1862: alors que la guerre, et avec elle la menace des raids confédérés, se rapproche, une famille s'interroge: les Birdwell sont quakers, et donc foncièrement opposés à toute violence, et encore plus à tout participation politique à un conflit: comme le rappelle souvent la mère de famille (Dorothy McGuire): "Thou shalt not kill"... Mais Mattie (Phillys Love), la fille de la famille est amoureuse de Gard, le fils d'un voisin qui lui s'est engagé dans les troupes de l'union; le fils Birdwell, Josh (Anthony Perkins), admet que ça le démange. De son côté, Jess Birdwell, le père (Gary Cooper), est plus occupé à tricher un peu avec les préceptes de son épouse (il est obsédé par l'idée de battre son meilleur ami à la course avec son cheval, une quête narcissique et frivole incompatible avec la moralité quaker) qu'à se prononcer sur la guerre...
Le film commence comme une chronique douce, tendre et parfois gentiment drôle sur la vie à l'écart (pas totalement, ils y a toute une communauté de quakers), d'une famille à part: totalement Américaine dans sa façon de prendre la vie, mais à l'écart des auto-satisfactions propres à l'âme Américaine, et de la glorification de la possession... Ils vont pourtant, chacun à sa façon, être amenés à se battre pour ce qui est à eux, et pour des valeurs qui englobent justement, et c'est paradoxal, la paix... Du reste, objectivement, le combat du Sud ne peut les intéresser puisqu'ils sont résolument anti-esclavagistes...
Le film est construit sur une lente montée de la menace de la guerre, qui pourrait bien être prise pour de la comédie pure pendant toute la première partie. Le temps pour nous de découvrir et d'apprécier les personnages. Wyler semble laisser la famille installer son propre rythme, indolent et timide, mais ne cesse de placer Dorothy McGuire, véritable cheffe de clan, dans le champ; les crises, les renoncements, les choix drastiques de cette famille, tout sera en fait vécu selon son point de vue, que ce soit la venue d'une troupe de Sudistes en vadrouille qui menacent de s'en prendre à son oie apprivoisée, ou la découverte que son mari a échangé son cheval contre une jument qui a probablement participé à la guerre d'indépendance, mais qui est de fait très rapide!
Le film, sans crier gare, rejoint avec sa gentille famille quaker, les quasi-obsédés divers et variés de l'oeuvre du cinéaste, ainsi que ses personnages en conflit intérieur (Dodsworth, par exemple), mais aussi la famille prise en otage par Humphrey Bogart dans Desperate Hours...
Un homme vient de mourir dans la petite ville de Shinbone: Tom Doniphon, un vieil homme que peu semblent pleurer... Pourtant, Ransom Stoddard, l'un des sénateurs de l'état, un homme illustre, a fait le déplacement avec son épouse, et celle-ci, devant le cercueil qu'elle veille seule avec deux très vieux amis, va attendre patiemment que son mari ait fini de raconter à trois hommes de la presse l'histoire du défunt, une histoire intimement liée à la sienne... Des années auparavant, Stoddard (James Stewart) était un relativement jeune homme quand il est venu s'installer dans l'Ouest. Et il avait des idéaux: jeune avocat, il rêvait de participer à l'établissement de la civilisation dans les coins les plus reculés des vastes territoires américains. Mais son premier contact avec l'Ouest serait aussi sa première rencontre avec un hors-la-loi, Liberty Valance (Lee Marvin); celui-ci partageait avec Tom Doniphon (John Wayne) une maîtrise d'un outil dont Ransom Stoddard ignorait tout: l'arme à feu...
Les trois hommes vont s'opposer mutuellement, d'une façon complémentaire: Doniphon et Stoddard ont la même vision d'un Ouest pacifique, dans lequel les gens peuvent mener leur petite vie en toute tranquillité: pas Valance, qui croit ouvertement à la loi du plus fort, à plus forte raison quand c'est lui. Mais Doniphon et Valance partagent aussi une valeur, celle de la violence, le moye de pression sur les honnêtes gens pour l'un, et le moyen de se débarrasser du crime pour l'autre.... pas Stoddard, persuadé qu'il est de pouvoir civiliser Shinbone, et par là même l'Ouest tout entier, par le droit, la politique et la démocratie... Ce qui fait finalement bien rire les deux autres.
