L'année 1934 a été comme on le dit souvent la dernière de ce qu'on appelle la période "pré-code", ainsi nommée parce qu'après cinq années de quasi liberté, les studios ont été priés avec une certaine insistance par un groupement d'associations surtout religieuses, d'observer à la lettre le code d'auto-censure qu'ils avaient tous accepté. Cette année 1934 a quand même vu la sortie de quelques brûlots, dont bien sûr The scarlet empress de Sternberg et ce film sont sans doute parmi les plus étonnants. Cleopatra n'était pas un film que Cecil B. DeMille avait forcément envie de faire, pas plus que The sign of the cross deux ans auparavant; mais là où son épopée biblico-salace avait été une occasion idéale pour le metteur en scène de faire la preuve qu'il était encore capable de faire venir les foules dans les salles, Cleopatra était supposé faire la preuve auprès de la Paramount qu'il ne fallait pas le foutre dehors, compte tenu du flop de son dernier film Four frightened people...
Claudette Colbert tourne donc pour la troisième et dernière fois avec le metteur en scène autocratique, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il l'a traitée avec des égards: car dans ce film qui mêle (de la même façon que la version de Mankiewicz sortie en 1963) les intrigues de palais avec la tragédie, Shakespeare en tête, la seule personne dotée d'un tant soit peu d'intelligence, est la reine d'Egypte.
Féministe?
Si on veut. Après tout, Claudette Colbert fait preuve de son génie politique, et d'une certaine façon de son génie tout court, dans une intrigue qui repose largement sur le sexe. Mais soyons clair: si Cléopâtre apparaît effectivement comme la plus intelligente personne dans le film, elle le doit sans doute autant à la crétinerie masculine qu'à son propre génie. Pour commencer, si j'admets que Warren William, en César, possède une certaine prestance, voire un petit peu de son charisme, que penser de Marc Antoine? Il est de coutume de présenter ce dernier comme un militaire borné, ennuyé par la politique, les intrigues et tout ce qui n'était pas une bataille. Mais entre cette image légendaire d'Antoine et l'acteur Henry Wilcoxon qui l'incarne, on a l'impression d'un concours de celui qui sera le plus idiot. Wilcoxon gagne, comme toujours. Je n'ai jamais compris pourquoi DeMille le choisissait parfois pour ses films. Il est atroce.
Kitsch?
Ca oui. Des décors art-déco de Hans Dreier aux costumes de Travis Banton, des scènes de préparation pré-coïtale ("Ma reine, je suis sûr que César adorera vous déshabiller avec les dents") aux dîners-réceptions à la Romaine qui ne demandent sans doute pas grand chose pour dégénérer en orgies, la seule chose qui manque à cette fiesta de mauvais goût est le bain de lait, mais la scène a déjà été tournée pour The sign of the cross!
Bref, si on peut se réjouir du fait que le metteur en scène a pu une nouvelle fois bénéficier du traitement royal de la Paramount (ce qui allait payer, puisque le film a très bien marché), et ainsi mettre particulièrement en valeur Claudette Colbert, il fait quand même dire qu'on est loin, très loin ici du grand DeMille. Tant pis...
J'ai déjà dit ici où la que la sincérité de Cecil B. DeMille mettant en scène un Jésus blond (The King of kings, 1927) à prendre au premier degré, ou un Moïse barbu descendant la montagne -The ten commandments, 1923 et 1956), ses tables de la loi sur l'épaule, ne saurait être mise en doute. Par contre, celle du même metteur en scène, organisant des orgies pour la Paramount en 1932, c'est une autre paire de manches...
D'ailleurs, c'est remarquable: quand l'ancien directeur général du studio, co-fondateur avec Jesse Lasky, rejoint la Paramount après huit ans de bouderie, il vient d'enchaîner échec sur échec avec son dernier muet pour Pathé (The Godless Girl, 1928), et ses trois premiers parlants pour MGM (Dynamite, 1929; Madam Satan, 1930; The squaw man, 1931). A l'heure où le cinéma parlant rebat les cartes et de façon cruelle pour les vétérans, non seulement on lui ouvre toutes grandes les portes qu'on a refermées sur Griffith et Stroheim, mais en prime on lui alloue un budget faramineux avec carte blanche pour les caprices.
