Un tel film ne pouvait se faire qu'à la Warner, dans cette première moitié des années 30, et on a le sentiment que seul Wellman
pouvait le mener à bien... il décrit les errances de trois jeunes gens, et leurs compagnons, dans les Etats-Unis de 1933, en proie à une solide crise qui fait des victimes dans tous les foyers.
Le metteur en scène s'est enthousiasmé non seulement pour un sujet qu'il avait déja abordé sous un angle plus esthétique que militant (Beggars of life, avec des adultes toutefois
en 1928, mais c'était avant la crise, justement), et auquel il revient dans des conditions plus proches du documentaire, exalté par le parlant, et semble-t-il poussé par ses interprètes qui sont
tous formidables, Frankie Darro en tête... Le film dépeint une fraternité entre les jeunes, qui dépasse d'ailleurs les barrières raciales, ce qui est particulièrement notable, même si c'est sur
ce point assez timide.
L'histoire part d'une situation adolescente comme il en existe des centaines,
dans les comédies de campus des années 20: Ed et Tommy sont deux copains qui ne sont pas fortunés, mais qui aiment à s'amuser le soir dans le tacot invraisemblable de Ed, et qui sont de toutes
les fêtes, jusqu'au jour ou le chômage touche aussi bien la mère veuve dee Tommy que le père d'Ed. ils partent donc en train pour aller ailleurs trouver du travail, et se retrouvent bien vite
piégés dans une vie sur la route qui n'est pas sans dangers...
Passionnant et court, le film n'écarte aucune forme de réalisme, montrant non seulement les rapines, que la réaction des
autorités locales devant ces afflux de jeunes désoeuvrés (Des milices aidées de la police, dont les méthodes ne sont pas tendres pour les faire déguerpir), que le viol dont est victime une des
jeunes. On notera toutefois la ligne de conduite toujours décente et empreinte de morale de Ed et de ses deux amis, qui participent ici de la politesse de la fiction... Le film se termine avec
l'intervention de la NRA: non pas le lobby des armes, mais la National Recovery Administration, officine mise au point sous l'administration Roosevelt pour commencer à mettre en place le New deal;
cette intervention permet de rassurer, et de finir sur une note d'espoir, bien dans la ligne éditoriale d'un studio qui était partie prenante de façon sans doute un brin opportuniste d'une
politique volontariste. Mais cette tendance à ménager le spectateur comme les dirigeants d'un pays part d'un bon sentiment, ce qui n'est pas condamnable (Même si c'est plus le bon sentiment du
studio que celui de William "Wild Bill" Wellman...), et surtout rien à la fin de ce film ne peut diminuer la force des 60 minutes qui précèdent cet épilogue heureux...
Bien plus qu'une curiosité, ce film Universal qui date de la période de cohabitation du muet et du parlant est un véritable objet historique... Pour commencer, c'est un des musicals typique de cette période, c'est à dire qu'on y voit bien des gens chanter et danser, mais surtout parce qu'ils travaillent dans le music-hall... Chacun des numéros musicaux est parfaitement intégré, et généralement assez court; de plus, Paul Fejös, qui avait dirigé l'ambitieux film Lonesome (1928) visuellement très impressionnant, fait ici un travail qui intègre de façon saisissante une caméra mobile, d'ailleurs montée sur une grue très en avance sur son époque (Et qui resservira au studio...), et tourne la plupart de ses scènes dans un décor de night-club immense. ensuite, le film est le dernier projet d'envergure de Fejös, qui va vite être cantonné sur des versions étrangères (Big House en français, notamment); pourtant, Broadway n'était pas son projet, lui qui en dénonçait le scénario stupide... Il concerne l'histoire d'un meneur de revue (Glenn Tryon, déja au générique de Lonesome en Monsieur-Tout-le-monde, fait ici une variation sur son personnage) qui rêve de réussir, en compagnie d'une danseuse qui lui préfère le patron du théâtre ou ils se produisent. Ce dernier est un gangster, et l'alcool frelaté coule à flots, les balles pleuvent, et on a le verbe haut, avec cet argot si fleuri qu'on entendra dans tant de films Warner...
