Trouvé à Dawson City au milieu de centaines de bobines de film, dans un sale état (parmi lesquelles au moins un autre long métrage Universal avec Lon Chaney réalisé par De Grasse et sorti juste avant celui-ci, If my country should call), il ne manque qu'une bobine à ce film, la première. On prend donc le drame en cours de route, et c'est embêtant car il est quand même assez peu facile à suivre... C'est un mélodrame situé partiellement dans les bois, qui nous montre un homme exilé pour un crime qu'on accepte de comprendre mais pas au point de l'excuser, un père ultra-religieux qui en veut à sa fille (Dorothy Phillips) d'avoir trop de liberté, et on y voit aussi celle-ci se mettre en quête de clés pour améliorer la vie de ses amis.
Et Lon Chaney, quand à lui, a un rôle embarrassant et ambigu, pour une fois sous son vrai visage: il est un métis, et pour une bonne partie du film il serait volontiers le méchant, qui convoite la jeune héroïne. Mais seulement voilà: s'il y a bien un point sur lequel ce film n'est pas clair, c'est le suivant: l'a-t-il, ou ne l'a-t-il pas, violée? Le montage et les conventions nous disent que oui. Le film, explicitement, ne nous dit rien. Mais le comportement de la jeune femme, qui pour finir se rapproche de son tourmenteur, et lui demande de l'aide, nous dit le contraire...
De toute façon, on est une fois de plus avec ce film, en plein mélodrame, sans grande invention, qui se laisse regarder, mais qui, clairement quand on sait de quoi Lon Chaney est capable, nous laisse sur notre faim. D'ailleurs, il est le meilleur acteur du film.
Seules trois bobines sur cinq ont survécu de ce film, et encore: pas dans un très bon état. Mais si l'histoire en est morcelée (il en manque en particulier le début, et sans exposition le travail du film sur le spectateur s'en trouve amoindri), il se comprend aisément et se suit sans problème grâce à la reconstitution des fragments manquants par Jon Mirsalis, spécialiste imbattable de Lon Chaney.
Le personnage principal en est une femme, interprétée par Dorothy Phillips: épouse et mère de famille, elle s'émeut de ce que son mari (Frank Wilson) comme son fils (Jack Nelson) puisse un jour déserter le foyer pour répondre à l'appel du drapeau. Et lorsque l'occasion se présente, comme Margaret ne parvient pas à empêcher son mari de partir, elle songe à utiliser un moyen radical pour retenir son fils: son frère, e Dr Ardath (Lon Chaney) a en effet mis au point un produit qui agit sur le coeur, simulant une crise cardiaque: elle décide d'en donner à son fils à son insu, afin de la garder près d'elle...
Comme les autres films de De Grasse que j'ai pu voir, celui-ci est impeccablement mis en scène, profondément mélodramatique et hautement improbable. Mais surtout on y décèle la tendance ambigue du Hollywood des années 10 autour de la première guerre mondiale: partir en Europe? Ne pas partir? Et pourquoi faire? Qu'adviendra-t-il des soldats qui partiront? Ménageant tout le monde, le film apporte plusieurs réponses, et se vautre dans une fin pacifiste qui n'est pas du meilleur goût. Quant à Chaney, il est, drapé dans sa dignité de médecin, l'instrument du destin... Jusqu'à un certain point.
Les films Universal de Lon Chaney, tournés entre 1913 et 1917, étaient plus d'une centaine; seule une petite poignée a survécu, et pas dans un très bon état. A l'heure actuelle, on en découvre encore des fragments, mais il est sans doute bien tard, le nitrate "n'attend pas" comme le rappelait la campagne de sauvegarde des films organisée il y a quelques années aux antipodes...
Chaney est un personnage secondaire dans une grande majorité de ces films, dont celui-ci: seules les deux premières bobines ont survécu, et l'acteur ne jouerait pas dans la troisième. Il est un homme des bois, un père rigoriste qui a tenté de tuer son épouse quand elle s'est enfuie avec un homme de la ville. Il est désormais flanqué d'une fille qui ressemble de plus en plus à sa mère, et qui lui donne des sueurs froides par ses velléités de liberté. Apprenant qu'il veut la marier à un voisin, d'un type un rien trop rugueux à son goût, Jen (Cleo Madison) s'enfuit...
