le personnage est moins présent, et son influence sur Hoffmann est moins palpable; de plus, aucun effort d'ambiguité n'est fourni pour faire passer le personnage pour un homme...
Si la mise en scène est absolument magnifique, mélange onirique constant de surréalisme visuel et d'opéra sans limites (Utilisant avec bonheur le ralenti, le fondu enchaîné, les truquages à la Méliès et bien sur la beauté de la photo de Christopher Challis), on regrette que Powell et Pressburger aient limité l'extravagance de la dernière partie en confiant le rôle principal à Ann Ayars, qui contrairement à Shearer et Tcherina, ne nous ravira pas par la beauté de la danse... Mais d'Olympia à Antonia, le parcours est clair, qui évolue de façon irrésistible vers la noirceur et la mort... Hoffmann, dans l'épilogue du film, est un homme vieux, usé, qui vit dans l'éternelle frustration de ses amours ratées. Lindorf, ironiquement, n'aura pas grand chose à faire pour convaincre Stella de tenter sa chance ailleurs...
C'est une vraie surprise: presque un film secret... Peu de temps après
Singing in the rain, Donen réalise seul, toujours pour la MGM mais cette fois pour une unité de production nettement moins presigieuse que celle d'Arthur Freed, ce petit film, à
nouveau une comédie musicale, mais sans la flamboyance d'un Fred Astaire ou le génie d'un Gene Kelly. En lieu et place, Marge et Gower Champion, Bob Fosse, et quand même, histoire de faire le
lien, Debbie Reynolds adorable en jeune aspirante actrice en provenance directe de la cambrousse, et déterminée à faire carrière. L'histoire est un classique absolu en matière de comédie
musicale, puisqu'elle nous raconte les mésaventures de trois hommes qui sont en charge d'un spectacle qui doit ouvrir dans trois semaines, mais pour lequel il n'y a ni la vedette féminine
(Qui dit aussi êre la seule femme), ni chansons si intrigue. Les trois hommes, respecivement vedette masculine et chorégraphe, compositeur et assistant-régisseur, ont tous leur candidate, mais
laquelle choisir, sachant, qu'elles ont toutes autan de talent en dépit de leurs différences?
En 80 minutes, Stanley Donen ne perd pas le temps, et peaufine ses plans-séquences, commençant d'ailleurs par un plan de
répétition qui révèle le fond du problème: lorsque le rideau s'ouvre pour la première scène, la vedette n'est pas là... C'est donc le geste que le film va s'évertuer à compléter, trouver la
personnalité qui saura être la meilleure artiste pour interpréter justement ce rôle. On peut argumenter que ce film est ainsi un peu construit sur un vide, ou que l'idée du spectacle à accomplir
est un rien tellement usée jusqu'à la corde que le film ne vaut pas grand chose, pourtant on s'y mause en permanence: la légèreté communicative, l'invention perpétuelle de la mise en scène, les
contrastes appuyés entre les artistes impliqués dans les numéros, et l'extraordinaire jeu des couleurs: ce film confirme, dès 1953, l'importance de Stanley Donen.
The red shoes, d'une certaine façon, nait de Black Narcissus. Le finale quasi muet et très musical du superbe film de 1947 a inspiré à Powell une idée toute simple: intégrer un ballet à un film, si possible sur la danse. Cette idée, à son tour, fera des petits, il suffit de voir le ballet final d'An American in Paris (Minnelli, 1951) pour s'en convaincre... Mais The red shoes n'est pas plus que Black Narcissus un film musical; c'est un film sur l'élan vital de la création, le conflit entre l'art et la vie privée, les priorités personnelles des artistes, un film partiellement autobiographique pour le grand Michael Powell, et une parabole sur tous les arts. Bref, un moment important dans la carrière des deux artistes réunis une fois de plus sous le vocable The Archers. Une bonne fois pour toutes, je ne vais pas revenir sur Pressburger: oui, bien sur, il a co-signé le film, en tant que producteur, réalisateur et scénariste, mais chacun sait à quoi s'en tenir au sujet de cette équipe, et chacun sait à qui on doit vraiment la mise en scène. Pressburger est bien présent dans le film, ne serait-ce que dans la multitude de collaborateurs cruciaux du personnage joué par Anton Walbrook dans ce film, et dans les accents le plus souvent Russes qu'on entend, mais s'il faut trouver un double à ce Boris Lermontov, ce sera bien sur Michael Powell, qui venait de se remetre d'une énième tentative de raccomodage avec son égérie Deborah Kerr, avec laquelle il avait des conflits qui ne sont pas sans rappeler ceux de Vicky Page et Boris Lermontov, et ceux de Vicky avec Julian Craster dans ce film...