L'ouest vu sous l'angle du conflit entre loi et violence: c'est un intéressant terrain de jeu pour Ford, mais ce n'est pas la première fois: dès The Iron Horse, en 1924, il se posait déjà en conteur de l'arrivée de la civilisation dans l'Ouest, incarnée par le train, bien sûr. Three bad men (1926) était aussi à sa façon une épopée, qui racontait les "land rushes", ces mises à disposition du public de territoires à conquérir, comme en Oklahoma ou au Wyoming, avec à la clé une promesse de réfléchir à la création d'un état. En 1946 enfin, My darling Clementine baignait sa légende de l'Ouest (le fameux marshal Wyatt Earp et le non moins célèbre règlement de comptes à OK Corral) dans un arrière-plan à la fois lyrique et discret, montrant dans la ville de Tombstone l'arrivée permanente de nouveaux citoyens potentiels... Mais pour les deux derniers films cités, nous pouvions voir qu'il y avait pour certains une peur de cette arrivée de la civilisation: les trois gangsters du titre du film de 1926, ou encore l'aventurier Doc Holliday qui semblait posséder la ville de Tombstone à l'écart de toute interférence de la loi, ces personnages empreints de légende même si Holliday était un personnage tout à fait historique, nous préparaient à un regard à la fois tendre et nostalgique sur toute une époque.
The man who shot Liberty Valance est la somme de ces éléments, car le sujet sans ambiguité est précisément l'arrivée de la civilisation dans l'Ouest, incarnée par Ransom Stoddard, le futur gouverneur, sénateur et même peut-être, il se murmure, vice-président: un homme arrivé sans armes mais avec des livres de droit. Un homme qui va tout faire pour contribuer à la fois à l'élévation de sa communauté (et le début, avant que le film ne plonge vers un flash-back, nous montre qu'il y a réussi puisque dans cette ville aux murs refaits à neuf, tout le passé semble avoir été oublié!) et à l'élaboration d'un état en bonne et due forme pour rejoindre la fédération des Etats-Unis.
Il s'oppose donc légitimement aussi bien à son ami Doniphon qu'à Liberty Valance... Sauf que, nous montre Ford, seul et sans passer par les méthodes de Doniphon, Stoddard aura bien du mal à faire triompher le bon droit. John Ford nous montre donc de quelle façon l'histoire va avancer, et le fait intelligemment, d'une part en prenant un point d'appui au XXe siècle (le film doit commencer aux alentours de 1905, j'imagine) soit dans sa propre jeunesse; ensuite, il utilise des ressources cinématographiques dont bien sûr il possède le secret: l'une d'entre elles est de réaliser son film, une production ambitieuse pour la Paramount, en noir et blanc, ce qui est inattendu: d'une part tous les westerns de Ford depuis 1955 sont en couleurs, ensuite en 1962, le noir et blanc est un style totalement passé. Mais justement: ce retour au style de sa jeunesse permet au cinéaste de brouiller les pistes, en se livrant à quelques scènes nocturnes du plus bel effet... Et pour finir, il assène une magistrale leçon de perspective et de point de vue, tout droit sortie de Rashomon, pour nous expliquer qui a vraiment tué Liberty Valance.
Car comme le titre l'indique, ce film sur l'arrivée de la civilisation, de la loi et de l'ordre dans les coins reculés des Etats-Unis, pour le plus grand bonheur de ses citoyens, qu'ils soient anglo-saxons (Hallie, future Mrs Stoddard, jouée par Vera Miles), Scandinaves (John Qualen dans son sempiternel rôle de Suédois à fort accent), Afro-Américains (Woody Strode, le "boy" de John Wayne, un rôle d'ailleurs un peu ambigu) ou même Hispaniques (les enfants du marshal, Andy Devine), est titré d'après un acte de violence: si la civilisation est arrivée, c'est parce que quelqu'un a eu le courage de tuer un sale type. Bref, voilà qui contredit sérieusement les beaux discours de Ransom Stoddard, non? C'est toute la saveur de cette contradiction, cet aveu d'échec cinglant qui est au coeur de toute l'histoire d'un pays, qui fait l'importance de ce film tardif de John Ford, parfois étonnamment maladroit: comme d'habitude, le metteur en scène a systématiquement privilégié le tournage en une prise, a laissé la saoûlographie de certains acteurs - John Carradine, Edmond O'Brien - prendre le pouvoir (et y a certainement participé allègrement), et Ford a aussi confié les rôle principaux à des acteurs qui font sérieusement leur âge: difficile de croire que John Wayne ait 35 ans ici, et difficile aussi d'imaginer que Ransom Stoddard soit "un jeune avocat" plein d'avenir quand on voit à quel point James Stewart trahit ses 54 ans!
