Revenant deux années plus tard au personnage de Droopy qu'il avait créé pour Dumb-hounded, dans lequel le héros paradoxal se démultipliait pour rendre la fuite impossible à un bagnard évadé, Tex Avery rend une fois de plus hommage à un aspect du western, mais cette fois sur le versant Nord Ouest: ce film se passe en effet en Alaska, et se paie le luxe de ne pas vraiment développer une intrigue: en effet, à l'instar de son "pre-make" (Dangerous Dan McFoo à la Warner), The shooting of Dan McGoo ne raconte pas autre chose que l'arrivée d'un bandit, son installation dans un saloon, sa rivalité avec le héros et une bagarre...
Mais évidemment, tout est une fois de plus dans la manière de le raconter: en détournant les codes du western (la table des tricheurs), en jouant sur les formes (la voiture étonnamment longue), sur le quatrième mur ("what corny dialogue") , et en ajoutant une petite touche de tradition, avec une chanson interprétée par une pin-up devant un loup conquis et chauffé à blanc... Bref, un classique, dans lequel les verres et les barmen jouent avec les lois de la physique, et Avery avec la censure tatillonne.
Ce premier film mettant en scène Droopy est tiré de l'époque merveilleuse durant laquelle Tex Avery, nouveau venu à la MGM, s'amuse encore, n'est pas tenté par l'imitation servile et un peu embarrassante des styles des autres (UPA d'un côté, Chuck Jones de l'autre), et bénéficie du soutien sans faille d'une équipe d'animateurs solides, parmi lesquels Preston Blair, ancien de chez Disney, brille d'un éclat particulier. L'unité de Tex, par ailleurs, est en "concurrence" amicale avec celle de Hanna et Barbera et les uns et les autres vont créer une émulation saine qui va brièvement élever la MGM au même rang, voire au-dessus (Screwball Squirrel) de la Warner...
J'insiste sur le "brièvement", car bien vite, les films vont devenir répétitifs et recycler encore et toujours les mêmes gags, et le personnage de droopy perdra en substance. Pourtant ici, il a vraiment un statut de héros, avec une histoire qui prend son temps pour installer le caractère, ce visage marqué par l'ennui et le détachement extrême, cette voix traînante, et bien sûr cette omniprésence suspecte.
Ce film est le premier à mettre Droopy aux prises avec un loup qui croit un peu vite qu'il ne fera qu'une bouchée d'un ennemi aussi insignifiant, et va y perdre bien vite la raison et la santé. L'animation en est superbe et parmi les nombreux morceaux de bravoure impeccablement enchaînés, comment résister au moment hallucinant durant lequel l'animal a tellement pris de vitesse qu'il sort littéralement de la pellicule dans sa course... Et si comme on le disait, jouer la comédie ("acting") c'est réagir ("reacting") alors le loup (et ses animateurs) sont les plus grands acteurs du monde: voyez la gamme délirante des réactions du loup à la présence de Droopy derrière lui...
Il y a plusieurs Droopy, en fonction du film et du script, et j'imagine des besoins du réalisateur... Si on retient bien sûr le personnage dans son manque total d'implication émotionnelle, Droopy pouvait aussi être plus encore absent qu'indifférent, remplaçant ses émotions par une omniprésence impossible. Il était aussi très souvent malin, très malin... mais pas ici, car il interprète un chien employé à la chasse au renard, et le renard justement est très malin.
Même s'il lit Fox-News...
Quoi qu'il en soit, si j'ai souvent des réserves quant aux films réalisés à la MGM par Tex Avery, celui-ci, qui prend sa source dans un Warner (Of Fox and Hounds) est excellent, notamment avec le fantastique renard imaginé par Avery et impeccablement mis en image par l'expert Michael Lah, souvent utilisé pour animer l'élégance. Et on a toute la grammaire Averyenne, ce rythme adapté à l'apparition des gags, et ces soudaines fulgurances: voyez l'extraordinaire réaction du renard au mot "steak", par exemple... Pour finir, le film date résolument de l'époque où le studio ne cherchait pas à rendre ses graphismes trop anguleux, pour concurrencer les nouveaux animateurs. Ici, c'est rond, et c'est beau!
