Un bien sombre drame que ce film de Sandberg, réalisé en pleine montagne, mais sans que jamais le metteur en scène laisse le lyrisme des paysages l'emporter. Au contraire, c'est la rudesse de la nature qui semble avoir été sa principale motivation pour y placer les protagonistes d'une histoire hautement mélodramatique, fortement austère, et très tributaire d'un flot d'informations contenues dans les intertitres:
Thor Brekanaes (Peter Nielsen), un fermier austère, s'est marié avec une femme à laquelle il reproche d'avoir eu un enfant naturel, juste avant son mariage. Et leur enfant commun, un garçon, est né avec des troubles mentaux... Du coup, la rancoeur du fermier pour son épouse va rejaillir sur Vasil, l'enfant illégitime...
Des années plus tard, alors qu'à la ferme Brekanaes Thor emploie de nombreuses personnes, dont une jeune femme, Thora (Karina Bell), Swein (Sigurd Langberg) le fils du voisin de Thor rend souvent visite à la jeune femme qu'il projette d'épouser. Thora est très appréciée de tous: en particulier, d'Alsak (Peter Malberg) le fils simple d'esprit de Thor. Mais la jeune femme est amoureuse de Vasil (Emmanuel Gregers), qui revient alors au payx pour annoncer à son père qu'il envisage de mener des études de droit, et souhaite emmener Thora avec lui. Le père refuse, toujours sous le coup du dépit et de la rancune tenace qu'il garde envers son épouse décédée depuis longtemps...
Mais quelques jours plus tard, Thor est retrouvé mort: assassiné d'un jet de pierre. Les soupçons se tournent vers Vasil, mais Swein est tout aussi potentiellement coupable que lui... C'est Thora qui découvrira la vérité...
Du mélodrame, disais-je, et du lourd. Mais le film vaut mieux que sa pesante intrigue, dont on doit avouer qu'une fois de plus le mystère ne vaut pas lourd: le "coupable" du "meurtre" sera vite trouvé, permettant une fin relativement heureuse, mais quand même assez sombre... Les acteurs dirigés par Sandberg sont parfois dans la ligne, dans la mesure où ils jouent des archétypes. Une mention spéciale est due à Peter Malberg qui compose un personnage "simple d'esprit", comme on dit, constamment sur la brèche et réussit à ne pas en faire trop. De même que le lien entre lui et Thora est joué avec tact par Karina Bell. cette dernière réussit dans les deux dernières bobines à élever son personnage au dessus de son simple statut de commodité...
On est dans une atmosphère qui rappelle un peu les films "paysans" de Murnau, avec leurs lourds secrets du passé, et leurs intrigues qui mobilisent toute une tribu de membres de la famille et d'employés de ferme. Mais Sandberg, en jouant la carte du conflit habituel entre campagne et cité, entre tradition et modernité, se réfugie plus dans le mélo classique avec ses règles et ses coups de théâtre, que dans le symbolisme transgressif de Terre qui flambe ou City Girl... Le metteur en scène Danois reste, avec ce solide film campagnard, les pieds sur terre, ou plutôt dans la glaise. Il dépeint en vrai citadin, c'est à dire à distance, le jugement de deux hommes par l'ensemble d'une communauté pas spécialement encline à rigoler avec le péché... Notons tout de suite que l'intrigue du film sera obscure si on ne s'aide pas d'un résumé, car les seuls intertitres disponibles sur la copie mise en ligne (une splendeur, en HD) sur le site du DFI, sont bien évidemment en Danois.
Une femme a perdu son mari, enlevé par une société secrète, des gens fortement interlopes masqués de noir... elle fait donc appel au plus grand détective: Sherlock Holmes en personne!
Le film totalisait à l'origine 388m, en une bobine: de quoi durer près de 20 minutes, dont il ne subsiste dans la copie disponible au Danske Film Institut, que 7 minutes. Le fragment ressemble d'ailleurs à un condensé à peu près logique, sans pour autant être d'une grande cohérence.
Le film confirme deux choses: d'une part, l'étendue des styles pratiqués par les cinéastes Danois à l'époque de leur splendeur et de leur rayonnement international, dont la guerre allait avoir raison. Ensuite, dès 1911, tous les prétextes étaient bons pour voler un peu de Holmes à Conan Doyle, et quand je dis "un peu", ce n'est pas peu dire, parce que ce Holmes-là, il n'est quand même pas très Sherlock...