Mais voilà, non seulement on se fait à ces défauts, car ils sont partie intégrante du style de Ford, mais aussi il faut voir ce beau film classique, le dernier chef d'oeuvre du metteur en scène vétéran, un film-somme dans lequel il réussit magistralement des scènes-clé comme la mort de Valance, justement, ou la façon dont ce dernier inculque un leçon cuisante à coup de fouet à James Stewart (ce qui va avoir des répercussions bien entendu sur les prétentions civilisatrices): Lee Marvin, en bandit, y est magistral de bout en bout, c'est un méchant réussi, sans restrictions... Le metteur en scène se glisse sans problème dans ce qu'on a appelé le western révisionniste (qui revenait donc sur les habitudes prises dans le western, de truquer la vérité, d'accabler les indiens, d'opposer le bien et le mal, etc), d'autant qu'il n'a pas attendu les années 60 pour interroger le genre et ses sales manies... Quand au constat, célèbre, sur la légende qui dans l'ouest devient la vérité acceptée par tous, il place fermement John Ford, conteur extraordinaire de l'Amérique du XXe siècle, aux côtés de celui qu'il s'était amusé à citer dans My Darling Clementine: William Shakespeare.
Cheyenne Harry, le hors-la-loi, sacrifie tout, y compris ses copains bandits, à la survie d'un enfant nouveau-né qu'ils ont trouvé dans le désert...
On reconnaît ici l'intrigue de The three Godfathers, les deux versions: celle de Richard Boleslavski en 1936 et celle de John Ford en 1948, qui rendait ouvertement hommage à Harry Carey récemment décédé... Et si ce film de 1919 est antérieur, il ne s'agit même pas de la première version! C'est la deuxième fois que l'histoire était filmée, et la première fois sous la direction d'Edward LeSaint, c'était déjà avec Carey.
Officiellement, le film de Ford est perdu, mais on peut trouver sur la chaîne Youtube du Eye institute d'Amsterdam, un fragment intrigant de 2:55 qui ne peut être qu'issu de ce film. L'actrice qui y joue est bien Winnifred Westover, qui ne jouait pas dans la première version, et en moins de trois minutes, le fragment regorge de touches typiquement Fordiennes. C'est situé selon toute vraisemblance vers la fin du film... Ces moins de trois minutes sont-elles tout ce qui a été conservé du film?
A la fois un western, et un film noir... C'est une production indépendante de Milton Sperling pour la Warner, réalisée avec une tripotée de gens sous contrat au studio: Max Steiner, James Wong Howe, et bien sûr Raoul Walsh, qui a cette fois encore usé de toute sa surprenante science du genre (car il n'e a pas réalisé tant que ça!) et poussé le genre vers de nouveaux développements, inattendus et inoubliables...
Un enfant, Jeb Rand, est recueilli dans des circonstances dramatiques par une mère (Judith Anderson) de deux autres enfants, un garçon et une fille. Elle l'élève et si ce n'est une rivalité parfois inquiétante entre les deux garçons, la petite famille va vivre tranquille, à l'écart. Mais on en veut à Jeb, d'ailleurs il va subir une tentative d'assassinat encore adolescent. Pourquoi? Quel est le secret du jeune garçon, enfoui depuis l'enfance, et qui se cache derrière ce souvenir obsessionnel d'une paire d'éperons? Devenu adulte, toujours en conflit larvé avec son frère adoptif Adam, Jeb (Robert Mitchum) va être tenté par l'indépendance, mais il aimerait aussi se marier avec Thor (Teresa Wright), la petite soeur...