Le film n'est pas sans charmes, permettant de voir deux actrices, l'une qu'on n'a pas vue souvent (Merna Kennedy, The circus) dans un rare rôle parlant, et l'autre qu'on ne verra plus beaucoup (Evelyn Brent). L'actrice de Underworld est ici dans son élément, jouant la maîtresse d'un gangster abbattu qui le venge. Et la jeune actrice de Chaplin joue la partenaire de Tryon, une danseuse qui risque gros en s'acoquinant avec un gangster... On peut aussi apercevoir une rareté, Arthur Houseman manifestement sobre (Et sans moustache...)! Dans sa version actuelle, probablement reconstituée au plus près de sa durée de 1929, il totalise 105 minutes, et c'est une résurrection: le film a survécu dans deux versions, parlante et sonore, mais aucune des deux n'était complète. La version actuelle incorpore des éléments des deux, et le final en Technicolor, bien abîmé, a pu être réinstallé grâce à sa présence sur la version muette... le film ainsi reconstitué témoigne de l'ambition d'un metteur en scène visionnaire, qui souhaitait donner des ailes au cinéma parlant, anticipant de fait sur des productions bien ultérieures. On ne peut que regretter que Fejös n'ait pas souhaité s'installer plus longtemps à Hollywood, ou il aurait peut-être pu tourner des films selon son coeur...
Dans l'impressionnante série de films réalisés par Wellman à la Warner, celui-ci fait partie de la catégorie des réflexions sociales contemporaines; sous la direction du réalisateur de The public enemy, ces films étaient particulièrement intéressants. Star witness fait aussi partie d'un ensemble de films des années 30, de Lloyd (The cat's paw) à Capra (Mr Smith goes to Washington), en passant par DeMille (This day and age) et Brabin (Beast of the city) ou Lang (Fury) qui exploraient des voies parallèles à la démocratie en ces temps troublés...
Un crime a lieu en pleine soirée, dans la rue, sous les yeux d'une famille réunie pour prendre son repas. Plus grave, le gangster responsable du meurtre et son gang s'introduisent chez les Leeds, et les menacent de représailles s'ils parlent. Le procureur Whitlock (Walter Huston) est décidé à les faire témoigner, et ils acceptent, jusqu'au jour ou le père de famille est enlevé et tabassé, puis c'est au tour de l'un des garçons du foyer, le jeune Donny, d'être kidnappé... la famille prend peur, et à l'exception du grand-père (Chic Sale), un ancien de la guerre de Sécession, ils prennet la décision de céder à la menace... Whitlock essaie de les faire changer d'avis.
Le film se situe dans un milieu qui n'a rien d'aisé, dans une famille ou tout n'est pas rose. Par exemple, le père est inquiet quant à l'avenir de son grand fils, qui a quitté l'école mais ne cherche pas de travail; le grand-père, un vieux soiffard et pique-assiette, fait le mur de la maison de retraite pour venir sincruster à table... Le père travaille, et essaie de faire passer ses messages sur l'éthique à ses enfants, mais cela ne va pas toujours dans le bon sens. Bref, nous dit Wellman, des gens comme tout le monde. Il explore ensuite, avec le style coup de poing qui le caractérise, de montrer non seuleemnt le fonctionnement de la loi, mais aussi ses limites, et il nous montre le gangstérisme au plus près. on sait avec quelle efficacité il en était capable... a ce titre, Star witness est beaucoup plus direct que Public enemy, qui passait par de nombreuses ellispes. Là, c'est directement en pleine figure que la violence frappe: le père passé à tabac par exemple passe un très mauvais quart d'heure, et le traitement réservé à Donny ne fait aucune doute. On comprend de fait l'intransigeance du procureur interprété par Huston...
La loi, nous dit wellman, est absolue, mais a aussi besoin du citoyen. Il prone assez clairement une intransigeance totale, plaide au passage (mais ce n'est pas une surprise en ces temps lointains, hélas) pour une peine de mort considérée d'ailleurs comme une évidence par tous les protagonistes; il passe aussi par une réflexion parallèle à celle qu'il développera sur les anciens combattants dans Heroes for Sale, avec le personnage du grand-père, un héros à la fin, mais qui doit quand même rejoindre la maison de retraite sise tout prèt d'un cimetière militaire... mais surtout il dépeint comme Lang avant lui l'atmosphère particulière d'une époque, sans prendre de gants. et rien que pour ça, on lui pardonnera son réquisitoire musclé, parce qu'il est difficile de résister à Wild Bill...