Elle va se rendre vers la grande ville, où elle va trouver l'amour, mais aussi les complications, puisque le monde est toujours petit dans les mélodrames, et l'homme qu'elle aime fréquente des cercles qui ont, bien sûr, connu sa mère. Joseph De Grasse fait, comme on dit, le boulot, dans un film qui profite du contraste entre les environnements rustiques de la première bobine (Chaney est toujours à l'aise dans les bois, y compris avec une longue barbe!) et la ville"corruptrice " de la deuxième bobine. Quant à la troisième bobine, eh bien... il n'y en a plus!
Le réalisateur Tod Browning, en 1920 et 1921, avait enchaîné les succès pour la Universal, notamment avec ses mélodrames criminels et films d'aventure interprétés par Priscilla Dean: en particulier, The Virgin of Stamboul et Outside the law, avaient été particulièrement salués par le public. Mais pour le chef de production du studio, Irving Thalberg, le metteur en scène ne va pas tarder à devenir un problème à part entière: l'alcoolisme de Browning ne fait plus aucun doute et finit par peser sur son travail. Et... ça se voit.
White Tiger est le fruit de cette situation: un film qui attendra d'ailleurs plusieurs mois sur les étagères et a probablement fait l'objet d'un remontage, et d'un re-titrage afin de le rendre ne serait-ce que présentable... Le tigre blanc du titre est une métaphore, un animal qui symbolise les criminels aux abois, devenant soudain solitaires et plus dangereux pour autrui.
L'intrigue commence par un prologue dans lequel Hawkes (Wallace Beery), un Irlandais un peu trop copain avec la police, dénonce son copain Donovan, qui meurt dans l'opération policière qui s'ensuit. Il laisse derrière lui deux enfants, Roy et Sylvia, tous deux persuadés que l'autre est mort... Roy va grandir de son côté, et Hawkes va adopter Sylvia, la formant à son métier de cambrioleur et pickpocket.
A Londres des années plus tard, Hawkes devenu 'Le comte Donelli' fait passer Sylvia (Priscilla Dean) pour sa fille. Ils "travaillent" à côté de Mme Tussaud's, le célèbre musée de cire, et font la connaissance d'un jeune homme, "The Kid" (Raymond Griffith), qui est un escroc d'un autre genre: il est l'automate joueur d'échecs, caché dans le support de la machine... Bien sûr, les deux jeunes gens ne se reconnaissent pas, mais ils affichent de suite une véritable complicité. Les trois vont s'associer, et filer à New York pour y effectuer des cambriolages élaborés...
Déguisements, faux semblants, le petit monde des attractions canailles, échafaudages criminels improbables, et triangle criminel: tout ça ressemble à l'univers de Tod Browning tel qu'il se développera à la MGM, avec son complice le scénariste Waldemar Young. Mais ce qui me frappe, c'est à quel point l'intrigue de ce film ressemble à un rêve, dans lequel un improbable scénariste bifurquerait constamment. Il y a des qualités, notamment un certain humour, mais je ne suis pas sûr qu'il était déjà là au départ! L'association entre Beery, Dean et Griffith ne tient pas le coup, et comment faire passer la pilule mélodramatique du frère et de la soeur qui ne se reconnaissent pas, alors qu'ils sont précisément en compagnie de l'homme qui a trahi leur père?
Et pourtant, il y a des qualités, et des scènes intéressantes: le prologue, qui me paraît d'ailleurs tourné dans les mêmes décors que Outside the law, et en nocturne; et surtout, une scène située vers la fin: après un long passage durant lequel Roy, entre la vie et la mort, Sylvia (les deux savent désormais qu'ils sont frère et soeur, même si on ne sait pas trop comment Roy l'a appris), et un quatrième larron (Matt Moore) ont démasqué leur complice Hawkes, et l'ont ligoté; Sylvia qui croit Roy condamné à brève échéance, veut se venger sur la personne de Hawkes, auquel elle a juré de le marquer au fer rouge! Elle saisit donc un tisonnier... C'est la nuit, il y a un orage, et le rythme lent adopté par Browning fait merveille. Et quand elle ouvre la porte qui la sépare de Hawkes, elle réalise que celui-ci s'est échappé...