Largement plus nocturne que diurne, ce film situé au Nouveau-Mexique évite constamment de se limiter à une narration strictement linéaire, et on y suivra les flash-backs de diverses longueur, que le script de Niven Busch a parfaitement su limiter à l'essentiel et qui s'inscrivent admirablement dans l'ensemble; la photo crépusculaire est magistrale, et la tension installée par la menace permanente qui pèse sur Jeb, ainsi que par les questions fortes (qui est-il? pourquoi veut-on le tuer? qui est sa mère adoptive et quelle est sa part dans son malheur?), nous cloue littéralement au film... Et la division virtuelle d'un homme en deux entités conflictuelles, Jeb et Adam, est passionnante: l'un sera fermier et l'autre un héros. La rancoeur est inévitable...
A l'heure où la psychanalyse s'invitait dans le cinéma mais plutôt sous la bannière du film noir, on n'attendait pas qu'un western réussisse aussi magistralement l'exercice, mais c'est un fait: ici, le traumatisme a le bon goût de ne pas prendre toute la place, tout en ménageant une part non négligeable de travail pour le spectateur qui pourra prolonger les révélations s'il le souhaite car si le film pose des questions, elles amènent certes des réponses... Mais elles amèneront évidemment aussi beaucoup d'autres questions. Et le happy-end très rapide du film ne limitera en rien les spéculations...
Bref: un chef d'oeuvre de Raoul Walsh, certes moins enlevé que ses films de guerre de la même époque, et avec un héros bien différent de ses personnages incarnés par son ami Erroll Flynn, mais quelle réussite! Au fait, au générique, c'est Teresa Wright qui a la première place... Une situation qui n'allait pas tarder à changer pour Robert Mitchum.
1836: vers la fin de la révolution Texane pour sortir le territoire de l'influence du Mexique et installer une République, un assaut des armées mexicaines sur la mission Alamo, tenue par une poignée de soldats Texans, va se solder par la mort de ces derniers... Et le renouveau d'un fort sentiment de revanche nationaliste du futur 48e état des Etats-Unis, après le traitement qu'auront subi les défenseurs.
Justement, combien? On ne sait pas exactement tant la bataille de Fort Alamo est passée dans la légende. Entre 180 et 280 soldats, mercenaires, volontaires et d'autres seraient morts au fort, et bien que parmi les décès il y avait un certain nombre de figures majeures de l'histoire Américaine (dont bien sûr l'éternel héros Davy Crockett, symbole de la Frontière avant que le Far West ne vienne compliquer les choses), il est aujourd'hui bien difficile de démêler les faits de la légende en ce qui concerne cette bataille, érigée de nos jours en cause nationaliste et patriotique célèbre: au Texas, comme aux Etats-Unis.
Que John Wayne ait voulu en faire un film, et ce dès 1945, était évidemment compréhensible dans ce contexte: l'acteur-producteur ne faisait justement pas mystère de ses idées patriotiques et multipliait les productions guerrières dans lesquelles il expiait, en officier de plus en plus gradé, sa non-participation au deuxième conflit mondial... Mais Alamo s'est vite transformé en obsession personnelle, au point d'en faire une affaire de famille: au fil des années il s'est décidé à en être le metteur en scène, et il a travaillé sur le script avec James Edward Grant, un de ses scénaristes préférés; par dessus le marché, le jeune fils Patrick est arrivé sur le projet pour effectuer des recherches historiques...
Mais relisez plus haut: le mot "historique" sera difficile à maintenir, tant la légende a pris le pas sur la vérité. Ecoutons donc le vieux John Ford, dans ces conditions, et admettons que puisqu'on ne sait plus très bien, autant "imprimer la légende": s'il y a bien un point sur lequel les historiens aujourd'hui s'accordent, c'est sur le fait que le film de Wayne est tout sauf historique!
Incidemment, Alamo participe à la mode de ce que j'appelle le filmouth, des oeuvres démesurées qui entendent faire concurrence à la télévision par leur abondance de grands et gros moyens... Et ça ne va pas très bien se passer puisque comme Cleopatra trois ans plus tard, le film de Wayne va subir des coupes et des recoupes, sortant en version exclusive (202 minutes) d'abord puis en version rabotée pour l'exploitation principale (167 minutes): c'est cette dernière version qui est aujourd'hui considérée comme officielle, alors que les fans lui préfèrent l'autre... J'y reviendrai.
