
Il y a trois films en un dans le superbe 42nd street, qui est au passage le premier musical de la Warner dont on a confié les scènes de spectacle à Berkeley: d'abord un film "de spectacle", qui déroule l'argument numéro un de tant de comédies musicales de toutes les époques; on prépare un show, et il est vu sous les angles combinés des répétitions, de la vie des protagonistes, les obscurs et les sans-grade comme les vedettes, dans les joies comme dans les galères. Le personnage qui sert de fil rouge est le metteur en scène/producteur Julian Marsh, interprété par Warner Baxter. Lorsque le film commence, il est au bout du rouleau et a besoin d'argent. Ensuite, il est tyrannique, mais juste, dur mais efficace durant tout le film, et on a l'impression qu'il est sur les genoux... Autour de lui, on assiste aux ballets des chorus girls Ruby Keeler, Ginger Rogers, Una Merkel, des vedettes Bebe Daniels et Dick Powell, ainsi qu'à des histoires impliquant tout un panel de personnages typiques du cinéma de l'époque: un quasi-gigolo (George Brent), un millionnaire-mécène (Guy Kibbee), des hommes de spectacle de toutes obédiences (Ned Sparks, Allen Jenkins)... L'argument a tellement été utilisé, qu'on croirait s'en lasser, mais il n'y arien à faire, la direction d'acteurs nerveuse, le ton résolument à cheval entre un certain réalisme et la comédie, font merveille.
Ensuite, c'est une impressionnante métaphore qu'il nous est donné de voir, d'une Amérique à la recherche d'un certain volontarisme, et dans laquelle un spectacle se crée grâce à tous ceux qui se retroussent les manches. Cette Amérique ne se sortira de la crise que par un effort commun, et Julian Marsh est l'incarnation de cette nécessité. Il est malade, le sait très bien, mais ne peut vivre qu'en accomplissant son art. Et il ne peut absolument pas le faire à moitié. La société qui nous est présentée, symbolisée par la compagnie de Marsh, est égalitaire: lorsque Dorothy (Bebe Daniels) ne peut assurer son rôle, elle est immédiatement remplacée par une novice (Ruby Keeler) qui va porter le show sur ses épaules... grâce à l'effort de chacun. Et lors du finale, le portrait de l'amérique passe par une représentation de la vie urbaine (Un numéro intitulé, justement, 42nd Street), un véritable portrait d'une Amérique qui bouge, faite d'une multitude d'êtres humains de toutes tailles, de toutes origines, lâchés dans une rue reconstruite pour le théâtre. Chacun y jour un rôle, mais la cohésion y est parfaite... un message à peine voilé, qui sera relayé dans les films suivants de la compagnie qui avait pris le train Rooseveltien en marche, mais ne pas le quitter avant longtemps.
Enfin, le plus célébré sans doute des aspects de ce film, 42nd street est typique de cette vague de films WB co-réalisés par Berkeley, dans lesquels la dernière demi-heure laisse la créativité exploser dans tous les coins, en dynamitant les limites du théâtre filmé: si le premier des trois numéros présentés nous est brièvement présenté dans le cadre d'une représentation théâtrale, les deux suivants sont impossibles à réaliser sur scène, et Berkeley, aidé de ses compagnies de chorus girls (Qu'on reconnait d'ailleurs d'un film à l'autre), s'amuse avec la chorégraphie et la géométrie, dans un jeu permanent sur le point de vue et la forme. Et bien sur, le numéro 42nd street est fait de longs plans virtuoses, et possède tellement de figurants, et un tel décor, qu'il est infaisable! Mais c'est un tel bonheur... Le public ne s'y est pas trompé, et le metteur en scène-chorégraphe a mis de la cohérence dans son projet, obtenant la même cohésion pour ses séquences que celle demandée par marsh à sa petite troupe indisciplinée...
