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16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:56

On hésite à employer le terme de comédie, car pour Lois Weber, qui a choisi comme principales protagonistes de son film les épouses, le chemin ici est balisé de tessons de bouteille... Et pourtant on est dans un cinéma de la subtilité; cousin de celui pratiqué par Cecil B DeMille depuis 1918, quoiqu'en plus subtil... Et ce film semble par bien des aspects anticiper sur des oeuvres aussi essentielles que les films de Lubitsch (Notamment The marriage circle, ou encore Lady Windermere's fan) et bien sûr l'admirable A woman of Paris de Chaplin...

Mr et Mrs David Graham sont mariés depuis peu, et Mrs, interprétée par Claire Windsor, a à coeur de tout faire pour conserver l'amour de son mari (Louis Calhern). En même temps il fait conserver à celui-ci un semblant de vie et d'effort, ce qui la pousse à constamment reconsidérer son rôle d'épouse. Ce qui n'est pas le cas de Mrs John Daly; celle-ci (Mona Lisa), mariée surtout pour pouvoir profiter de la rassurante protection de la fortune de son mari (Philipps Smalley), a pris l'habitude de ne lui dire que ce qu'il a envie d'entendre, et de garder la vérité pour elle. Les deux femmes évoluent dans le même cercle, mais Mrs Graham apprend que son mari et Madame Daly se connaissaient avant qu'elle-même n'entre dans la vie de David. et quand la belle ténébreuse les invite pour un week-end, elle pense que l'intrigante s'est décidée à tenter de reconquérir son ancien amant... Et elle a raison. mais rien ne va arriver comme prévu...

Deux couples, mariés de fraîche date, qui n'ont d'ailleurs pas encore d'enfant. Les dames votent depuis peu (c'est en 1918 qu'elles ont eu accès à cet avantage autrefois réservé aux hommes, mais à voir la façon dont les deux femmes "gèrent" leurs maris, on sent bien qu'elle savent depuis longtemps tirer les ficelles. Le chemin, pour les deux femmes (en particulier pour Claire Windsor) est parfois très douloureux, et la réalisatrice s'est ingéniée à tout le temps contraster les points de vue féminins et masculins, et les opposer sur le même théâtre des opérations... Et elle a choisi de montrer un week-end dans une immense maison, tellement immense, que la pièce change à chaque scène! Ainsi confrontées à un dédale de possibilités pour leur couple respectif, les deux femmes vont passer un week-end de conflit intérieur qui aurait pu être bien plus brutal... L'essentiel de la bataille va se faire autour d'une lettre parfumée. Faut-il l'ouvrir, ou pas?

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Published by François Massarelli - dans Muet 1921 Lois Weber **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:55

Ce film est incomplet: on ne va pas revenir sur la tragédie récurrente dans les années 30, qui a consisté à laisser pourrir les films, à ignorer leur destin aussi, à partir du moment où leur vie commerciale était finie, ou même plus simplement parce qu'ils étaient muets... Mais dans ce cas c'est d'autant plus embêtant qu'on manque de renseignements sur le film, et comme il manque la deuxième moitié, il ne nous reste qu'à nous perdre en conjectures sur le sens de l'oeuvre.

Parce qu'en plus, ce long métrage de la réalisatrice de Hypocrites et Shoes est particulièrement original, contenant une mise en abyme inattendue, en forme de clin d'oeil appuyé: les personnages qui au départ ne sont pas nécessairement liés entre eux, sont tous unis par le fait qu'ils se rendent au cinéma, voir un film dont on nous présente des extraits choisis: un mélodrame social intitulé "Life's mirror", réalisé par Lois Weber! Elle y utilise un casting qui est proche de celui de Shoes, et le type d'intrigue chorale qu'on retrouve justement dans Idle wives, avec la réunion d'un certain nombre de destins...

