Vers 1860, en Autriche, Baruch Mayer (Ernst Deutsch) se découvre une vocation théâtrale. Mais il est Juif orthodoxe, fils de rabbin, et n'a jamais souhaité rejeter cette part de son héritage. Mais l'envie est trop forte, et il s'enfuit. Il prend alors part à une petite troupe itinérante, et est repéré par une archiduchesse (Henny Porten) qui a ses entrées dans le tout-Vienne. Baruch devient acteur, et va triompher, mais aussi commencer à renier partiellement son identité. Parallèlement, le jeune homme naïf ne va pas prêter attention au monde corrompu qui l'entoure, et ne jamais se poser de questions sur le soutien pour le moins étrange de l'archiduchesse...
Les efforts des nazis pour occulter le cinéma Juif produit en Allemagne à l'époque du muet ont bien failli réussir, mais il reste quand même quelques-un de ces films. Celui-ci, réalisé par un futur prodige (En 1925, il va réaliser avec Variété l'un des plus beaux films muets allemands), est intéressant pour commencer par une plongée totale dans un ghetto orthodoxe, montré avec délicatesse, mais aussi une certaine ironie. Et la querelle des anciens et des jeunes qui en fait le sel nous en rappelle une autre: il y a beaucoup de parallèles avec The Jazz Singer, quand même...
Mais le film perd une grande partie de son intérêt dans sa deuxième partie, celle qui est située hors de la communauté justement, à cause d'une volonté permanente de louvoyer entre ironie et naïveté. En gros, il semble qu'il n'arrive pas tant de choses que ça à ce pauvre Baruch Mayer, vu qu'il ne se rend compte de rien ou presque... Et le film, en plus de deux heures, souffre de cette tendance à la lenteur qu'avaient les Allemands des années 20... ou que préconisent les restaurateurs des oeuvres aussi, soyons justes... Mais pour la beauté de la photographie, et pour la justesse tendrement ironique de la peinture de la communauté Juive tiraillée entre la tradition ("das alte gesetz") et la tentation de la modernité, le film, un véritable conte initiatique, vaut la peine.
On pourrait gloser sur le titre de ce film, qui est aussi l'appellation du roman de Hermann Bang adapté par Dreyer et la scénariste Thea Von Harbou: car si Michael est bien le titre du sixième film du metteur en scène, le personnage qui porte ce nom, interprété par Walter Slezak dans toute la séduction de sa jeunesse, n'est pas le héros. On aurait compris que le film s'appelle Claude Zoret.
Ce dernier (Benjamin Christensen) est peintre, et sculpteur, et il a réussi: une carrière entière, dont l'essentiel est déjà derrière lui, à rencontrer la gloire, mais jamais autant que depuis qu'il a rencontré Michael. C'était un jeune peintre qui venait pour montrer ses oeuvres, mais le maître n'a pas été convaincu. Par le métier du jeune homme, du moins, car il n'a pas été insensible à sa beauté, et à partir de cette rencontre, Michael est devenu le modèle quasi exclusif de Zoret. Tout en conservant un appartement, Michael est chez lui chez son ami, et la complicité qui les unit est évidente. Jusqu'au jour où Zoret reçoit la visite d'une femme noble au bout du rouleau qui lui commande un portrait... tenté de refuser, l'artiste s'exécute, mais s'avère vite incapable de travailler. Mais Michael lui vient en aide, et va même apposer le seul trait de génie du tableau, les yeux de la belle comtesse Zamikow (Nora Gregor)... Zoret a été incapable de sen inspirer, mais Michael n'arrivera pas à cacher qu'il est très attiré par le jeune femme...
Pour la deuxième fois, Dreyer tourne pour l'Allemagne. Mais contrairement à Aimez-vous les uns les autres (1922), tourné en décors naturels, celui-ci va être tourné dans le cadre rassurant et particulièrement professionnel de la Decla Bioscop: avec le concours de Thea Von Harbou, du chef-opérateur mythique Karl Freund (Qui interprète aussi un petit rôle dans le film), et avec une galerie d'acteurs impressionnants, le metteur en scène semble tout à coup échapper au cadre si austère de ses productions habituelles, mais on ne peut pas s'y tromper, Michael porte vraiment sa marque. N'oublions pas qu'à cette époque, il n'a pas son pareil pour adapter sa mise en scène et son cadre aux exigences ponctuelles de son oeuvre. Alors forcément, avec Karl Freund à la barre et un sujet qui tourne autour de l'art sous toutes ses formes, le style est apparemment opulent, riche et particulièrement soigné.