Deux jeunes talents Britanniques sont engagés en même temps par Boris Lermontov (Anton Walbrook), dirigeant d'une influente troupe de ballets basés à Monte-Carlo: Julian Craster, compositeur (Marius Goring), est surtout chargé de faire répéter l'orchestre, mais Lermontov sait qu'il pourra lui confier plus de responsabilités; quant à Vicky Page (Moira Shearer), Lermontov s'est fait un peu tirer l'oreille pour l'engager, et s'il la confine dans un premier temps au corps de ballet, il est confient dans ses possibilités et lui confie vite le premier rôle dans un ballet créé exprès pour elle, inspiré du conte d'Andersen Les Chaussons rouges, et qui fait d'elle une star en un clin d'oeil. Mais l'amour des deux jeunes artistes va interférer avec les désirs de leur directeur, et la tragédie couve...
Pour Boris Lermontov, pas d'art sans un abandon total de tout ce qui n'y est pas utile, à commencer par l'amour et ses symptômes, mariage ou couple, frustration ou sexe. Lorsque sa prima ballerina (Ludmilla Tcherina) se marie, il est odieux avec elle, face à ce qu'il considère comme une trahison. Il engage Vicky Page après que celle-ci lui ait dit clairement que danser, pour elle, est un besoin vital, et traine autour de lui des collaborateurs nombreux qui ne vivent que par leur art, ceux qu'il appelle sa "famille". Mais Lermontov cultive à l'égard de la jeune femme des sentiments ambigus: il manifeste à plusieurs reprises une certaine jalousie, comme dans la scène de l'anniversaire: alors que Grischa, l'un des danseurs-vedettes (Leonide Massine) fête son anniversaire en compagnie de la troupe, Lermontov fait une apparition dignement fêtée: en effet, de son propre aveu, ce n'est pas souvent qu'ils se mêle ainsi à ses artistes. Mais une fois assis, il cherche du regard Vicky Page, et ne la voit pas. Julian Craster est aussi absent: les deux sont partis faire une escapade en amoureux. Lermontov avait remarqué l'absence de Vicky, pas celle de Julian...
Vicky Page est très ambitieuse: la première apparition du personnage est dans une loge, avec sa tante, face à la loge de Lermontov; les deux femmes souhaitent lui tendre un piège, l'inviter à une party ou elle dansera. Elle a une philosphie assez similaire à la sienne, et déclare vivre pour danser. Et si elle est amoureuse de Julian, le sacrifice qui lui est demandé (Julian souhaite se consacrer à la composition, et demande à Vicky de ne pas danser en public) est trop fort. Piégée par Lermontov, elle semble dans un premier temps choisir la danse plutôt que Julian... Avant de se raviser. Julian, artiste très ambitieux lui aussi, a un tempérament très fort, et s'oppose à Lermontov après s'être mesuré au monde entier. Il est imbu de lui-même, et admiré par à peu près tous. Sauf Lermontov, bien sur, mais il y a de la jalousie dans le dédain manifesté à l'égard du jeune musicien une fois que le patron a compris le secret des tourtereaux.