Au XVIIe siècle, lors d'une période particulièrement intense des conflits entre la Suède et les provinces Danoises, une troupe de mercenaire arrive dans un hameau Danois, pour en prendre possession et y reprendre des forces; parmi les habitants se trouvent le fermier Ole Hassel (Frederik Jacobsen), son épouse (Marie Dinesen) et leurs deux enfants, Anne (Olga D'Org) et Helle (Martin Herzberg); le caporal Prinz (Peter Nielsen), un homme peu recommandable, leur impose sur ordre du Roi de recueillir un soldat blessé, Lasse Manson (Poul Reumert)...
Alors que l'occupation se poursuit, la vie est finalement assez simple à la ferme, tant les habitants sont séduits par le convalescent... Surtout Anne bien sûr. Quand celle-ci apprend qu'en plus Lasse est d'origine Danoise, elle lui reproche ses choix. Mais les deux jeunes gens tombent amoureux, avec plus ou moins la bénédiction de tout le village... quand Lasse doit partir, il se rend compte que le caporal est parti avec son argent, le retrouve et récupère son bien en se débarrassant de son supérieur, qu'il croit avoir tué. Puis, il revient chez les Hassel pour se cacher, ce qui réjouit Anne...
C'est un peu un film en forme de halte, un conte à l'ancienne, qui aurait pu prendre deux chemins fort attendus, mais n'en fait rien: d'une part, comme le dernier chapitre des Pages arrachées du Livre de Satan, de Dreyer, on attendrait que cette histoire d'occupation, d'allégeances contradictoires et de passions entravées vire au pamphlet nationaliste, mais Sandberg et la Nordisk, qui visent le marché international avec leurs films, ont sagement mis cet aspect de l'intrigue en sourdine. Par ailleurs, on évite aussi le conte moral avec connotation Chrétienne, quand après s'être installés ensemble dans la cabane de Lasse, les deux amants consomment leur amour sans réserve. Anne, très superstitieuse, voit dans l'orage qui s'ensuit la colère divine, et d'autres lui emboîtent le pas, mais tout se passe comme si pour le metteur en scène, cette interprétation ne tient pas... Un choix sage et qui permet à Sandberg et à ses acteurs de laisser libre cours au lyrisme d'une histoire qui par moment, et toutes proportions gardées, fera un peu penser à l'amour interdit de Mary Johnson pour Richard Lund dans Le trésor d'Arne de Mauritz Stiller...
La mise en scène est une fois de plus soignée, et Sandberg est très clairement inspiré par son village médiéval et ses sous-bois. Il prend aussi du plaisir à éclairer ses scènes nocturnes à la façon des maîtres flamands, en utilisant bien sûr des bougies dans le champ pour compléter l'illusion. C'est, du début à la fin, une splendeur qui vient largement contre-balancer le côté anecdotique d'un film taillé pour séduire et satisfaire les foules... Malgré une fin dont on ne peut vraiment dire qu'elle soit heureuse.
La Fille de la Nuit (Emilie Sannom), la mystérieuse et troublante intrigante, commence le film en étant, une fois de plus, en prison... Mais elle n'y restera pas, car elle a un complice dévoué, et ils ont un plan. Une fois évadée, elle s'intéresse de près à un mariage entre deux personnes, parmi les plus riches de tout le continent. Mais quel rôle joue cette petite tzigane qui les espionne?
L'un des disciples de Feuillade, donc, Kay van der Aa Kühle (oui, c'était bien son patronyme!) s'était fait une spécialité de mettre en scène des films d'aventures en série, et a même été l'un des premiers, sinon le premier, à nommer carrément le produit de ses tournages, en ajoutant tout bonnement un numéro au titre. Ce quatrième opus de la série (ont on voit assez vite qu'il repose sur la familiarité du public avec les personnages) est tout ce qui subsiste d'une série manifestement basée sur tous les trucs les plus réjouissants du genre: évasion spectaculaire, déguisements, décors appropriés, personnages mystérieux... C'est soigné, plaisant... Et incomplet: on n'a pas le temps d'en profiter longtemps car seules les deux premières bobines (dont les intertitres proposent quatre langues...) ont survécu.