Tom le chat a pris une mauvaise habitude: il écoute une émission de radio qui raconte aux enfants des histoires à dormir debout... Et comme il est particulièrement impressionnable, ça donne à Jerry la souris, qui a tout vu, l'idée de jouer un bon tour à son pire ennemi...
C'est un ressort comique assez traditionnel, qu'on a déjà souvent vu, chez Hal Roach par exemple: Harold Lloyd, Laurel et Hardy ou Charley Chase ont tous eu droit à leur "film de fantômes" à un moment ou un autre. Ce qui est intéressant, en plus du fait que le film soit évidemment soigné et très drôle, c'est le fait que Jerry la souris se définit de plus en plus comme étant le véritable meneur du duo.
Mais rappelons qu'il s'agit d'un court métrage de "Tom et Jerry", pas de Jerry seul: le film prend le parti de révéler le pot-aux-roses à Tom à peu près à la moitié, ce qui relance de façon très agressive la rivalité entre les deux...
Une petite faim nocturne de Jerry la souris, qui mène à une autre petite faim nocturne, de Tom le chat: dans ce film, le premier effort "conscient", après le succès mérité de Puss gets the boot, Hanna et Barbera ont complètement évité le thème du chat qui souhaite manger la souris... Et en tirent un effet maximum, en campant une souris qui souhaite juste vivre sa vie, et un chat dont la tâche naturelle est de l'empêcher justement de le faire!
Tout est en place dans ce superbe court métrage, où Jerry assume désormais le rôle principal et récupère une grande dose de sympathie du public, mais ça n'enlève rien à la réussite du personnage de Tom le chat (qu'on entend encore se faire appeler Thomas par la bonne "Mammy Two-Shoes"), un chat débonnaire et foncièrement sympathique, mais qui peut être particulièrement menaçant si l'envie lui en prend... Même si comme ça va vite devenir une habitude il s'en prend vraiment plein la figure à la fin du film!
Egghead, le prototpe de ce qui allait devenir Elmer Fudd, n'est apparu que dans une poignée de cartoons de la série des Merrie melodies. C'est particulièrement notable qu'un héros aussi transparent ait pu se retrouver à la tête de courts métrages d'animation en couleurs, à l'heure où Porky Pig et Daffy duck, pour leur part, étaient cantonnés dans les plus économiques dessins animés de la série Looney tunes, en noir et blanc... Mais c'est essentiellement dû au fait que le personnage était beaucoup plus un ingrédient pratique aux yeux de son créateur Tex Avery, qu'un véritable personnage. D'où cette impression que le personnage change (physiquement, moralement) à chaque apparition.
...Ce qui est encore plus notable lorsqu'il change d'équipe comme ici: Egghead y est un simplet qui rêve de devenir boxeur, et reçoit par la poste un kit pour accomplir son rêve. Il s'entraîne dans sa cave, et se retrouve sur un ring. Et franchement, ces sept minutes sont un calvaire. Pas que pour lui.
Egghead est le premier personnage qui vienne vraiment de l'inspiration de Tex Avery, et qu'il a essayé de lancer comme plus tard on lancerait Bugs Bunny. Mais le moins qu'on puisse dire c'est que ça n'a pas marché. Les quelques tentatives qui nous restent montrent un personnage en quête d'identité, qui est toujours à son meilleur en perturbateur d'intrigue, pas quand on lui confie le rôle principal... Sauf sans doute dans Johnny Smith and Poker-Huntas, mais il est vrai que ce film est de toute façon déjà pourvu d'une intrigue complètement dynamitée de l'intérieur! Autre problème, la voix: parfois dotée d'un accent New Yorkais de wise-guy, grâce à mel Blanc (Johnny Smith and Poker-Huntas), parfois plus indicative d'un simple d'esprit, et parfois proche d'une imitation de Jimmy Durante comme c'est le cas dans ce film, ces changements montrent que l'équipe d'Avery n'avait pas encore trouvé quoi faire avec le personnage, qui allait évoluer vers Elmer Fudd en assez peu de temps.
