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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 21:04

Avec son accent sur le merveilleux et le gothique, les possibilités de création d'un monde graphiquement innovateur et la participation d'une armée de décorateurs, dont certains ont travaillé sur Caligari, il est évident que ce film était considéré au départ par la Decla Bioscop d'Erich Pommer, déjà productrice du film novateur de Robert Wiene deux ans auparavant, comme la continuation de l'exploration de l'expressionnisme au cinéma. Mais c'est aussi et surtout, heureusement, le premier grand film de Fritz Lang, et sa première collaboration d'importance avec Thea Von harbou (Déjà sa collaboratrice sur Das Wandernde Bild, le scénario de Das Indische Grabmal pour Joe May et Kämpfende Herzen également connu sous le nom de Vier um die Frau).

Les trois lumières comme on l'appelait en France, ou Destiny selon son titre anglophone, est un film charnière de Lang, sa première réussite, et un film ambitieux qui dépasse contrairement aux oeuvres qui l'ont précédé le stade de l'anecdote mélodramatique ou du trop plein d'un serial... Et avec lui, on entre dans le territoire de Fritz Lang en s'installant dans la thématique de la mort (Der Müde Tod, c'est "la mort lasse", ce personnage de faucheur de vie fatigué de répandre la tristesse) et de la fatalité (Le titre Anglais, de son coté, est tout aussi explicite...). Le film ressemble un peu à Intolerance en multipliant les histoires, et beaucoup aux Pages arrachées du livre de Satan de Dreyer, dont il reprend la dynamique inhabituelle: à "la mort lasse" de Lang et Von harbou, le film de Dreyer oppose un Satan qui ne veut plus continuer à faire le travail de tentation imposé par Dieu...

L'argument principal tourne autour de la venue dans un village Allemand d'un couple insouciant (Lil Dagover et Walter Janssen), en même temps qu'un mystérieux étranger (Bernhard Goetzke). Celui-ci s'est porté acquéreur d'un terrain situé juste à coté du cimetière, et y fait ériger un mur impénétrable... Les amoureux ne se rendent pas compte de la menace, et un jour le jeune homme disparaît. Lorsqu'elle le recherche, la jeune femme découvre qu'il a été emporté par l'homme étrange; elle comprend qu'il est la mort et le gardien de l'au-delà, et elle absorbe du poison afin de tenter de négocier son retour parmi les vivants. Sans accéder directement à la proposition de la jeune femme, la Mort accepte au moins de lui donner une chance, en lui permettant d'intervenir sur trois morts situées à trois époques et trois endroits différents. Si elle sauve l'un des trois hommes, elle pourra gagner la vie sauve de son amant...

Trois époques, bien sûr, vont permettre à trois décorateurs et trois chef-opérateurs différents de composer un style qui accompagnera également un genre narratif spécifique. La première histoire, située en Orient, renvoie un peu aux "Araignées" (Die Spinnen), le fameux serial incomplet réalisé par Lang en 1919; on sait à quel point le metteur en scène a toujours été attentif aux codes narratifs de ce genre de film d'aventures. La deuxième est située dans la Venise de la Renaissance, et enfin le dernier conte se déroule dans une Chine de carton-pâte... Chaque histoire fait intervenir Lil Dagover et Walter Janssen, qui incarnent l'image même de l'amour, et Goetzke y est généralement l'exécuteur des basses oeuvres... Mais le film revient à la fin à l'histoire initiale, et la développe de façon intéressante, ne se contentant pas d'apporter une conclusion hâtive...

Quoi qu'il en soit, avant les oeuvres monumentales de Lang, ce film reste du domaine du divertissement formel, mais dans lequel le metteur en scène se garde bien de révolutionner quoi que ce soit; au contraire, il met les grand talent de ses décorateurs, la science de l'image de ses opérateurs et son sens particulier du timing au service d'une histoire fédératrice, qui montre de façon fort Germanique la présence de la mort et l'empreinte du destin, mais le fait à travers des motifs inoubliables... Le plus fort étant sans doute cette merveilleuse image de Goetzke seul devant son immense mur, qu'on croirait pouvoir toucher... On n'est pas prêt d'oublier non plus la grande salle de la mort, avec toutes les vies représentées par des cierges en train de se consumer.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Muet 1921 **
17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 14:22