Nous suivons donc les deux semaines qui précèdent la fin de la bataille, avec l'état des lieux du général Sam Houston (Richard Boone) qui confie le sort du fort à deux troupes disparates: l'armée régulière du colonel Travis (Laurence Harvey), et les volontaires civils du colonel Bowie (Richard Widmark); la raison d'être du futur siège est plus ou moins noyée dans le flou qui entoure le conflit, savamment entretenu par les dialogues abstraits et fatalistes de Grant. Les deux colonels seront bien vite rejoints par un autre, le trappeur du Kentucky, ancien député, venu avec ses troupes et ses bonnets de raton laveur, Davy Crockett (John Wayne): le grand acteur voulait interpréter le rôle de Houston, mais a du accepter d'incarner un personnage de premier plan pour satisfaire les commanditaires de la United Artists, qui se voyaient mal promouvoir un film de John Wayne dans lequel celui-ci ne serait apparu que sur un dixième du spectacle! Le rôle lui convient parfaitement, d'autant que Crockett n'était plus tout jeune au moment des faits, et le metteur en scène a été très scrupuleux: son personnage ne sera pas le dernier à passer de vie à trépas.
Oui, c'est comme le Titanic: Alamo, tout le monde meurt, on le sait très bien, il n'y avait pas moyen d'y échapper! C'est même un de ces "échecs sublimes" qui poussent les Américains à s'exalter, ce qui est sans doute la raison pour laquelle ces grands enfants ont si longtemps été si attirés par la cause indéfendable du Sud dans un autre conflit qui s'est soldé par un ratage grandiose: la guerre Civile du Sud contre le Nord, dite Guerre de sécession par chez nous. D'ailleurs Bowie, dans le film, est discrètement mais sûrement propriétaire d'un esclave, un vieux majordome qui lui est dévoué corps et âme. Ce n'est bien sûr jamais dit, pas plus que n'est expliquée la présence sur le fort d'un petit garçon noir, qui colle aux basques de la fille du sous officier interprété par Ken Curtis. Je ne pense pas qu'il s'agisse ici de message subliminaux envoyés à la droite de la droite, mais plutôt d'une certaine forme d'image d'Epinal Hollywoodienne, qui avait la peau dure: les esclaves heureux et bien traités, qui déclenchent immédiatement des larmes dans les yeux de ceux qui observent leur dévouement.
Cet échec sublime est l'occasion pour Wayne, très bien secondé par Grant, de décocher quelques flèches à l'égard des dangereux ennemis de l'Amérique éternelle: comme il le fera de plus en plus, l'acteur se lance dans une diatribe enflammée sur la République, pour justifier l'intervention de Crockett (qui, à propos, était Démocrate!) à Alamo. Le patriotisme "larmes aux yeux" est un des fils rouges du film, et c'est à ce niveau qu'on voit bien que la version intégrale, celle de l'édition "roadshow", est nettement plus équilibrée que la version plus communément disponible. Dans cette version courte du filmouth (oui, à 167 minutes, c'est une version courte), les passages qui ont été supprimés y ajoutent une grande part (parfois redondante, mais passons) d'humanité simple, de chaleur humaine, et ça a tendance à tempérer les délires patriotiques, tous plus ou moins maintenus dans la version courte: notamment le dialogue entre Ken Curtis, Joan O'Brien (qui joue son épouse) et Laurence Harvey: les Mexicains autorisent le départ des épouses et des enfants, mais l'épouse du capitaine Dickinson décide de rester, parce que c'est son 'devoir d'épouse de soldat'. C'est tourné assez frontalement, et on hésite entre la gêne et l'admiration... Mais cette dernière n'est rendue possible que dans la version longue, tant la version courte réduit les scènes de vie au fort à la portion congrue, les personnages finissant par devenir un peu plus des vignettes.