Ce film est longtemps resté invisible, de la volonté même de son créateur principal, à savoir bien sur Harold Lloyd, qui s'était passionné pour un roman publié dans le Saturday Evening Post, écrit par Clarence Budington Kelland. De fait, il a tenté l'impossible, avec la complicité de son collaborateur des années de gloire, Sam Taylor: adapter un roman d'une part, relativement éloigné de son style, tout en y insérant d'autre part un personnage qu'il puisse jouer, et son univers habituel, fait d'un choc entre une version de Harold et le reste du monde... Pour surprenant qu'il soit, le film reste une grande date par son ambition et le coup de poker qu'il représentait. Mais ce fut un échec commercial, en même temps qu'une occasion particulièrement douloureuse pour Lloyd de se prendre une volée de bois vert critique, ce qui explique sans doute pourquoi le film est resté si longtemps à l'écart des réseaux de diffusion...
Ezekiel (non, pas Harold!) Cobb, le fils d'un missionnaire qui a grandi en Chine, revient brièvement aux USA, à Stockport sa ville natale, dans le but d'y trouver une femme qui accepte de le suivre et de se marier avec lui, afin de retourner à la mission en y fondant une famille. Une fois arrivé, il tente de prendre contact avec un révérend suposé l'accueillir pour le temps de son séjour, mais il arive trop tard, le vieil homme venant juste de succomber. Il était candidat réformiste aux élections municipales, et le parti qui le sponsorisait réussit à persuader Ezekiel de se présenter à sa place, en l'assurant que ce serait symbolique puisqu'il ne peut en aucun cas assurer sa propre élection. Croyant participer à une entreprise de représentation démocratique, Ezekiel change la donne en se battant avec le maire sortant corrompu, Morgan, et va se faire malencontreusement élire. Le problème, c'est qu'il découvre qu'il n'était qu'un pion, un faux candidat présent pour donner l'illusion de la démocratie, et faciliter l'élection de Morgan. Une fois élu, il prend la décision de vraiment faire le travail de maire...
Ezekiel est une variation sur les benêts habituels, allant partout dans la région distribuer des leçons de philosophie dont tout le monde se fout éperdument, citées directement à la source: le livre de chevet du missionnaire est en effet un recueil de citations de Ling Po, un poète Chinois. Il a aussi une manie, à chaque fois qu'un rendez-vous important doit être assuré, il s'efforce de se rendre chez son ami Tien Wang, à Chinatown, pour y prendre le thé... Une gentille caricature, qui joue à la fois sur les clichés de politesse et de sagesse des Chinois, et sur une peu banale affinité entre l'occidental Lloyd et les pas si caricaturaux personnages chinois. Du reste, le morceau de bravoure dans le film est le baroud d'honneur de Cobb, qui va perdre suite à une supercherie son poste de maire et qui tente le tout pour le tout, en se lançant dans une manipulation, aux dépens de tous y compris de ses appuis et du public, qui consiste à faire croire que le problème de la corruption et du gangstérisme qui gangrène la ville, représenté par la machine politique de Morgan, va être éradiqué en arrêtant tous les bandits et en leur coupant la tête...
De fait, mis au pied du mur, Cobb se comporte sciemment en dictateur pour un jour, l'idée étant bien sur de penser au bien commun. On n'est pas si éloigné d'une vision d'un Capra, qui voit Smith prendre le pouvoir sur le sénat dans Mr Smith goes to Washington, contre la machine politique qui l'a mis au pouvoir...