Danser: inutile de faire un film sur ce sujet sans s'armer convenablement; c'est la raison qui a poussé Powell à choisir avec soin des artistes dignes de ce nom, et on retrouve dans le rôle de Vicky Page une jeune ballerine qui est aussi une actrice, plutot que le contraire. Moira Shearer m'apparait comme un talent singulier, doté d'une énergie et d'une nervosité impressionnantes... Maintenant, entre les mains de Powell, elle peut aussi avoir bénéficié de certains trucs: n'utilise-t-il pas un ralenti pour la magnifier? Elle peut aussi avoir été légèrement accélérée dans certaines scènes. Elle donne convenablement corps, en tout cas, à ce qui reste le fil rouge du film: son talent exceptionnel devient une conviction du spectateur. Ajoutons à cela les autres danseurs et danseuses, de Ludmilla Tcherina à Leonide Massine, en pasant par le plus conrtoversé Robert Helpmann (Chorégraphe du film). Le style de Helpmann, plus académique, tranche avec le style très personnel et volontiers disjoint de Massine. Celui-ci a d'ailleurs pris en charge sa propre chorégraphie... Avec tous ces talents, l'immersion est complète, et magnifiée par les autres aspects artistiques du film: le Technicolor rutilant de Jack cardiff et la musique de Brian Easdale, qui est intégrée via Craster au film. Voir à ce sujet la séquence d'ouverture, à l'issue d'un long générique: les étudiants s'amassent pour une matinée consécrée aux ballets lermontov, et Powell cadre les instruments de l'orchetre. La musique est souvent discutée, reprise; certains éléments du ballet "The red shoes" sont évoqués dans une conversation entre Craster et Lermontov, et on les entend bien clairement durant le ballet lui-même. Brian Easdale, au passage était l'auteur du score de la fameuse scène muette de Black Narcissus.
Le ballet est le centre du film, à tous les sens du terme. Toute l'intrigue y mène, et des indices vont et viennent, avant et après le film, pour constamment renvoyer à cette 'pièce de résistance', ce moment de bravoure: ce ballet qui "fait" Vicky Page, qui devient le symbole même de son art, dont Lermontov dit qu'aucune autre danseuse ne l'a jamais dansé, et qu'aucune ne le fera jamais. Un journal pris par le vent dans une scène durant laquelle Craster compose, devient un élément dansé dans le ballet lui-même. L'enterrement représenté au coeur du ballet est un autre indice qui renvoie à la vraie vie de Vicky Page. L'art et la vie son inextricablement mêlés dans le film, et permettent à Powell de faire le grand saut, de violer sans vergogne le réalisme de la représentation et de faire voler en éclats les frontières de la représentation théâtrale dans les 16 minutes centrales. Commme dans les films de Busby Berkeley, le ballet ne se cantonne pas à la scène, et le film est une immersion complète dans les possibilités offertes par le mélange entre ballet et cinéma. le fait qu'il conte le destin tragique d'une ballerine tentée par des chaussons magiques, qui la feront danser mieux, au détriment de sa vie affective, n'est évidement pas un hasard, ni une ironie. Esthétiquement, le ballet est un sommet, une entreprise de conviction, et Powell s'en souviendra avec plus ou moins de bonheur dans ses Contes d'Hoffmann pour lesquels il va reconvoquer aussi bien Helpmann que Shearer, et qui sera une immersion complète dans l'art de l'opéra, sans le prétexte de la représentation théâtrale.
Extravagant, superbe et à couper le souffle, ce film qui depuis fort longtemps est l'un des films Britanniques les plus universellement aimé du monde (Prends ça, Truffaut) est donc une superbe parabole sur l'art qui doit à un memnt ou un autre prendre le pas sur tout le reste, au risque de se perdre. J'ai fait mon possible pour laisser au lecteur la découverte de la fin du film, mais celle-ci, annoncée par de nombreux détails du film, est inévitablement tragique: l'art vécu intensément est la perte des artistes. Le vrai finale du film, c'est au ballet qu'on le doit, dans une idée qui montre un aspect à la fois ridicule et émouvant de Lermontov, le héros paradoxal de ce film magnifique et cruel...