Dire que le film est une réussite serait une exagération, mais ce n'est pas le désastre qu'on a parfois un peu facilement voulu décrire... Il y a ici un tour de force, celui de maintenir l'intérêt sur trois heures alors qu'on connaît tous la fin! Et la chaleur décrite plus haut, la façon dont les discussions parfois enflammées débouchent sur une sorte d'oecuménisme politique, la clarté des scènes, toutes sont bien évidemment traitées de façon frontale et linéaire par Wayne: son inspiration thématique vient de Ford, mais son admiration de la ligne claire d'un Howard Hawks est évidente dans le film. Et il ne perd pas de vue le grand spectacle non plus, la façon dont la bataille finale est amenée est très impressionnante. Dans les scènes domestiques, ou de comédie, qui précèdent les batailles finales, Wayne n'est pas aussi brouillon que Ford à la même époque, il se retient, et garde une vraie rigueur... Il y a des longueurs, mais il n'y a pas de gaucherie ici, juste une certaine efficacité, accompagnée d'une vision qui se situe, aussi souvent que possible, en hauteur: car dans le fort qu'il a fait construire, le metteur en scène / producteur / acteur s'est plu à placer sa caméra au plus haut pour tirer des vues d'ensemble d'un fort attaqué par mille mexicains en vert, rouge, et bleu, et défendu par de patriotes en loques. De voir au milieu de cette armée de figurants lointains la toque en raton laveur du grand Davy Wayne reste impressionnant, à notre époque de facilitation de tout et de n'importe quoi par le numérique. Bref: c'est du spectacle, et du grand. Un moyen de passer trois bonnes heures (ou moins si on le veut) en compagnie d'un échec grandiose, qui participe à sa façon de l'esprit Américain.
Pour finir, tordons le cou à une légende: non, John Ford n'est pas le réalisateur officieux du film: il a bien tenté de s'incruster, mais selon certains témoins, Wayne lui aurait par sûreté confié la réalisation de scènes factices afin de garder le contrôle sur son film. D'autres, notamment des acteurs qui ont survécu au film et participé au tournage d'un documentaire rétrospectif en 1992 (notamment Ken Curtis, le gendre de Ford, mais aussi Linda Cristal qui interprétait le rôle féminin principal), ont non seulement attesté que des séquences tournées par Ford ont intégré le montage final, mais en ont en particulier cité des exemples bien spécifiques, images à l'appui. Curieusement, le vétéran s'est investi sur des détails, des micro- expressions dans des scènes intimes, pendant que Wayne se concentrait sur l'énormité de la production... Mais au vu du film, justement, c'est ce dernier aspect qui finira par l'emporter.
C'est donc ce film qui nous est restitué aujourd'hui, tant bien que mal: les fans continuant à réclamer des années durant la version longue, elle est mise à notre disposition dans deux sorties HD en région B: dans les deux la version longue est un bonus, mais dans la version Allemande (présence de sous-titres Anglais et Allemands, pas de français), au moins ça a été fourni respectueusement, en 720p, en 16/9, ce qui n'est semble-t-il pas le cas de l'édition française.
1885: Brant Royle (Gary Cooper), le fils d'un ancien propriétaire d'une ville de Géorgie, revient au pays pour y relancer le business de sa famille. Mais au pays, tout est tombé dans les mains d'un seul homme, le Major Singleton (Donald Crisp), producteur de tabac, qui fait du cigare, du cigare et encore du cigare. Pour lui faire concurrence, Brant va développer de son côté la production de cigarettes... Son but n'est pas que de restaurer la fortune familiale, ni de manger toute crue la concurrence, non: il souhaite essentiellement séduire la fille de Singleton, Margaret (Patricia Neal) en parlant son langage de conquête...
C'est mitigé: bien sûr, ce film qui ressemble à une production super-Warner (Curtiz, avec Lauren Bacall, Patricia Neal et Jack Carson, avec Gary Cooper en cerise sur le havane) est un film de prestige qui mêle intelligemment, et avec le style flamboyant et impeccable qui caractérise les films de Curtiz, le western et le film noir, tout en louchant du côté du sulfureux film The fountainhead, avec déjà Cooper et Neal, qui adaptait Ayn Rand sous la direction experte de King Vidor, l'année précédente...
Mais voilà: c'est bien le problème, justement. Comme avec Passage to Marseille qui reprenait un peu trop les affaires là où Casablanca s'était interrompu, le film ressemble à une arrière-pensée un peu tardive, une resucée si je puis me permettre... Alors ce drame de l'ambition, rangé sous une rigoureuse structure de tragédie, est parfois un peu trop mécanique, et on peine à aimer les personnages, si ce n'est l'admirable Sonia (Lauren Bacall) en prostituée / petite amie de Gary Cooper, qui doit supporter la fascination de son amant pour une autre...