Le film est assez long, à 102 minutes, et a sans doute été monté de façon très serrée, pour y incorporer le plus possible de scènes qui tournent autour du combat politique de Cobb. Mais il y a des gags, et une intrigue sentimentale, bien entendu, qui va permettre à Lloyd de montrer un changement sensible dans le personnage de Cobb, qui va bénéficier du soutien d'Una Merkel. La gouaille de l'actrice, identifiée grâce à ses films Warner comme partie intégrante du cinéma de ces années pré-code, contraste évidemment fortement avec les habituelles oies blanches des films de Lloyd... Tout le film, d'ailleurs, est plus adulte que d'habitude...
On comprend la rareté du film, qui reste par enddroits maladroits, avec un personnage trop caricatural, qui de plus ne fait plus vraiment 25 ans. Mais le courage de la remise en question de Lloyd, et sa volonté de tenter par tous les moyens un renouvellement de son cinéma, forcent au moins le respect. Le film, précurseur des grands films politiques de capra, dont il adopte d'ailleurs l'urgence dans les dernières bobines, vaut bien plus que sa réputation...
Entièrement ou presque situé de nuit, Lilly Turner est un de ces mélodrames-coups de poing que Wellman tournait presqu'en dormant lors de son passage à la Warner dans les années 30. Il conte les mésaventures d'une femme mariée (Ruth Chatterton), du moins le croit-elle, à un prestidigitateur minable, qui prend la fuite quelques jours avant d'accoucher de leur enfant. Elle apprend donc qu'il était bigame, et ne le reverra plus... Dave, un bonimenteur alcoolique (Frank McHugh), se marie avec elle, puis l'assiste. Elle accouche d'un enfant mort-né, puis ils retournent travailler dans le circuit minable de foires et des "medicine shows". toujours mariés, bien que ce ne soit que pour la galerie, ils travaillent enfin pour le "docteur" McGill (Guy Kibbee), mais la encore le drame va se précipiter: alors que Lilly tombe amoureuse d'un ingénieur musclé (George Brent) qui fait le taxi pour survivre, un autre tas de muscles, l'"homme fort" Fritz (Robert Barrat), va littéralement tomber fou de désir...
La crise: comme toujours dans ces petits films, elle est partout, cachée derrière les habits usagés du mélodrame. Ruth Chatterton joue un personnage qui semble avoir relativement accepté son destin minable, sauf devant l'amour: elle exprime de façon très claire son désir pour George Brent, et va jusqu'à mentir pour essayer de l'amener dans son lit; elle n'est d'ailleurs pas la seule, puisque l'épouse du "docteur" (Marjorie Gateson) va essayer aussi... Le désir n'est pas, dans ce film, l'apanage des femmes: Dave souffre en silence, pendant que le reste des hommes présents essaient tous de coucher avec Lilly. Certains, d'ailleurs, y parviendront: le film, parfait exemple de la période pré-code, est un démenti cinglant à l'impression d'un cinéma Américain asexué, et pourtant, il dépeint surtout une période difficile, de perte des repères en pleine crise, durant laquelle le moindre espoir à court terme devient une richesse convoitée. L'interprétation est sans fautes, le rythme ne faiblit pas, et l'atmosphère poisseuse convient finalement idéalement au sujet...
Classique paradoxal, Dracula en 1931 inaugurait un cycle impressionnant de films fantastiques dont l'héritage serait indélébile jusqu'à nos jours, tout en concrétisant de façon éclatante les promesses de films muets gothiques (The phantom of the opera, Hunchback of Notre-dame, The cat and the canary, The man who laughs, Seven steps to satan) qui ont progressivement accoutumé le public à des ambiances fantastiques. La photo de Karl freund vulgarisait de façon éclatante le style virtuose des films Allemands du début des années 20, et la mise en scène de Tod Browning permettait à celui-ci d'expérimenter son talent pictural étrange... Tout en proposant un film plus que médiocre.
Dracula est un paradoxe, parce qu'il a été préparé de nombreuses années durant, sans pour autant entrer en production, la pièce de théâtre adaptée étant un franc succès dont il fallait tirer tout le jus. et puis la mort de Paul Leni, pressenti pour tourner le film, n'a pas arrangé les choses. Donc une fois le feu vert donné, on a le sentiment que tout ça a été fait vite, et mal. Soyons clair: le travail de Karl Freund est fantastique, et le style "illusionniste de foire" de Browning se prête visuellement de façon très appropriée au film, mais que tout cela est lent... et certains acteurs (L'affreux Dwight Frye, Everett Van Sloan, Helen Chandler) sont tellement déplacés, on ne peut que donner raison à tous ceux qui favorisent la version Espagnole tournée par Melford en parallèle...
