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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 16:23

Avanti, ou l'art de rebondir d'une façon inattendue. L'échec public de The private life of Sherlock Holmes avait de quoi rendre bougon, et le tour de cochon joué à Wilder par ses producteurs aurait pu le terrasser de façon durable, mais deux ans après cette douloureuse expérience, voici un film drôle, sentimental, impertinent, et léger, en dépit de sa longueur. Situé entre la gravité du précédent, et la frénésie du suivant (The front page, 1974), c'est une halte bienvenue... 

"Permesso?" Cette demande à la fois polie et obligée, c'est bien sur ce que dans un hôtel le personnel demande au client afin de savoir s'il a ou non le droit d'entrer. "Avanti!": voilà la réponse à donner, et voilà donc ce que nous dit Wilder, et de fait le rythme du film est au début du moins, apparemment rapide: Avanti! Wendell Armbruster Jr (Jack Lemmon) a un avion à attraper, et le voilà, sur l'écran, qui quitte le jet privé de la compagnie qui porte le nom de son père. On le distingue bien même à distance, il porte un gilet rouge par dessus une tenue de golf. Il prend donc l'avion, avec si peu de bagages, et trouve un homme avec lequel échanger ses vêtements. on apprendra, à la douane Italienne, qu'il est venu en quatrième vitesse, parce qu'il a eu une mauvaise nouvelle. On apprend, en même temps, que le monsieur est un type pressé, manquant totalement d'humour, et assez franchement désagréable, ce que les fonctionnaires Italiens commencent gentiment à lui faire payer dès l'aéroport. Il doit donc se rendre à Ischia, dans la baie de Naples, ou son père qui prenait ses vacances annuelles a eu un accident de voiture, et est décédé. Comme il va devenir sous peu le remplaçant de son père, et que la situation de l'entreprise n'est pas brillante, il faut faire vite. 

Seulement Wendell Armbruster Jr n'est pas seul: dans le même train, dans le même bateau, et bientôt dans le même hôtel, une jeune Anglaise, Pamela Piggott (Juliet Mills) semble le suivre. Armbruster apprend la raison: son père n'était pas seul dans l'accident, il y avait aussi une femme, Katherine, la mère de Pamela. Par ailleurs, Armbruster apprend que les deux tourtereaux en étaient à leur dixième période de vacances ensemble...

A coté de la rencontre entre miss Piggott, l'Anglaise complexée et minée par son obsession du surpoids, et Wendell Armbruster, l'homme pressé et conservateur qui n'a jamais pris le temps d'apprécier la vie, on fera la connaissance aussi de Signor Carlucci (Clive Revill), un gérant de l'hôtel particulièrement arrangeant pour les enfants de ceux qu'il considérait comme ses amis; on verra aussi Bruno, maitre d'hôtel et maître chanteur, qui possède un certain nombre de photos compromettantes, ainsi qu'une maitresse encombrante; sinon, il y aura la famille Trotta, Napolitaine pur jus, qui a une vision de la vie qui implique l'abduction éventuelle des êtres chers, en échange de rétribution, et tout ce petit monde est mené au pas de charge dans une intrigue sans temps mort, du moins le croit-on tant que Wendell Armbruster, éternel homme pressé, tient la barre. Seulement, de la découverte de la double vie de son père, à la désagréable habitude des habitants de la région de prendre leur temps, en passant par les désirs de Miss Piggott, qui vont à l'encontre de siens en ce qui concerne les arrangements funéraires, Armbruster voit vite que la partie est loin d'être à son avantage... En dépit donc de son obsession d'imposer son rythme personnel à tout ce qui passe autour de lui, Armbruster va finalement, comme Miss Piggott, se laisser aller, et succomber au charme de l'endroit, comme l'avaient fait avant eux leurs parents...

Golfeur au début du film, un homme comme Wendell ne pouvait faire que ce sport de riches. Le vêtement en est d'ailleurs aussi codé que ridicule en toute autres circonstances, ce qui permet aux premières scènes de charger le pauvre Lemmon de tout un poids satirique: voilà bien un Américain de la bonne société; comme il s'appelle Armbruster, on sent l'homme habitué à diriger: son nom est doté d'un suffixe (Er) qui l'identifie comme un actif. De fait, il se comporte au début en véritable dictateur, ou comme une armée en conquête. Le seul autre Américain vivant du film, le diplomate-barbouze qui vient en hélicoptère pour chercher le corps paternel, se comporte de façon encore pire: il passe son temps à pester contre les Italiens, qu'il appelle "Foreigners", soit étrangers, assure que c'était mieux sous Mussolini, et n'a aucune ouverture d'esprit. On juge d'autant mieux la transformation du personnage principal...

Miss Piggott, quant à elle, est affublée d'un nom qui la condamnait en effet à cultiver des complexes, et les allusions à son poids sont nombreuses; mais au moins, elle vient préparée: c'est elle, dans le bateau, qui rappelle à un Armbruster indifférent qu'en Italien, le simple fait de demander du savon, revient à chanter un opéra... Elle succombera d'autant plus vite à la magie des lieux. d'autant que contrairement à Wendell, elle savait ce qui se passait tous les étés. A ce sujet, Roger Ebert à la sortie du film se plaignait que le personnage de  Lemmon mette si longtemps à comprendre la nature des vacances de son père, et estimait que ça mettait le personnage en porte-à-faux vis-à-vis du public; il me semble que c'est justement le but de Wilder.

Cette délicieuse comédie qui se laisse vite porter par le rythme particulier du lieu, et ralentit considérablement sur la dernière heure, a bénéficié de la permissivité du début des années 72, ce qui apparaît dans un certain nombre de scènes. La première est un gag splendide, entièrement visuel, qui repose sur le fait qu'Armbruster doit se changer une fois dans l'avion. Il trouve un homme auquel proposer un échange de vêtements, et ils vont tous les deux dans les toilettes. Pas un mot n'est prononcé, mais la réaction de tout le monde dans l'avion est hilarante. Sinon la fameuse scène de la baignade, durant laquelle les deux acteurs sont totalement nus, à l'exception des chaussettes noires de Lemmon, est justement célèbre; certains commentateurs du film se plaignent de ces scènes de nudité pour leur manque d'érotisme! C'est vrai qu'à notre époque de silhouettes calibrées, ces scènes détonnent. Tant mieux: de fait, les acteurs, aussi peu habitués à se déshabiller que leurs personnages, révèlent une peau peu habituée à être si exposée. Il me semble que cette franchise sert plutôt bien le film... Sinon, on est définitivement dans le monde magique des comédies de Wilder, avec ses personnages de conte de fée, son Carlucci-bonne fée, qui arrange tout en avance. C'est la deuxième fois que Clive Revill joue pour Wilder; la fois précédente, c'était pour incarner un Russe, ici, c'est avec l'accent Italien que le maitre de cérémonies arrange tout, à la façon dont Moustache tirait quelques ficelles dans Irma la douce. les dialogues, toujours aussi riches, nous gratifient des passages obligés de tout film de Wilder qui se respecte: on a droit aux sous-entendus, à des allusions vachardes à la culture de l'époque (Lemmon, en particulier, dont le personnage cherche à se montrer au goût du jour, mais montre surtout qu'il est à coté de la plaque, lorsqu'il fait l'éloge de la libération des moeurs, tant qu'elle n'est pas entachée d'amour. Mais Miss Piggott nous montre une photo assez ridicule de son ex-fiancé Bertram, guitariste dans un groupe de rock progressif... ). 

La bonne chère, la musique Napolitaine, la douceur de la Méditerrannée, le charme de Miss Piggott... tout comme Pamela qui "devient sa mère" en jouant la manucure de l'hôtel  lorsqu'il faut dissimuler à un visiteur intempestif la nature de leur relation, Wendell Armbruster Junior devient enfin son père. Si on en revient à l'importance du dernier mot dans un film de Wilder, on constatera que la dernière chose importante ici, c'est Lemmon qui la dit: "Miss Piggott, si vous perdez ne serait-ce qu'un gramme, c'est fini entre nous", lui dit-il avant de partir. Lui qui lui disait, lorsqu'elle mentionnait ses kilos en trop lors de leur premier échange: "Oui, j'ai remarqué.". Lui qui l'a appelé d'un terme insultant qui faisait allusion à l'imposante taille de son arrière-train, d'ailleurs surestimée à mon avis. Bref, de butor, goujat, détestable personnage, il se laisse enfin aller et devient un brave homme, nous permettant au bout de deux heures et vingt minutes de l'aimer. Si The private life of Sherlock Holmes était à bien des égards un testament noir pour Wilder et Diamond, Avanti! et sa célébration de l'amour simple, son plaidoyer pour ralentir et prendre le temps, ressemble à une résurrection. Les deux films n'ont peut-être pas la même importance par rapport à la carrière de leur auteur, mais celui-ci nous permet de nous laisser aller complètement. Et il offre le temps de 2 heures et 18 minutes de cinéma, un échappatoire en formes de vacances accélérées dans une Italie de rêve...

 

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Published by François Massarelli - dans Billy Wilder Comédie Mettons-nous tous tout nus