Mais les films avec Patricia Neal ont malgré tout un atout: Patricia Neal. En garce vénéneuse avec accent du sud, elle est grandiose...
1885: au Canada, une caste de métis se prend tout à coup de folie des grandeurs et décide de renverser le gouvernement Canadien: ils vont créer une république de métis. Chargés de surveiller et d'empêcher tout débordement, les cavaliers de la police montée vont être aidés d'un marshall Texan, Dusty River (Gary Cooper), qui est justement à la recherche d'un agitateur métis, soupçonné d'un meurtre (George Bancroft)...
C'est du DeMille pur et donc non dilué: pas d'angle idéologique qui ne soit condamnable, une intrigue jetable fine comme du papier à cigarettes, et noyée sous des dialogues d'une affligeante bêtise... Les métis y sont automatiquement représentés comme des sous-hommes, inintelligents au possible, une croyance superstitieuse qui était partagée par l'ensemble de la population de toute façon. Quand ils échappent à la bêtise, c'est pire: ils sont fourbes...
Mais pourquoi le voir, alors? Parce que les films de DeMille échappent à toute catégorie, qu'ils représentent un genre à part entière et qu'il y a un charme enfantin (coupable, ô combien!... mais enfantin) à voir ces westerns un peu niais, mais si bien rangés, dans un magnifique Technicolor et des compositions qui trahissent à quel point l'auteur était un grand metteur e scène... dans les années 20. Gary Cooper, quant à lui... fait du Gary Cooper.
Sur une réserve, une jeune femme (La fille d'un colonel) développe de l'amitié pour une indien solitaire, qui lui vient en aide en la transportant lors d'un hiver rigoureux. Un capitaine du fort n'apprécie pas du tout cette situation et quand l'Indien offre un bijou à la jeune femme, l'officier jaloux donne à cette dernière une version salace du présent: elle jette le bijou... Après quelques semaines, pourtant, c'est l'indien qui va la sauver du froid, au prix de sa vie...
Comme dans de nombreux films de Griffith à l'époque, le titre transcrit une bonne part de ce qui fait le suspense du film dans sa deuxième partie... Tourné dans l'Est, dans des paysages enneigés, dans un certain dénuement aussi, c'est esthétiquement très réussi, et le ton adopté, fait de simplicité directe, est emballant: n'attendons pas de révolution, je rappelle qu'à cette époque le mélange entre ce que les imbéciles appellent des races (le vilain mot) était considéré au mieux comme immoral, au pire comme un délit dans la plupart des états. Ici, pourtant, un "blanc" a le mauvais rôle...
Dans un fort situé sur la frontière, le lieutenant Sterling (James Sterling) tente de séduire la fille du colonel (Vinnie Webb). Le sergent Karr (Darwin Karr) intervient et Sterling est viré manu militari (si j'ose dire)... Mis il est déterminé à se venger, quitte à enlever la jeune femme avec sa bande de bras cassés, provoquer l'intervention du valeureux Karr, et menacer la jeune femme de pendre son petit ami si elle refuse de partir avec lui...
C'est baroque, certes, mais c'est surtout un film d'un impressionnante violence. Dans ces sous-bois qu'on devine captés quelque part dans le New Jersey (ces films de madame Guy ont été pour la plupart tournés à Fort Lee), les émotions sont grandes et il faut parfois réagir au quart de tour. Le film commence d'ailleurs par une série d'actions violentes, mais je pense que c'est parce que tout ce qui précède a probablement disparu.
En tout cas, si la qualité des films Solax d'Alice Guy varie souvent, ici on est devant l'un des meilleurs westerns qu'elle ait réalisés...
Dans un petit village sur la Frontière, les cow-boys locaux apprennent qu'un nouveau pasteur va arriver... Ils préparent le goudron et les plumes mais sont très surpris de découvrir qu'il s'agit en réalité d'une femme: décontenancés, ils se laissent amadouer... Mais pas tous.
Alice Guy a souvent eu recours au style du western, en y mariant souvent aventure et humour. Ici, le film fonctionne très bien sur les deux tableaux, tout en étant une lecture assez affectueuse de la vie à la dure dans l'Ouest. Le ravage des ans est ici très palpable à travers les manques, en début et en fin de film...