Le rythme, j'en parlais il y a quelques lignes, est ce style lent et contemplatif adopté par Browning, qui laissait les acteurs faire leur travail, mais les noyait dans des gestes qui tournaient parfois à la digression. Du coup, les redondances alourdissent le film, et certaines scènes, déjà mal parties (Cette idée de s'encombrer d'un automate joueur d'échecs pour un cambriolage! et pourquoi pas une animalerie tenue par une vieille ventriloque, tant qu'on y est!!), finissent par devenir incohérentes et incompréhensibles...
Bref, on comprend que la Universal ait eu du mal à avoir envie de sortir le film, et ait viré Browning. Ironiquement, il allait revenir pour y réaliser l'un de ses films les plus connus, les plus médiatiques, et probablement l'un des pires films jamais effectués à Hollywood: Dracula!
Après The wicked darling, Outside the law est la deuxième collaboration de Browning avec Chaney, et quelque chose a changé... le film fait partie de la même veine, une histoire de gangsters avec rédemption à la clé, pour le personnage de Priscilla Dean, qui collaborait souvent avec le metteur en scène. Dean est une actrice intéressante, car si le maquillage tend à souligner un je-ne-sais quoi d'originalité dans ses traits, elle n'a rien d'un modèle, et possède une réalité corporelle bien plus intéressante pour Browning, qui aimait à croire en ses personnages et dans les situations qu'il filmait.
Dean est Molly Madden, la fille d'un gangster (Ralph Lewis) de San Francisco en quête de réforme. Celui-ci, sous l'influence de son ami le philosophe Chang Lo (E. Alyn Warren) souhaite devenir un homme respectable, et voudrait que sa fille prenne le même chemin... Ce qui n'est pas du tout du goût de Black Mike Sylva (Lon Chaney): celui-ci tend un piège à Madden et par une machination, l'envoie en prison pour quelques mois. Molly, dégoûtée par l'injustice et ignorante du rôle joué par Mike, est désireuse de venger son père en retournant vers une vie de criminelle. Sylva souhaite se débarrasser d'elle à son tour, en lui tendant le même genre de piège. Mais le bras droit de Mike, Dapper Bill (Wheeler Oakman), supposé mener la jeune femme en bateau, lui révèle la vérité, et ils vont doubler Mike...
Une histoire gentiment compliquée, résolue en trois actes: les agissements de Mike et la réaction de Molly occupent l'essentiel du premier; le deuxième est surtout consacrée à la période durant laquelle Molly et Bill se cachent, cohabitant dans un appartement où ils vont apprendre à mieux se connaître, et réaliser leur envie profonde d'abandonner une vie de criminels; enfin, Sylva réapparaît dans leurs vies pour le troisième acte, dans lequel ils essaient tant bien que mal de mener à bien leur projet de se ranger, tout en affrontant le danger sérieux représenté par leur ancien associé. Pendant ce temps, dans des conversations philosophiques à bâtons rompus, le chef de la police et Chang Lo échangent leurs vues sur la meilleure manière de combattre la criminalité...
Là où Browning faisait un travail efficace et au rythme marqué avec The Wicked Darling, ce nouveau film bénéficie d'une nouvelle philosophie de la mise en scène, probablement sous l'influence de Lon Chaney. Pour commencer, celui-ci a obtenu de son metteur e scène d'avoir non pas un, mais deux rôles: probablement une envie forte de se frotter à un exercice qu'il a toujours apprécié (voir à ce sujet les films Shadows et Mr Wu): le maquillage en un oriental... Donc en plus de Black Mike Sylva, qui est en quelque sorte une variation sur le personnage maléfique de The Wicked Darling, il interprète un personnage de Chinois, Ah Wing, un domestique de Chang Lo, rangé du bon côté de la loi, et désireux de protéger son maître et ses amis. Dans le film tel qu'il existe aujourd'hui (une version remontée en 1926), on suppose que ce rôle a été amputé. Du coup, ce qui frappe, c'est que Ah Wing est pour une bonne part du film un personnage décoratif, qui semble n'avoir pas d'autre utilité que de faire un peu couleur locale... Mais de même, la façon dont la vie semble surgir à l'intérieur d'un plan (par exemple à travers un détail, comme ce moment durant lequel Black Mike, au moment de quitter le restaurant, reste en arrière de ses copains, et empoche le pourboire laissé par Bill!) aide le film, et souligne la façon dont désormais Browning va agir: installer un monde devant nous, le laisser vivre, et nous laisser attraper les détails au vol.