Browning n'était pas pour rien un passionné de magie théâtrale: l'impression ici est qu'il n'y croit pas une seconde. Et pourtant, Lugosi, les poses hallucinantes, l'utilisation du silence, les décors énormes: l'influence qu'a eue ce film raté est encore prégnante aujourd'hui... Et l'un des films les plus intéressants dans son sillage reste sans doute le fameux Mark of the Vampire, de... Tod Browning, avec Bela Lugosi, bien sur. Quant au cycle de la Universal, il allait autant, sinon plus, profiter de la poésie nettement plus assumée du très beau Frankenstein de James Whale. Ouf!
Qui est Tod Browning? On est parfois surpris d'apprendre que le réalisateur de London after Midnight, Dracula et Mark of the vampire était un homme installé, respecté dans le Hollywood du début des années 20, miné par un alcoolisme qui lui jouera des tours assez souvent. Enfin, il était un réalisateur à l'aise dans le monde des studios, qui y finira tranquillement sa carrière dans les années 30, avant de prendre une retraite bien méritée en 1939... Il est pourtant responsable d'un grand nombre de productions à la réputation sulfureuse, qui lui ont donné une image de pervers pourvoyeur de plaisirs inavouables... Ca se discute.
Et puis il y a Freaks... La genèse du film est embrouillée, contradictoire même: On crédite souvent Lon Chaney (Décédé en 1930, mais collaborateur fréquent de Browning, dont il existe des photos présentant l'acteur essayant un costume emblématique de Freaks) d'une association avec le film, alors que la nouvelle qui sert de base à Freaks aurait été signalée au directeur de production Irving Thalberg et à Browning par Harry Earles, l'acteur nain (Ou "personne de petite taille" pour rester dans une terminologie encore acceptable aujourd'hui), qui voyait en cette histoire de vengeance des "monstres" de cirque un véhicule idéal pour lui. Thalberg, quant à lui, aurait vu en cette histoire une sorte de film d'horreur idéal pour la MGM, en guise de réponse à la vague venue de la Universal: Freaks était une intrigue située dans le quotidien d'une corporation, dont l'horreur des péripéties ne se déroulait jamais dans un cadre surnaturel...
Dans le petit cirque de madame Tetrallini, en France, le nain Hans tombe fou amoureux de la belle écuyère Cleo. Mais si elle l'épouse, c'est plus pour son héritage fabuleux que pour ses beaux yeux. elle tente ensuite de l'empoisonner mais les camarades de la victime vont apporter à Cleo la preuve de la solidarité des gens du cirque...
Cette intrigue est d'une grande simplicité et permet à Browning d'installer ses caméras dans les coulisses du cirque, dont on ne voit quasiment jamais la piste: on découvre ainsi les soucis quotidiens, les amours, les peines et les joies de tous ces gens, femmes à barbe, "squelettes humains", soeurs siamoises, nains, et d'autres personnages, tous des célébrités en leur genre. La différence entre Olga Baclanova (Cleo), Henry Victor (Hercule, l'amant et complice de Cleo), Wallace Ford (Phroso le clown), Leila Hyams (Venus, montreuse de phoques) et Rose Dione (Madame Tetrallini) d'un coté, et les "freaks" de l'autre, fait tout le sel du film. Encore aujourd'hui il y a un débat houleux entre les héritiers des traditions représentées dans le film, tous les artistes qui exploitent de fait leur propre "différence", pour déterminer si le film de Browning n'était qu'une exploitation éhontée, ou un regard direct et sans concessions sur un univers peint dans sa réalité à peine déformée.