Et pour raconter quoi? Il ne faut pas attendre longtemps pour reconnaître Quo Vadis derrière The sign of the Cross. Si ce n'est que le film commence au moment où Rome brûle... Néron (Charles Laughton avec un faux nez qui vous fera mal aux yeux) déclame sa poésie atroce, sur fond de flamme et de surimpressions dues à un grand nom, celui de Karl Strüss. Le ton est donné: une histoire grandiloquente, à côté de la plaque, et des techniciens à leur sommet. Le ridicule des mots, et le luxe des moyens... Sans oublier le baroque absolu de ce film, dans lequel on se livre à des excès que je détaille plus loin. Mais à la fin, pas avant...
Tout ça donc pour raconter une histoire de chrétiens pris dans les filets d'un système étatique sadique, dans les mains d'une populace qui n'aime rien tant que les massacres d'êtres humains dans l'arène, les combats de gladiateurs, et j'en passe. Mais Marcus (Fredric March), le préfet Romain zélé qui a rencontré la belle Mercia (Elissa Landi), va-t-il se convertir, où va-t-il garder jalousement la belle Chrétienne avec lui pour la noyer dans la débauche? Vous en connaissez la réponse: comme souvent, chez DeMille, les prêcheurs impénitents et fanatiques ont la peau dure, et Mercia est bien de cette trempe. Le film prend parti pour elle et sa troupe, mais assez mollement, et pour cause...
Car vous vous rappelez, quand il était question de cette populace sadique quelques lignes plus haut, je rappelais à quel point ils étaient friands de scènes sadiques. Oui, mais s'agit-il des Romains montrés dans le film (Telle cette famille qui a hâte de "sentir l'odeur du sang des Chrétiens"), ou du public de 1932 qui a fait un triomphe au film? Ceux-là savaient-ils qu'ils étaient caricaturés par avance dans le film?
...Savaient-ils que le film ne devrait sa notoriété qu'à ses excès, et absolument pas à ses qualités techniques? Car ne cherchez pas, le scénario de ce film est un tas de boue à faire fuir les cochons. Rien à voir. Ou plutôt si, justement:
Des forts-à-bras à demi-nus, qui poussent des charrettes en pleine rue, ou qui s'empoignent dans l'arène: des éphèbes nus qui attendent que tout ça se passe, aux pieds de Néron; une danse lascive et indicative du lesbianisme tel que les puritains de 1932 l'imaginent: des robes qui ne tiennent que par miracle; des amazones en peaux de bêtes qui combattent des pygmées (tous les acteurs de petite taille qui n'étaient pas sur Freaks, maquillés en noir), dont un se fait proprement décapiter; un chrétien exécuté en se faisant écraser la tête par un éléphant; le festin des félins; des crocodiles qui mangent de la jeune femme nue; un orang-outan qui s'amuse avec le plat de l'item précédent...
J'ai failli oublier: Claudette Colbert, à poil dans une piscine de lait d'ânesse.
Pour de vrai.
Donc si on cherche la source du soupçon selon lequel Cecil B. DeMille avait parfois le mauvais goût bien vivace, je crois qu'il n'est pas nécessaire d'aller chercher plus loin. Mais on pourra toujours ajouter qu'il savait ce qu'il faisait: son but était de tout faire pour montrer son pouvoir sur le public, afin de retrouver la position de toute-puissance qui était la sienne avant la fâcherie avec la Paramount.
The squaw man (1914) est sans doute loin d'être le meilleur film de son auteur, mais c'était le premier, d'où sans doute cet attachement à l'histoire: le metteur en scène l'a refait deux fois... La première fois, c'était en 1918 avec Elliott Dexter pour la Paramount. Peu de temps après le flop de The whispering chorus, DeMille s'était résolu à abandonner toute prétention, et à tourner des films faciles: comédies, mélodrames, et... remake. Le Squaw man de 1918 est perdu, à l'exception semble-t-il de sa dernière bobine.
En 1931, à la fin d'un court passage à la MGM suite à l'arrêt des activités de sa compagnie indépendante, DeMille se tourne une fois de plus vers cette histoire adaptée d'une pièce de théâtre, et réalise ce qui est sans doute l'un des pires films de sa carrière...