Avant de devenir le metteur en scène visionnaire qui a eu l'idée (ou auquel on a confié la mission, soyons prudent) de "coupler" Harald madsen et Carl Schenstrtröm, les deux magnifiques acteurs complémentaires, Lauritzen avait déjà roulé sa bosse dans la comédie de slapstick... Ceci est un exemple, datant des premières années de sa carrière, et mettant en vedette le rondouillard Oscar Stribolt dans son rôle favori: le mari bourgeois fêtard et tricheur...
Alors que se prépare son déménagement, le héros (Stribolt, donc) se sent de trop dans la maison où tout le monde s'énerve, et il choisit de prendre le large... Quelques heures et quelques liqueurs plus tard, quand il revient, il a juste oublié un détail: il n'habite plus dans cette maison... C'est la panique pour les nouveaux locataires...
C'est très anecdotique, et on sent que tout le monde s'est fixé comme mission d'aller à l'essentiel. Tout au moins peut-on apprécier que dans une filmographie aussi généralement austère que celle du Danemark, on ait pu avoir des films aussi frivoles. Incidemment, Stribolt (1872 - 1927) n'est pas un inconnu, c'était même, à sa façon, une star: non seulement il a souvent joué les bourgeois bons vivants chez Lauritzen, mais il apparaît dans Afgrunden (L'Abysse, 1910) d'Urban Gad, avec Asta Nielsen, et Benjamin Christensen, pour Häxan, a pensé à lui pour un ou deux rôles, dont un mémorable curé libidineux...
Le DFI a mis en ligne Atlantis, en HD, et c'est une sacrée nouvelle! D'autant que le film propose des intertitres à la fois en danois et en anglais, pour ceux qui peuvent déchiffrer l'une de ces deux langues... Le film est à tous points de vue une grande date, et son accessibilité doit donc être fêtée comme il se doit! Tourné en 1913, il est un démarquage partiel de l'histoire du Titanic, en même temps que l'un des premiers très longs métrages, avec 114 minutes de spectacle.
Le Dr Von Kammacher (Olaf Fonss) est doublement affligé de malchance: non seulement son traité de biologie est refusé partout où il le présente, mais son épouse Angèle souffre de démence précoce et va devoir être internée. Pour fuir cette réalité, le scientifique s'embarque pour les Etats-Unis sur un caprice: il sait qu'une artiste qu'il a vue sur scène, la danseuse Ingigerd Hahlstrom (Ida Orloff), sera sur le bateau... Mauvaise idée, car le bateau va faire naufrage, et s'il vont survivre tous les deux, la suite ne sera pas de tout repos pour la belle danseuse volage et pour son amant ombrageux...
Côté pile, on a un film adapté d'un roman à succès de Gerhard Hauptmann, semble capitaliser sur le destin tragique du Titanic pour dresser un portrait apocalyptique de toute velléité de se rendre aux Etats-Unis (la première guerre mondiale se profile à l'horizon), et les mésaventures du Professeur Von Kammacher confirment que ce n'était pas une bonne idée en effet. En quittant le Danemark et sa famille, pour suivre la belle danseuse, il a clairement lâché la proie pour l'ombre. Cela étant dit, le bon docteur, si il est tombé sous l'influence vénéneuse d'une intrigante capricieuse, a un comportement souvent équivoque avec les dames, comme en témoignent deux scènes situées sur le bateau, et curieusement dépourvues de résolution: Von Kammacher a aperçu une femme, dans les cabines populaires, qu'il a désirée de suite. Quand elle est amenée chez le docteur pour traiter son mal de mer, le professeur qui rendait visite à son collègue séduit la jeune femme...
Côté face, le film est impressionnant par son étendue, et les moyens déployés par Blom: à l'opposé d'un cinéma mondial qui reste souvent strictement frontal, il joue en permanence avec la composition, contraste avec adresse les personnages situés en gros plan, avec des arrière-plans dynamiques; il place sa caméra au milieu des scènes de panique, et toute la séquence du naufrage est un tour de force, qui a du être difficile pour les acteurs, parce que la Mer Du Nord, où le film a été tourné, n'est pas à proprement parler un endroit riant et chaud... Et la façon dont Blom choisit une narration assez volontiers énergique, suivant son héros qui fait presque le tour du monde, se rendant à Berlin, puis décidant sur un coup de tête de prendre un avion pour Souhampton, et d'y attraper le bateau fatal... Il en ressort l'impression que Blom, tout en délivrant un message hostile aux pays étrangers, plaide en quelque sorte pour un cinéma international. Et le résultat, qui sera un énorme succès dans le monde entier, lui donne raison.