Première pierre d'un cinéma Rooseveltien, première oeuvre majeure d'un cinéaste important (Je ne parle pas de Bacon), premier chef d'oeuvre de la comédie musicale qui sortait enfin des carcans médiocres imposés depuis The singing Fool (De... Lloyd Bacon), première pierre donc d'un chemin qui mène à Singing in the rain, excusez du peu... 42nd street est un peu tout ça, en plus d'un spectacle totalement satisfaisant: bref, un film majeur et significatif.




La
réputation mitigée de Island of lost souls s'explique sans doute par le fait qu'à l'instar d'un autre film de la même période, le Dr Jekyll and Mr Hyde
de Mamoulian, il a été produit et distribué par Paramount, soit à l'écart de la Universal, dont il faut bien dire qu'elle est associée à 100 % dans l'esprit des cinéphiles et des historiens du
cinéma à cette vague sublime d'horreur qui a déferlé dans ce début des années 30. Et de l'autre côté du spectre, la MGM offrait avec Freaks un film suffisamment extrême pour
attirer toute l'attention, y compris malgré un flop retentissant... Pourtant, on redécouvre le film de Kenton aujourd'hui, à la faveur d'un certain nombre d'éléments... Pour commener, sans doute,
l'extraordinaire prestation de Charles Laughton en Dr Moreau y est certainement pour quelque chose! Son jeu délibérément subtil, sa façon de jouer non seulement avec le dialogue ou avec ses
co-stars (Pauvre Richard Arlen!) mais aussi avec la lumière, son talent apparemment sans aucun effort pour dominer n'importe quelle scène d'un geste ou d'une inflexion... Et bien sur, la superbe
photographie de Karl Struss, toute en brume (Réelle, il y avait du brouillard sur Catalina quand le film a été tourné), toute en ombres, montre bien l'étendue de son immense talent.
Puis l'évolution de Tom Powers se fait sous la houlette de diverses autres figures paternelles, dont le louche Putty Nose, un gangster de moindre envergure qui embauche Tom et Matt, avant de les lâcher en pleine crise, après qu'ils aient provoqué la mort d'un complice lors d'une affaire, ou le "régulier" Paddy Ryan, un autre Irlandais qui les prend sous sa houlette. Putty Nose est surtout vu à travers deux séquences qui le montrent jouer la même chanson au piano: dans la première, il en joue pour les gamins fascinés de la rue, et s'arrête de chanter sur un mot lorsqu'il avise la présence de Matt et Tom, auxquels il souhaite confier une affaire. Lors de la séquence qui voit Tom supprimer son ancien patron, il joue la même chanson, et s'arrête sur ce même mot, touché à mort par la balle que vient de tirer Tom (Hors champ, bien entendu): l'inévitable meurtre du père, transgression qui est aussi une libération pour Tom. Paddy Ryan sera aussi pour Powers l'occasion d'affronter un complexe d'Oedipe fort mal vécu; réfugié chez Paddy, fin saoul, Powers couche sans même s'en apercevoir avec la compagne (Particulièrement gourmande, d'ailleurs) de son protecteur, ce qui lui occasionnera une grosse colère le lendemain... Mais ses rapports avec les femmes seront le plus souvent marqués soit par sa domination (Ce dont l'incroyable séquence
Le mythe ne se referme pas sur cette scène, la fin nous montre un Tom qui a échappé de peu à la mort, et qui semble être sur la voie de la guérison, voire de l'honnêteté, renouant avec sa famille... Mais Wellman ne peut pas nous laisser sur un happy-end, et la fin portera sa dose d'énigme, de non-dits, d'ellipse. elle sera visuelle, définitive et forte, marquée par une mise en scène sublime, dans laquelle le cinéaste nous montre une fois de plus, comme il l'aura fait durant l'ensemble des 83 minutes de son film, sa maîtrise absolue du mouvement, du placement de la caméra, de la composition, du rythme, de la profondeur de champ et du coup de théâtre, en un seul plan de quelques secondes, suivi de la vision d'un phonographe dont le disque tourne à vide. Fin: The public enemy est l'un des plus beaux films Américains de tous les temps.