Des "types" de personnes nous sont présentés: un couple qui est arrivé au point de non-retour dans la déchirure de sa relation (On reconnaît d'ailleurs l'intrigant visage de Maude George, qui 6 années plus tard illuminera de vitriol le film Foolish Wives d'Erich Von Stroheim); une famille pauvre qui se déchire, notamment au sujet du destin de l'une des filles qui souhaite être indépendante mais qui doit se dévouer à sa famille; une jeune femme qui est tentée par la séduction d'un inconnu, un moins que rien. Devant le film, certains de ces spectateurs se retrouvent devant des situations qu'ils connaissent, ou qu'ils redoutent: ce sont leurs vies qui sont mises en abyme...

Tout fait que quand on arrive à la 29e minute et que le film s'arrête faute de bobines supplémentaires, la frustration est immense... Mais les qualités de cette production, ainsi soyons justes qu'un certain défaut de clarté, apparaissent au moins de manière suffisamment évidente pour qu'on n'ait aucun doute sur son importance.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Lois Weber 1916 **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:54

Avec ce film, l'une des ses premières oeuvres maîtresses, Lois Weber s'éloigne de la convention mélodramatique, fut-elle évangélique, polémique et militante (Hypocrites), et des grosses machines obligées et convenues (une adaptation du Marchand de Venise, qui est par ailleurs au rang des films perdus de la réalisatrice), pour donner à voir une exploration de l'étude de moeurs sociales, doublée d'une réflexion féministe, à travers le point de vue d'une jeune femme interprétée avec brio par la comédienne Mary McLaren.

Celle-ci est donc une jeune vendeuse dans un magasin, pour laquelle les fins de mois sont difficiles: elle est la seule à travailler à la maison, puisque son père doit se faire prier pour sortir; la mère essaie bien de faire des économies, mais rien n'y fait, et les deux jeunes soeurs sont des fripouilles, pas encore en âge de penser à être économes. Celle sur laquelle cette situation de relative misère pèse le plus est l'héroïne, dont les chaussures, comme une sorte de signe extérieur de sa détresse, sont tellement élimées qu'il est évident qu'une nouvelle paire s'impose.

Mais ça coûte cher. Très cher...

Exit le symbolisme un peu lourdingue de Hypocrites, place à l'observation sociale. Weber place Mary McLaren au milieu de la vie, et tourne avec une grande efficacité son film dans des décors quotidiens et convaincants. Elle évite les pièges didactiques: ni militantisme social misérabiliste, ni leçon forcée et conservatrice. Si le père nous apparaît un peu comme le "méchant" dans l'intrigue, c'est parce que du point de vue de la jeune femme c'est son immobilisme qui est la principale source de maux. mais il n'est pas diabolisé pour autant. De même que la figure du gandin aperçu dans quelques scènes, qui sera l'ultime recours à la fin du film: un bellâtre qui a bien l'intention de séduire la jeune femme et grâce auquel elle pourra enfin se payer une paire de chaussures neuves. Et la vie pourra continuer...

Mais en attendant, Lois Weber peaufine son style fait d'une grande clarté narrative, jamais trop dépendante du texte, toujours des acteurs et du cadre. Elle se repose beaucoup sur le visage de Mary McLaren, qu'elle nous montre dans un miroir brisé dans une image célèbre de la publicité pour ce film: la jeune femme vient de prendre sa décision, qui est de se laisser séduire, de littéralement vendre son corps pour des chaussures, comme nous a prévenu un intertitre en exergue du film. Et dans le miroir qui la coupe en deux, son regard est arrivé au delà du désespoir. Lois Weber, par sa science du point de vue, son refus de la simplicité, son envie d'explorer avec génie les petits moments apparemment si insignifiants, mais si significatifs, renouvelait le mélodrame et le drame social, et Shoes est un chef d'oeuvre qui en annonce d'autres, The blot pour commencer, qui ira encore plus loin...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Lois Weber 1916 **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:53