Pour finir, citons par acquis de conscience qu'un jeune acteur Hongrois était présent sur le tournage, qu'il joue un personnage secondaire, et qu'il était à l'aube d'une belle carrière, qui allait le voir, lui aussi, voyager... Michael Curtiz, alias Mihaly Kertersz, joue en effet un jeune médecin ami de Fonss dans les séquences Berlinoises...
Mis en ligne récemment par l'excellent site de streaming du DFI (allez y voir, et munissez vous de patience devant ces films danois qui ne parlent ni Français ni Anglais, d'autant qu'ils sont muets), ce court métrage incomplet est l'un des films pionniers, à la fois du pays et du genre: on se souvient du mémorable Histoire d'un crime de Ferdinand Zecca... Ce film Danois, dont il ne reste que 3 petites minutes, adoptait un angle différent, tout en étant éminemment dramatique: il contait l'exécution, narrée par le menu, d'une femme. Une infanticide, mais il m'est impossible de juger d'après les fragments que j'ai visionnés, si le film adoptait une vision morale, pour ou contre l'exécution...
Par contre, deux aspects doivent attirer notre attention: si le metteur en scène, par ailleurs photographe, s'évertue à garder sa caméra statique de bout en bout, d'une part il varie les angles de prise de vue d'une manière fort adéquate, et peu habituelle: la composition de ces plans fait penser à des films plus ultérieurs... Et puis malgré cette position statique, il demande à se s acteurs de jouer en fonction de ce qui se passe hors-champ, ce qui occasionne une impression très forte d'assister à quelque chose d'authentique. Pour le reste, on ne sera pas surpris d'apprendre que dans ce film qui conte l'exécution d'une femme, l'émotion est au rendez-vous, avec l'un des bourreaux qui détourne le regard d'une façon désespérée au moment où la jeune femme sort du champ et va à la rencontre de son destin...
Quand un cinéaste s'acharne au-delà du raisonnable, tout peut arriver, y compris n'importe quoi. Mais quand il sait qu'il a raison, et que contre vents et marées, contre la production, les coupes budgétaires, le doute et même contre le bon sens, il a décidé que le film doit se faire, parfois, ça donne de l'or: Chaplin, Stroheim, Christensen et bien sûr Orson Welles sont tous passés par là. On devrait, aujourd'hui, connaître ce film comme on connaît les classiques de ces grands noms... Mais l'histoire a été injuste envers Sandberg, comme d'ailleurs avec le cinéma Danois dans son ensemble, dont on retient essentiellement un nom de réalisateur aujourd'hui, je vous laisse deviner lequel. Non que ce ne soit mérité, et non que j'estime que Sandberg puisse rivaliser sur la distance avec tous ces grands artistes.
Mais ce film, qu'il a voulu faire voire refaire puisque c'est un remake, et sur lequel il a littéralement hissé le drapeau noir, terminant le film en solo après avoir essuyé le refus de la Nordisk qui jusqu'alors le produisait, eh bien ce film, donc, est un chef d'oeuvre, un mélodrame admirable qui justifie la dithyrambe...
Le matériau de base, c'est bien sûr le film de 1917 avec Valdemar Psilander, énorme succès dans un pays qui affectionne la noirceur dans le mélo, et doté d'une trame à toute épreuve, pour 1917 du moins: un clown, qui travaille dans un petit cirque minable, est fou amoureux; un homme de la ville vient lui apporter une promesse d'immense succès s'il accepte de se rendre à la capitale pour y devenir une star; il le fait, mais va graduellement perdre son épouse qui s'est laissée séduire par le tentateur mentionné plus haut; elle va en mourir, et le clown qui sombre dans l'alcoolisme va finalement prendre le prétexte d'une représentation pour tuer son rival en public, durant la représentation... De cette intrigue, on retiendra l'inéluctabilité du destin, l'ironie, et le choix apparemment obligatoire entre bonheur et succès, l'un ne pouvant aller avec l'autre. Tous ces thèmes sont présents dans ce nouveau film, mais Sandberg va beaucoup plus loin en accentuant d'autres aspects, déjà présents mais uniquement en filigrane. Son nouveau film, qui dure le double du précédent, va prendre son temps aussi et creuser les personnages. Beaucoup d'entre eux n'étaient que des silhouettes à l'identité plaquée (le clown naïf, le séducteur à moustache, la femme futile et frustrée, les braves vieux artistes, etc), dans ce nouveau film le metteur en scène les dote d'une identité, d'une histoire, d'une essence...