"Apparemment" opulent, oui, car Dreyer réadapte les décors à sa guise, pousse les meubles et les objets qui encombrent la riche demeure de l'artiste, pour y ménager des espaces vides, et placer sa caméra le plus loin possible de l'action... Il fait réellement sienne cette histoire de possession artistique et amoureuse, au point qu'on en viendrait même à se demander qui, de la "muse" Von Harbou (Ancienne épouse d'un artiste délirant, Klein-Rogge, désormais mariée à un autre artiste plus énorme encore, Fritz Lang), ou de l'austère mais mystérieux Dreyer, a vécu une telle histoire d'amour.
Une histoire d'amour, donc, entre un peintre et son modèle. Malgré tous les efforts de circonstance pour faire dire aux intertitres que Michael est "le fils adoptif" de Zoret, le lien amoureux est évident entre eux. Et souligné, d'ailleurs, par une autre intrigue amoureuse, celle du Duc de Monthieu (Didier Aslan) pour la belle Alice (Grete Mosheim). celle-ci aussi se finira mal, du reste... Et l'amour de l'artiste pour le jeune homme va être particulièrement trahi par l'idylle qui va se nouer entre Michael et la Comtesse. Dans un premier temps, il va ressentir la trahison par à-coups, avant de voir Michael le déserter petit à petit, puis ne plus venir le voir que par intérêt, profitant de chacun de ses visites pour voler l'un ou l'autre objet. Pour les vendre, parfois, ou pour les posséder car ils font partie du standing qu'il entend acquérir, et puis... il y a aussi que Michael pense le moment venu d'afficher la sophistication apprise auprès de son maître. Et il est frappant de voir que la décoration de la maison de Zoret (entièrement dédiée à l'art, souligné, mis en valeur partout) trouve un écho déformé dans l'appartement en fouillis de Michael, dont les tableaux qui occupent l'espace sont mis en parallèle avec des objets plus hétéroclites (des marionnettes notamment). Tout en lui volant son argenterie, il ne cesse de s'éloigner de son mentor...
Mais Zoret ne cessera pas d'aimer son protégé, y compris lorsque celui-ci négligera de venir le visiter sur son lit de mort. La fin continue de souligner les différences entre Zoret (qui meurt littéralement au pied de sa dernière oeuvre, qui le représente souffrant abandonné de tous) et Michael qui prend du plaisir, au pied d'un portrait de lui gigantesque peint par Zoret bien sûr. le double cadeau du maître (Il l'a peint lui entre tous, et il lui a offert la monumentale toile) s'appelle Le vainqueur...
Là encore, Michael n'est pourtant pas suffisamment un salaud pour qu'on le déteste, et on est loin du mélodrame. Il représente juste le passage d'une muse, et la chance pour Zoret d'avoir aimé: il le dit lui même, car il sait quelle puissance avait sa passion pour son jeune modèle. A la fin, Zoret est moins un homme sacrifié à son art, qu'un artiste qui a été au bout de sa passion, et qui a inscrit à la fois la fin de son amour et la fin de sa vie, dans sa ligne de vie. Ce qui fait quand même, encore une fois bien plus qu'un film impersonnel tourné à Berlin, mais bien l'un des authentiques films majeurs d'un cinéaste décidément furieusement atypiques. Et cerise sur le gâteau, il est du début à la fin la chronique de l'amour d'un homme pour un autre, sans jamais la moindre diabolisation, ni le moindre remords. Belle prouesse, quand même...
La série de films engagée chez Gaumont autour du personnage fameux entre tous de Fantômas se poursuit, et s'il continue à adapter les romans de Souvestre et Allain, Feuillade continue aussi à personnaliser ses films, et surtout à faire ce qu'on n'attend pas nécessairement de lui. Certes, il y aura ici des poursuites, une évasion, quelques coups de théâtre, meurtres et scènes spectaculaires... Mais il y a aussi une situation de base particulièrement inattendue, et même sujette à réserves tant elle entre en contradiction avec le caractère insaisissable du personnage de Fantômas:
...Car le bandit a été arrêté, en Belgique, condamné à mort, et sa peine a été commué en détention à perpétuité. d'une part, sachant quelles ont été les difficultés de Juve et de son ami Fandor à affronter la machine criminelle de l'homme en noir, c'est remarquable. Mais en prime, Juve n'est pas content. En effet, l'inspecteur de la Sûreté souhaite arrêter Fantômas lui-même... Il va donc fomenter une évasion!