L'art,
si c'est fait avec sérieux et si on y croit vraiment, nous mange une considérable partie de notre vie, de notre être. Les films sont là pour nous le rappeler, de Bird (Eastwood,
1987) à Mystery of the wax museum (Curtiz, 1933), pour prendre deux exemples très éloignés l'un de l'autre. C'est le principal sujet du film d'Aronofsky... Bien sur, on n'est pas
ici devant le premier film sur la danse, ni le meilleur, The red shoes (Michael Powell, 1948) est déja passé par là. Aronofsky en prend le contrepied sur un certain nombre
de points, en particulier en évitant la symphonie de couleurs (Même si la façon dont la palette est utilisée est très parlante), et aussi en laissant l'imaginaire et l'inconscient de l'héroïne
prendre le pouvoir sur le film. Ce qui aurait pu dégénérer en un conte sanglant et par trop baroque reste, grâce au contrôle du metteur en scène, une narration maitrisée jusqu'au bout, et nous
entraine avec lui...
Nina (Natalie Portman), une jeune ballerine couvée par sa mère, elle-même ancienne danseuse, rêve d'être au premier plan, et se
voit offrir par Thomas Leroy, le chorégraphe (Vincent Cassel) au début de la saison le rôle de la reine des cygnes dans le chef d'oeuvre de Tchaïkovski. Elle entre alors dans le rôle, avec
une angoisse récurrente: comment, elle qui sait si bien maitriser le rôle du cygne blanc, tout en majesté, va-t-ele pouvoir incarner le double noir et maléfique? Elle doute, mais aussi elle perd
sérieusement les pédales, à cause d'un certain nombre de facteurs: la présence envahissante de sa mère (Barbara Herschey) qui a transféré toutes ses frustrations de n'avoir pas réussi en tant que
ballerine sur sa fille; le 'fantôme' de la précédente prima ballerina (Winona Ryder), poussée contre son gré à prendre sa retraite par Leroy, ce qui fait sérieusement culpabiliser Nina; Lily
(Mila Kunis), une autre ballerine arrivée récemment et que Nina perçoit comme une menace, imaginant qu'elle convoite le rôle autant sinon plus qu'elle...
Aronofsky a choisi la progression d'un thriller, tendance horreur classique, pour son film, et repose avec force sur Natalie
Portman; celle-ci est absolument à la hauteur des attentes du réalisateur, et du public. Depuis longtemps on le savait, mais là elle y a mis les formes: physiquement, le rôle est très exigeant,
elle s'en sort haut la main. Nina vit dansun monde fait, finalement, de deux univers très éloignés l'un de l'autre, qu'Aronofsky a choisi de différencier: le monde austère, en noir et blanc, du
théâtre, et le monde plus coloré de l'appartement que Nina partage avec sa mère, et notamment sa chambre, toute de couleurs douces, qui renvoient à l'enfance dont le personnage n'est pas sorti
depuis longtemps. Dans un premier temps la chambre lui apparait comme un refuge, lorsque le travail acharné qui lui est demandé pèse son poids; mais de plus en plus, au fur et à mesure de la
progression, la chambre va devenir un lieu hostile, pour aller jusqu'à une scène anthologique de calins dangereux filmée au plus près des corps entre Nina et Lily. La force exceptionnelle du film
provient aussi du choix de tout filmer du point de vue de Nina; Black swan devient de fait le triomphe d'une caméra subjective parfaitement dosée... Ajoutons à cela la
crédibilité du travail physique, dans ce qui est un art de l'abandon: pour danser, il faut se donner corps et âme, c'est le sens du film; Natalie Portman permet ainsi à Nina de donner son
maximum, et même plus... Enfin, il convient d'ajouter à ce survol que rarement la métamorphose d'un artiste aura été rendue aussi belle que dans la scène hallucinante durant laquelle, sur scène,
la jeune danseuse qui doute depuis 90 minutes devient littéralement le cygne noir.
Un écueil auquel il aurait été facile de succomber dans ce film,
celui de la vraisemblance rassurante, a été évité. On a tous en mémoire (et si on ne l'a pas, il faut y remédier tout de suite, c'est impératif) le laius final du psychologue chargé de tout
expliquer à la fin de Psycho (1960), d'Alfred Hitchcock. Bien sur, il casse tout, et le film aurait pu en souffrir. Mais Aronofsky ne nous fera pas l'insulte de nommer,
expliciter toutes les scènes de dégradation mentale de Nina, qui passe par la schizophrénie la plus brutale. Mais le metteur en scène, encore une fois, a su doser sa progression. Comme Nina qui
peine à montrer toute l'étendue de ses possibilités à Leroy, entrainant remarques blessantes et frustration accumulée, qui la mettent en danger, Aronofsky procède par petites touches, allant
toujours plus loin dans la démonstration de la folie créatrice de la jeune femme, qui va à un moment ou un autre se retrouver phagocytée par le cygne noir.
Bien sur, le film n'est qu'une allégorie, un conte noir, qui prend le parti de passer par la terreur et l'horreur (Au sens classique du terme, on n'est heureusement pas devant
la fabrique de Saw 6) pour faire passer un messsage sur la l'abandon nécessaire à l'artiste. Mais comme Nina, comme le sculpteur de cire de Michael Curtiz, comme le Charlie
Parker de Clint Eastwood, comme Moira Shearer dans ses Chaussons rouges, un artiste doit être prèt à aller jusqu'au bout, tant pis pour les obstacles, tant pis pour les pièges,
et tant pis pour ce qu'il ou elle découvrira au passage. Pour ce faire, il fallait aller au plus près de la physicalité de l'expérience, et c'est donc ce que le metteur en scène et ses acteurs,
surtout sa prima ballerina, ont fait... Aronofsky multiplie les références au physique, depuis les inquiétudes de Nina et sa mère devant les étranges plaies qui apparaissent et évoluent sur son
corps, jusqu'à la chair de poule qui apparait de façon très visite lorsque le plaisir sexuel auquel elle s'est trop refusée apparait, en âssant par les soins particuliers de la bellerine pour
l'extrémité de ses membres: les ongles de ses doigts, qu'elle ronge sans cesse, et les préparations rituelles des chaussons afin d'épargner leffet du travail sur ses pieds. Message reçu,
Black Swan est un film magnifique et indispensable.
Cette petite merveille est connue surtout pour un numéro, ce qui n'est pas rare, dans le cadre de la comédie musicale, mais il est toujours intéressant de pouvoir enfin voir un de ces classiques et d'essayer de raccrocher à un contexte les numéros musicaux les plus délirants qui en sont le plus souvent montrés. Tom et ellen Bowen sont donc un duo de frère et soeur, qui dansent, interprétés respectivement par Fred Astaire et Jane Powell; tous deux sont très attachés l'un à l'autre et surtout au duo, ainsi Ellen multiplie-t-elle les aventures de trois jours, et Tom se tient à l'écart de toute liaison à long terme. Jusqu'au jour ou ils rencontrent lors d'une commende pour un mariage princier en Grande-Bretagne respectivement une danseuse (Promise à un autre) et un Lord (A la vie amoureuse tumultueuse)...