Le film n'en possède pas moins, dans une très belle construction, un très beau déchaînement de violence dans lequel Chaney, bien sûr, est particulièrement convaincant. Mais il n'est pas le seul: Priscilla Dean, elle aussi, donne de sa personne, dans un dernier acte marqué non seulement par la violence mais aussi par une belle présence du suspense... Un film nettement supérieur à mes yeux, à tous ceux que Browning réalisera durant son premier passage à la MGM entre 1925 et 1929.
Avec ce film, réalisé d'après un scénario du fidèle Hans Kräly, Ernst Lubitsch s'affranchit de son style de comédie de prédilection, pour aller voir ailleurs, et faire bien mieux que les sempiternelles aventures de Meyer ou Sally: pour commencer, le metteur en scène, qui a pris du galon (cette même année, il a tourné Carmen ou Die Augen der Mummy Ma, les deux avec Pola Negri), ne joue pas dans son film. Et celui-ci concerne une jeune femme, qui va expérimenter avec sa condition de femme, justement...
Lassée d'entendre le monde entier lui demander de faire attention à son éducation, et ne pas fumer, jouer, boire ou jurer, Ossi (Ossi Oswalda) décide de changer de sexe pour un soir, et de se laisser aller complètement. déguisée en homme, elle expérimente la toute-puissance effrontée, et drague sans retenue, des femmes d'abord (qui sont toutes sensibles à son minois, sans jamais voir le pot-aux-roses) et... un homme ensuite, son précepteur en plus. Solidement éméchés l'un et l'autres, ils finissent par se bécoter sans vergogne, et "l'un" ramène même l'autre chez "lui"... Tiens donc!
C'est donc un petit film (trois bobines, soit minutes) dans lequel Ossi Oswalda mène le jeu tambour battant, et le metteur en scène laisse l'ambiguïté planer sur ses intentions. Le petit jeu du déguisement, chez lui on le sait, est toujours bien plus qu'un petit jeu, et Ossi Oswalda ne fait pas exception à la règle. Mais surtout, Lubitsch prouve que la bienséance (Qui empêche une jeune femme de faire ce qu'on laisse faire à un homme, y compris quand il est saoul comme un cochon) est juste une affaire de point de vue et de circonstances...
Nous suivons la vie de Sally Pinkus (Ernst Lubitsch), depuis son renvoi du lycée, jusqu'à son ascension fulgurante dans le monde de la vente de chaussures pour dames. Aidé par ces dernières, par son culot aussi, il va créer l'imposante enseigne qui porte son nom...
Cette comédie en cinq bobines est l'un des premiers films importants de Lubitsch. Sous la farce évidente et appuyée, on trouve une tendance déjà affirmée à faire peser chaque geste, chaque placement maniaque d'appareil... Et des éléments qui se retrouveront dans The shop around the corner sont ici clairement expérimentés, notamment la façon dont un employé peut s'élever pour peu qu'il manque de scrupules, sans pour autant faire de mal à qui que ce soit. Un juste milieu de la débrouille pour grimper les échelons sociaux, quoi. La comédie y est moins germanique (Donc, plus subtile, hein) que dans ses autres farces contemporaines.
Les films tournés en Allemagne par Ernst Lubitsch entre 1915 et 1922 sont à bien des égards un « tour de chauffe » pour la prestigieuse carrière du metteur en scène aux Etats-Unis. S’ils préfigurent un grand nombre de traits communs à ses films Américains (Un goût assumé pour l’utilisation du vaudeville, une ordonnance maniaque pour la mise en scène et une tendance à la coquinerie), les genres identifiés sont loin de ces comédies douces-amères et de ces films fripons qui feront le sel de son cinéma.