Les grands sujets, les thèmes de société, comme la peine de mort, les dépendances (Drogues, alcool) ou autres problèmes d'ordre moral, voilà en gros ce qui caractérise une bonne portion des films cruciaux des années 10, par opposition aux années 20, plus solaires et ludiques. Pourtant il existait déjà dans le cinéma en devenir de cette décennie glorieuse une fracture, entre un cinéma déjà dédié aux plaisirs simples et populaires, d'un côté, et des oeuvres militantes, qui tentaient d'affirmer une place dans les débats de société pour le cinéma, cet art de communication qui était désormais bien établi. David Wark Griffith, George Loane Tucker, Thomas Ince, Cecil B. DeMille... ont tous contribué de manière éclatante à développer cet aspect militant du médium. Et Lois Weber aussi. C'était peut-être même la plus engagée de tous, qui croyait avant de calmer le jeu à la fin des années 10 qu'il fallait utiliser cet avantage du cinéma d'être un art populaire, pour essayer d'aborder tous les sujets, d'où ce film militant, qui allait batailler avec la censure, mais aussi se trouver un énorme succès... Un film impressionnant par son ambition, et parfois bien flou, qui traite de contraception... ou d'avortement, ou des deux. Mais il parle aussi d'eugénisme, et c'est là qu'il devient plus qu'embarrassant.

Le procureur Richard Walton (Tyrone Power) est un brave homme, rigoriste mais quel procureur pourrait prétendre ne pas l'être? Il se lamente de devoir parfois juger des gens qui sont devenus criminels parce qu'ils sont nés du mauvais côté de la vie, et il est amené à représenter le ministère public dans un procès contre un médecin qui a souhaité se faire l'avocat du contrôle des naissances, afin d'empêcher le développement de la criminalité, mais Walton ne semble pas particulièrement opposé à l'idée.

Par contre, il a un secret: il est marié, à une épouse qu'il adore, mais qui ne lui a donné aucun enfant. Il en est sincèrement affecté, d'autant que ses voisins ont eux été particulièrement productifs, et que sa belle-soeur vient d'accoucher d'un très beau bébé... Mais Edith (Marjorie Blynn), son épouse, n'a pas l'air de trouver la situation si grave, qui la laisse oisive, prenant du bon temps, entre ses chiens, et ses copines avec lesquelles elle passe le plus clair de son temps. Mais Edith elle aussi a un secret: quand une de ses amies lui avoue être enceinte, mais ne pas désirer l'enfant, Edith suggère comme on propose un café à quelqu'un d'aller voir le docteur Malfit, un praticien qui est très arrangeant...

C'est très ambigu: un flash-back du récit du médecin militant pour l'eugénisme, dans la première partie, semble prendre partie pour sa thèse, en montrant les taudis insalubres où vivent les gens les plus pauvres, et en suggérant qu'il s'agit du repaire du vice et de la criminalité... Cette thèse eugéniste, présente du début à la fin du film, mais jamais clairement énoncée, est-elle l'une des pistes envisagée par Weber? Par ailleurs, tout en adoptant une mise en scène sure et claire, avec ses compositions assurées, et une formidable direction d'acteurs (Weber et son assistant et mari Phillips Smalley privilégiaient des acteurs venus de la scène, auxquels ils demandaient de jouer dans un registre aussi subtil que possible), Weber s'emmêle les pinceaux dans son film, en mélangeant en permanence les notions de contraception et d'avortement; de plus, et c'est à mon sens aussi grave, elle inverse les faits: il semble qu'on y prône la contraception pour les classes ouvrières, et qu'on y condamne l'avortement pour la bonne société (Une façon de rappeler qu'il faut justement encourager les bonnes gens à procréer); mais l'avortement clandestin n'est pas une plaie de la bonne société à cette époque, il est au contraire le dernier recours pour les gens les plus défavorisés. du coup, le message peine à passer... Et surtout, de quel message s'agit-il?