Il me faut une petite trentaine de mots pour établir ceci: un héritier d'une famille aristocratique Anglaise fuit un amour malheureux en endossant la responsabilité d'un scandale qui implique la mari de la femme qu'il aime, et il vient s'installer dans l'Ouest Américain... Il a fallu environ une trentaine de minutes à DeMille, qui en plus s'emmêle les pinceaux en nous montrant l'Angleterre: Warner Baxter et Eleanor Boardman, vraiment? Bon, j'admets que l'Anglais Roland Young a au moins l'accent adéquat, mais le simple fait de faire dire à des acteurs des "rather" et des "oh, really" toutes les vingt secondes ne va pas nous convaincre pour autant... ces trente minutes sont un calvaire...
...tout comme les 75 qui restent, durant lesquelles Baxter rencontre une jolie indienne avec laquelle il a un enfant, et le fait que ce soit Lupe Velez n'arrange pas les choses: on lui a donné du dialogue. Si on veut: on l'entend distinctement dire à Baxter: "Fire... Good". Dans la bouche du monstre de Boris Karloff, ça allait, mais là...
Bref.
Même avec J. Farrell McDonald, même tourné partiellement en Arizona, ce western est d'un ennui mortel.
Il y a des remakes utiles, et d'autres pour lesquelles les motivations sont sans doute à rechercher assez loin... 16 ans après le classique film de Cceil B. DeMille, Paramount a donc remis le couvert en lançant une nouvelle adaptation de l'histoire de Fannie Ward. comme dans l'original, on assiste donc aux exactions de quelques riches oisifs, qui se mettent dans des situations de folie furieuses...
Elsa Carlyle (Tallulah Bankhead) est une femme désoeuvrée, habituée au luxe, qui s'est mariée à un homme qu'elle aime de tout son coeur, mais ça ne l'empêche pas d'avoir des envies d'évasion. Elle les calme en jouant... et un soir, elle perd gros, très gros. Ce soir-là, au casino, elle fait la connaissance de Hardy Livingstone (Irving Pichel), un homme riche à millions, qui revient du Japon et qui a décidé de la séduire par tous les moyens. Quand les dettes de jeu d'Elsa risquent de remonter jusqu'à son mari, elle accepte un chantage monstrueux: Livingstone lui prête de l'argent, et en échange... elle devient sa chose. Mais quand elle vient avec un chèque en bonne et due forme pour s'acquitter de sa dette envers lui, il la marque, littéralement, au fer rouge.
En 1915, le but principal du film de DeMille était de marquer les esprits et d'étudier les rapports entre le drame d'un côté, certes excessif et sensationnel, et la mise en scène, recherchée et particulièrement riche en utilisation de l'ombre et de la lumière. Le résultat était baroque, mais fascinant, et bien sûr tempéré par un fonds inévitable de racisme: le personnage de riche dandy arrogant, un prince Birman, étant joue par le grand Sessue Hayakawa! Les intertitres ne faisaient pas dans le dentelle... Avec Irving Pichel, qui joue ici un Anglo-Saxon, on déplace le curseur, d'autant que cette fois le film n'attribue cette cruauté à aucune cause raciale. Disons qu'il y a quand même un racisme culturel, qui véhicule les clichés de cruauté de la civilisation Asiatique telle qu'elle est renvoyée par les obsessions de Livingstone. Pichel, qui en rajoute allègrement dans le registre du dandy qui en sait beaucoup et qui manipule les femmes, sert parfaitement la dimension la plus volontiers crapuleuse de cette histoire rocambolesque. Je n'en dirai pas autant de Tallulah Bankhead, qui dirigée par un metteur en scène de Broadway, joue comme sur les planches, c'est à dire mal: au cinéma, on n'a pas d'auditoire à aller chercher avec les dents... ou avec les seins, car Bankhead est Bankhead, et le moins qu'on puisse dire c'est que Livngstone a bien visé quand il a marqué la jeune femme au fer rouge!
George Abbott, cet illustre inconnu, fait un travail qui n'a rien de remarquable, mais le découpage est clair, le script aussi. La seule scène vraiment notable est le clou du spectacle, avec des ombres chinoises. Mais bon: The cheat (1915) est un grand, grand film. Pas celui-ci, sans être indigne pour autant; il participe d'une nouvelle tendance qui fera des petits durant cette période: montrer à voir les turpitudes des riches. C'est toujours ça de pris!
Ruth Rose, qui écrivit le scénario pour ce film, savait de toute façon qu'on ne pourrait absolument pas rivaliser avec King Kong, donc tant qu'à faire, le script louche ostensiblement vers la comédie et le léger...