L'intention de la MGM était quand même un peu louche à la base, assimilant de fait les artistes, nains, personnes handicapées (les "pinheads", Prince Randian le torse vivant ou Johnny Eck dépourvu de toutes les parties du corps situées en dessous du nombril) aux monstres de la concurrence, Dr Jekyll ou la créature de Frankenstein... Mais entre les mains de Browning, le seul réalisateur capable de faire ce film, on échappe à mon sens à cette lecture. Phroso et Venus ont beau être des gens dépourvus de ces particularismes, ils sont aussi des gens de cirques, et la solidarité des "monstres" de foire est aussi complétée par une sorte de fraternité des gens du spectacle qui est magnifiquement montrée dans Freaks, et que Browning avait déjà mis en scène dans d'autres films, notamment The unholy three, The Show, The Unknown. Et comment faire l'impasse sur la mutilation ce thème troublant, qui revient sans cesse dans l'oeuvre de Browning? Des créations de Chaney à ces authentiques "monstres", il n'y a qu'un pas, franchi sans hésitation par le metteur en scène qui sait filmer aussi directement que possible, nous laissant gérer le malaise éventuel, un homme sans bras qui joue de la guitare avec ses pieds (The unknown) ou un homme privé de tous ses membres et qui roule une cigarette avec la bouche (Freaks). Dans son oeuvre, ce qui fait le prix de Freaks, c'est que le film est une immersion complète dans la différence...
Il y a un aspect d'exploitation aussi, dans le fait de prendre appui sur cette réalité que nous ne pouvons nous empêcher de considérer comme parallèle, afin d'examiner l'homme à l'intérieur, et de n'en tirer que noirceur et désespoir. L'image ainsi obtenue d'une belle femme devenant une poule humaine, qui devait dans la continuité originale du film (Selon la légende, et elle est soumise à caution...) être complétée par l'apparition d'un ex-Hercule émasculé par la vengeance des "freaks", nous renvoie à notre propre laideur et nos tares, que nous soyions "complets" ou non, grands ou petits, victimes ou criminels. Comment s'étonner alors que le film ait eu une réponse si négative de la part des décideurs du cinéma, mais aussi du public? Mais contrairement à la légende, le film n'a pas été mutilé au-delà de toute ressemblance par "la censure", dont il faut rappeler qu'elle était peu active en cette époque sinon, il n'en resterait probablement que quelques minutes, voire rien du tout.
Le film est pour finir le testament d'un cinéaste inégal, capable du meilleur comme du pire (L'abominable Dracula, plombé par une absence totale de rythme), qui fit l'essentiel de sa réputation sur une série de films répétitifs voire inutiles dédiés à l'art de Lon Chaney, mais dont les meilleurs films restent bien les oeuvres fantastiques étranges réalisées pour la MGM, et inaugurées par ce gros coup de poing dans la figure qu'est le film maudit Freaks, du à la conjonction de talents de Browning, de tous ses "monstres" professionnels, de Harry Earles, acteur de petite taille, et du soutien inattendu mais inconditionnel de Irving Thalberg au projet. Un film qui nous rappelle à toutes les facettes de l'humanité... Un film aux destinées présidées par un réalisateur obsédé par la mutilation depuis un accident de voiture qui l'a éloigné des studios pendant un an tout en coûtant la vie à un de ses meilleurs amis, l'acteur Elmer Booth, et par un producteur génial miné par la maladie depuis son plus jeune age... Pas un hasard non plus.
Ayant passé avec la mention honorable l'étape du premier film parlant, Harold Lloyd a poursuivi sa carrière, encore une fois après un délai dun an pour bien préparer son film, avec ce Feet first qui n'est pas, contrairement à la légende, un remake de Safety Last. Du moins pas vraiment: la fameuse séquence de l'ascension y bénéficie d'une redite, entièrement refilmée, mais si le film parle beaucoup d'ascension sociale, le contexte est cette fois bien différent. Comme pour Welcome danger, Lloyd est sans doute confiné (Sa voix, ou une impression générale concernant la comédie en ces années de parlant, peut-être?) à jouer les benêts, comme du reste Keaton, Langdon, ou dans l'inconscient collectif, Laurel & Hardy. Impossible semble-t-il (et les films qui suivront le confirmeront) de reprendre son personnage d'ambitieux hyperactif: Harold Horne est certes ambitieux: un jour, il sera chef vendeur, dans le magasin de chaussures ou il n'est qu'un très modeste employé. Seulement, un jour il croise la route de Barbara (Barbara Kent, qui revient après Welcome danger), une jeune femme qui est la secrétaire de leur patron à tous deux, le riche chausseur Tanner. La prenant pour sa fille, il ambitionne désormais de passer pour un homme du monde, afin de la séduire...