On distingue des comédies burlesques avec des personnages inspirés de l’univers Juif et Berlinois dans lequel le metteur en scène évoluait, des comédies grotesques, des comédies « montagnardes » (Dont on retrouvera le pendant « dramatique » dans le film de 1928, Eternal love), et quelques films dramatiques ou d’aventure, à très gros budget. Ces derniers n’auront finalement aucune réelle descendance lors de son passage à Hollywood…
Le plus ancien de ces films qui aient été conservés, sous le titre intrigant de Quand j'étais mort, est une comédie de la première catégorie évoquée. Il en reste trois bobines, dont les deux premières ont des sautes de continuité : Dans ce film, Lubitsch joue un homme qui feint d'être mort, pour mieux revenir chez lui, auprès de sa femme que sa belle-mère a monté contre lui. Bien sûr, on est un peu dans la kolossale rigolade, avec une intrigue totalement invraisemblable, mais cette histoire de dissimulation, de déguisement dans un cadre boulevardier est malgré tout annonciatrice de biens des films futurs. A commencer par le choix de Lubitsch de ne tourner qu'en intérieurs, afin de faire des maisons bourgeoises et des salons fréquentés par ses personnages, le cadre réel de son univers. Comme on le sait, c'est une tendance qu'il gardera longtemps...
Voilà un film bien encombrant... Comme du reste pouvaient l'être, chacun à sa façon, les superproductions de Lubitsch Madame Du Barry, Sumurun ou Ann Boleyn. Chacun de ces quatre films comporte bien sûr, à sa façon, une méditation sur le rapport paradoxal des femmes au pouvoir, et une importante manipulation des foules par le metteur en scène. On murmure que celui-ci, particulièrement, était pour Lubitsch l'occasion de montrer aux studios Américains ce qu'il savait faire. particulièrement à la Paramount, qui a investi beaucoup de sous dans l'affaire...
En Egypte, le Pharaon Amenes (Emil Jannings) désire cimenter une alliance avec le roi Samlak d'Ethiopie (Paul Wegener); pour ce faire, il accepte d'épouser la fille (Lyda Salmonova) de ce dernier. Mais alors que les éthiopiens sont en route, se produit un événement qui sera lourd de conséquences: un Egyptien (Harry Liedtke) a volé une esclave Grecque (Dagny Servaes). Ce qui aurait pu être insignifiant va en réalité décider du destin tragique de la couronne Egyptienne, et de la mort de la plupart des personnages...
Décors imposants, foules menées de main de maître, et acteurs de premier plan au jeu lourd et ampoulé, vaguement héritier de l'expressionnisme théâtral: avec Wegener et Lubitsch qui se battent en essayant d'en faire systématiquement plus que l'autre, l'intérêt très relatif de ce gros spectacle tend à s'effriter au fur et à mesure. Le fait que le film n'est survécu que dans des copies fragmentaires n'arrange ni la continuité, ni la compréhension... Mais Lubitsch, qui signera ensuite un seul film en Allemagne (Die Flamme, aujourd'hui perdu), gagnera son ticket pour les studios Californiens.
Si ça n'est pas une bonne nouvelle, alors c'est à désespérer.
La période passée par Frank Borzage à tourner des films pour la Cosmopolitan était une opportunité très sérieuse de percer dans le monde du cinéma, pour un metteur en scène qui avait beaucoup donné de lui-même dans le domaine du western, principalement: pas un genre très bien vu, à l'époque... Humoresque (1920) a contribué ainsi à la carrière du réalisateur, et d'autres films aussi, vont avoir une importance capitale: c'est le cas de celui-ci, également adapté d'un roman de Fannie Hurst (mais aussi de Flaubert, manifestement), un chef d'oeuvre qui aura au delà de la carrière de son auteur, une résonance sur l'histoire du cinéma, mais j'y reviendrai plus loin...