...Ce qui n'empêche: c'est lourd, très lourd! Carl Denham (Robert Armstrong) a des ennuis, et pour cause. Il est techniquement responsable aux yeux de tous de la destruction d'une partie de New York, et il fait face à la menace quotidienne de se voir signifier des dizaines de procès. Il s'embarque sur le Venture en compagnie du fidèle Capitaine Englehorn: les deux vieux copains ont forcément des choses à se dire...
C'est là, soit dès le début, que ce film commence à se vautrer. Si le développement du personnage de Denham a pu réjouir Robert Armstrong qui y trouvait un terrain plus propice à son talent, a-t-on vraiment envie de voir l'aventurier à la pipe rentré chez lui, faisant face à des menaces financières? Non.
Les deux compères végètent à l'autre bout du monde quand ils retrouvent un ancien compagnon, une fripouille qui leur parle du trésor de Skull Island, un bon prétexte pour y retourner, et... Ils y vont.
Il y a aussi une fille (Helen Mack), qui va, devinez, devinez, tomber amoureuse de Denham; des indigènes pas très contents de les retrouver; des dinosaures animés par Willis O'Brien; la musique de Max Steiner, forcément évocatrice, et... le fils de Kong. Bien sûr, lui aussi est animé par Willis O'Brien, mais il est également animé de bonnes intentions. C'est un genre de Casimir, en moins cruel et en plus gentil, voire encore plus couillon: il s'occupe souvent en comptant ses doigts. Quand il ne montre pas (Aux dirigeants de la RKO, peut-être?) celui du milieu avec insistance...
O'Brien, Delgado et leur équipe ont du travailler sur l'animation en un temps record (Et ça se voit!). Ruth Rose a du travailler sur le script assez vite. Le découpage n'a pas du prendre longtemps à s'établir: à ce titre, la scène de "révélation" de l'existence du jeune Kong est la plus minable des scènes de ce genres qu'il m'ait été donné de voir. A 69 minutes, le film se débrouille malgré tout pour présenter de nombreuses scènes de pur remplissage. Cooper n'a pas signé le film, c'est un signe... Et je pense que Shoedsack a du se boucher le nez.
C'est, pour résumer, un film totalement, irrémédiablement Kong.
Avec le succès phénoménal du premier film, il était inévitable qu'une suite fasse son apparition. Contrairement à la loi du genre, qui généralement voue les suites à répéter inutilement les mérites d'un premier film, ou à n'en être qu'un pâle reflet, ici, le deuxième film est un joyau, qui complète, précise le premier, et... triomphe d'un écueil particulièrement important: toute la lente construction du film de Woody Van Dyke pour amener le spectateur vers Tarzan (Johnny Weissmuller) et son univers, en environ trente minutes d'un suspense parfaitement maîtrisé, est ici remplacée par des digressions savantes...
Tout commence pourtant exactement de la même façon: la base de feu James Parker, ce trading post où le père de Jane (Maureen O'Sullivan) effectuait des échanges avec les tribus indigènes, est à nouveau le théâtre de la préparation d'une expédition vers le cimetière des éléphants, menée cette fois par Harry (Neil Hamilton), l'ami des Paker qui a survécu à la première aventure, et avait promis à Jane et Tarzan de revenir... Il souhaite bien sur récupérer de l'ivoire, mais aussi ramener la jeune femme dont il est amoureux. Et il va falloir faire vite, car une autre expédition qui elle aussi convoite l'ivoire est déjà en partance... Cette fois, Harry est accompagné de guerriers indigènes, et flanqué de Martin (Paul Cavanagh), un ami Londonien, un aventurier de la pire espèce qui ne reculera devant aucune bassesse pour mettre la main sur l'ivoire... ou Jane, d'ailleurs. Quand je dis que "tout commence exactement de la même façon" c'est à prendre littéralement: le premier plan des deux films est le même, celui de porteurs avançant, des défenses gigantesques sur l'épaule. Car si Tarzan and his mate repose énormément sur la présence de stock-shots ramenés par Van Dyke de son tournage en Afrique pour Trader Horn, les réserves commencent à s'épuiser, et ce film recyclera pas mal d'images déjà vues...
Après, ma foi, l'histoire ne passera pas par des stades très révolutionnaires: Harry et Martin vont donc se mettre en danger dans la jungle en cherchant à atteindre la célèbre passe Mutia, qui est tabou, être sauvés par Tarzan, revoir Jane, essayer de la persuader de revenir en lui donnant des échantillons de ce qu'elle n'a plus (Robes, parfums, bas de soie, phonographe); puis ils vont se mettre en quête de l'ivoire, pendant que Martin va attenter à la vie de Tarzan afin de pousser Jane à les suivre... Tout ça finira dans une lutte sanglante contre une tribu de sadiques, avec des lions et des éléphants partout... La routine.
Pourtant je le disais plus haut, ce film prolonge et complète le premier film de manière très efficace: d'une part, il précise avec le personnage d'Harry, beaucoup plus humaniste que son copain Martin, que le colonialisme invétéré de ces Britanniques à sang plus ou moins froid, peut être tempéré: Harry ne considère pas ses porteurs et autres collaborateurs noirs comme des commodités, et c'est souvent souligné... D'autre part, le film éclaire d'un jour nouveau ce qui était en filigrane du premier film: la relation totalement sexuée, librement assumée, de Jane et de Tarzan, dont on ne fait pas mystère ici. Et du coup, ce film qui arrive à la toute fin de la période pré-code, porte en lui une franchise telle qu'il ne passera jamais à l'époque, sous la forme qu'on connaît aujourd'hui, les portes de la salle de montage! Quiconque a vu le film saura de quoi il retourne: trois scènes enchaînées, qui font monter la température d'une façon inédite... D'abord, après les retrouvailles avec Jane, les deux explorateurs la tentent avec des robes, l'occasion pour Jane de se changer, et d'offrir un strip-tease en ombres chinoises, d'une rare efficacité. Puis, l'arrivée de Tarzan troublé qui n'a jamais vu Jane en robe du soir, se conclut lorsqu'il attrape Jane et l'emporte précipitamment dans leur habitation. Nous les retrouvons les lendemain, Jane n'a plus la robe, et tout porte à croire que la nuit a été torride. La conversation est claire aussi: Tarzan dit bonjour dans un anglais très hésitant à celle qu'il appelle sa femme. Puis, comme chacun le sait sans doute, les deux amoureux vont prendre un bain long et sensuel, pour lequel Maureen O'Sullivan est doublée par la championne de natation Josephine McKim; cette séquence a été l'objet d'une planification particulière, puisque trois versions ont été tournées: celle qu'on peut voir, une version en bikini de la jungle, et une version "topless"...
Autre point sur lequel Tarzan and his mate symbolise à lui tout seul cette période d'audaces et d'attaques frontales de la pudibonderie et de la censure, le sadisme profond dont les scénaristes ont fait preuve dans la peinture des rapports compliqués entre l'expédition de Harry et Martin, et les indigènes locaux: on fait la connaissance des Gabonis, cette peuplade fictive qui massacre, puis mange ses victimes, amenés dans une scène à la montée de tension particulièrement forte. A la fin, une autre tribu de fêlés s'amuse à supplicier ses victimes en les donnant à bouffer aux lions... Bon, on ne va pas se mentir, c'est toute une galerie de fantasmes délirants sur l'Afrique qui passe dans ces scènes ridicules... Mais aussi indissociables de ces films! D'ailleurs, les Gabonis reviendront, devenus la tribu sauvage "générique" des Tarzan MGM... Ces images naïves, témoins d'une époque révolue à laquelle on parlait encore de "races", ont fini paradoxalement par symboliser, dans l'esprit du spectateur en mal de frisson, l'esprit même de l'aventure, avec ses dangers et ses peurs primales... Tant d'écueils dont Tarzan, entre tous, ne peut que triompher.
La structure du film, qui est le plus long des six, est dominée par la première heure, celle qui comporte toutes les audaces sensuelles. Le reste est surtout l'occasion de mener à son terme le mythe du cimetière des éléphants, et de montrer comment une fois de plus, Tarzan et sa compagne deviendront une bonne fois pour toutes, seuls au monde, et à mon avis très fiers de l'être. Tout cela repose sur une intrigue assez bien menée, mais aussi sur une tendance à répéter les scènes de mise en danger de Jane. Et à ce titre, il faudra quand même qu'on s'y intéresse: franchement, moi qui n'ai jamais été un grand fan du cri de Tarzan-Weissmuller, je suis effondré à chaque fois que j'entends la version féminine, qui est l'une des pires fautes de goût des années 30!
Pour le reste, terminons sur une énigme: qui a mis en scène ce film, par ailleurs fort bien mené? Le crédit original et officiel est celui de Cedric Gibbons, dont c'est d'ailleurs l'unique film. Le décorateur en chef de la MGM (qui était en réalité en charge du département décoration, pas forcément décorateur: son titre lui garantissait un crédit, quoi qu'il fasse: du golf, du macramé, ou... de la déco) a été placé là afin de gérer ce qui était un travail de patchwork et d'effets spéciaux. Des historiens ont affirmé que l'idée du bain avait été inspirée du visionnage nerveux du film Bird of Paradise de King Vidor, par Gibbons dont l'épouse d'alors Dolores Del Rio batifolait dans les mers du sud en compagnie de Joel McCrea, seulement armée d'un tout petit, petit string... D'autres équipes complétaient son travail, en particulier celle, nous dit-on, de Jack Conway, ce qui fait qu'aujourd'hui le film est crédité officiellement (Mais pas sur les copies) à Gibbons et Conway. Et pour couronner le tout, Maureen O'Sullivan a toujours affirmé qu'elle a plus vu le réalisateur des séquences d'animaux, James MCKay, sur ce tournage et le suivant (Soit Tarzan Escapes, un film au tournage encore plus compliqué, officiellement crédité à Richard Thorpe!), que Gibbons et Conway! Bref, un tournage complexe, qui débouche sur un morcellement des équipes. On a souvent vu ça à la MGM, mais le résultat a rarement été aussi bon. Au vu de la complexité du tournage, Tarzan and his mate est un miracle.
Et en plus, il est distrayant: une fois accepté l'idée qu'après la première heure, on perd un peu en efficacité avec les tribulations exaspérantes et répétitives de Cheetah, on passe quand même du bon temps, dans le délire sadique des séquences finales, et dans l'apothéose de destruction menée par les éléphants: personne n'en réchappera! Sauf Tarzan et Jane, bien sur.
Bref: plaisir coupable, rêverie kitsch, nostalgie de l'enfance ou réflexion naïve mais bien menée sur l'état de nature, on trouvera son compte dans ce film, qui mérite bien sa place au sommet du cycle de six films de Tarzan tournés à la MGM!
Le Paradis du titre? D'abord, Venise: on le visite, Lubitsch oblige, en commençant, hum, par les coulisses. Un tas d'ordure est véhiculé... vers une gondole. Typiquement, le metteur en scène qui aurait pu se contenter d'un plan de la lagune, et d'un élégant titre, n'a pas pu s'empêcher d'être inventif. Puis la majeure partie du film se situe dans un autre Paradis, à Paris, dans la très haute société.
Le "trouble" du titre, quant à lui, est soit le fait que dans la haute société, il y a des gens qui ne sont pas forcément de la plus grande honnêteté, car ils ne sont pas nés avec une cuillère en argent dans la bouche, comme on dit... Alors ils volent la cuillère. Ou alors, ce fameux "trouble" pourrait tout aussi bien être l'amour, ce sentiment intempestif qui arrive comme un cheveu sur la soupe et gâche tout en faisant intervenir les sentiments là où on n'en a pas besoin...
A Venise, un voleur-escroc internationalement connu, Gaston Monescu (Herbert Marshall), rencontre Lily (Miriam Hopkins), une voleuse qui a un certain talent. Comme ils se volent mutuellement avec une adresse qui les stupéfie mutuellement, ils savent qu'ils sont faits l'un pour l'autre, et s'associent. Monescu vient justement de voler un homme d'affaires dans sa chambre d'hôtel, le Parisien François Filiba (Edward Everett Horton).
Le couple, des années plus tard, se rend à Paris, attiré par les bijoux de la belle Madame Colet, héritière des parfums Colet et Cie. Durant un opéra, c'est un jeu d'enfant pour Monescu de voler un sac orné de diamants, appartenant à la charmante veuve (Kay Francis), d'autant que celle-ci est flanquée de deux prétendants aussi ridicules qu'inutiles: le Major (Charlie Ruggles), et son ennemi juré se disputent les faveurs de Mariette Colet. L'ennemi en question n'est autre qu'un certain... François Filiba.
Mais une fois le sac volé, Monescu apprend que sa propriétaire donnera une récompense de 20000 Francs à qui le lui rendra. Sous le nom d'emprunt de Gaston La Valle, il va lui rendre l'objet, empocher la prime, et... devenir son secrétaire. Et plus, si affinités.
Après cinq films parlants, dont quatre comédies musicales, Lubitsch s'attaque enfin à une comédie sentimentale, qui reprend un thème déjà très présent dans certains de ses films, notamment The student prince (1927) et The smiling lieutenant (1931): la barrière des classes. Le triangle formé ici par La voleuse, le voleur aux manières de dandy, et la bourgeoise, aussi raffinée et adorable soit-elle, nous rappelle que certaines barrières sont infranchissables, et qu'il est inévitable, quel que soit le désir de l'un comme de l'autre, que Gaston "La Valle" et Mariette Colet finissent leurs vies ensemble... Mais en attendant de faire ce constat, ils auront pu rêver un peu.
Et puis Lubitsch creuse d'autres pistes, bien sûr, continuant de s'intéresser aux coulisses, avec ce Gaston la Valle qui s'y entend si bien à tirer les ficelles, ou ce garçon si obligeant qu'il prend des notes quand la requête d'un client de l'hôtel est malgré tout indicible. Et enfin, dans ce film en forme de vitrine de tout son génie, Lubitsch joue avec l'identité, ses faux-semblants, le pouvoir d'un nom aussi: Colet "and Company", comme on se plaît souvent à le souligner! Il nous dresse en 82 minutes une histoire qui a tout pour tourner au sublime et au tragique (après tout, mme Colet et M. La Valle vont si bien ensemble, quel dommage que ce soit impossible), et qui devient tout bonnement une sublime comédie sentimentale. Mais la mélancolie qui s'installe ici reviendra de façon insistante dans l'oeuvre de Lubitsch, de Angel à Heaven can wait, en passant par The shop around the corner.
A Vienne, le Lieutenant Niki (Maurice Chevalier)est toujours prêt. Pour son empereur, bien sur, mais aussi pour les dames, qui se bousculent au portillon! C'en est au point où quand un de ses collègues (Charlie Ruggles) le consulte pour que Niki lui donne son avis sur une jeune violoniste, Franzi (Claudette Colbert), c'est finalement Niki qui se retrouve au bras de la jeune femme. Il en néglige d'ailleurs bien vite toutes les autres. Jusqu'à un drame: lors de l'arrivée du Roi Adolph XV (George Barbier) d'un royaume quelconque, en compagnie de sa fille Anna (Miriam Hopkins), Niki qui n'a que Franzi dans son champ de vision sourit béatement, ce que la jeune femme pincée prend pour une moquerie. pour réparer ce qui menace de devenir un incident diplomatique, Niki se sacrifie et prétend avoir été sous le charme d'Anna...
Oui, Miriam Hopkins en jeune femme pincée... Ca surprend, mais elle le fait très bien. Le film est la troisième production parlante-et-chantante de Lubitsch pour la Paramount, et cette fois Jeanette McDonald n'est pas présente. Les deux actrices en vedette ne sont, ni l'une ni l'autre, des chanteuses, et ça s'entend... d'où une tendance à mettre les ritournelles en veilleuse. On ne s'en plaindra pas, après tout: ce n'est pas ce qu'on vient chercher dans un Lubitsch, enfin!
...Et c'est justement délicieux. L'histoire, on peut assez facilement le constater, pourrait largement déboucher sur de la mélancolie, car après tout il y est question de rang social, et de trois niveaux qui ne peuvent cohabiter: la Princesse, le lieutenant et la violoniste... Le lieutenant étant d'extraction noble, le mariage avec la princesse devient possible. Il peut en revanche facilement fricoter avec Franzi (Voire prendre des petits déjeuners avec elle) mais ne pourra l'épouser: elle le sait d'ailleurs très bien... Mais si le film nous raconte d'une certaine façon la prise au piège du séducteur, et le renvoi à l'égout de la jeune musicienne, il le fait avec le style si léger du Lubitsch "Viennois"... bien que ce dernier soit Berlinois! Et les scènes d'anthologie sont nombreuses...
Citons deux perles: la seule confrontation dans ce film entre Hopkins et Colbert est une merveille. Ce qui aurait du tourner au règlement de comptes (Aussi bien entre les personnages qu'entre les deux actrices, d'ailleurs) se résout en une merveilleuse séquence de complicité féminine. Et il en résultera une métamorphose de Anna, de vieille chrysalide en papillon flambant neuf, qui occasionne un grand moment de slapstick: Chevalier pouvait aussi, en fin, se taire!
Lubitsch cherchait la bonne formule à cette époque: ce film a été suivi d'une oeuvre ambitieuse et douloureuse, Broken Lullaby, puis d'une quatrième comédie musicale (One hour with you) reprenant la trame d'un de ses films muets (The marriage circle), et enfin d'un film qui reprend la même réflexion sur les différences de classe, à nouveau avec Miriam Hopkins: mais en compagnie de Herbert Marshall et de Kay Francis: dans Trouble in paradise, la comédie n'est plus musicale, et la mélancolie ne se cachera plus. Ici, c'est à peine si on y pense...
Les Townsend sont un couple heureux, John (Adolphe Menjou) a plus que réussi, et son épouse Carol (Genevieve Tobin) est très heureuse... même si de plus en plus elle constate qu'ils sont "techniquement mariés" , sans plus: comme elle le dit elle-même, le lit double est devenu deux lits jumeaux, puis dernièrement deux chambres. Elle se dit que ça doit être sa santé et consulte en secret un docteur, ami du couple. Celui-ci lui révèle involontairement que John lui ment: il prétend faire du polo, beaucoup de polo, on ne l'a jamais vu au club...
Eric Schulteis (Edward Everett Horton) est un magnat de la sardine, il est célibataire... c'est le meilleur ami de John depuis toujours, mais il est aussi amoureux fou de Carol. Il ne s'en cache d'ailleurs pas... Celle-ci va l'utiliser pour fouiller un peu dans la vie de son mari.
Et justement, Carol découvre que les secrets de John cachent une aventure avec Charlotte (Mary Astor), sa meileure amie...
Ce petit scénario boulevardier est divisé en deux parties d'environ une demi-heure chacune: j'avoue un faible pour la première dans laquelle Genevieve Tobin mène l'enquête, et son mari par le bout du nez: elle a une verve rare, et il est dommage qu'elle n'ait pas été plus employée pour ses qualités de comédienne. Mais la deuxième partie, plus enlevée, et plus traditionnelle (Portes qui claquent, quiproquos, confrontation...) a ses qualités aussi. Disons qu'elle est plus rythmée, mais que tout y rentre dans l'ordre d'une façon si propre...
Quoi qu'il en soit, on passe du bon temps: vous avez la liste des quatre principaux acteurs plus haut. Ajoutons-y pour faire bonne mesure Guy Kibee et Hugh Herbert: la Warner dans toute sa splendeur...
Paris 1845. L'étudiant Dupin (Leon Waycoff) et sa fiancée (Sidney Fox) rencontrent l'étrange Dr Mirakle (Bela Lugosi), un forain qui est montreur de singe, et dont la créature Erik est particulièrement fascinée par la jeune femme... A cette même période, des prostituées sont repêchées, mortes, tuées par une substance ajoutée à leur sang. Dupin, qui étudie la médecine, mène l'enquête, qui pourrait bien se compliquer et impliquer sa bonne amie...
Oubliez Poe: rarement l'oeuvre adaptée n'a été autant un prétexte vague pour faire un film: Une scène pas plus, et un personnage lient cette petite production de la Universal, et la nouvelle originale... Et les raisons de faire ce film sont sans doute parmi les plus douteuses: La Universal venait de renouveler son approche du film fantastique et d'obtenir deux succès particulièrement impressionnants avec Dracula et Frankenstein, donc la première motivation ici est purement de continuer à élargir le champ d'action du genre, tout en tablant sur les acquis: un solidement basé sur le cinéma muet Germanique et ses jeux d'ombre et de lumière, un mélange fragile d'horreur et de comédie, et une tendance marquée à l'exotisme Européen...
Autre raison de faire le film, Robert Florey était à deux doigts d'être devant un sérieux contentieux avec le studio, qui l'avait fait travailler sur Frankenstein avant de confier le film à James Whale. Ce film, situé à Paris, était un peu le lot de consolation idéal pour le réalisateur d'origine Française. Et ajouter Poe à Shelley et Stoker, avant de convoquer Wells, permettait d'élargir la gamme des films d'horreur futurs.
Avec tous ces pré-requis le film est un divertissement, ludique plus qu'autre chose, fort bien mis en scène, et si l'intrigue en est profondément idiote (mais ça fait partie du jeu), Florey s'est souvent beaucoup amusé avec l'atmosphère et le montage... Quant au chef-opérateur Karl Freund, que voulez-vous, il fait du Karl Freund!