Quoi qu'il en soit, le film au-delà de ce manque de clarté bien compréhensible (Le sujet est quand même vraiment risqué, et le censure particulièrement tatillonne de l'état de Pennsylvanie ne s'y est pas trompée, qui a sauté sur ce film avec gourmandise et une paire de gros ciseaux) reste important, de par sa portée, et ce que Weber a suggéré de la fracture entre les hommes et les femmes: dans les premières scènes, qui montrent les hommes régenter la vie des femmes, Weber montre une réalité qu'elle connaît bien même si elle s'est elle-même fort bien imposée dans un monde et un business dominé par les hommes. Et si elle sépare dans son film le monde des hommes et celui des femmes, c'est aussi qu'elle connaît bien ce problème, qui a d'ailleurs longtemps obligé le couple Smalley-Weber à partager les crédits créatifs (Direction-écriture-production). Mais une actrice de ce film, Mary McLaren, était formelle: quand il était présent sur le plateau, Smalley référait systématiquement à son épouse.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1916 Lois Weber **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:52

Ce film est basé sur un opéra de 1829, La muette de Portici, composé par Daniel-François-Esprit Auber, sur un livret d'Eugène Scribe et Germain Delavigne. Et le principal atout du film est sa star, la grande ballerine Anna Pavlova pour une unique apparition au cinéma. Et le film diffère profondément du reste de l'oeuvre connue de Lois Weber: aux drames sociaux et psychologiques modernes et urbains de longueur modeste, se substitue ici une intrigue en costumes, haute en couleurs et en émotion grandiloquente, qui s'étale sur près de deux heures; un film muet basé, c'est un paradoxe, sur un opéra... On peut émettre deux hypothèses pour en expliquer la production: d'une part, Lois Weber voulait sans doute en faire une démonstration de force en même temps qu'une façon de faire concurrence au spectaculaire Birth of a nation de Griffith; ensuite, la Paramount venait de lancer la cantatrice Geraldine Farrar, dans Carmen de Cecil B. DeMille, et s'apprêtait à la mettre en valeur dans Joan the woman, du même auteur. Weber, elle, avait la Pavlova...

Dans une région Italienne qui est soumise à une gouvernance Espagnole, les paysans attendent de moins en moins patiemment l'occasion de se révolter. Une occasion va être fournie par un petit drame de pas grand chose: Fenella (Anna Pavlova), la soeur du plus remonté des pêcheurs locaux, Masaniello (Rupert Julian), est séduite par un noble de la cour (Douglas Gerrard). La suite va être une vengeance en forme de révolution avec tout ce que peut ça peut amener comme chaos...

Je parlais de The Birth of a nation tout à l'heure, mais on pourra penser à une autre production spectaculaire de Griffith: Intolerance était-elle dans tous les esprits à cette époque? Il y a un peu de son souffle épique dans ce film: déjà, Weber a engagé une armée de figurants, dont elle utilise la force décorative assez souvent. Elle a mobilisé toute une partie du littoral pour y construire une ville, un palais, et un village de pêcheurs; enfin elle utilise la danse pour exprimer de nombreuses choses: la joie simple des pêcheurs sur la plage; la concupiscence d'un noble, dans une scène qui fait quand même sérieusement bouche-trou (un certain nombre de préludes dansés sont sans doute placés pour faire écho au spectacle original); elle oppose d'un côté la richesse et l'oisiveté des nobles Espagnols, et la pauvreté absolue des Italiens; enfin bien sûr une large part du film (environ un quart) est consacrée à la révolte, qui sera longue, sanglante et pleine de débordements. On pourra aussi assister pour finir à l'inévitable défoulement de la populace dans une orgie de boisson et de nourriture qui ressemble à un ballet (filmé avec un mouvement à la Cabiria, quand je vous dis que Griffith et sa Babylone ne sont pas loin!)...

De la danse, quand la vedette s'appelle Pavlova, quoi de plus normal? L'héroïne, muette comme nous indique le titre, s'exprime de fait avec le corps, mais elle est un peu noyée dans la masse de figurants durant la première moitié. Le jeu histrionique généralisé n'arrange pas les choses, non plus, dans toute l'exposition du drame. Quand le film s'emballe, son jeu étrange et totalement corporel devient intéressant, culminant dans une scène sans ambiguité où elle se donne à son amoureux: c'est par la danse qu'elle commence la parade. Mais le film devient formidable dans sa deuxième partie, quand Weber nous montre le déchaînement de la révolution dans une série de scènes de chaos particulièrement maîtrisées. Tout y passe: destructions, tortures, tentations de viol (on en connaît les codes dans le film muet), brutalités diverses, invasions de pièces occupées par des nobles, etc... La mise en scène fait feu de tout bois ici, et on comprend enfin dans ce déferlement de violence cinématographique ce qui a attiré la réalisatrice (et son mari, l'inévitablement crédité Phillips Smalley) dans cette entreprise étonnante.

Le film a été sauvegardé dans un certain nombre de copies, dans un certain nombre de formats aussi, et a du être reconstitué à partir de toutes ces sources disparates, ce qui n'arrange pas le confort de visionnage... Mais c'est une grande date à sa façon: pour Lois Weber bien sûr, qui commence en beauté sa période Universal qui sera très importante pour sa carrière; pour Pavlova, sans aucun doute; et surtout, pour la petite compagnie Universal, qui peut enfin commencer à sortir des films d'envergure...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1916 Lois Weber **
16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 21:51

Ca devient une habitude, mais je vais encore commencer par dire que ce film a beaucoup souffert des vicissitudes du temps qui passe et de la négligence calculée des ayant droit... Donc il ne subsiste aucune copie en bon état, encore moins complète, de Scandal, ou de Scandal mongers (le titre utilisé lors de la ressortie de 1918). Mais au moins on a une assez bonne idée, à travers deux copies qui rassemblent des fragments 35mm qui étaient en voie de décomposition quand ils ont été localisés, de ce que le film était... 

Pour commencer, Scandal est situé à un tournant: c'est après un contrat de quelques films (Dont le fameux Hypocrites) pour Hobart Bosworth, que Lois Weber qui a ainsi pu passer au long métrage, est revenue au bercail de la Universal avec une certaine tranquillité quant à sa liberté de choisir les sujets de ses films. Elle a donc décidé de continuer à creuser le même sillon, et de tourner en priorité des films à caractère social. Le premier est justement Scandal, consacré à la façon dont la communauté peut utiliser n'importe quel prétexte pour se tourner vers un de ses membres, avec ou sans raison objective. Le film est moraliste au même titre que Hypocrites, et plus basé sur le constat d'un fait que la recherche d'une réponse aux questions qui se posent: une habitude chez Weber qui aime à faire bouillir son public.

Tout se passe bien dans la petite communauté banlieusarde: tous les matins, les gens se rendent à leur travail; Mr Wright (Phillips Smalley) quitte son foyer, salue ses voisins, son épouse se félicite de la réponse positive de son père à leur demande de prêt. Daisy Dean (Lois Weber), sa secrétaire-sténographe, quitte la maison où elle vit avec sa mère, suivie du regard par l'un des voisins (Rupert Julian), un célibataire qui aimerait bien l'approcher pour la demander en mariage. Ce que sa soeur (Adele Farrington) désapprouve, car la jeune femme n'est pas de son goût! Bref, tout va bien, jusqu'à ce que la secrétaire ait un accident en sortant du bureau. Son patron ayant proposé de la reconduire, c'est la goutte d'eau qui va faire déborder le vase des ragots... Et les répercussions seront terribles...

Comme elle l'avait fait avec le mannequin Margaret Edwards qui parcourait les dernières bobines de Hypocrites dans le plus simple appareil en jouant "la vérité", Weber a choisi pour représenter les ragots un personnage hirsute sorti (selon elle, mais on demande à voir!) de l'imagination du dessinateur Winsor McCay, ce qui est pour le moins étrange, mais en phase avec les tendances allégoriques de l'époque. Mais surtout elle situe son drame dans l'intimité des consciences, et chaque personne se révèle en fonction de sa jalousie, de sa facilité à suivre le troupeau bêlant des commères... ou tout simplement comme Wright à deux reprises en fonction de sa gentillesse et de son altruisme. En choisissant d'incarner l'infortunée Daisy, Lois Weber donne à voir une nouvelle héroïne qui souffre parce qu'elle est mise au ban de son entourage...

Le film ne fait pas dans la dentelle, mais il prouve au moins que grâce à des metteurs en scène comme Weber, aucun sujet ne semble résister à la cinématographie... et on retrouvera avec The blot (que Miss Weber écrira et tournera pour la Paramount en 1921) une autre façon de traiter le stigmate social, avec une maîtrise confondante cette fois...

 

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Published by François Massarelli - dans 1915 Lois Weber Muet **
9 décembre 2025 2 09 /12 /décembre /2025 18:00

Tout commence, dans un décor rarement évoqué dans le cinéma Américain, par l'arrivée d'une jeune femme, Molly (Lois Weber), chez les ouvriers du pétrole, à Oilfield la bien nommée. Sur un champ de derricks, elle vient s'installer et devient l'une des attractions des moments de détente: ne vous méprenez pas, Molly travaille à la cantine, et est très populaire, mais elle sait se faire respecter: tout le monde aime Molly, ses collègues, les hommes qui viennent souffler dans leur travail pénible, et surtout Bull (Phillips Smalley)... Mais le problème de Bull, c'est que quand il aime, il ne souhaite pas se retenir. Et c'est un problème aussi pour lui, car quand il a les mains baladeuses, Molly sait se défendre...

Après l'acide film Hypocrites, réalisé lui aussi en indépendance pour la compagnie d'Hobart Bosworth et distribué par Paramount, Lois Weber se serait-elle lancée dans la comédie? Pas tout à fait, car si le ton de Sunshine Molly est souvent enjoué, elle y maintient un intérêt pour une cause à défendre, et s'attaque au harcèlement sexuel "normalisé", celui qui fait dire à Bull que quand une femme est jolie, pourquoi se priver? Une certaine forme de tentation de la domination masculine par la violence, qui est légèrement atténuée par le fait, après tout, que Molly sait se défendre, comme je le disais plus haut... Mais le film est intéressant pas son rejet de tout manichéisme, car derrière ses mains baladeuses et son désir qui prend toute la place, le film (ou du moins ce qu'il en reste) nous montre Bull comme un brave type...

La direction de Lois Weber est entièrement conditionnée au fait que nous sommes confrontés (dans les trois bobines restantes, du moins, soit les deux premières, et la cinquième et dernière) à peu de décors, et tous situés sur les lieux cités: le champ de pétrole, les baraques, et la cantine. Ces gens qui vivent sur leur lieu de travail, et dont la vie est rythmée par l'extraction de cet or noir, me semblent souvent proches d'un Germinal à l'Américaine. Je ne sais pas dans quelle mesure c'est une coïncidence. En tout cas, une fois de plus, on va se plaindre: qu'un film soit mutilé par le temps, c'est toujours rageant. Quand en plus il est formidable, c'est à pleurer...

 

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Published by François Massarelli - dans 1915 Lois Weber **
7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 15:02

Sorti en 1914 (le 20 janvier), mais le copyright indique 1914, ce film est une cause célèbre, dans l'histoire du cinéma. Tout ça à cause de la Vérité...

...je m'explique: une bonne part d'Hypocrites se situe dans une communauté des Etats-Unis contemporaine de la sortie du film. Durant l'office, le pasteur commet un sermon accusateur qui pourfend l'hypocrisie de ses paroissiens. Ce qui a pour effet de les liguer contre lui. C'est un écho du prologue du film, une allégorie qui montre l'histoire d'un prêtre, l'ascète Gabriel, qui avait souhaité exposer les habitants de sa région à une statue de la vérité... nue comme au premier jour. Il avait tout bonnement été tué par la foule en colère...

Le pasteur resté seul alors s'imagine en réincarnation du prêtre Gabriel, accompagné d'une version vivante de la statue, passant de salon en salon pour aller montrer à tous qu'ils vivent dans le pêché... Mais il est retrouvé mort le lendemain, seul dans l'église.

D'une part, si le film a rencontré le public à sa sortie (la distribution, incidemment, était prise en charge par la Paramount, donc la plus grosse structure de l'époque, on pouvait leur faire confiance pour que le film soit montré partout), il laisse un peu perplexe aujourd'hui, d'abord parce que comme à chaque fois qu'un film muet cherche à nous montrer le pêché, il nous montre essentiellement des gens en train de s'amuser, pas beaucoup plus... mais surtout les intentions de Lois Weber sont parfois peu claires, tant son envie de démontrer la puissance du cinéma l'emporte sur sa capacité à énoncer clairement ses griefs. C'est particulièrement vrai dans la partie finale, lorsque le prêtre (Courtenay Foote) demande à la Vérité (Margaret Edwards) de montrer avec son miroir le vrai visage de ceux qu'ils accusent ensemble. Ces vignettes sont visuellement d'une immense richesse, mais on finit par se perdre... 

L'autre question non tranchée est bien sûr dans l'usage de Margaret Edwards, qui avait été élue la femme la mieux proportionnée des Etats-Unis et qui était, comme Audrey Munson avant elle, modèle nu pour tableaux et statues nobles; elle tentait alors de percer dans le cinéma: le fait est que dans toutes ses apparitions, bien que translucide car tous ses plans sont basés sur des surimpressions, elle est totalement nue. Lois Weber s'en est défendue sur tout le reste de sa carrière. A visionner le film aujourd'hui, on doit admettre qu'il n'y a rien de concupiscent là-dedans, mais il est évident que chacun savait, au moment de la sortie, ce que serait l'effet d'un bouche à oreille relatif à la présence d'une femme entièrement nue sur plus d'un tiers du métrage d'un film: Paramount devait compter là-dessus, le producteur Hobart Bosworth avait laissé faire, et Lois Weber elle-même, qui avait vaillamment combattu pour garder sa femme nue, et obtenu gain de cause, devait bien se douter que le film serait un énorme succès... Et ce fut le cas.

Mais ce serait trop facile de rejeter le film ne ne se basant que sur ces aspects: au-delà de l'intrigante structure en allégories emboîtées les unes dans les autres, Hypocrites fascine par la façon dont Lois Weber montre, souligne, avec une aisance déconcertante, ce qu'elle veut nous montrer, utilisant sa caméra comme d'autres la parole ou leur talent pour le dessin. Et elle sait ce qu'elle a à dire, et bien que ce film soit sa première incursion dans le long métrage, elle n'a aucun problème à trouver les moyens de le dire: surimpression, mouvements de caméra chargés, utilisation inventive du décor, et montage inattendu, cette dame connaissait fort bien les possibilités du cinéma... D'ailleurs, à travers cette femme qui tient un miroir représentant la vérité cachée en chacun de nous, il n'est pas difficile d'y voir un autoportrait. Son cinéma est étonnamment moderne, non seulement par sa technique et ses audaces, ou encore son sujet, mais il étonne tout bonnement par la puissance évocatrice de ses plans, son montage, et la richesse inventive de son univers, présent en particulier dans un plan extraordinaire du prologue: les braves gens réunis attendent que la statue mystérieuse du prêtre Gabriel soit révélée: la caméra commence alors un long travelling latéral, qui révèle chacun des corps de métiers, chaque membre de chaque strate de la société médiévale. Le plan est répété après le dévoilement de la statue et les mêmes nous sont montrés, les uns fuyant la Vérité, les autres abasourdis, certains se signant, d'autres détournant le regard. Quelques-uns sourient, voire s'approchent... On voit que chaque acteur, chaque figurant s'est vu assigner une mission bien spécifique, donnant ainsi à la séquence une fabuleuse vie intérieure. Lois Weber avait en effet tout compris à la puissance de son art cinématographique.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Lois Weber ** 1914
2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 21:20

Dans la province de Siam (dans l'actuelle Thaïlande), vit Kru, un fermier avec sa famille. La mère et les enfants à ses côtés, ils doivent constamment se battre pour garder la tranquillité de leur ferme à la lisière de la jungle... Les dangers abondent: les tigres, bien sûr, les ours, des léopards et jusqu'à un troupeau d'éléphants qui passent par là...

On pense, une fois de plus, à Nanook, le documentaire séminal du cinéma Américain. En venant vers les fermiers de Siam, Schoedsack et Cooper ont poussé les choses et provoqué bien des événements comme avant eux le réalisateur Flaherty: chasses, réunion de femiers pour organiser des battues pour la lutte contre les fauves, etc... C'était inévitable, et de fait on peut voir derrière cette mise en scène (car c'en est une!) une volonté très forte de faire du cinéma et de capter... du mouvement.

Car contrairement à ce qui était arrivé lors de leur tournage de Grass, et de la découverte émerveillée de la transhumance d'un peuple de nomades qui n'hésitaient pas à se lancer dans une épique traversée de montagnes et de rivières froides, ici, les fermiers sont sédentaires. Et les deux cinéastes rivalisent de trouvailles pour agrémenter leur film, qui après tout ne raconte rien du tout, de séquences pour lui donner du relief...

Ainsi on demande aux locaux de jouer, on établit des scénarios pour la journée, on met la chasse en valeur en y ajoutant des péripéties qui font intervenir le montage. Schoedsack a été caméraman chez Sennett, il sait jouer sur la vitesse de défilement de la pellicule, et il s'en sert pour insérer une scène suspense comique lors de la chasse au tigre, quand Kru manque de se faire manger. Du pur cinéma, en réalité...

Les deux compères étaient des monteurs fins et doués, et des metteurs en scène qui ne pouvaient donc s'empêcher de remodeler la vérité des actes devant eux. Ils étaient déjà en route vers King Kong, donc...

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Published by François Massarelli - dans ** 1927 Muet Merian Cooper
30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 17:24

Le désir de cinéma de Schoedsack et Cooper était évident: tous deux étaient baroudeurs, le premier ayant pourtant travaillé en tant que caméraman chez Sennett, et fait un petit passage en tant que chef-opérateur chez Stroheim sur le tournage de Greed; le deuxième était fasciné par le cinéma lui aussi, et sa capacité à épater tout en offrant une vision de la vérité. C'est ce dernier point qui permet de comprendre comment deux documentaristes et aventuriers ont pu des années plus tard se retrouver aux commandes d'un film tel que Kong...

Leur envie avec ce film était de montrer un groupe humain en proie aux duretés de la nature, et l'héroïsme qui pouvait en résulter... D'où un départ pour un endroit où les occidentaux ne s'aventuraient pas, les plaines désertiques de Perse, où un peuple nomades décidaient de quitter leur désert (l'herbe devenant rare pour les bêtes) et de s'aventurer dans une thanshumance dangereuse, à travers les plaines, les montagnes et les rivières... très froides.

Comme pour Nanook, le célèbre film de Flaherty, impossible de savoir en voyant ce film si les cinéastes (qui n'apparaissent pas sur le film, se contentant de laisser Marguerite Harrison, journaliste associée -et ancienne espionne- les représenter à l'écran) ont juste suivi le mouvement, ou l'ont parfois provoqué. En tout cas, c'est une impressionnante épopée, d'un peuple qui savait parfaitement ce qu'ils faisaient, et ce n'était certes pas la première fois: des scènes nous montrent des hommes quitter leurs chaussures avant de s'enfoncer dans la neige, pour y creuser un chemin... La traversée du fleuve Karun est un passage spectaculaire du film, dans lequel un peuple entier se lance à l'assaut d'une rivière tumultueuse... 

Mais les deux cinéastes ont un instinct de raconteurs d'histoires, et leur utilisation du montage est absolument parfaite pour le film qu'ils avaient envie de faire. Si c'est la naissance de deux cinéastes, je pense que ce film exceptionnel montre beaucoup moins la naissance de deux documentaristes! Ils en tireront d'ailleurs vite la leçon, l'envie d'anticiper sur les scènes à filmer sera vite trop forte pour laisser le réel tout gâcher...

 

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Published by François Massarelli - dans Merian Cooper Muet 1925 Documentaire **