Dans ce film, Avery se paie au moins le plaisir de parodier un monde qu'il affectionnait et pour cause, celui du western: Egghead rêve de partir à la conquête de l'ouest sauvage et répond à une annonce du Bar-None Ranch: on cherche des cow-boys... Les essais seront peu convaincants, c'est une évidence...
Quelques gags se distinguent ici, notamment ceux de l'environnement westernien... Mais le film est comme le personnage, il se cherche. Et Egghead, quand il doit mener une histoire sérieuse, ne fait décidément pas le poids...
Tex Avery se plaindra souvent du manque de liberté dont il disposait à la Warner, mais il faut reconnaître qu'il y aura eu de fort bons moments... Ce film qui aurait pu en d'autres mains virer au conte édifiant en est un exemple, et sur un grand nombre de points, il annonce le style qui sera le sien à la MGM, le systématisme en moins...
Une famille de perroquets est en pleine leçon: les trois petits reçoivent des instructions de leur maman pour dire convenablement "Polly wants a cracker", ce qui déplaît fortement à l'un d'entre eux: il voudrait être marin comme son père... Malgré les efforts de sa mère pour l'en empêcher il se lance vite à la conquête du vaste monde...
Pour ce faire, on notera au passage qu'il est aidé d'un caneton (jaune) interprété par Mel Blanc qui commençait à poser sa marque indélébile sur les films du studio. Les raisons d'apprécier ce film (qui finit quand même par raconter une histoire, tout en s'adonnant au plaisir du gag) sont nombreuses, notamment dans la destruction du fameux quatrième mur, lors d'un flash-back (le père ivre, dont la mère raconte le départ définitif, qui corrige la narration entre deux hoquets), et aussi par le fait que la mère s'adresse directement à nous. Avery fait tout pour nous montrer qu'il ne croit pas une seule seconde à l'histoire édifiante qui nous est racontée, en dynamitant le suspense interne, et il s'amuse beaucoup avec l'environnement, d'une façon qu'il affectionnait.
Des affiches publicitaires et les personnages qui y figurent s'animent, et entrent en interaction avec leur environnement: Eddie Camphor chante une chanson, et un poussin qui a une sérieuse envie de voir le monde affronte un ver vindicatif et un chat gourmand...
Billboard frolics est intéressant pour deux raisons essentiellement: d'une part, il semble établir un précédent riche en possibilités, qui se concrétiseront souvent, que ce soit sous la responsabilité de Tex Avery, ou sur celle plus féconde de Bob Clampett qui adorait l'exercice: un monde qui s'anime et devient prétexte aux jeux de mots, aux chansons allusives de la culture populaire, etc... L'autre raison de se pencher sur ce petit film, c'est bien sûr la musique: comme son nom l'indiquait, la série des Merrie Melodies était souvent le prétexte à revisiter une chanson qui était la propriété de la Warner. Ici, la bande-son de l'intégralité du film est Merrily we roll along, qui deviendra précisément l'air entendu au début de tous les Merrie Melodies, y compris une fois que la série fusionnera avec les Looney Tunes...
Pour le reste, bien sûr le film est assez moyen voire routinier, Freleng se réfugiant un peu vite dans le mignon Disneyien.
Emile Cohl, le précurseur de l'animation Française, était aussi un cinéaste qui a parfois produit des oeuvres qui reposaient entièrement sur la prise de vues réelles. Mais ce film, produit en 1910 et bien dans sa manière, est un mélange savant des deux techniques:
Un garçon de café, pendant que la clientèle vaque à son occupation principale, s'assoupit tranquillement... et rêve que son corps est soumis à bien des transformations! Le réveil sera brutal mais surtout humide!
Sitôt endormi, le garçon de café laissera la place à un double dessiné, qui va passer à travers toutes les techniques possibles et imaginables: Cohl en fait une figurine articulée en trois parties, l'anime en image par image, et au gré de son humeur et de son inspiration, transforme un rêve qui joue sur le physique même de l'humain, en un cauchemar de têtes grimaçantes. On navigue en pleine association d'idées, quelque part entre George Méliès et les surréalistes...