Pour leur deuxième collaboration, Bruckman et Lloyd ont raffiné leur technique, et le film est l'une des meilleures comédies de 1930, ne souffrant pas trop des limites imposées du parlant. On sent que la donnée sonore a été intégrée tout de suite à la préparation du film, et certains gags en profitent bien... Mais pas tous: si la réalisation de la séquence finale d'ascension est remarquable, elle reste gâchée par les interjections permanentes d'un Lloyd qui n'a que des "Look out" à la bouche. Et si le film se tient, il souffre d'une part d'un manque de rythme, mais aussi de la comparaison avec Safety last, dans lequel la fameuse ascension était un passage obligé d'un parcours initiatique lié à l'ambition du personnage. Ici, c'est par hasard qu'il se trouve sur cette façade, et la scène s'en trouve amoindrie. de plus, elle finit par être répétitive, alors qu'elle est moins longue que l'original!
On se réjouira de séquences généralement très enlevées sur le bateau, ou la présence lente et hallucinée de Noah Young en marin hébété, dépassé par les événements, complète à merveille un Lloyd ingénieux dans ses idées pour se faire passer pour riche... Et puis on attendra, avec un peu d'impatience, de meilleures perspectives pour celui qui nous a donné des films magnifiques, et qui se contentait désormais de faire de bonnes comédies bien ficelées... pas plus.
Tom
Holmes a fini la guerre prisonnier dans un hôpital Allemand, ou on l'a tant bien que mal rafistolé... Mais c'est un homme dépendant à la morphine qui rentre au pays, et il y apprend que sa
dernière action héroïque avant de devenir prisonnier a été endossée par un autre. Celui-ci, par remords, lui trouve une situation, mais l'addiction de Tom rendra les choses compliquées, et il est
vite licencié. Il trouve à s'établir ailleurs, se fait remarquer par son esprit d'initiative, mais la mort de son nouvel employeur va une fois de plus le précipiter dehors, alors qu'il est marié
et père de famille. Tout bascule lors d'une manifestation au cours de laquelle il tente de raisonner ses camarades, mais il est emprionné pour agitation alors que son épouse meurt piétinée
par la police...
A nouveau tiré de l'excitante période durant laquelle Wellman était un metteur en scène sous contrat à la Warner, Heroes
for sale est une pure merveille à tous points de vue: le metteur en scène (Et le studio) pointent du doigt une situation indigne, comme en écho à la chanson Remember my forgotten
man dans Gold diggers of 1933: les vétérans de 1917-1918, aux Etats-Unis en pleine crise, sont nombreux parmi les chômeurs et les vagabonds qui se massent sur les routes.
D'autre part, Wellman étant Wellman, il adopte un style coup de poing, avec le génie qui le caractérise, et emporte avec lui le public pour ne jamais le perdre durant les 71 minutes (Des 76
d'origine) que dure le film; il obtient de chaque acteur (Richard Barthelmess, Berton Churchill, Robert Barrat...) et actrice (Loretta Young, Aline Mac-Mahon) une performance superbe: oui, même
de Barthelmess, acteur perdu dans le parlant, qui était si terne chez Curtiz (Cabin in the cotton); il est ici un très crédible vétéran perdu en pleine reprise de l'activité par
une Amérique oublieuse de ses héros...