Die Spinnen était un film décérébré, qui singeait Feuillade en surface mais qui n'allait nulle part si ce n'est pour commencer un long flirt avec les tunnels et autres souterrains pour le cinéaste. Harakiri, film pour rien, sombrait dans le ridicule le plus hilarant en grimant Lil Dagover et Georg John en Japonais... Mais ce film change tout. Lang y travaille pour la première fois avec deux personnes qui compteront énormément dans la décennie qui s'annonce, et quitte les villes Allemandes pour aller tourner en Montagne. Dans les Alpes Bavaroises, le cinéaste va trouver un monde à sa démesure, et va se laisser aller au mélodrame le plus concentré: excessif et compliqué, certes, mais aussi glorieusement improbable, fait de coïncidences toutes plus hallucinantes les unes que les autres, et tout entier dirigé vers un final qui transcende le ridicule pour toucher à la poésie la plus exquise. 

Et pourtant ce n'était pas gagné au vu du script, et de sa star: Irmgard (Mia May) fuit une situation compliquée, qui semble faire d'elle la veuve d'un homme, Georg Vanderheit, en même temps que la légitime épouse du frère de celui-ci, John (Hans Marr)! Il y a une histoire d'héritage, forcément, et un jeune homme, Wil Brand (Rudolf Klein-Rogge), le neveu de Georg, a pour mission de tirer ça au clair. Mais lorsqu'il rencontre Irmgard, il tombe instantanément amoureux d'elle. C'est dans un train en partance pour les Alpes, mais ce qu'il ne sait pas, c'est que John va chercher Irmgard lui aussi, dans le but de la supprimer, car elle en sait trop sur lui, et le seul moyen pour le frère félon de récupérer l'héritage est de supprimer la jeune femme. Et la montagne, avec ses dangers, est pour lui le meilleur moyen...

Vous avez dit compliqué? Et encore, ce qui précède n'est qu'une tentative de résumer, en simplifiant, une intrigue qui se paie en prime le luxe d'ajouter des ramifications en flash-back! Mais ce script de Thea Von Harbou, le premier pour Lang, est surtout un prétexte à coups de théâtre, à surprises improbables ("Quoi, Georg? Vous êtes donc encore vivant?") qui donnent des coups d'accélérateur, et qui vont faire passer cette pauvre Irmgard par toutes les couleurs du spectre!

Mais la montagne Bavaroise, avec cette montée de l'héroïne vers son destin, et sa statue énigmatique qui donne son titre au film (L'image vagabonde: il est question d'un serment qui est effectué par Georg qui promet de revenir vers le monde si la statue de la Madone qui est située à quelques pas de son chalet se met à marcher...) permettent à Lang et au chef-opérateur Guido Seeber de donner le meilleur d'eux-mêmes, à des années-lumière de toute tentation expressionniste. Lang tire aussi bénéfice d'une avalanche de cailloux, qui lui permet, au moins pour un instant, d'ensevelir ses deux héros qui vont, enfin, pouvoir chacun livrer leur vérité.

Bref: passionnant, stimulant, et prometteur, ce pourrait bien être la naissance du Lang que nous aimons et admirons, en compagnie de ses complices Klein-Rogge (Bien en retrait toutefois) et Von Harbou.

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Muet 1920 **
14 janvier 2026 3 14 /01 /janvier /2026 21:07

Avec son quatrième film (Situé entre Hara Kiri, son adaptation de Mme Butterfly tournée en 1919 et Das wandernde Bild de 1920) Fritz Lang abat ses cartes: il aime furieusement le serial, en particulier les films de Feuillade dont Fantômas et Les Vampires l'ont sérieusement tourneboulé, et il entend bien y puiser les épices secrètes d'un cinéma cher à son coeur... C'est surtout ça qu'il faut aujourd'hui aller chercher dans ce film en deux épisodes. ...Qui a bien failli en compter plus, car Lang avait déjà la matière pour aller jusqu'à quatre! Mais le destin et le studio Decla (Deutsch Eclair) en ont décidé autrement...

D'ailleurs le contexte de la sortie de ce film est assez rocambolesque: Lang devat avoir à coeur de réaliser "son" serial, et semblait vouloir alterner les épisodes avec ses films plus classiques; la sortie (octobre 1919) du premier épisode Der Goldene See est antérieure à celle de Harakiri (décembre de la même année) qui elle-même se situait avant la sortie du deuxième épisode Das Brillantenschiff en février 1920.

L'intrigue fort rocambolesque de ce film d'aventures de taille respectable (Les deux épisodes forment presque un film de trois heures) part d'une rivalité d'abord sportive entre l'aventurier Kay Hoog (Carl de Vogt), sorte de pré-Indiana Jones qui ne serait, lui, pas professeur à l'université, mais plutôt richissime play-boy surtout intéressé par le sport, et dans l'autre camp Lio Cha (Ressel Oria), la mystérieuse intrigante qui mène une bande de brigands internationaux, les Araignées, qui lui obéissent au doigt et à l'oeil... Leurs aventures les emmènent des Etats-Unis au Pérou, puis en Inde en passant par Chinatown.

Le premier épisode établit cette compétition qui se termine dans une lutte presque commune entre les deux ennemis, contre un groupe d'incas qui tentent de sacrifier Lio Cha au dieu Soleil... Mais Kay Hoog, noble jusqu'au bout des ongles, ne peut laisser faire cela... Il reviendra des Andes avec une jolie prêtresse (Lil Dagover) mais ce ne sera pas du goût de l'aventurière. Dès ce diptyque, Lang s'intéresse à la structure de ses films, dont il aime à articuler les deux parties autour de la mort: on se souvient de la façon dont Die Nibelungen est entièrement articulé autour de la mort de Siegfried, justifiant ainsi la revanche de Kriemhilde (les titres des deux parties étant précisément en ces termes)... Ici, c'est le même principe.

Sinon les Araignées, comme une certain groupe de vampires, aiment à s'habiller en collant noir... Et Lio Cha est clairement inspirée directement d'Irma Vep. Mais ce qui frappe, dans ces deux films de jeunesse, c'est de voir que Lang a contrairement à Feuillade, tout préparé: les films Gaumont du metteur en scène Français étaient le plus souvent improvisés d'un épisode à l'autre, et les personnages y développaient en fonction des besoins des dons extraordinaires... Mais dans Les Araignées, cette impression de joyeux bazar est en réalité programmée.

Et Lang de se révéler un peu plus en montrant, déjà, son obsession pour les souterrains, égouts, grottes, et autres passages secrets... On ne se refait pas, on le sait, et tous ces trous resteront une ressource constante de son oeuvre jusqu'à la fin. Mais au-delà de cet intérêt archéologique, on peut quand même trouver à redire en matière de clarté, de continuité, voire de portée tout simplement. Die Spinnen était une oeuvre de jeunesse pour un esthète du mélodrame, qui réalisait un rêve en mettant ses pas dans ceux d'un maître du feuilleton populaire, mais il lui devait décidément beaucoup trop... Lang n'allait pas tarder à prouver qu'il avait mieux à dire et mieux à faire qu'un travail sous influence...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Fritz Lang Cinéma allemand 1919 **
13 janvier 2026 2 13 /01 /janvier /2026 22:24

A Florence, avant la renaissance, une courtisane (Marga Von Kierska) subjugue les uns par sa beauté, et pousse les autres à s'interoger sur sa moralité, à commencer par le gouverneur local (Otto Mannstädt), sous l'influence de l'église. ...Ce qui ne l'empêche pas, enhardi par la sensualité de la dame, de tenter sa chance. Mais comme elle refuse, il est décidé qu'elle a une âme impure, et on vient pour l'arrêter. Amoureux, Lorenzo (Anders Wikmann), le fils de Cesare le gouverneur, tue ce dernier. Désormais il va diriger la ville tout en vivant ses amours avec Julia la courtisane...

Celle-ci continue à subjuguer tous les hommes, jusqu'à un ermite local, Medardus (Theodor Becker). Ce dernier tente de montrer à Julia le poids de son péché, mais tombe fou amoureux à son tour, et comme ça devient clairement l'habitude, il tue Lorenzo...

Sombre, profondément ironique, le film n'en est pas moins mécanique. Il a le redoutable privilège d'être tiré d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, The mask of the read death, et en prime basé sur un script de Fritz Lang... Rippert, le metteur en scène, est ancré profondément dans le style ampoulé et pondéral du cinéma Allemand des années 10, comme en témoigne une tendance à privilégier les longs plans d'ensemble, perdant à mon sens plus d'une occasion de cadrer sur les turpitudes (bien tièdes, le nombre de fois qu'un intertitre nous annonce que la ville sombre dans la luxure, pour ensuite qu'on nous montre des jeunes gens en train de se courir après en levant les bras au ciel, une coupe de vin à la main...)... Il semble qu'une des missions confiées au metteur en scène a été de bien cadrer les décors, il est vrai assez impressionnants. Certains aspects (la reconstitution de Florence, le triangle entre Julia, Lorenzo et Cesare, l'ironie du destin) nous feraient presque croire en une préfiguration de Der Müde Tod, ce qui nous pousse à pousser la question suivante: et si Fritz Lang avait tourné le film lui-même?

...Disons qu'il ne faut peut-être pas s'emballer trop vite, j'ai vu Hara Kiri et Les Araignées, tournés cette même année 1919.

Ce film aurait-il bénéficié d'un tel effort de restauration s'il n'avait été incidemment scénarisé par Fritz Lang? J'en doute. Cela dit, on retrouve, plus ou moins dans tout le film, sa patte, non seulement à travers cette préfiguration, comme je le disais plus haut, d'un de ses premiers films imoprtants, mais aussi à travers la noirceur globale, jusqu'aux souterrains par lesquels Medardus s'échappe de la ville en voie de destruction complète par l'effet du châtiment divin de la peste, mais aussi et surtout par la cohabitation étrange entre un monde tangible, et l'inquiétant monde des esprits, un trait qu'on trouvait déjà dans le film Hilde Warren und der Tod.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1919 Fritz Lang **
12 janvier 2026 1 12 /01 /janvier /2026 18:06

C'est l'un des premiers scripts écrits par Fritz Lang, pour un autre réalisateur, d'autant que le jeune auteur n'avait pas encore pu accéder à cette fonction. Si le résultat est un film sans doute assez moyen, il est intéressant dans la mesure où il anticipe sur une de ses oeuvres de jeunesse les plus importantes... C'est Joe May, qui tenait une place importante dans le cinéma populaire des années 10, qui a dirigé ce film comme beaucoup des premiers scénarios de Lang.

Hilde Warren, actrice, est de par son art attirée par la noirceur, et visitée parfois par la mort (Georg John); mais elle se résout toujours à voir les bons côtés de la vie, ce qui la poussera bientôt à arrêter son activité! Elle est courtisée par un de ses amis, le directeur du théâtre qui l'a employée: Hans von Wengraf (Hans Mierendorf) est un homme apprécié de tous, mais il est plus âgé. Elle lui préfère un playboy, Hector (Bruno Kastner), flamboyant (et très amoureux), mais c'est un voyou, et ils seront à peine mariés qu'il est appréhendé pour meurtre, et abattu par la police... Hilde va donc rester seule, avec un jeune garçon. Quand Hans la retrouve, il ne tardera pas à constater que le fils (Ernst Matray) a hérité des pires défauts de son père...

Cette fable sur le déterminisme ne tient évidemment pas debout, et c'est un mélodrame assez classique de cette époque de l'écran Allemand pré-Caligari: de beaux décors, une interprétation un peu ampoulée, et une certaine influence marquée du cinéma Danois. Mia May (Hilde) est une jeune première avec de solides heures de vol, et les fadaises sur le fils qui ne peut que devenir un meurtrier puisque son père l'était, sont hautement risibles.

Mais les quelques apparitions intempestives de la mort, d'ailleurs interprétée par un acteur à la plastique étonnante, qu'on reverra souvent chez Lang, sont non seulement marquées du sceau de l'étrange, mais elles sont plastiquement superbes. Et comment ne pas penser à Der müde Tod, dans lequel Lil Dagover et Bernhard Goetzke recréeront l'étrange couple entre une femme innocente parvenue au bout de son chemin, et une mort lassée d'accomplir sa triste besogne? Pour finir de tisser un lien entre ce petit film et le grand auteur, Lang joue également un rôle de figuration...

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Published by François Massarelli - dans Joe May Fritz Lang 1917 Muet **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 22:01

Lois Weber est l'une des pionnières et pionniers qui ont construit Hollywood, et tout a sans doute été trop vite: ses films, productions indépendantes, ont défrayé la chronique dans les années 10 à cause de (Où grâce à, c'est selon) leurs sujets polémiques (le contrôle des naissances dans l'étrange Where are my children), ou leur traitement osé (La présence d'une représentation symbolique de la Vérité sous le déguisement d'une femme nue, image récurrente qui a beaucoup fait pour le succès du film, dans Hypocrites). Les années 20 l'ont vue s'embarquer dans la production de semi-comédies ou de chroniques de la vie contemporaine, qui observaient avec subtilité la société Américaine, et on peut citer les films Too wise wives, ou The blot, qui font d'elle une cinéaste proche des frères DeMille...

Donc pas n'importe qui, mais en prime une cinéaste dotée d'une vraie originalité et d'une thématique propre: à la fois observatrice et partie d'une société réformatrice inspirée des préceptes fondateurs du protestantisme, à la fois juge et partie de la société Américaine.

C'est près de la fin précipitée de sa carrière qu'elle a réalisé ce film, pour Universal, qui lui a permis de continuer son oeuvre à sa guise... On y conte la rencontre inattendue entre un pasteur progressiste et pas encore marié (Raymond Bloomer), avec la plus scandaleuse de ses paroissiennes... potentielles (Billie Dove), car elle ne vient pas beaucoup à l'église. Ils vont tomber amoureux l'un de l'autre, mais elle va sacrifier cet amour, afin de le préserver... avant que la situation ne s'inverse pour elle lors d'une tempête qui la voit faire littéralement naufrage. 

D'un côté, Weber s'amuse à nous montrer une jeunesse qui tend à s'évader des préceptes religieux et chercher à jouir à tout prix de la liberté que leur confère un statut social élevé. Les principaux coupables sont le père Hagen (Un riche oisif interprété par Phillips Smalley, l'ex-mari de Weber) et sa fille Luena dite Egypt (Billie Dove). Le premier boit plus que de raison dans des bouges, et la deuxième va de fête en fête, de beuverie en beuverie, à la recherche de sensations fortes et faciles... 

Et pourtant...

La cible de Weber était probablement plus les vieilles commères de la paroisse que la belle flapper, qui est jouée à l'écart des clichés par Billie Dove. Cette dernière est la vedette en titre, et le principal atout du film, mais Weber enfonce souvent le clou d'une société plus préoccupée des apparences  que de ses valeurs. Dans ces conditions, la sceptique à la recherche du plaisir en lieu et place d'un sens à sa vie devient une proie facile pour ces gens qui passent du temps sur leur terrasse à épier les voisins. Et quand le pasteur commence à recevoir (en tout bien tout honneur pourtant) la pécheresse chez lui, on s'émeut et on lui envoie l'évêque! Bref, avec son intrusion dans une petite communauté qui entre avec réticences dans le XXe siècle, avec 27 années de retard, Lois Weber a encore une fois réalisé un film passionnant. Son avant-dernier film muet, et le dernier qu'on ait conservé, hélas... Enfin disponible chez Kino dans une version manifestement intégrale.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1927 Lois Weber **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 22:00

The Marriage Clause est l’un des derniers films de Lois Weber, le premier qu’elle ait réalisé après le hiatus de 1923: elle revenait à la Universal, mais son statut n’était décidément plus du tout le même qu’avant, en particulier durant les années 10…

Barry Townsend (Francis X. Bushman) repère une aspirante actrice, Sylvia (Billie Dove) dont il tombe amoureux : il fait d’elle une star, et en dépit de l’ombre que cela projette sur leur relation, il accepte qu’elle donne une réponse favorable à une offre très lucrative d’un autre impresario, Max Ravenal (Warner Oland). Mais le contrat avec ce dernier contient une clause qui interdit à la jeune femme de se marier… elle va devoir se séparer de son fiancé, et en dépit du succès phénoménal qui est le sien, va peu à peu perdre toute envie de vivre…

Le film n’existe plus que sous la forme d’un fragment réduit à 20 minutes, contre environ 80 au départ, et ça se sent : chaque étape importante de l’intrigue est réduite à la portion la plus congrue qui soit… Et pourtant on obtient, de ce fantôme de film, une image qui est sans doute en accord avec ce qu’il était : une œuvre de transition, à la fois versée dans des clichés du mélo (le grand méchant impresario contre l’amour pur, par exemple) et tournée vers des thèmes sensibles et différents, qui ont fait la réputation de la réalisatrice : notamment le fait non seulement de représenter une femme qui devient la principale source de revenus d’un couple, mais aussi la souffrance « sociale » d’un homme qui en finit par ne plus vouloir sortir de chez lui. Cette tendance, probablement prudente, à vouloir couvrir tous les aspects d’un sujet polémique en ménageant une porte de sortie objective, avait fait les grandes heures de la carrière de Weber. Par-dessus le marché, la photo semble ouvragée, et l’interprétation est splendide… Pour autant qu'on puisse en juger, du moins.

 

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Published by François Massarelli - dans Lois Weber Muet 1926 **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:59

Une petite fille, Jewel (Jane Mercer) vient vivre chez son grand-père (Claude Gillingwater) pour une courte période, après avoir été ignorée (le père et l'aïeul sont fâchés) pendant des années. Dans la maisonnée, tout le monde se déteste: le grand-père vit en effet avec sa bru, une femme remariée dont la fille ne trouve absolument pas sa place, jusqu'à la gouvernante qui hait tellement les deux femmes qu'elle souhaite les voir décamper... Quand la petite Jewel arrive, pourtant, elle va révolutionner son monde en les aimant en dépit de tout...

C'est un remake de Jewel, une autre adaptation par Weber du même roman, sortie en 1915. Weber avait aussi écrit le script d'un court métrage de deux bobines, The discontent, qui racontait l'arrivée inopinée dans une famille d'un vieil homme qui finissait par séduire son monde en dépit de son côté bourru. Le film, bien sûr, prend le contrepied avec ce personnage de petite fille angélique, qui vient au monde avec une certaine naïveté, même si elle n'a pas sa langue dans sa poche.

Weber en 1923 est plus que rompue à l'exercice de style qui consiste à familiariser les spectateurs avec les personnages qui cohabitent dans un environnement bien défini, et elle est très à son aise, même si on sera un peu plus impatient face à des intertitres qui alourdissent inutilement le début en mettant un point d'honneur à nous détailler absolument tout des éléments de l'intrigue, ce qui fait qu'on lit, plus qu'on ne regarde, la première bobine... Elle a recours, aussi, à un symbolisme qui renvoie un peu à son célèbre Hypocrites de 1915, à travers un court insert, qui représente la musique jouée par un personnage, sous la forme d'une danseuse drapée d'un voile diaphane... Une fantaisie qui a du trouver un écho dans une scène ultérieure, mais l'insert en a été coupé.

C'est l'un des derniers films de la réalisatrice, qui voyait le travail se faire de plus en plus rare. S'il n'apporte sans doute pas énormément, c'est un style très personnel, une façon de montrer les personnages, et des préoccupations émotionnelles (liées à la Christian Science, comme souvent) qui sont particulièrement singulières dans le cinéma Américain.

 

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Published by François Massarelli - dans Lois Weber 1923 Muet Comédie **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:58

C'est en 1921, soit la même année que ses deux superbes films Too wise wives et The blot, que Lois Weber a réalisé pour sa propre compagnie ce film, qui est sans aucun doute son chant du cygne: après What do men want?, pour Lois Weber, plus rien ne sera comme avant, et pour cause: ce film qui étudiait avec un ton acide, les moeurs des couples mariés en usant d'un certain réalisme, franchissait un certain nombre de limites qui n'étaient auparavant pas infranchissables, mais en fin 1921, après les affaires de moeurs qui avaient entaché Hollywood, c'en était fini. Paramount a donc refusé de distribuer le film, Weber s'est retrouvée plus ou moins black-listée. On a encore plus envie de voir le film par lequel le scandale est arrivé.

Deux femmes ont des parcours différents: l'une, Hallie, se marie avec son petit ami, et ils ont tout pour être heureux: il est aisé, il est beau, il a des idées et de la ressource. Elle est belle, évidemment. L'autre est plus mal lotie, son petit ami n'est pas sûr de ses sentiments, et il n'a pas autant de ressource. Elle va donc commettre une bêtise, le genre qui a des conséquences, avec lui, et... il va partir pour fuir la médiocrité de sa vie. Du coup, l'infortunée Bertha se jette dans le lac... Mais la réflexion que se fait Hallie (Claire Windsor) devant l'indifférence de plus en plus appuyée de son mari, c'est que l'une comme l'autre ont raté leur vie... 

C'est dur, et Lois Weber n'a pas son pareil pour peindre avec talent la petitesse tranquille de l'existence, en deux ou trois touches, dans un cadre si simplement proche de la vie. Et pourtant tout tient à une façon d'explorer le détail, le geste de l'un ou l'autre des protagonistes, et de lier les anecdotes entre elles par un thème. Ici, c'est vraiment le questionnement sur la motivation des hommes dans leur commerce avec les femmes: les posséder un soir, ou tout une vie? Les laisser refléter une jeunesse hypothétique, ou les laisser vous accompagner jusqu'au bout? Certains commentateurs de l'époque ont parlé à propos de ce film d'un prêchi-prêcha insupportable, mais bon: c'étaient des hommes, aussi! Et je ne peux pas plus parler du film, dont seules trois bobines sur six ont survécu (les deux premières et la dernière ont disparu!), si ce n'est en disant qu'une fois de plus on est confronté à une justesse de ton (Claire Windsor est magnifique de bout en bout), à une morale visuelle, et à un sens cinématographique uniques en leur genre.

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Published by François Massarelli - dans 1921 Lois Weber Muet **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:58

C'est en 1921 que Lois Weber a réalisé son dernier film indépendant, que certains considèrent comme son meilleur... Pour ma part, je pense qu'en effet c'est le meilleur de ceux que j'ai vus. Pour bien se faire une idée, disons simplement que le film est de l'importance d'oeuvres, disons, comme Greed, Sunrise, Seventh Heaven, The Kid, Wings ou The last command. Ca calme! Mais soyons sérieux, laissons la distribution inutile de hochets aux nombreux pince-fesses estivaux et annuels, et concentrons-nous sur ce film essentiel, splendide, qui comme si souvent chez Weber, pose les problèmes sans faire semblant de les résoudre, et utilise pour cela le point de vue des meilleurs parmi les êtres humains: les femmes. Et plus particulièrement trois d'entre elles...

Pourtant, c'est paradoxal: elle fait semblant de commencer son film, qui explore les liens sociaux entre les membres d'une même communauté unis par des liens aussi ténus que l'éducation et le voisinage, avec une vision des hommes! Un intertitre, joliment décoré comme le sont beaucoup de cartons des copies en existence, nous dit que les hommes, finalement, ne sont que des garçons, qui ont grandi. Il précède la première séquence, assez cruelle, qui nous montre des étudiants qui ont tendance à chahuter leur professeur, surtout trois sales gosses de riches, qui contrairement à leur professeur mal payé, ont tout ce qu'ils veulent. Nous allons surtout nous intéresser à Phil West (Louis Calhern), un dandy, fils à papa, oisif notoire et coureur de jupons... Mais il y a un lien pourtant entre lui et son professeur, l'auguste M. Griggs (Philip Hubbard): celui-ci est le père de la très jolie Amelia (Claire Windsor), qui travaille à la bibliothèque, un lieu désormais fréquenté chaque jour par Phil, ce qui le change du reste beaucoup... En fréquentant la jeune femme, Phil remarque le dénuement de la famille Griggs, mais aussi le sacrifice d'Amelia qui doit travailler pour compléter la paie de son père. Il va aussi être amené à rencontrer son rival pour les affections de la jeune femme, le pasteur local. Il ne paie pas de mine, mais Phil est très étonné de trouver sa compagnie agréable: c'est que tous les deux ont un bon coup de crayon! Ils seront rivaux, tout en devenant amis. Et le pasteur va apprendre à Phil qu'on est plus heureux en donnant qu'en recevant... Une phrase qui sera cruciale dans la transformation du jeune homme en un adulte bien différent... Pour commencer, il viendra en aide à la famille Griggs.

Mais j'avais parlé de trois femmes. On pourrait en réalité en compter quatre, voire cinq si on compte les chats. Parmi les jeunes oisifs que fréquente Phil lors de soirées arrosées et bien fournies en nourritures chères, la belle Juanita Claredon est une fausse piste: elle est "l'autre femme", celle qui attendrait de devenir Mrs West, mais qui ne le sera pas. Les trois protagonistes importantes sont, outre Amelia, sa mère: Mrs Griggs (Margaret McWade), une femme austère et angoissée devant les difficultés financières, mais à la fierté inébranlable... Ou presque. Elle ne voit pas d'un mauvais oeil le riche West fréquenter sa fille, mais angoisse que leur statut social ne soit trop voyant. Sa seule frivolité est un beau chat, une femelle toujours flanquée de ses deux petits, qu'elle nourrit en fouillant... dans la poubelle du voisin. Et enfin, la troisième est Mrs Olsen, la voisine: son mari est devenu riche en confectionnant des souliers pour dames. Du coup, ils viennent d'acheter une voiture. Mais Mrs Olsen a un ressentiment très fort à l'égard de ses voisins, qu'elle accuse de la prendre de haut parce qu'elle n'est qu'une immigrante. Du coup, elle voit rouge quand un poulet a disparu: elle l'avait mis à la fenêtre dans le seul but d'être désagréable à sa voisine dont elle a deviné les ennuis d'argent. Donc, pour elle, ça ne fait aucun doute: le poulet a été volé par Mrs Griggs.

Le problème, c'est que c'est exactement ce qui est arrivé: sa fille étant malade, l'épouse du professeur d'université a été obligée de céder à cette tentation parce qu'elle craint qu'Amelia n'aggrave son cas. Nous l'avons donc vue voler le poulet, et nous ne sommes pas les seuls, car Amelia l'a vue elle aussi...

Le décor est planté, et comme dans d'autres films de Lois Weber, il s'agit des maisons plus ou moins bourgeoises de la banlieue d'une ville Américaine jamais nommée. Elle fait jouer avec bonheur les acteurs dans des rôles qui se jouent des stéréotypes: Louis Calhern aurait joué le même rôle comme un salaud dans tant de films, qu'on se prend à s'attacher à ce grand nigaud de fils de riche qui apprend à faire le bien sans le crier sur les toits. Et si la rude Mme Olsen a un tel ressentiment à l'égard des Griggs, d'une part elle semble avoir un vécu à cet égard, qui pourrait expliquer cela. Weber évite le piège pourtant si facile de la xénophobie ordinaire, et nous montre d'ailleurs son mari qui lui est ému parce qu'il a vu Mrs Griggs nourrir son chat à partir des poubelles. La mise en scène passe par un sens du détail, car chaque objet, geste, regard, décor, cadrage, comptent. A cet égard Weber est très proche de Stroheim qui ne gâchait aucun endroit de ses plans! Mais elle utilise aussi un symbolisme pédestre, pour inventer une expression! Les personnages mesurent parfois leur fatigue, leur statut social par le biais de leurs chaussures. Un détail qui comptait déjà dans Too wise wives, mais qui renvoie aussi à Shoes, un long métrage de 1916. Et n'oublions pas que M. Olsen fait dans la chaussure! Cet attribut domestique devient donc la mesure de l'état des finances: Amelia porte des souliers éculés, alors que le dernier né des Olsen joue avec des chaussures du stock de papa... C'est aussi un moyen de mesurer le rayonnement: le pasteur constate que ses souliers sont ternes, comparés à ceux de Phil West. Il cherche du cirage, mais n'en trouve pas... Il va appliquer de la graisse d'oie, avant de se rendre chez Amelia... Où une scène Chaplinienne se déroule, durant laquelle le pasteur essaie de garder son sérieux alors qu'un chaton veut absolument lui lécher les bottines!

Et puis Weber utilise avec bonheur le montage et le point de vue, en particulier quand il s'agit de montrer de quelle façon les voisins sont constamment en train de s'épier, qu'il s'en rendent compte ou non; c'est ainsi que nous verrons Amelia à sa fenêtre, puis sa mère s'approchant du poulet, et le prenant, et enfin la réaction horrifiée d'Amelia, qui s'éloigne de la fenêtre avant de quitter la pièce d'où elle a vu cette scène humiliante. Cette scène aura un écho: Amelia désirera s'excuser auprès de Mme Olsen, et la scène est traitée en champ (Amelia, qui craque et pleure) et contrechamp (Madame Olsen, d'abord hautaine et dure, puis adoucie et même transformée par l'aveu... auquel elle va ne pas prêter attention). Le film progresse avec toutes ces petites touches humaines, qui en 90 minutes le rendent si complet...

Phil West gagnera, et le pasteur, ainsi que le jeune Olsen, qui lui aussi en pinçait pour Amelia, seront relégués au second plan. La façon dont les gens se sont rapprochés est traitée humainement, avec chaleur. On voit même West se lancer dans une croisade auprès de son père pour le persuader d'influer sur l'administration de l'université, car il estime que les enseignants doivent être payés à leur juste valeur. C'est cette cause qui retient l'attention dans la dernière bobine, renvoyant aux films à message des années 10; ça me semble être plus une précaution oratoire qu'autre chose, Weber ayant surtout pris soin de se plonger, et nous avec, dans le quotidien de quelques Américains amenés à cohabiter, et qui trouvent de façon inattendue, des affinités et des terrais d'entente... Amelia a trouvé l'amour, le professeur la reconnaissance de ses élèves, et Mme Olsen et Mme Griggs sont devenues complices. Mais les deux hommes qui sont laissés sur le carreau peuvent en témoigner: il y a encore du chemin à parcourir, sans doute.

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Published by François Massarelli - dans Muet Lois Weber 1921 **