Deux choix étaient cruciaux: le premier est celui des acteurs, et sans surprise quand on connaît le cinéma Danois des années 20, Sandberg fait appel à des acteurs de plusieurs pays: à un solide casting Danois, il ajoute le Suédois Gösta Ekman pour interpréter Joe Higgins le clown; deux acteurs Français, l'un de tout premier plan, viennent compléter la liste: si on se souvient assez peu d'Edmonde Guy, modèle et actrice spécialisée dans les petits rôles "plastiques", en revanche, comment oublier Maurice de Féraudy, l'inoubliable interprète de Crainquebille et des Deux timides? Ici, il est le beau-père complice, un rôle de vieux de la balle, profondément humain. Sinon, Karina Bell joue Daisy, le belle écuyère, et Robert Schmidt lui aussi Danois, sera le séducteur Marcel Philippe, qui était un comte sans envergure dans le film initial. Ici, le rôle a été transformé de fond en comble et son arc qui va durer sur tout le film permet au personnage d'acquérir une dimension bien plus intéressante... Tout en restant, bien évidemment, le méchant incontesté du film, cela va sans dire. Le deuxième choix pour Sandberg est lié à son envie de dépoussiérer, voire d'aérer cette histoire, et sans aucun doute à la présence deux acteurs Français: de nombreux extérieurs sont tournés en France, notamment dans les rues de Paris, où Sandberg a lâché ses acteurs, au milieu de la foule; tournant à distance. C'est criant de réalisme et de vie...
Le personnage bien sûr sur lequel tout le film repose, celui du clown "Joe Higgins", est joué avec conviction par Gosta Ekman, qu'on connaît ici surtout pour sa contribution à Faust de Murnau, mais dont il ne faut pas oublier qu'il a lui-même été une immense star, participant au deuxième age d'or du cinéma suédois, tout en étendant son champ d'action dans toute la Scandinavie et les pays Germaniques. Son visage si particulier, lunaire même, passe beaucoup mieux pour faire passer l'innocence de ce personnage trahi, que pour interpréter Faust, si vous voulez mon avis! Mais dans ses mains, Joe Higgins gagne en complexité, et Sandberg en a fait un nouveau personnage: désormais, Joe Higgins assume clairement le statut de star au point d'en développer un complexe de supériorité marqué par une vanité excessive. Quand il interdit à son épouse d'accepter les cadeaux de Marcel, elle lui répond gentiment que lui accepte tous les cadeaux qui lui sont faits... Ce à quoi il rétorque que c'est pour son talent. La scène de la révélation de la tromperie reprend l'idée du premier film, en situant cette révélation dans un miroir, mais la scène est étendue, et contient plusieurs éléments de référence explicite à la vanité, à l'égarement même du personnage de Joe qui a perdu Daisy en se perdant lui-même. Au final de vengeance du premier film, on substitue ici une scène durant laquelle Joe VEUT tuer Marcel Philippe, mais la peur donnera à ce dernier une crise cardiaque: une ironie dans laquelle passent des allusions à l'impuissance, mais aussi au fait que finalement Joe comme Marcel sont tous deux victimes du péché d'orgueil du clown... Et si Sandberg ne cherche jamais à frimer, il multiplie les petites touches de mise en scène pour faire de chaque séquence un merveilleux moment de cinéma. Par exemple, quand Marcel, Daisy et Joe marchent ensemble après que ce dernier a eu la révélation de leur duplicité, ils s'enfoncent dans une rue noire, inquiétante... Quand Daisy se jette à l'eau, le reflet du nom de son mari en lettres de lumière apparaît sur la surface de la rivière... Ajoutez à ça un sens aigu de la composition, une utilisation hors pair de la figuration et de la profondeur de champ... Bref: Sandberg fait un film et il le fait à la perfection!