Dans ce film, qui retourne à l'inévitable intrigue urgente de 42nd street (Lancer un show dans des conditions difficiles, comme si sa vie en dépendait), nous avons une compagnie dont le gagne-pain est de réaliser des prologues dansés pour les cinéma des grands boulevards, mais dopée par la concurrence avec un autre studio. L'énergie déployée par les artistes est phénoménale, et le résultat doit être à la hauteur... Il le sera, aucun doute là-dessus. Mais la supériorité de ce film sur les autres tient à une alchimie particulière... qui tient en deux mots: James Cagney. Parce que tout le reste de l'équipe est bien là, mais ce film est le seul des films musicaux de ces années glorieuses dans lequel l'acteur joue, et imprime son style (En concurrence avec Joan Blondell, qui est comme d'habitude parfaite...). et Footlight parade tient aussi sur un petit suspense: Cagney dansera-t-il?
Un bateau en direction d'un endroit idéal, des personnages exilés et en errance, une galerie de personnages durs et des choix de vie déterminants, on est malgré le coté série B du film en plein dans la thématique de Michael Curtiz , et Kay Francis, en personnage de femme qui prend son destin en charge, est dans la lignée des portraits de dames du metteur en scène: exploitée, prostituée, Tanya n'aura de cesse de jouer le jeu en allant plus loin que les personnages masculins et retourner leurs propres armes contre eux; la deuxième partie du film la voit prendre l'avantage et elle est désormais à même de sauver un autre personnage de la situation dans laquelle il est: il partiront ensemble à la fin...
S'il est un film et un seul qui puisse être envisagé sous l'angle d'une Garbo "auteur", c'est bien celui-ci; elle l'a voulu, l'a porté, et lui a été associé jusqu'à sa mort et même au-delà, comme en témoignèrent les hommages qui fleurirent dans la presse et sur les autres médias à l'occasion de son décès: passage obligé, le fameux plan final de ce film de 1933, sensé représenter la résignation et l'abandon de sa carrière par une Garbo arrivée au bout de ses envies en 1941. Il n'y avait sans doute pas une grande envie de faire ce film à la MGM, alors que les premiers films parlants de l'actrice témoignaient surtout de la tentation de l'enfermer dans des stéréotypes, des femmes fatales malgré elles. Le désir de romantisme de Garbo pouvait par contre s'accomoder de ce qui était une sorte de guerre de studio, entre la Paramount et la MGM, qui rivalisaient par star interposées. A ce petit jeu, la star de la Paramount était Marlene Dietrich. Il y a par endroits dans Queen Christina des passages qui peuvent être un clin d'oeil au style développé par Sternberg, mais l'ironie est que celui qui réalise cette biographie réinventée d'une reine de Suède est Rouben mamoulian, qui allait peu de temps après diriger Marlene Dietrich à la firme concurrente, dans des conditions pas vraiment idéales (The song of songs).
