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3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 11:47

Les trois premiers plans du film donnent le ton: dans le premier, on voit un bateau sur la plage, les vagues créent le seul mouvement, et le seul bruit: pas un touriste, pas un être humain à l'horizon... Le deuxième crée une rupture assez violente: c'est l'image d'une gare dans laquelle des gens vont et viennent. Puis le troisième enfonce le clou... Une famille attend un train sur le quai, les deux parents et leur fils... et celui-ci se prend une torgnole magistrale, et particulièrement sonore. Ca y est, le film a commencé et ne quittera plus cette thématique: d'une part, l'invasion d'un coin de paradis par des êtres humains qui vont y déplacer leur rancoeur, leur mesquinerie et leur animosité, de l'autre toute une société qui s'apprête à déferler sur la côte, amenant avec elle toutes leurs habitudes, bonnes et surtout mauvaises. Aucun d'entre eux ou presque n'aura l'idée de se laisser aller. Aucun, sauf...

Le grain de sable, bien sur, ce sera M. Hulot (Jacques Tati): timide, effacé, décalé jusqu'à l'extrême, roulant dans un abominable tacot et tellement gaffeur qu'il va s'attirer l'inimitié de tous ou presque les vacanciers de la petite station balnéaire où il va séjourner. Maintenant, si Hulot est le grain de sable (Ou un grain de sable parmi tant d'autres, après tout on est en bord de mer), il est aussi le fil rouge, dans un film qui a beau accumuler gag sur gag, parfois d'une façon apparemment disjointe, il est malgré tout construit à partir des arrivées des uns et des autres, et la pétarade du moteur de la voiture du héros joue un rôle dans cet échafaudage rigoureux, quand elle arrive à hauteur de la rue du commandant Charcot!

Alors tous ces vacanciers qui se sont finalement contentés de déplacer leur vie Parisienne (Ou Berlinoise, comme cet homme d'affaires qui répond au doux nom de Schmutt, et qui passe son temps à interrompre ses vacances pour répondre au téléphone) à St-Marc sur Mer, Hôtel de la plage, et qui reprennent exactement le fil de leurs activités, n'ont pas besoin d'un trublion qui vient, lui, faire exactement le contraire de ce qu'ils font: s'amuser, s'intéresser à tout, prendre du bon temps... Le vieux militaire raconte sa vie, ce qui revient à replonger dans un passé pas si lointain dont on ne veut plus, le Marxiste gonfle tout le monde avec ses théories à la noix, les gens reconstituent une discipline dont on devrait justement se débarrasser (Gymnastique de groupe, par exemple), les vacanciers répondent tous en même temps à l'appel de la cloche et quand ils mangent, la plage est totalement vide de monde, et quand les dames s'extasient en choeur devant "les bateaux, les coquillages", c'est mécanique. Hulot, pourtant, n'est qu'un homme qui a pris des vacances, comme eux. Sauf que lui il en profite... 

Les seuls à trouver des qualités à Hulot, sont une jeune femme, Martine, qui passe pourtant tout le film à manquer ses rendez-vous avec lui; une Anglaise d'une certain âge, qu'il amuse et d'ailleurs elle lui pardonne tout, la friponne; un vieux monsieur que les coquillages lassent; et enfin les gosses. Surtout un d'ailleurs: il aime bien Hulot, qu'il prend pour modèle... Mais on note que comme dans Mon Oncle, comme dans Playtime, Hulot est condamné à rester à l'écart des femmes qu'il aurait pu séduire: comme Chaplin, tiens!

Occasionnellement, on quitte la plage de St-Marc et son hôtel, pour des matches de tennis, à proximité du bourg, une séquence d'enterrement dans le quartier d'Heinlex, et un pique-nique dont l'essentiel se situe sur la lande de Cavaro, près d'une dune. Une séquence aussi, a été tournée à 35 km au nord, à La Roche-Bernard... Mais l'essentiel du film occupe la plage, qui lie les scènes entre elles, grâce à un dispositif de lieux particulièrement fixés dans l'oeil du spectateur grâce à une exposition exemplaire: l'hôtel et ses deux entrées, le remblai (Aujourd'hui occupé par un restaurant sur la plage, le France), les maisons (aux devantures ajoutées pour le film) de la rue du Commandant Charcot, sur le remblai... Et la plage, bien sur, divisée en deux par la zone rocheuse, dont une jetée part vers le sud; sur cette jetée, Tati et ses techniciens ont érigé un petit phare en trompe-l'oeil, qui ne trompe d'ailleurs pas grand monde! Voilà donc le terrain de jeu du maître, le reste est du pur plaisir: des gens qui se baignent et des gens qui les regardent, des comportements qui se déroulent dans leur douce vérité comique, ceux qui font du sport, ceux qui se promènent, ceux qui regardent les autres, en râlant, ceux qui draguent...

Il y a eu trois versions du film, en tout: celle de 1953 est la plus rarement vue; la deuxième a gommé un certain nombre de défauts, en particulier l'intrusion permanente de la parole via la radio dans l'hôtel, mais en a aussi ajouté: des boucles sonores qui rappellent en permanence la présence de la plage y compris quand elle n'est pas dans le champ ("Eh, l'autre, il est tombé à l'eau") et qui prennent toute la place; la bande-son a été ré-enregistrée, la musique remplacée par une nouvelle interprétation, et des bruitages inutiles rajoutés (ainsi, au mythique "oh, un coquillage", vient désormais s'ajouter un "plic!") d'un coquillage lancé dans une flaque d'eau...). Enfin, le montage resserré de 1960 s'est vu adjoindre en 1978 une nouvelle séquence qui ne s'intègre qu'avec réserves. Je vais faire comme d'habitude: seule vaut, à mes yeux la version de 1953, y compris avec ses défauts...

Ca se devine sans doute: je suis moi-même St-Marcois. Donc j'ai un oeil particulier sur ce film, qui me montre des lieux qui ont bien changé. Ils n'avaient pas changé tant que ça quand j'avais 10 ans, je peux vous le dire. D'où un inévitable sentiment de nostalgie, une inévitable tendresse pour ce film. N'empêche: St-Marcois ou pas, je défie quiconque de me trouver dans le cinéma Français des 80 dernières années une comédie d'essence visuelle aussi réussie, aussi aboutie et aussi définitive que celle-ci. Que ce soit chez Tati, dont les autres films si on excepte Parade sont loin d'être des navets, ou chez ses suiveurs les Rabaté (Qui d'ailleurs a tourné un film "de vacances" quasi muet, Ni à vendre ni à louer, pas loin: entre St-Nazaire, Donges et Le Croisic, et ce n'est sans doute pas un hasard) et les Jeunet, d'hier ou d'aujourd'hui. Avec ses vacances de rêve, son sable qui sent bon l'enfance, l'insouciance, son héros qui sans jamais avoir recours à la moindre violence, sans se départir ni de sa timidité, ni de son exquise politesse, semble hurler un impressionnant 'mort aux cons', finalement, Les Vacances de M. Hulot est un chef d'oeuvre. ...Bonne rentrée.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Jacques Tati