Ce sera malgré tout son dernier grand film, et c'est dommage. Il faut croire qu'en 1926, il n'y a pas de place pour une telle production, aussi soignée soit-elle. On a au moins la chance d'en disposer dans une très belle version, intégrale et telle que l'a voulu son metteur en scène. Celui-ci reprend donc la thématique de son premier film, avec cette image de ville corruptrice face à une ruralité simple et humaine. Un sujet encore de saison, puisque l'année suivante Murnau allait réaliser Sunrise... Mais Klovnen enrichit le mélodrame d'une façon inventive, systématique, et ce avec un bonheur constamment renouvelé...Si ceci était l'unique film de Sandberg, il aurait définitivement sa place dans l'histoire, et pas seulement en bas d'une page.
En attendant, en bas de cette page, justement, voici le film:
Anders Wilhelm Sandberg ambitionnait, lorsqu'on l'avait promu réalisateur dans les années 20, de devenir le maître de la comédie au Danemark... Mais le créneau était déjà pris: Lau Lauritzen occupait de façon incontestable ce terrain. Néanmoins, à la vision de ce film, on peut se dire que l'idée a du avoir du mal à lui sortir de la tête... C'est une comédie policière particulièrement farfelue, dont le succès a dépassé les frontières au point qu'il est plus facile de trouver le film ou des renseignements le concernant sous son titre Anglais: The Hill Park Mystery, ou The Park Hill Mystery, puisque on trouve les deux!
Le journaliste Erik Brandt (Gorm Schmidt) est arrivé à la rédaction de son journal à Copenhague, avec à nouveau la résolution d'une enquête. Grâce à son acharnement, il est venu à bout d'un tueur redoutable... mais n'a pas dormi depuis bien longtemps. Il se rend donc chez lui avec un chèque conséquent, et deux semaines de vacances pour rattraper ses nuits en retard, et comme le dit un intertitre, "n'aurait pas du regarder par la fenêtre".
...Car il y a vu un meurtre, simple, bête et brutal. Dans le parc avenant à sa propriété, un homme est accosté par une femme (Olga D'Org) qui fait tomber ses cigarettes, et quand l'aimable citadin les ramasse, il se prend un coup sur la tête, qui le laisse raide mort pendant que la femme disparaît. La police n'ayant que peu d'envie de le croire, le jeune détective va se lancer aux trousses d'une tueuse qui est d'autant plus redoutable qu'elle est particulièrement avenante, et pas insensible à son charme elle non plus...
Impossible de prendre au sérieux ce film qui lance un détective compétent mais très très fatigué, dans des aventures où le cocasse le dispute à l'absurde. Sandberg s'est clairement énormément amusé, en variant les décors avec un goût certain, une pointe d'extravagance dans le farfelu (on pense parfois au ton particulier du Brasier Ardent, la flamboyance en moins), et bien sûr ne rate aucune occasion de relancer le mystère en prenant systématiquement le point de vue du héros, c'est à dire celui de l'homme qui n'a en réalité rien compris du tout!
Sandberg se paie même le luxe de se placer dans son film, et de chasser sur les terres de Lauritzen dans une jolie séquence à la mer avec ses baigneuses en maillot. Il se dégage de ce film pour le plaisir un parfum enivrant de parfaite carte postale du muet, sans un gramme de drame, ce qui est quand même frappant pour une production Danoise! Bref, ce film oublié du réalisateur de Klovnen est plus que recommandable, il est donc hautement recommandé.
