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  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 17:21

Chaplin lui a mis le pied à l'étrier, pourtant tout ce qu'on semble retenir de l'oeuvre de Monta Bell (1891 - 1958), c'est un film réalisé en 1925, avec Greta Garbo, dont c'étaient les premiers pas à la MGM: The torrent. N'étant pas inoubliable, le film a tendance à enfermer son réalisateur dans le cadre strict des réalisateurs de studio, entendre par là des exécutants sans âme... Et on y perd beaucoup, tant Monta Bell, certes en contrat avec la MGM durant la deuxième moitié des années 20, était un auteur, peu banal, un de ceux qui a fait voler en éclat les barrières entre comédie et mélodrame, avec des oeuvres sophistiquées et exigeantes, dans le droit fil de la comédie sophistiquée telle que le cinéma Américain l'a pratiquée après A woman of Paris de Chaplin, un film dont Monta Bell était l'assistant réalisateur...

Norma Shearer était en pleine ascension à cette époque, et bien sur, quelques années plus tard, le mariage avec Irving Thalberg n'était pas fait pour freiner la carrière de l'actrice. Mais pour l'heure, elle était engagée dans une liaison avec Monta Bell, qui la dirige dans Broadway after dark (1924), The snob (1924), Lady of the night, Pretty Ladies (1925), Upstage (1926) et enfin After midnight en 1927. Les quatre derniers auraient été conservés... Lady of the night est un défi particulier pour l'actrice comme pour son metteur en scène: Norma Shearer y joue un double rôle, mais débarrassé des habituelles conventions mélodramatiques de ce genre de performance: séparées à la naissance, jumelles, voire cousines; pourquoi pas inversées à la naissance par leurs parents, etc... Non, dans ce film, ce n'est presque pas important qu'une actrice ait joué le même rôle... Et il ne s'agit pas non plus de confronter l'actrice à elle-même dans une série de scènes avec de virtuoses effets spéciaux, puisque dans la plupart des plans, dans les scènes ou les deux femmes sont présentes toutes deux, on a eu recours à Lucille Le Sueur, a.k.a. Joan Crawford, pour jouer la doublure de Miss Shearer... qui de fait interprète deux femmes que tout sépare.

Elle est Florence Banning, une jeune femme de la bourgeoisie, fille de juge, qui a perdu sa maman très tôt, et Molly Helmer, une fille de la zone, née d'un père qui a été condamné à 20 ans de pénitencier (...par le juge Banning, bien sûr). Les deux grandissent en parallèle, et vont bientôt être réunies par l'entrée d'un jeune homme dans leurs vies: David Page (Malcom McGregor), un ami de Chunky (George K. Arthur), le prétendant de Molly, est un inventeur qui a mis au point un système qui permet de forcer n'importe quel coffre-fort... ou de le rendre inviolable. Confronté à ce choix, il suit l'avis de Molly, qui lui conseille d'aller démarcher auprès des banquiers. C'est ainsi qu'il fait la rencontre de Florence, dont le père fait partie des administrateurs de la banque. Page, amoureux, reverra Florence, et c'est dans son atelier qu'un jour, les deux femmes vont se trouver face à face... Pendant ce temps, Chunky se désespère de jamais intéresser Molly, avec laquelle il aimerait tant partir vers l'ouest et fonder une famille...