Bien que l'essentiel du film se situe dans une certaine réalité, la plupart des numéros dansés et chantés soient dans le cadre du spectacle, on est dans un décalage permanent, typique de Donen, avec son traitement des couleurs, et typique d'Astaire avec sa danse joyeuse et pleine de défis... Le film doit sans doute énormément au danseur, dont l'histoire personnelle a sans doute inspiré le couple Ellen et Tom. Et puis, il y a les numéros, qui fournissent du rêve en permanence, en particulier le solo d'Astaire dans la salle de gymnastique du bateau, le duo entre Ellen et Tom sur un bateau qui tangue et se mêle de chorégraphie, et bien sur le célèbre moment de rêverie durant lequel Fred Astaire danse sur le sol, les murs, au plafond, à l'aise. On sait maintenant comment c'est fait, mais peu importe, la magie fonctionne toujours. Une scène de cinq minutes qui a valu au film un statut de classique. Par contre, c'est un classique tombé dans le domaine public, donc le seul moyen de le voir dans de bonnes conditions chez soi, c'est l'inévitable DVD Warner!
Etrange objet que ce film, dont le projet en lui-même ressemble à un concept-cage, une oeuvre prédéterminée par un principe ou une structure envahissante dans laquelle l'objet artistique lui-même peut étouffer. Pourtant, Julie Taymor, cinéaste, metteur en scène de théâtre aussi, et graphiste Américaine a mis le paquet en terme d'expérimentation et d'idées dangereuses: dresser un portrait des années 60 à travers une comédie musicale, toutes les chansons provenant du catalogue des Beatles, et les héros n'ayant aucun rapport avec le groupe, qui de fait dans cette réalité virtuelle n'existe pas. Sinon, bien sûr, certaines situations renvoient à des anecdotes de la carrière du groupe et pour compléter l'hommage, des allusions plus ou moins fines et discrètes sont parsemées dans le script, afin d'envoyer des clins d'yeux aux initiés.
Le nom des personnages, déjà, est marqué, avec des allusions à des titres ou des personnages de chanson: Jude, le seul Anglais qui fasse partie des protagonistes principaux (Jim Sturgess), est un jeune marin venu clandestinement aux Etats-Unis pour retrouver son père qui ne l'a jamais connu. Il reste, en marge de la protestation et de la vie artistique du New York des années 60.
Lucy (Evan Rachel Wood) est une jeune femme de la bourgeoisie de l'état de New York. Elle finit le lycée, et rejoint son frère à New York après le décès de son petit ami, soldat au Vietnam.
Maxwell (Joe Anderson), le frère de Lucy, est un étudiant fêtard qui abandonne l'université pour se consacrer à la vie, et est vite rattrapé par la conscription, et emmené au Vietnam.
Sadie (Dana Fuchs) est une jeune chanteuse New-Yorkaise qui entend mener une brillante carrière, et sous-loue son appartement à tous les autres protagonistes.
Jo-Jo (Martin Luther McCoy) est un jeune noir de Detroit qui a fui la violence, et vient à New York pour y vivre de la musique: il est guitariste, et non des moindres. Il deviendra vite le compagnon et le partenaire de Sadie.
Prudence (TV Carpio) est une jeune femme qui a fui une histoire d'amour impossible en Ohio, et qui galère de multiples façons. Amoureuse de Sadie, elle disparaît à un moment de l'histoire, pour revenir vers la fin.
Donc tous ces noms renvoient respectivement à des chansons, certaines sont entendues dans le film (Hey Jude, Dear Prudence); une autre est repêchée in extremis par le générique de fin (Lucy in the sky with diamonds); les autres n'y sont pas (Maxwell's silver hammer, Sexy Sadie, Get back) même si de nombreux détails et allusions les y placent virtuellement... Les Beatles sont donc non seulement le prétexte, la source, ils deviennent aussi un jeu de clés dans le film qui permet parfois de faire du lien entre les évènements, les personnages. On peut même se prendre à délirer: cette rue de Liverpool, aperçue à la fin, pourrait être Penny Lane, après tout...