Les deux acteurs Carl Schenström et Harald Madsen, respectivement un grand longiligne et un très petit râblé, étaient des stars au Danemark, de 1921 à 1942, soit jusqu'à la mort de Schenström. Mais cette célébrité ne s'arrêtait pas aux frontières, comme le prouve la liste de leurs surnoms: Fy en By en Scandinavie, Pat und Patachon en Allemagne, Long and short en Grande-Bretagne, et Doublepatte et Patachon en France; si le format de la plupart de leurs films, le plus souvent réalisés par Lau Lauritzen, reste le long métrage, ils ont souvent été considéré comme l'inspiration pour Laurel et Hardy, ce qui ne tient pas complètement debout, pour un certain nombre de raisons: leurs films n'ont jamais réellement percé aux etats-unis, même si certains y ont été projetés; Laurel et Hardy ont été "couplés" dans des films avant d'être un duo, et leur dynamique s'est créée toute seule, poussant le studio à répéter l'expérience; et enfin Roach a toujours mis ses acteurs en équipe, dès 1915: Lonesome Luke était aussi une équipe, avec Snub Pollard et Bebe Daniels autour de Harold Lloyd. Mais la présence physique inversée des deux acteurs, leur complémentarité, et le fait que de film en film, bien qu'il ne s'agisse jamais vraiment des mêmes personnages, ils aient peu ou prou maintenu le même rapport, pousse évidemment à la comparaison. Par contre, autour de Schenstrom et Madsen, le film leur échappait; ils étaient constamment une sorte de cerise sur le gâteau, au milieu d'une intrigue qui ne les concernait que peu, et vagabondaient de boulot en boulot, le grand menant le petit... Ils assistaient aux amours malheureuses de jeunes bellâtres pour des filles de bourgeois. Quelque fois, ils les aidaient. Dans certains films, Lauritzen a été ambitieux: Son Don Quichotte (1926) en particulier dépassait le cadre de la comédie, et imposait un jeu bien différent aux deux acteurs; la durée de 180 minutes en faisait un film autrement plus important que les aimables comédies de 90 minutes qui composaient l'essentiel du duo. Parfois, enfin, ils s'exportaient, et sous la direction d'un autre (Monty Banks, Gustav molander, Urban Gad, ou Hans Steinhoff par exemple), jouaient pour d'autres filmographies: Suède, Norvège, Allemagne, Grande-Bretagne, comme Asta Nielsen avant eux, le Danemark étant décidément un petit pays.
Pour terminer ce tour d'horizon, il convient d'ajouter que leurs films possédaient un air de famille, parfois obéissant à une formule, et qu'il y avait des passages obligés: il devaient se situer dans un environnement qui permette des belles prises de vue de la nature Danoise, il y avait des jolies filles, baigneuses en maillot, voire sans en certaines occasions. La vie des gens était celle du Danemark des années 20, un pays en apparence tranquille, sous les influences Scandinaves au nord, germaniques au sud, et empreint de ces deux cultures...
Schenström, contorsionniste, et Madsen, artiste de cirque aux multiples talents, sont d'abord une présence physique, enfantine. Quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent qu'être visuellement ridicules, une exagération qui n'est pas forcément soulignée par les autres protagonistes. Ils vont ensemble, ce qui n'exclut pas qu'un scénario les fasse se rencontrer dans un film. Madsen est le plus lunaire des deux, avec sa cambrure exagérée à la Chaplin, et sa petite taille, sans oublier son air volontiers ahuri. Mais c'est aussi le plus bouillonnant, souvent celui par lequel le malheur arrive... Schentröm a beau jouer plus facilement l'adulte, il a des éléments enfantins lui aussi, une immaturité notamment sexuelle, qui passe par une timidité manifestée physiquement. Et l'un comme l'autre est amené parfois à s'impliquer corporellement, comme dans l'un des films ou ils se baignent effectivement dans une eau gelée...
Filmens Helte est l'un des meilleurs longs métrages du duo, d'ailleurs le plus vu ou revu, qui a fait l'objet d'une reprise en salle sous forme d'une compilation en 1979, et dix ans plus tard en France. Le film est amusant, montrant comment les deux héros sont amenés en catastrophe (le mot est très bien choisi) à remplacer au pied levé les deux jeunes premiers d'un film, tourné par un artiste autoritaire à la Stroheim. On assiste par ailleurs aux tribulations des jeunes premiers, qui ont quitté le plateau en raison d'un conflit avec le producteur, père de leurs fiancées. Tout finira bien: le film désastreux sera un succès, les jeunes acteurs seront réintégrés, et le producteur consentira aux mariages.
Voilà, c'est tout... sauf que tout ceci serait excellent, s'il n'y avait un détail embarrassant: les films conservés du duo ont été achetés par la chaîne Allemande ZDF, et remontés en épisodes de 25 minutes, narrés en Allemand. Y compris les films parlants, dont on a tout simplement fait sauter la bande-son originale. dans une opération digne de la boucherie effectuée par Chaplin sur The gold rush, certains des films sont à peu près cohérents et possèdent encore l'essentiel de leur métrage. Mais que penser du Don Quichotte réduit à deux épisodes de 25 minutes, à la place de 180 minutes? Ce film est heureusement disponible en streaming sur le site du Danske Film Institut, sans sous-titre toutefois: