Le cinéma qui parle du cinéma, ce n'est pas nouveau, finalement: dès le départ, le médium a été paradoxalement utilisé pour illustrer ce qui se passe durant sa conception. Ca s'explique très bien: d'une part l'envers du décor est pittoresque, rocambolesque et parfois bien comique... Ensuite c'est fascinant, tant la mise en oeuvre d'un tournage passe par une multitude de tâches, de parcours, qui sont ultra-codés. Et c'est un télescopage formidable de voir des acteurs grimés (en révolutionnaires, en cow-boys ou en hommes de cavernes, que sais-je encore) face à des techniciens en costume du XXe siècle, ou XXIe siècle bien entendu...
Gance était particulièrement attiré par cette possibilité d'illustrer son métier et son art: dès 1921, il avait demandé à son assistant sur La Roue, le poète Blaise Cendrars, de documenter à sa façon le tournage de son épopée du rail... Autour de la Roue est un court film, de 9 minutes environ, qui ne peut rivaliser bien entendu avec les quelques 7h30 du film en son entier! Juste un petit regard au passage, mais aussi des images fascinantes d'une oeuvre en train de se faire. Le procédé (et son titre) a été repris par d'autres: ainsi Jean Dréville en 1928 a-t-il suivi avec fascination le tournage de L'argent, le chef d'oeuvre de L'Herbier, et a appelé le moyen métrage ainsi obtenu (40 minutes quand même)... Autour de l'Argent... Gance, qui demandera en 1929 et 1930 à Eugene Deslaw de suivre le tournage de La Fin du monde (obtenant ainsi le court métrage Autour de la Fin du monde, qui se paie le luxe inattendu de témoigner du passage du muet vers le parlant), ne pouvait pas laisser cette occasion pour le plus spectaculaire de ses films...
Ce film de Jean Arroy, un documentariste et critique, est donc sinon un reflet fidèle du tournage le plus tumultueux, en tout cas le premier regard fasciné sur une expérience hors normes: Arroy a pu ainsi capter des images des scènes des boule de neige à Brienne, ainsi que des conflits entre le jeune Bonaparte et ses camarades dans les dortoirs; il a eu la possibilité de voler quelques images de la fameuse préparation de la Marseillaise, puis de la Terreur et bien sûr du voyage en Corse. Les images qui nous sont montrées ne sont pas forcément riches en enseignements, elles sont même assez banales en elles-mêmes... Mais elles sont passionnantes par l'incroyable bonne humeur qui semble présager à l'accomplissement d'un des films les plus énormes qui aient jamais existé.. Et comme de juste, le film est incomplet: tel qu'il existe, c'est une reconstruction partielle, basée sur des compilations d'extraits des bobines originales... Dans ce qui a survécu, on peut voir 55 minutes environ de ce tournage mené par un gamin de quarante ans, qui ne rate jamais une occasion de faire le pitre, et qui est tellement sûr de son propre talent (car si Gance avait un défaut ce n'était certes pas la modestie), qu'il se réjouit en permanence d'avoir à sa portée une telle source de publicité...
Avant ces "quatre cavaliers" de 1921, Rex Ingram passe toutes ses premières années de réalisateur (1916 à 1920) à la Universal, à tourner des mélodrames, enchainés les uns aux autres... dont il ne reste rien, sinon une bobine de The reward of the faithless (1917). Si l'arrivée du réalisateur d'origine Irlandaise à la Metro est pour lui une chance incroyable, c'est en particulier à cette épopée délirante qu'il le doit: petit studio (Universal) ou grand studio (Metro), après tout, la différence dans le Hollywood de 1920 n'est pas si importante. Ce qui compte alors pour un réalisateur, c'est d'être arrivé, d'avoir un nom. L'age des studios commencera vraiment avec la fusion de Metro avec Goldwyn et Mayer en 1924; le producteur prendra vraiment le pas sur le réalisateur. C'est donc à un age d'or qu'Ingram commence sa carrière, à peu près au même moment que d'autres grands noms: Stroheim en 1919; Ford en 1917; Borzage comme lui en 1916... Ingram gardera sa conception d'être le seul auteur de ses films jusqu'à la fin, il s'y perdra d'ailleurs, comme tant d'autres artistes. Mais cette dimension est toute entière représentée dans son film spectaculaire et visionnaire de 1921, dont on a coutume de parler en raison de la présence d'un jeune premier qui va, enfin, exploser et devenir vite l'idole la plus significative des futiles années 20; Rudolf Valentino. C'est vrai, et cela fait partie intégrante de la légende du film, mais cela ne doit pas occulter le fait qu'avec ce film, son 15e, la carrière de Rex Ingram est elle aussi spectaculairement lancée...
Film-charnière, la superproduction (11 bobines, et une durée actuelle de 132 minutes) est une adaptation d'un roman de Vicente Blasco Ibanez, comme le sera plus tard Mare Nostrum. le film est une grande date du cinéma Américain, et se trouve à la frontière entre symbolisme (déja présent dans des oeuvres ambitieuses comme Intolerance de Griffith, ou Civilisation de Ince) et un certain réalisme du cinéma de genre, généralement privilégié par les cinéastes. Ingram, esthète du mélodrame, s'est plu ici à rester sur une ligne médiane... Prenant prétexte de la guerre qui vient de se dérouler, il laisse libre cours à son gout pour le spectacle et s'adonne comme un gosse au plaisir de jouer avec les moyens imposants qui lui sont alloués... D'une certaine façon, on a droit avec ce film de studio à une oeuvre d'auteur comme passée en contrebande: cette tendance allait devenir une habitude chez Ingram, avant qu'il ne quitte Hollywood pour l'Europe pour contrôler ses films de façon plus personnelle.
Le script est signé d'une grande dame, June Mathis, la forte personnalité qui dirigeait le département "Scénarios" de la Metro; à ce titre, elle allait suivre sa compagnie à la MGM, et être mélée à des films cruciaux, comme Greed ou Ben-Hur. L'histoire est celle d'une famille coupée en deux: immigré en Argentine, Madariaga a deux filles: l'une est mariée à un Français, Marcelo Desnoyers (Josef Swickard), un socialiste qui a fui la conscription en 1870, et l'autre est mariée à un Allemand, Karl Von Hartrott (Alan Hale). Celui-ci est amer: son ambition était de faire main basse sur la fortune du vieux Madariaga, et il espère que ses trois fils vont lui permettre au moins d'en tirer quelques bénéfices. mais Marcelo a un fils, qui sera forcément le premier à hériter: Julio (Valentino), hélas est un jeune homme vain, porté sur les plaisirs, égoïste et séducteur, le tout étant copieusement encouragé par son grand-père. Pourtant celui-ci ne choisira pas, il divise sa fortune par testament à ses deux filles. Après sa mort, les Desnoyers et les Hartrott retournent en Europe...Marcelo se construit un chateau au rabais, Julio devient peintre dans le but principal de s'entourer de jolies filles, et Karl ronge son frein, jusqu'à la déclaration de guerre, qui va bouleverser la France, le monde, et bien sur la descendance du vieux Madariaga, dont les uns vont se trouver à combattre les autres. Parallèlement à cette intrigue historico-familiale, on fait la connaissance de Marguerite Laurier (Alice Terry), une jeune femme mariée à un homme qu'elle n'aime pas, et qui tombe amoureuse de Julio. Celui-ci, confronté à l'amour, va changer, et Marguerite, dont le mari va s'engager, va découvrir le sens du devoir...
La mise en scène d'Ingram est impressionnante, le réalisateur ne se contentant pas de suivre avec sagesse l'intrigue. Il fait feu de tout bois, et chaque scène est pour lui l'occasion de passer constamment du récit au symbole. Il s'amuse à lier entre elles les scènes d'une façon fluide, et multiplie les niveaux de point de vue au sein d'une même scène. Par exemple, il fait avec la première apparition de valentino, la mythique scène du tango, la preuve de sa maitrise, en partenariat avec son monteur, le fidèle Grant Whytock: il nous montre le café ou aiment à se retrouver le vieux Madariaga et son petit-fils, et on a une série de plans d'exposition, pris depuis les rangs des consommateurs alors qu'un couple s'essaie sans grand succès au tango. Julio commence à s'insérer dans la danse, et dès lors, Ingram nous gratifie d'un plan de sa partenaire qui manifeste son mécontentement. Il oscille ensuite entre le point de vue de Julio, celui du vieux, qui exulte de voir son petit-fils réussir sa séduction (la métaphore sexuelle est tout sauf voilée), et les plans d'ensemble. La scène est superbe, et a beaucoup contribué à la légende de Valentino... une autre séquence montre les rapports complexes entretenus entre les scènes, dans le flot narratif extrêmement cohérent: Marguerite est en visite dans le studio de Julio, et les deux sont en discussion: elle lui avoue qu'elle a le sentiment que leur relation est juste, qu'elle n'aime pas son mari. il approuve, forcément. Ingram coupe, et on est chez un voisin, le mystique Tchernoff, sorte de prophète et philosophe; il parle à un ami de Julio en épluchant une pomme, et se met à disserter d'un air mystérieux sur le péché originel. la scène suivante montre l'impact sur la rue et ses gens de la déclaration de guerre. A la fin, Tchernoff et son ami, qui ont été témoins de l'émotion sucitée par la nouvelle, croisent marguerite qui rentre chez elle. entre ces trois scènes, on a ainsi un écheveau clair d'intrigues: la guerre set déclarée, elle va séparer les deux amants. Et par ailleurs, Marguerite et Julio ont dépassé le stade de la relation platonique...
Le film est non seulement superbe visuellement, parfaitement servi par la photo de John Seitz (un autre partenaire systématique du metteur en scène) constamment envahi par le symbolisme, depuis le "centaure" Madariaga, dont les deux parties de la famille vont se déchirer jusqu'à se retrouver face à face sur le champ de bataille, jusqu'à la vision symbolique des quatre cavaliers évoqués par l'illuminé Tchernoff (Nigel de Brulier), figure christique volontiers floue. Rex Ingram semble, à l'imitation sans doute du roman, plaider pour l' internationalisme, d'ailleurs incarné par l'Amérique (Nord ou sud, peu importe), mais il cède quand même à la tentation de charger l'ennemi allemand, représenté dans son militarisme ridicule (un pléonasme, d'ailleurs),avec ses monocles, et sa tendance à se transformer en brute épaisse, avinée et violeuse, en temps de guerre. L'intrigue est centrée sur un personnage de jeune homme lâche et égoïste, dont la prise de conscience viendra tardivement, dans des circonstances tragiques. Ingram n'hésite pas, 6 ans avant Napoléon, à mettre en scène l'exaltation patriotique dans une scène de Marseillaise folle, teintée dans certaines copies en bleu, blanc et rouge... Le film, avec ses excès, se situe dans une ligne pas si éloignée du J'accuse de Gance. mais là ou Gance concentre son talent narratif sur le drame privé d'un triangle amoureux à tiroirs avant de passer à l'évocation des morts de la grande guerre, Ingram multiplie les personnages, Julio, Marguerite, Marcelo, Chichi la soeur de Julio, son fiancé André, Karl, ses trois fils... De cette accumulation maitrisée, un grand maelström d'images nait. Oui, diais-je, il y a des excès, des exagérations. Le mélodrame va trop loin en permanence, mais cette profusion d'émotion reste plus forte que la somme de ses défauts. Ce fim qui part dans toutes les directions porte en germe une oeuvre baroque et intense, proche de Stroheim (Un ami proche d'Ingram, qui lui confiera ainsi qu'à Grant Whytock le montage de Greed) par sa capacité à sonstruire une narration fleuvre cohérente, héritée de l'exemple de Griffith, mais louche déja du coté des esthètes fous du cinéma, que seront Sternberg, ou le disciple auto-proclamé, le génial Michael Powell... Contrairement à Stroheim chez qui chaque détail compte, et sera évoqué, ici le tout est un kaléïdoscope de détails dont l'accumulation fait sens. Vu dans de bonnes conditions, ce film tombé dans le domaine public, c'est à dire disponible dans d'ignobles copies, n'a pourtant rien perdu de sa capacité à vous clouer au sol.
Le titre de ce film se réfère au titre d'un roman, écrit par une aspirante autrice, une jeune femme de la très bonne société qui s'est improvisée romancière... Quand elle publie son roman, son père lui fait comprendre qu'elle a tort en se livrant à une lecture publique d'une acerbe critique de l'oeuvre, dans un dîner. Humiliée, Clytie (Madge Kennedy) décide de prouver au monde entier, et en particulier au critique, qu'elle a eu raison: elle décide de le prouver en se livrant à un exercice qu'elle a imposée à son infortunée héroïne... Elle tente donc de se livrer à un faux cambriolage pour prouver qu'une jeune femme de la haute en est capable... Et se retrouve au poste! Le critique Jimmy Gilpin (Tom Moore), auteur de la fameuse attaque du roman, apprend qu'elle se trouve en prison et décide de lui jouer un tour à sa façon, en se faisant passer à son tour pour un bandit...
C'est un film amusant, dont il ne reste que des copies bien souffrantes. On en possède aujourd'hui environ 90%, dans une restauration basée sur des éléments très abimés. Pollard expérimente ici avec le style qui fera sa notoriété dans les années 20, à la Universal, pour des longs métrages avec notamment Reginald Denny (The reckless age, Oh doctor!) ou Edward Everett Horton (Poker face): des comédies, mais qui se présentent plus comme une préfiguration de la fameuse Screwball comedy, que des burlesques à la façon de Chaplin, Lloyd ou Keaton.
Dans la machination dont Clytie esr la victime, Pollard fait de nous des complices en nous en livrant tous les contours avant que Gilpin, ou les policiers avec lesquels il joue ce tour à l'héroïne, n'aient commencé. Cet avantage que nous avons sur l'héroïne, et la façon dont elle se fait prendre au jeu, ainsi que sa naïveté, sont le ressort comique principal du film. Dans le dernier acte du film, pourtant, Pollard fait intervenir un personnage maléfique qui lui, ne joue pas. C'est sans doute l'aspect le plus étonnant du film, qui débouche sur un authentique mélange de comédie et de drame. Les bonnes idées abondent dans ce film mis en scène avec goût et une grande lisibilité. Pollard est un raconteur d'histoire particulièrement aguerri, et ne s'embarrasse pas de recherches ni d'expérimentations dans ce qui reste un film linéaire mais très efficace. Le propos, bien sûr, est gentiment mais sûrement conservateur: chacun sa place! madge Kennedy et Tom Moore sont pétillants et leur alchimie fair merveille...
La compilation Wonder dogs, consacrée par Kino aux films mettant en scène des chiens dans l'ombre de Rin-tin-tin, l'a parfaitement démontré: les gens raffolaient des films qui mettaient en scène ces animaux de compagnie, le plus souvent en "meilleurs amis de l'homme", et si possible dans des contextes policiers... Ce film en est un exemple. L'accent, d'ailleurs, y est mis sur l'action, à partir d'une intrigue très passe-partout.
Tout y est blanc ou noir, binaire et clairement penchant du côté du mal ou du côté du bien. Alors qu'un valeureux policier (Edward Hearn) secondé de son non moins valeureux chien Peter The Great, agit contre des bandits, l'animal déchire le vêtement d'un homme... Il s'agit du frère de la fiancée du héros, un caissier de banque qui est tombé dans les griffes des malfaiteurs...
Le film est prétexte à des péripéties certes téléphonées, mais parfaitement représentées, par un maître du film d'action à l'époque: c'est lui qui avait réglé la mémorable séquence de la course de chars, dans le Ben-Hur de Fred Niblo, et accéléré le mouvement de manière impressionnante dans The phantom of the opera. Ici, il se livre à l'inévitable poursuite lors de la dernière bobine... Un film qu'on oubliera pourtant très vite...
Harold Brentwell (Harry Millarde) s'ennuie profondément à la campagne... Il décide de tenter sa chance à la ville et laisse derrière lui sa fiancée Helen (Marguerite Courtot). Mais un jour dans le restaurant il est subjugué par la sophistication d'une femme seule, Sybil (Alice Hollister), et oublie totalement Helen... Mais Sybil va le ruiner.
Quand Helen, fatiguée de vivre auprès de ses parents d'adoption, décide de se rendre à son tour à la ville elle ne tarde pas à tomber dans le piège de malfaiteurs qui veulent l'enlever pour en faire une prostituée...
C'est un film entièrement fabriqué par la compagnie Kalem, autour d'un certain nombre d'intentions: d'une part, il y avait eu un scandale autour d'un ballet, un duo interprété à New York par les danseurs Bert french et Alice Eis; ils s'inspiraient eux-même d'une oeuvre de Philip Burne-Jones, le cousin de Rudyard Kipling, qui romanticisait la séduction d'une femme qui exerçait son emprise sensuelle qur un homme qui s'abandonnait à elle... L'idée était d'immortaliser cette danse qui avait fait scandale, mais comment le faire dans un film de longue haleine?
C'était le début de l'ère des longs métrages, et à l'époque un film de trois bobines comme celui-ci était donc un prétexte à se rendre au cinéma, à l'inverse des programmes de courts métrages qui se succédaient auparavant. Mais si on voulait insérer cette danse et lui donner toute la puissance de la promotion nécessaire, il fallait élaborer un film autour! Donc, il y a eu un patchwork. A la représentation théâtrale au cours de laquelle le héros va assister à la danse et vivre une catharsis salutaire, viennent s'ajouter deux intrigues. L'une, édifiante, est inspirée des mélos de Griffith, notamment le court The Drunkard's reformation; l'autre en revanche vient en droite ligne des films danois sur la traite des blanches, qui étaient en vogue à l'époque!
Quoi qu'il en soit, le film se laisse voir, est cohérent, et sous forte inspiration des canons esthétiques et du jeu des acteurs Européens, notamment les danois et les Italiens. Et pour finir, le mot "vampire" ne va pas tarder à désigner une femme de mauvaise vie dans un drame cinématographique...
Un chien et son petit discutent: le chiot voudrait que son père lui raconte la vie de leur maître... Et le chien raconte, comment Bob (George Hackathorne), amoureux de Marie (Marjorie daw), s'est retrouvé complètement mis à l'écart par le caïd de la ville (Brooks Benedict) qui non seulement a payé des vagabonds pour lui casser la figure et prendre sa place auprès de la jeune femme, mais en plus lui a piqué son idée de design pour une bibliothèque locale... Puis le jeune homme est parti à la guerre et là tout a changé...
On s'attend (légitimement) à un film de série B voire Z, mais il est soigné... L'idée de faire en sorte que le point de vue soit celui d'un chien qui a pris l'habitude de veiller sur son maître et ami, à travers cette structure encadrée par les "discussions" entre le chien adulte et son chiot, est assez étonnante et efficace.
Le reste du film aussi, qui repose sur des acteurs compétents (George Hackathorne, on s'en rappelle, était le bossu, amoureux éconduit de Mary Philbin, dans The merry-go-round, de Stroheim (et Julian). Et l'ombre de Grandma's boy, de Harold Lloyd, et de Tol'able David, de henry King, plane sur cet honnête petit film.
Les forêts du Canada... Un mountie dont le copain a été tué lors d'une rixe avec des contrebandiers se fait aider d'un chien pour démasquer les auteurs d'un trafic de fourrures...
En guise de Canada, le film a été tourné en Californie, plus précisément à Los Angeles, dans un décor de "trading post" passe-partout qui servait souvent pour les westerns de série B. Et je pense avoir rarement vu de film muet dans une copie aussi belle, qui soit aussi ennuyeux et vide...
Aucun acteur ici ne parvient à être aussi bon que le chien, qui par ailleurs est un chien. Les adjectifs "fade", "tiède", "play" et "inexistant" ont été inventés pour cette production Pathé de 1928. C'est sûr...
C'est la première version cinématographique de la fameuse légende, inutile de dire que ce n'est pas la dernière! Le contexte de l'existence de ce film est assez particulier, puisqu'il a été produit par la compagnie Eclair, venue s'installer aux Etats-Unis pour tenter de conquérir de nouveaux marchés. Parmi les techniciens et artistes qui étaient venus se charger de cette opération, on trouvait Maurice Tourneur, Emile Chautard, et Etienne Arnaud, qui s'était construit une solide réputation de films historiques et en costumes. Mais le film est aussi crédité à Herbert Blaché...
Je ne reviens pas sur l'intrigue, qui est ici plutôt divisée en séquences attendues, et remarquablement étendue sur trois bobines, même si le film a perdu son début...
C'est flagrant de voir que même si deux metteurs en scène se sont penchés sur le berceau, le film est très peu inventif. Bien moins réussi que les films Eclair français contemporains, et bien en -dessous de ce que proposait la Biograph à l'époque. Quelques bonnes idées (des surimpressions et autres insertions) en plus d'un tournage qui privilégie constamment les décors naturels de sous-bois (...il n'y a pas beacoup de châteaux dans le New Jersey!) permettent quand même de conférer quelques qualités à cet incunable...
Le vieux Wilson (J.P. Lockney), un magnat de l'aviation, a des problèmes pour anticiper son héritage: pas de souci avec son fils Dick (Gareth Hughes), un grand boy-scout qui est son meilleur pilote, ni avec la fiancée de celui-ci, Alice (Josephine Hill), qui est blonde comme les blés...
Non, le problème, c'est Joseph (Joseph Tansey), le neveu: un excellent pilote, mais pas aussi bon que Dick... Et surtout pas aussi valeureux, car la fripouille a surtout utilisé ses talents de pilote pour faire du trafic de bibine! Décidé à récupérer ce qu'il estime son dû, il kidnappe son oncle, le confie à un ami charlatan douteux qui tient un sanatorium douteux, le douteux Dr Shade (Sheldon Lewis), pour faire on ne sait pas trop quoi, mais sans doute pas des câlins.
Il kidnappe aussi tant qu'à faire la belle Alice et tente de l'obliger à, je cite un intertitre, "se marier volontairement" avec lui... Bonne chance! ...Sinon, il y a aussi un chien.
C'est un film de la compagnie Cheserfield, qui témoigne d'un aspect de l'industrie cinématographique qu'on a eu tendance à ignorer pendant longtemps: derrière tant de chefs d'oeuvre, il y a des films de série B, estimables ou non, qui ont fait régulièrement bouillir la marmite... Des produits de série qui alimentaient les programmes et proposaient des frissons vite faits mal faits pour pas grand chose. Ici, un chien savant, qui sait surtout aboyer sur commande, des avions, un méchant à moustache avec regard torve, un sauvetage en plein air, une clinique douteuse avecdes opérations douteuses, et des héros avec le charisme d'une brosse à dents...
Grand Œuvre de DeMille ou simplement passage obligé d’un showman chrétien? On ne résoudra pas cette question. Quoiqu’il en soit, c'est l’avant-dernier muet de son auteur, dont l’opus suivant contiendra des séquences parlantes - une page se tourne. Et elle se tourne de façon spectaculaire. Devenu un producteur-réalisateur indépendant mais puissant, DeMille est toujours plébiscité par le public; après ses Dix commandements, il avait eu une crise d’inspiration, qui avait notamment abouti au très saugrenu Road to yesterday. Après la crise d’inspiration, la crise de foi: The King of kings, en réponse à Ben Hur, a Tale of the Christ, allait être la vision DeMillienne des derniers jours du Christ, des derniers miracles à la résurrection, avec des acteurs de premier plan partout, du Technicolor, des décors et des costumes grandioses…
Ecrit avec l’inévitable Jeanie McPherson, monté avec des acteurs priés de s’investir dans leur rôle de façon spirituelle et créé par une équipe technique acquise à la sincérité du projet, ce film est un monument à plus d’un titre. Certes, nous sommes en pleine vision officielle, qui plus est approuvée par les instances W.A.S.P les plus fondamentalistes de l’époque, en dépit de quelques extravagances, généralement bien rigolotes (Marie Madeleine en courtisane richissime - en Technicolor!); comme souvent dans ce genre d'entreprise les Juifs ont le mauvais rôle, mais de nombreux intertitres (Tirés des évangiles) viennent rappeler qu'ils n’ont souhaité la crucifixion de Jésus que parce qu’ils étaient manipulés par de fins politiques... Ce qui du reste correspond à la deuxième version du film, sortie en janvier 1928 et amendée par une association qui souhaitait veiller au respect de la communauté Juive et à éviter d'éventuels incidents antisémites: de nombreux acteurs juifs ont répondu présent, en particulier Rudolph et Joseph Schildkraut (ce dernier un habitué des établissements DeMille-McPherson), qui jouent respectivement Caïphe, le grand prêtre du temple, et Judas, le «Disciple préféré» qui deviendra le traître que l’on sait. L’idée de le faire jouer par un acteur de premier plan, conjuguée à d’astucieuses ficelles de scénario, lui donne un poids peu commun, des motivations et une humanité qui sont sans prix: Judas trahit par dépit politique (Il se voyait déjà premier ministre d’un Jésus-roi) et va suivre le chemin de croix, et le remords va monter jusqu'au suicide; la corde, il l’a ramassée lorsque les romains ont délié Jésus pour lui faire porter sa croix… La scène de sa mort est traitée d'une façon spectaculaire. Il y a un côté Shakespearien dans l'arc du personnage, mais le sentiment qui domine est quand même gênant! Judas est un ambitieux, Caïphe un homme de pouvoir peu désireux de le partager, et finalement les Romains sont comme manipulés...
Autre acteur dont il faudra bien parler, H.B. Warner joue Jésus : on est loin de ce à quoi devait ressembler un charpentier Palestinien, mais après tout, c’est vrai aussi pour Willem Dafoe. Warner, un alcoolique bon vivant, qu’on connaît pour tous ses rôles chez Capra, s’en sort plutôt bien, ayant surtout comme tâche d’incarner plus que de jouer. Il reprend les canons en vigueur, d'un Christ blond, au regard dans le vague. Sa performance a été saluée à l'époque: on n’en dira pas autant de Pierre, joué par Ernest "Steamboat Bill" Torrence, qui est bien meilleur en Captain Hook chez Brenon (Peter Pan, 1924)… Sa performance a d’ailleurs été rabotée sévèrement dans la version sortie en salles en 1928, afin de ramener le film en dessous de deux heures.
Le résultat final, absolument sincère, n’évite pas la pesanteur: le metteur en scène a choisi de rester à respectueuse distance, et de peu faire bouger sa caméra, comme avec Jeanne d’Arc (Joan the woman, 1916); de plus, cet excès de foi peut facilement rester sur l’estomac, mais il y a de vrais beaux moments, depuis l’utilisation qui nous rappelle The Whispering Chorus de multiples surimpression pour nous montrer les sept péchés capitaux quitter le corps de Marie Madeleine, à la mort de Jésus, le cadre explosant d’effets spéciaux pour nous montrer spectaculairement la colère de Dieu; la première vision de H. B. Warner est une trouvaille, puisque c’est par le point de vue subjectif d’un aveugle que Jésus nous est révélé: une façon de contourner l’interdit que s’étaient fixés toutes les personnes à avoir travaillé sur l’une ou l’autre des adaptations de Ben Hur (Théâtre ou film); dans The king of kings, avant la guérison de l’aveugle, vers la quinzième minute, on ne voit pas Jésus… La scène de la condamnation par Ponce Pilate est d’une grande efficacité, et totalement claire en dépit de la multiplication des points de vue… Les nombreux emprunts picturaux, décidément une habitude DeMillienne, atteignent ici leur apogée, notamment lors de la Cène ou de la Crucifixion.
Le film est loin d'être un échec, même si il est difficile de le voir sans ricaner ou grincer des dents lorsque l’on ne croit pas: Jésus, dans ce film, et surtout sa déïté, nous apparaissent comme totalement indiscutables. Toutefois, le film emporte l'adhésion par la fluidité narrative (De la version longue en tout cas), par le besoin de creuser les motivations et les liens de cause à effet, par les rapprochements heureux: une scène durant laquelle les instances religieuses juives se déchaînent contre un Ponce Pilate trop enclin à libérer Jésus est immédiatement suivie d’une séquence durant laquelle les légionnaires romains rivalisent de sadisme (La couronne d’épines, bien sûr) devant un Judas torturé par le remords et qui prie pour que Jésus s’en sorte. Cette inversion prouve que même DeMille sait freiner un peu ses penchants manichéens…
Pour répondre enfin à la question posée en exergue, il est confirmé que nous ne trancherons pas: les deux complices (Cecil et Jeanie) avaient déjà fait acte de foi dans le passé, c’est de nouveau le cas: le film est aussi sincère que l’était la morale bondieusante de ses Dix Commandements. Mais en emboîtant le pas à la MGM et à son Ben Hur, DeMille savait parfaitement ce qu’il faisait, et en a reçu beaucoup en retour, présentant en soirée de gala sa version de 160 minutes, puis coupant un peu (Trois scènes passent littéralement à la trappe, dont les doutes de Pierre) pour présenter une version de 112 minutes avec musique en boite pour l’exploitation en salles. Les deux sont disponibles chez Criterion dans un coffret impeccable, et le transfert de la version longue est magnifique. Les deux scènes en Technicolor sont fort bien rendues, ce qui est rare compte tenu de la volatilité du procédé en deux bandes, dont bien des films ont disparu. En décembre 2017, nous voyons arriver le film en Blu-ray chez Lobster, présentant une restauration des deux principales versions, l'une comme l'autre très impressionnantes. Une nouvelle édition, Américaine celle-ci, renforce encore la bonne santé du film en en offrant un superbe transfert, chez Flicker Alley (2025).
Pour finir sur une petite note de curiosité inattendue, ce film est par ailleurs l'une des principales sources d'inspiration de Last Temptation of Christ, de Scorsese.