Hester Bevins (Seena Owen) est une provinciale particulièrement mécontente de son sort: coincée dans une petite ville minable, auprès d'un petit ami terne, travaillant dans une boutique de seconde zone, et habitant dans une pension de famille qui lui sort par les yeux. Son Jerry (Matt Moore) lui a bien proposé le mariage, mais elle lui fait comprendre qu'elle refuse par peur de s'enterrer encore un peu plus... Quelques temps après, elle qui passe souvent du temps à la gare à regarder les trains qui partent sans elle, en prend enfin un pour se rendre à New York. Cinq années passent, et Hester est devenue aisée: pas besoin de vous faire un dessin, toutes les factures sont adressées à un homme richissime, Charles Wheeler (J. Barney Sherry). Pourtant, si elle se vautre dans la vie facile d'une femme entretenue, Hester n'est pas satisfaite; et un retour dans sa ville d'origine ne va faire que souligner cette insatisfaction: le seul qui se rappelle d'elle, c'est Jerry: il l'a attendue, l'attend et l'attendra encore. Elle lui ment, et retourne à sa vie...
...pour apprendre un jour que son petit ami est parti en France avec les troupes Américaines, et est revenu décoré, et sérieusement amoché: elle veut le voir, et le découvre mourant. Avec son mentor, la jeune femme prend une décision courageuse et inattendue... Elle va épouser Jerry, avant la mort de celui-ci. Va-t-elle trouver dans ce sacrifice une réponse à ses aspirations romantiques?
Flaubert en effet, car il y a du Emma Bovary dans cette jeune femme qui cherche un romantisme et une réussite dans un absolu qui n'existera jamais! Et certains personnages semblent d'ailleurs réaliser l'analogie entre Hester et le personnage de Flaubert, car sa copine Kitty (Ethel Duray) lui prédit un suicide... Mais si le personnage principal du roman est effectivement l'une des clés du film, Borzage ne serait pas Borzage s'il avait chargé ses personnages masculins: Jerry est un benêt, soit, mais il est aussi un authentique héros, et son admiration inconditionnelle pour Hester tient du miracle. Wheeler est un richissime capitaliste qui pense que tout s'achète, et qui cède mollement aux désirs et caprices de sa maîtresse (y compris lorsqu'elle lui demande de financer son mariage), mais il est profondément humain, et généreux sans ambiguïté aucune.
Le film n'est pas une de ces intrigues fourre-tout, dans lesquelles une jeune femme de la campagne perd sa pureté en ville et cherche par tous les moyens à retrouver un semblant de vertu en retournant vers un lieu de vie moins corrompu: car d'une part, si Hester s'est en effet compromise, certainement, le metteur en scène s'en fout, et nous aussi. Frank Borzage, qui nous montrera sans doute plus de couples vivant leur amour hors mariage que tous les autres metteurs en scène classiques, et qui ira même jusqu'à montrer ses couples s'auto-marier pour contourner les tabous, se moque éperdument de la vertu de ses héroïnes, dont il a compris que ce n'était décidément pas le sujet!
Non, pour Hester, l'enjeu était au début d'aller à la rencontre de ses rêves, et elle en a vite fait le tour. Par le mariage en forme de sacrifice, puis les choix qui suivront (et que je vous laisse découvrir), elle opère plus ou moins un retour à sa propre réalité, à son authenticité... Un choix dont se souviendra Chaplin, qui a selon son biographe et ami David Robinson, vu et admiré profondément ce film, et en tirera des idées pour A woman of Paris: quand je vous disais que Back Pay était un film important...
La mise en scène de Borzage est ici dans sa forme la plus classique, avant la rencontre avec Murnau, mais déjà le réalisateur sait contourner toutes les conventions pour donner à ses personnages une vérité fabuleuse, tout en nous racontant, d'une certaine façon, un conte de fées. Un conte de fées, et c'est la clé du film, dont la marraine bienfaitrice va cette fois être plus l'héroïne que son amant compréhensif... Et le metteur en scène trouve en Chester Lyons, le chef-opérateur, un collaborateur de choix, si on en croit la fabuleuse photographie en "soft focus", le flou artistique, dont le technicien est un spécialiste réputé: la façon dont sont cadrés Jerry mourant et Hester à se côtés, dans une scène poignante, est admirable.
Le film aussi... On peut le voir très facilement, depuis une restauration intégrale effectuée par les soins de la Bibliothèque du Congrès, et financée par des dons généreux de fans enthousiastes: vive internet, donc! Le film a été mis en ligne sur plusieurs sites, dont le fameux Archive.org., et en HD par dessus le marché... Il est aussi au centre d'un très beau Blu-Ray sur l'excellent label Undercrank, aux Etats-Unis, lisible en toutes zones.