Mais les Beatles ne sont pas le sujet. Non, le parti-pris est de parler des années 60, vues par le petit bout de la lorgnette de la côte Est-Américaine (Car comme le prouve l'épisode du Dr Robert, une autre allusion, la côte Est et la côte Ouest sont deux mondes différents). Les chansons sont donc intégrées à une vision qui incorpore presque comme une concession le personnage de Jude et son merveilleux accent Liverpudlien. Sinon, tout est basé sur la période de 1965 à 1970: Une Amérique forte et riche, par opposition à une Angleterre prolétarienne, la montée de la protestation estudiantine contre la guerre du Vietnam, mais aussi protestation tous azimuts, motivée par l'ennui pur et simple des gosses de riches (Max), la colère légitime (Lucy qui a perdu son petit ami), le manque de repères (Jude, le moins engagé des protagonistes, n'a pas de père), la ségrégation (Jo-Jo), la frustration de se faire accepter en tant qu'homo (Prudence), voire l'ambition (Sadie)... On est loin du brûlot, tous ces motifs renvoient à du privé plus que du politique. Et comme le dit Jude, à propos de la révolution: "You can count me out", faites ça sans moi (Revolution). Le Vietnam est montré comme un erreur, à travers l'étrange ballet de GIs qui manipulent dans tous les sens des conscrits-pantins, dont Max, mais on ne va pas très loin dans ce qui devient une sorte de vague allusion folklorique, un passage obligé. Les années 60, vues de la côte Ouest, auraient été plus percutantes, plus pittoresques, sans doute, mais on est ici dans une certaine mesure limité par la sagesse, voire la discipline de tous ces gens.
Le rapport qu'on entretiendra aux vignettes qui sont organisées autour des chansons dépend bien sûr du rapport qu'on entretient vis-à-vis des Beatles. On peut éventuellement n'y rien connaître, et se laisser embarquer, mais les connaître aide le spectateur: Taymor joue sur l'émotion brute dans un certain nombre de chansons, ouvrant sur le narrateur de Girl, avec bonheur, exprimant de la plus belle des façons l'amour avec Something, pour lequel la chanson se suffit presque à elle-même; enfin, justifiant le titre du film avec l'une des plus belles chansons de Lennon qui se transforme en un métaphorique voyage en métro, gâché par des gens en orange qui traversent une rame en scandant jai guru deva, om. Au contraire, elle détourne I want you, en en faisant le cri de l'Oncle Sam qui veut Max dans l'armée, et Let it be en chargeant la barque du coté du gospel qui hurle. Certains petits arrangements, sur I want to hold your hand par exemple, entonné par une fille (Let me be your man!) permettent d'heureux raccourcis, puisque sinon, à aucun moment Prudence ne dit 'je suis gay': la chanson, ralentie, fait tout le travail... D'autres chansons offrent une lecture subtile, notamment dans le début du film, Hold me tight qui nous montre la jeunesse sage Américaine, et plus sauvage à Liverpool, unies par la même chanson, ou It won't be long, qui parle ouvertement ici de l'attente face à une expérience sexuelle. Les séquences plus visuelles, moins chorégraphiées permettent de belles envolées, notamment sur Dear Prudence, onirique et solaire, pour l'une des plus belles chansons de Lennon. Enfin, les avis seront partagées sur Because, l'une des plus belles chansons du monde, dont le traitement ici est de la pure poésie visuelle, érotique, psychédélique, et qui joue sans vergogne avec les clichés, pour toucher selon les uns au sublime, selon les autres au ridicule. Parfois les excès l'emportent, comme avec la caricature de psychédélisme (I am the walrus), menée par Bonobo, le chanteur de U2, ou le Come together, à la chorégraphie si New-Yorkaise. Quoi qu'il en soit ce film musical se repose paradoxalement beaucoup sur le visuel, ce qui confirme la direction prise par Taymor avec son Frida.
Les chansons des Beatles, je le disais, ne sont pas toutes là, mais on peut aussi s'amuser à voir les allusions, comme cet Anglais de Liverpool qui nous parle de ses 64 ans, Maxwell qui tape avec un petit marteau, Prudence qui arrive chez Sadie par la fenêtre de la salle de bains, etc. ces allusions subtiles achèvent de donner de la cohérence au film... A la fin, on se réjouit d'une histoire qui se finit bien. Pourtant, Martin Luther King est mort, et bien mort, et Bobby Kennedy, aussi. Le temps passe, écrivait Gainsbourg dans Ex-fan des sixties. Disparus, Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix... Ils sont un peu là, notamment Joplin en Sadie (elle boit du Jack Daniels) et Hendrix en Jo-jo, qui joue fièrement d'une Gibson Flying V, comme le Voodoo chile... On s'attendrait à une fin nostalgique, en demi-teintes, mais la fin semble faire table rase des années 60, avec All you need is love: il ne s'est rien passé... Comme dans Forrest Gump, un film qui n'a rien de révolutionnaire. Celui-ci ne l'est pas non plus, il donne à voir des impressions, il renvoie chacun à sa propre conception d'une époque que les conservatismes de tous pays essaient régulièrement d'oblitérer, mais dont l'influence a été considérable à tous les niveaux. a commencer par l'importance de la musique des Beatles. Encore un paradoxe pour un film brillant, dans lequel il est bon de s'immerger malgré ses petits défauts énervants.
Le propos de ce film n'a pas grand chose d'obscur. A quelques mois seulement de la grande normalisation, du retour à l'ordre représenté par le renforcement par le Breen Office du code de production, jusqu'alors gentiment ignoré par tous les studios, la Paramount s'offre un dernier tour de chauffe, un baroud d'honneur... Inspiré peut-être par les débordements d'un DeMille, qui y restera de sa fondation jusqu'en 1923, avant d'y revenir en 1931, le studio est sans doute le plus déluré des majors, comme en témoignent un certain nombre de films de cette époque "pré-code" (Blonde venus, Sign of the cross, Search for beauty...) qui font exploser les limites du bon goût en matière de représentation de la sexualité. Pas grand chose de salace pourtant dans le thème de Murder at the Vanities; au contraire, il s'agit plutôt pour le studio de jouer avec les contraintes et les limites formelle de la représentation d'un spectacle, bref, de tenter de faire concurrence à la Warner et à Busby Berkeley.
La forme, donc.
Un metteur en scène qui fut un ancien décorateur et costumier (Pour DeMille, en l'occurrence), c'est probablement idéal pour un film comme celui-ci. Les Vanities, c'est d'abord un spectacle de revue qui prend prétexte d'un certain nombre de chansons et numéros pour exposer de maintes façons le corps féminin de dizaines de danseuses... le film suit donc la revue pendant 90 minutes, alternant les scènes de comédie policière rehaussée d'interludes et de dialogues de comédie (Victor McLaglen mène l'enquête et Joack Oakie est responsable du show), et les scènes de spectacle, toutes entières dédiées à un dénudage systématique, à peine contenu par quelques occasionnels grammes de mousseline.
...Les formes donc.
L'histoire tient sur un timbre poste: un ténor, l'insupportable Carl Brisson, qu'on aime mieux en muet dans les films d'Hitchcock de 1927 à 1929, a un lourd secret, et on le fait chanter. Du coup, les cadavres de jolies filles s'amoncellent en coulisses du spectacle.
Musicalement, l'intérêt principal reste l'apparition durant deux minutes magiques de l'orchestre de Duke Ellington pour un Ebony Rhapsody hélas vite gâché. sinon, Leisen s'acquitte de sa mission principale en luxueux plans qui lentement nous dévoilent toutes les filles de la troupe; ça bouge juste ce qu'il faut pour briser la monotonie... Pour le reste, le film est plus l'objet de curiosité, témoin d'une époque comme aucune autre dans le cinéma Américain. Quant à Busby Berkeley, il n'avait aucun souci à se faire.