La première vision de Norma Shearer dans le film est un plan de Florence, qui sort pour la dernière fois de son école, avant d'affronter la vie, sans douleur évidemment. Elle est maquillée comme on a l'habitude de voir l'actrice, ce qui fait que la séquence suivante est un grand choc: Molly, en effet, est vue sortant elle aussi d'un lieu d'éducation, en compagnie de deux amies, mais c'est bien évidemment une maison de redressement, et l'actrice n'arbore aucun maquillage. Il est dur de la reconnaître... Mais cela ne va pas durer; pour incarner Molly devenue partenaire professionnelle de danse (taxi dancer), Shearer porte un excès de maquillage, a des gestes et des attitudes qui la rendent volontiers vulgaire: rouge à lèvres à la truelle, kohl envahissant, "mouche" e tutti quanti. L'éclairage va jouer un rôle aussi pour différencier les deux univers, et Monta bell prend un malin plaisir à les mettre en parallèle en montant les séquences dans un chassé croisé entre les deux... De fait, Norma Shearer incarne ici non seulement deux femmes, mais d'une certaine façon toutes les femmes. et l'attirance de l'une et de l'autre pour le même homme revêt un caractère symbolique. Page lui-même le dit: sans Molly, il n'aurait pas rencontré Florence, mais il ne s'attribue pas d'autre dette à l'égard de la jeune femme, qui sait bien que David, une fois passé de l'autre côté n'aura pas la moindre pensée pour celle qu'il considère comme une bonne copine, sans plus. Le conte devient cruel, lorsque Shearer-Florence vient répondre à l'amour de David en se rendant chez lui, dans son atelier, et soudain ils sont interrompus par Shearer-Molly, qui sait qu'elle n'a aucune chance, s'excuse et sort. Mais d'une part, elle reste à la porte, et entend une bonne part de leur conversation, et d'autre part, il a fallu un seul coup d'oeil à Florence pour comprendre les sentiments de sa rivale. Lorsque Molly sort de l'immeuble, elle s'introduit dans la voiture de Florence, pour l'attendre. Aucune agressivité, juste une envie de partager quelques instants de complicité avec celle pour le bénéfice de laquelle elle va se sacrifier...

La très grande force de ce film, ce sont les personnages, auquel Monta Bell a fait très attention, non seulement dans sa direction d'acteurs, mais aussi par son utilisation de chaque détail afin de caractériser à la perfection les protagonistes du film, qui pour chacun d'entre eux, réussit à sortir de l'ornière des clichés... George K. Arthur, comique Anglais que la MGM n'allait pas tarder à essayer de starifier, mais sans grand résultat, interprète le personnage de Chunky, le second couteau, qui apparaît comme le protecteur de Molly, dans la première scène qu'ils partagent. Mais un peu Chaplinien sur les bords, Arthur ne fait pas illusion très longtemps... Il va ensuite vite montrer des signes de jalousie impuissante devant la montée en influence de David auprès de Molly. Plus tard, lorsque celle-ci apprend de David que ce dernier a rencontré une jeune femme et en parle avec émotion, on voit Chunky redevenir très heureux... Il est souvent comique certes, mais réellement touchant, tant les émotions qu'il expérimente sont claires, et sincères. De fait, ce pauvre David, aveugle à l'amour de Molly, est bien vite catalogué comme une grande andouille, ne se rendant pas compte de la tendresse que lui manifeste sa "meilleure copine", qu'il croit amoureuse de Chunky. C'est Florence qui lui apprendra le pot-aux-roses, comme on l'a dit. Lors de cette scène-clé, Florence lui dit qu'en tant que femme, elle sait reconnaître ce type de sentiment... Mais chez Chunky, c'est évident! Le personnage passe beaucoup de temps, à faire les cent pas à l'extérieur de la maison ou habite Molly. Il est aussi souvent fourré chez elle, et une petite scène voit Monta Bell faire la preuve de sa maîtrise: elle a cuisiné, pour David, et s'affaire dans la salle à manger. Chaque objet, chaque détail du décor est parfaitement en évidence. Chunky pourtant arrive avant David, il n'est pas invité, c'est un peu embarrassant, mais il remarque un petit détail qui nous a échappé: un rayon de lumière, qui entre chez Molly par un trou dans un rideau. Il tente d'attraper le rayon, mais referme son poing, alors que le rayon a disparu... Chunky vient, pour la fin du premier acte du film, d'abdiquer son amour... Puis le rayon de lumière disparaît définitivement, car de l'autre côté de la porte et du rideau troué, David vient d'arriver, et cache la lumière.

Chaque geste, précis et souvent filmé au plus près, est d'une grande efficacité. le sens du détail dont on a déjà parlé frappe aussi, comme par exemple dans la première scène, qui voit le père de Molly au chevet de son épouse qui vient d'accoucher, avec un gros plan d'une petite main de bébé qui tripote la chaîne des menottes de son père, ce qui explique a posteriori la présence d'un policier qui attend dans le couloir durant la scène... C'est peu dire par ailleurs de rappeler que Bell a d'abord été monteur, puis assistant réalisateur d'un maniaque... Le film, malgré ses 64 minutes, est d'une incroyable richesse, bien qu'il n'aurait pu être qu'un simple mélo. Le numéro d'actrice, voire d'actrices de Shearer est époustouflant, et contribue à faire du film bien plus que cela. La mise en scène de Bell va encore plus loin, et on brûle de voir d'autres films du duo.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1925 Monta Bell