Honnêtement, le choix est vite anticipé par le public; celle à laquelle on a si souvent fait dire 'I want to be left alone' dans ses films, pouvait-elle vraiment faire autrement que d'abdiquer? Dans une oeuvre comme celle-ci, dont la mise en scène classieuse et inventive de Mamoulian sert surtout d'écrin à la prise de pouvoir par Greta Garbo elle même de son rôle et de son film, l'actrice affirme sa propre croyance en une liberté totale, un abandon des responsabilités pour pouvoir vivre à sa guise par une femme de pouvoir. Elle met tout son art dans cette idée, depuis la première scène ou on la voit (Elle ou sa doublure) galoper pour rentrer au palais, gardant la caméra dans son dos jusqu'à ce moment ou elle se tourne enfin, puis enlève son chapeau. A l'inverse, elle est vue toute entière dans la si fameuse scène de l'auberge, lorsque la reine après sa nuit d'amour avec Antonio, s'imprègne de chaque détail de la pièce, passant une main tendre sur chaque meuble, finissant en se couchant de façon langoureuse sur le lit... elle utilise le corps, comme pour faire une déclaration d'identité: le garçon manqué qui chevauche bon train, la femme aimée et qui peut enfin être elle-même, qui marche d'un meuble à l'autre dans une robe de chambre informe... deux extrêmes, oui, mais deux affirmations d'indépendance. Ce que sont aussi la première scène, qui voit la toute jeune Christine couper court au texte qu'on lui a fait apprendre, la scène d'abdication, dans laquelle elle (re)devient le centre de tout après avoir vu la stabilité nationale voler en éclat suite aux intrigues de cour, ou encore et surtout la scène finale, ou garbo devient la figure de proue d'un vaisseau qui part pour nulle part, garant d'une liberté chèrement acquise, au gout amer, mais qui sera pleinement assumée.
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John Gilbert joue à fond la carte de la séduction la plus vile, et propose à son tour une nouvelle vision d'un thème qui était déjà au coeur d'autres films du même réalisateur: et si les rôles pouvaient s'inverser? A la femme "coupée en deux" interprétée par Norma Shearer dans Lady of the night, deux rôles, deux femmes nées le même jour, mais dans des classes sociales différentes, à la vision d'une artiste incapable de faire autre chose que d'apparaitre sur scène, qui affiche des ambitions disproportionnées dans Upstage, Gilbert oppose l'homme qui a décidé que les conventions rigides de la hiérarchie entre domestiques et leurs employeurs n'étaient que des limites à transgresser. Mais on va plus loin ici: c'est précisément parce qu'il y a des barrières et des limites que Carl existe. Il se nourrit du malaise que sa présence et ses manipulations (Coucheries, tromperies, vol, chantage, adultère... la routine donc) vont engendrer, et du même coup on comprend qu'il n'est qu'un révélateur du système. Ce n'est pas un hasard si le film se déroule dans la vieille Europe, et on retrouve ici l'ombre de Stroheim et ses mondes parallèle, comparaisons entre une Europe décadente et une Amérique toujours plus moderne.../image%2F0994617%2F20250826%2Fob_105003_ti118036.jpg)
Night nurse est un sacré petit film, avec la grande Barbara Stanwyck; tourné la même année que The public enemy, à la Warner, le film bénéficie du savoir-faire du studio et de la mise en scène coup-de-poing du grand "Wild Bill", mais soyons aussi clair que possible: si le film joue beaucoup avec les codes contemporains (Présence d'un bootlegger, donc prohibition, pauvreté et crise, abandon coupable d'une mère qui boit et écoute du jazz en permanence, etc...), et se veut réaliste, on est quand même pas dans la réalité. Mais le monde dépeint dans le film, s'il n'est pas authentique, est une lecture raccourcie et fascinante d'une certaine Amérique de 1931, pas souvent représentée: Lora Hart (Stanwyck) est une jeune femme peu qualifiée qui profite d'un quiproquo pour devenir infirmière et va gravir les échelons jusqu'à devenir diplômée, et devenir l'infirmière de nuit d'une riche famille, dont le père est mort et la mère est tombée sous la coupe d'un inquiétant personnage, le chauffeur Nick (Clark Gable). Celui-ci laisse les enfants mourir à petit feu, afin sans doute de mettre main basse sur l'argent de la mère. Lora a le choix entre écouter sa conscience d'une part, ou se plier aux règles syndicales d'éthique, et ni faire des vagues, ni dénoncer le médecin en charge de l'affaire... avec l'aide d'une sympathique fripouille, pourvoyeur de whisky frelaté avec une morale, elle choisit pourtant la première solution...
par exemple les gangsters; cette vieille idée de prendre le contrôle la loi qui est aussi au coeur de ce beau film qu'est The star Witness donne à ce film une fin sardonique, réjouissante et inattendue...