Mais le film n'est pas que dénonciation, s'attachant à des personnages, concernés au premier chef (Tom Holmes, le héros, son
épouse, le lâche Roger qui va précipiter le drame de Tom), mais aussi plus présent pour créer un univers. A ce titre, le trairtement émouvant du personnage de Mary (Mac-Mahon), la fille au coeur d'or qui n'a pas pu avoir le beau gosse, mais n'a jamais
exprimé ses sentiments, est extrêmement touchant, et traité avec une immense délicatesse. Si le metteur en scène cède à son penchant virtuose pour masquer les scènes clés (Il cache un vol tenté
par Barthelmess derrière la grille de son guichet, obtenant par la même occasion une métaphore de le peine de prison qu'il risque), ne se prive pas de rappeler qu'il est un maitre de l'action
maitrisée, dans une scène de manifestation qui dégénère en émeute, durant laquelle Loretta Young a du se couvrir de bleus... Le sens politique du film est celui de la Warner d'alors: sans prôner
le communisme (Un personnage de comédie, sympathique immigré communiste, se transforme en le pire des capitalistes durant la fin du film!) ni montrer le plus beau visage du capitalisme, le
film montre qu'une nouvelle donne est nécessaire, un nouveau volontarisme, dans l'esprit de collaboration entre les classes. Roosevelt est d'ailleurs cité en exemple, mais on ne m'otera pas de
l'idée que Wellman, électron libre et généreux, qui finit son film sur une note amère, n'est pas aussi optimiste que le scénario...
Prévu donc pour être le dernier muet de Lloyd, Welcome danger est à la place devenu son premier parlant... Le film, très long, avec 113 minutes, est une curiosité, pas éloignée de nombreux films de 1929, qui accusent visiblement le fait d'être des raccomodages de dernière minute: on sait que Lloyd avait fini le film au moment ou la décision a été prise de la sonoriser, et par moment le bricolage se voit. Sinon, bien sur, la durée exceptionnelle tient à l'arrivée du son, et à l'intention de donner du dialogue aux personnages, ce qui on va le voir n'était pas une très bonne idée... Mais on remarque aussi que dès le départ, le film se voulait une sorte d'antholgie Lloydienne, à la fois bucolique et citadine, une comédie de caractère comme d'habitude, matinée de moments de mystère et d'enquête. Voici donc un retour sur cet étrange film...
Harold Bledsoe est un botaniste excentrique, qui se rend à san Francisco suite au décès de son père. Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'on va lui confier la direction de la police à laquelle le vieux Bledsoe s'est illustré des années durant, très respecté de ses hommes. En chemin, il rencontre une jeune femme (La mutine Barbara Kent) dont évidemment il tombe amoureux. tout ce petit monde, à san Francisco, sera aux prises avec l'inquiétant Dragon de Chinatown, un chef mafieux dont l'identité reste secrète, en dépit du travail de longue haleine du vieu ledsoe pour le démasquer...Le benêt réussira-t-il à relever le défi?
Bledsoe, c'est un condensé de plusieurs personnages de Lloyd, des nâïfs et des distraits, mais aussi certains parmi les plus durs: on constate qu'il a une faculté d'adaptation assez importante. Mais il a aussi une imperméabilité à l'ironie méchante des autres, qui ne voient en lui qu'un nigaud... Ce qu'il est. Flanqué de Noah young en fidèle agent faireè-valoir, il va pourtant résoudre l'énigme... le film aurait pu être un bon Lloyd, qui louche peut-être un peu du coté de The cameraman de Keaton avec ses séquences situées à Chinatown, mais qui se traine décidément en longueur... L'ajout de dialogues rend le tout deux fois plus long, tout simplement... Et la comédie physique, ici souvent mise à contribution, n'avait pas besoin de ces interjections censées rajouter du réalisme, et qui fatiguent. Mais le film ayant été largement tourné avant d'être parlant, on a au moins la chance d'avoir ici de nombreuses scènes, synchronisées ou non (et le travail est dégoutant à ce niveau, bien sur), dans lesquelles le visuel prime, c'est une consolation. Parmi les meilleures scènes, la rencontre avec Barbara Kent est pleine de tendresse et renvoie un peu à Girl Shy. Mais Roland Lacourbe cite les aventures de Noah Young et Lloyd dans Chinatown, qu'il estime être le meilleur du film, je peine à le suivre: cette séquence de 25 minutes épuise vite son intérêt.. Pourtant, une scène géniale y figure, durant laquelle Young et Lloyd se retrouvent dans le noir, plusieurs minutes... ultime pied de nez au parlant? Sans doute pas, hélas.