Et le film commence par une affaire crapuleuse, située en province, qui n'a pas le moindre rapport avec les personnages de la série. Un couple de nobles s'est fait escroquer par des bandits, et ont fait appel à une juge d'instruction. Mais celui-ci est intercepté par Fantômas en fuite, qui prend son identité... Il va donc se retrouver à la fois juge et partie, dans une affaire qui va faire parler d'elle...
Au-delà du côté invraisemblable de l'idée de départ, le film a ceci d'intéressant que Feuillade a décidé pour une fois de donner à voir le point de vue de Fantômas, au lieu de s'attacher aux pas de Juve (qui disparaît très vite du film, prenant la place du prisonnier à Louvain) et de Fandor (là aussi on le voit bien peu). Et on n'a plus tout à fait la sensation d'être devant le même film...
Du reste, à la fin, un inévitable cliffhanger se produit, ce qui complique les choses, car à l'été 1914, inévitablement, Gaumont a pris la décision d'arrêter la production. C'est qu'il se passait des choses dans le monde, comme chacun sait, et on n'aurait donc jamais la fin de ces histoires étranges, un peu canailles, gratuites et si éminemment poétiques. Du chaos et du climat de la Guerre, allaient sortir d'autres histoires criminelles, Les Vampires en tête...
Avec un titre pareil, le film de Feuillade nous montre le metteur en scène s'approprier l'oeuvre de Souvestre (dont la mort d'une fort mauvaise grippe est à peu près contemporaine de la sortie de ce quatrième film) et Allain, toujours plus loin! Et le titre générique, dupliqué dans le troisième chapitre du film (dont une fois de plus les titres sont assez évocateurs: "Le mur qui saigne", par exemple!) nous annonce la couleur: Fantômas se déguise, donc pour l'attraper, il faut aussi se déguiser. Ce que le journaliste Fandor et l'inspecteur Juve savaient déjà depuis longtemps, du reste...
Le film est irracontable, bien entendu, et il suffit de rappeler ceci: Fantômas étend sa toile criminelle en prenant le contrôle des Apaches de la proche banlieue de la capitale. Il profite de deux facteurs: d'une part, une campagne de presse qui s'interroge sur son identité et émet des doutes sur la probité de Juve; et d'autre part le fait que la police, dans un grand réflexe inepte, décide de prendre les devants en mettant l'inspecteur aux arrêts! Mais lors d'un bal masqué auquel assistent trois Fantômas différents (Dont Fandor et un policier), le drame se noue...
Puis, prenant le contre-pied de la réputation salie de Juve (Edmond Bréon), Fantômas (René Navarre) se déguise... en détective!
Le style de Feuillade est de plus en plus affirmé, permettant d'évacuer l'impression d'arbitraire (pourquoi se déguiser en Fantômas afin de se rendre à un bal masqué où tout porte à croire que le bandit sera? La finalité m'échappe!) et l'à-peu-près des déductions de Juve, qui à la fin du film comprend tout à coup tout ce qui lui a jusqu'à présent totalement échappé! Car Feuillade obéit désormais à la seule logique du roman-feuilleton, et laisse son spectateur passer de surprise en choc, en l'avertissant juste ce qu'il faut. Et puis, il faut le dire, on plonge de plus en plus dans ce qui ressemble bien... à une parodie!
Le temps qui passe n'est pas tendre parfois. Ici, sa victime est le titre conçu pour être sensationnel de ce film, le troisième long métrage de la série des Fantômas, réalisés avant la guerre par Louis Feuillade pour la maison Gaumont. Si ça sonnait volontiers mystérieux en 1913, l'effet produit plus de cent années plus tard est plutôt un ridicule achevé... Et pourtant on ne peut pas rêver de titre plus approprié que celui-ci pour cet étrange film, et du reste c'était aussi le titre du troisième roman de Souvestre et Allain, comme pour les deux oeuvres précédentes.
La durée du film est étonnante à plus d'un titre: à 97 minutes, c'est un long film qui nous est proposé, à une époque où la règle était plutôt de limiter les films en dessous d'une heure fin de proposer plus de variété dans le programme des soirées cinématographiques. C'est une preuve du succès de Fantômas, qui pouvait désormais soutenir à lui seul l'essentiel d'un programme. C'est aussi afin de rappeler la place de la Gaumont, qui a une double concurrence avec l'importance de Pathé d'une part et de Eclair d'autre part. Ces derniers, d'ailleurs, ont depuis longtemps privilégié les films à épisodes plus longs que de coutume sous la direction de Victorin Jasset, auquel on peut quand même penser que Feuillade doit beaucoup...
Quand Le mort qui tue commence, tout est bouleversé: le diptyque inaugural (A l'ombre de la guillotine et Juve contre Fantômas) a fini par voir le petit monde de Fantômas chamboulé: une explosion initiée par le bandit insaisissable a eu raison de la villa de Lady Beltham, et Fandor (Georges Melchior) en a réchappé de justesse; gravement brûlé, il y a perdu son ami Juve (Edmond Bréon), dont le corps n'a malheureusement pas été retrouvé...
...Un indice chez Feuillade qu'on peut décoder facilement: on reverra Juve, probablement sous les traits d'un autre.
Néanmoins, l'absence du policier se fait sentir, ne serait-ce par le fait que le jeune journaliste, en dépit de la perte de son ami, va continuer la lutte contre le crime. Mais elle lui est plus difficile. Et surtout l'influence de Fantômas continue à s'étendre et à prendre des formes inattendues: l'essentiel de l'action de ce Mort qui tue tourne autour de la disparition du jeune Jacques Dollon (André Luguet), un artiste qui est accusé à tort d'un crime (nous assistons à la machination ourdie par Fantômas afin qu'il fasse un coupable parfait). Arrêté, il est étranglé dans sa cellule par le fourbe garde Nibet (Naudier) qu'on a déjà vu à l'oeuvre dans les films précédents. Mais après que les autorités ont constaté sa mort, il disparaît. Son cadavre est récupéré par Fantômas, qui se livre à une manipulation sur le corps...
Quelque temps plus tard, des méfaits sont à nouveau perpétrés (Vol nocturne de bijoux, meurtre, etc), mais les empreintes qu'on retrouve sur les lieux sont celles de Dollon. Fandor se passionne pour l'enquête...
Le film est à nouveau structuré en parties, au nombre de six. Ce qui du reste correspond au nombre de bobines, mais elles sont d'une durée très irrégulière. Ce qui frappe le plus dans ce film, c'est à quel point l'absence de Juve semble déséquilibrer le tout, en précipitant le spectateur hors de sa zone de confort. Feuillade attend beaucoup de ses admirateurs ici, en leur détaillant le plus souvent les machinations sur des laps de temps assez long, et en leur faisant confiance pour suivre sans leur donner les clés tout de suite. Et l'un des plaisirs de tout film criminel de Feuillade, cet arbitraire baroque, prend de plus en plus de place: on devine assez vite le pot-aux-roses, mais il est d'une totale improbabilité. Peu importe: cette histoire de "gants de peau humaine" pour reprendre le titre du dernier chapitre, est d'une logique imperturbable tant qu'elle reste dans le cadre de la fiction.
Et derrière cette histoire étirée sur la durée d'un long métrage, Feuillade prend son aise, semble s'échapper des traditions observées dans les deux premiers Fantômas. Tout en délivrant une adaptation de bonne facture des oeuvres de Souvestre et Allain, le metteur en scène prend aussi le pouvoir et commence à affiner son style, mélange d'une énonciation claire et méthodique, et d'une dose de plus en plus grande d'absurdité froide et ironique: le cocktail des futurs Vampires, tout simplement.
Le film commence exactement comme le précédent, avec une galerie des déguisements de René Navarre, alias Fantômas. Sauf que... cette fois, on y ajoute aussi les différents déguisements de Bréon, alias Juve, le limier qui s'attaque au redoutable bandit. On pourra d'ailleurs constater que contrairement à sa réappropriation tardive par Louis de Funès dans les films de André Hunnebelle, le Juve de Souvestre, Allain et Feuillade, interprété par Edmond Bréon, est un excellent policier, pas un inspecteur Clouseau d'occasion! Et s'il est arrivé au terme du premier film à la conclusion personnelle qu'il lui faudrait, à lui et à son ami Fandor (Georges Melchior), tout faire pour contrer le génie du crime, ce film nous montre précisément les effets de cette décision. Et donc, comme le bandit, les justes vont mentir, se déguiser, dans un mélange des genres qui rend le film policier si satisfaisant.
Au début de ce film en quatre parties (Dont les titres sont on ne peut plus évocateurs: La catastrophe du Simplon-Express; Au crocodile; La maison hantée; L'homme noir), on commence à entrer dans le vif, dans la légende de Feuillade: le metteur en scène nous montre Juve et Fandor payer de leur personne, se séparant l'un pour suivre un apache, l'autre pour suivre une jeune complice des bandits (Yvette Andreyor): la poésie infinie des poursuites en voiture dans un Paris qui n'a pas encore été envahie par les véhicules à moteur, dans des images largement volées par les opérateurs Gaumont est toujours aussi efficace plus d'un siècle plus tard. De même, la soudaine fusillade, sur les quais de scènes, à laquelle se livrent les bandits de la bande de Fantômas sur Fandor et Juve, est-elle un grand moment d'évasion garantie!
Tout le film en fait, semble étirer l'univers de Fantômas tel qu'il a été établi par le premier film, en y ajoutant du sensationnel cinématographique. Le meurtre au python, les hommes en noir et masqués, les coups de théâtre... Tout y est, dans un deuxième volet qui fait plus que de prolonger le plaisir: il le ravive. Et grand inventeur de forme, Feuillade s'amuse avec ses situations, qui influenceront grandement Fritz Lang: une scène d'attaque dans un train resservira par exemple pour son film sans doute le plus dans la lignée des Fantômas: Dr Mabuse, der Spieler.
Fantômas, le personnage créé par René Souvestre et Marcel Allain, est tout au plus un signe, un prétexte: le premier à l'avoir compris, et à s'être dit qu'il y avait là une formidable opportunité cinématographique, c'est Feuillade. Et pourtant, rien dans sa vie et dans ce qu'il était ne prédisposait ce négociant en vin de Lunel à devenir le principal pourvoyeur de frissons criminels cinématographiques: bon catholique à la mode pré-1905, d'opinions conservatrices pour ne pas dire réactionnaire (On lui prête volontiers un royalisme militant), et travaillant pour la très comme il faut firme Gaumont, Feuillade ne paraît pas vraiment correspondre au profil... Mais Feuillade, venu au cinéma par hasard, possède en commun avec d'autres, parmi lesquels certains seront ses disciples (Lang, Hitchcock) une compréhension instinctive de la façon dont devrait fonctionner le septième art. J'utilise un conditionnel à dessein: au moment d'entamer la saga Fantômas, avec ce premier de cinq films, le metteur en scène n'a pas encore défini les canons du genre.
Donc, Fantômas, introduit dans les romans comme un énigmatique personnage qui n'est personne, nous est dévoilé sous les traits passe-partout de René Navarre, et l'ensemble de ce premier film tourne justement autour de l'insaisissabilité, de l'infaillibilité même de Fantômas: c'est probablement qu'il n'existe pas. Et la lutte permanente, acharnée, dans laquelle se plongent ses ennemis jurés Juve (Edmond Bréon) et Fandor (Georges Melchior) est d'autant plus cruciale pour eux qu'elle les définit... Sans Fantômas, le personnage du flic aguerri mais toujours distancé par le génie du mal, et celui du journaliste valeureux mais qui ne reste au fond qu'un apprenti de son ami plus âgé, ne peuvent exister car il n'ont aucun sens.
C'est paradoxal, car qui est Fantômas? Dans le film, il est toujours un autre: une silhouette intrigante, dotée d'une barbe postiche, qui apparaît soudain derrière un rideau derrière une belle dame qui ferait bien de planquer ses bijoux; un garçon d'ascenseur, ou du moins un faux garçon d'ascenseur dont le déguisement (pris sur un pauvre bougre qui n'avait rien demandé à personne) permet à celui qui le porte de se tirer vite fait bien fait d'un mauvais pas; Fantômas est le riche Gurn, qui possède et envoûte sa maîtresse, la veuve Lady Beltham (Renée Carl) prête à tout sacrifier pour lui. Fantômas, enfin, est une de ces cartes de visite que le maître du crime laisse partout derrière lui; un seul mot, Fantômas, écrit à l'encre sympathique... Pire: parfois avoir Fantômas en ses mains revient à ne rien avoir du tout: quand on s'apprête à exécuter Gurn, c'est un autre qui est entre les mains de la police. Allain et Souvestre le décapitent, mais Feuillade le sauve: il n'est qu'un sous-fifre.
Avec Fantômas, Feuillade invente un genre policier qui n'a ni début ni fin, il raffine ses épisodes dans lesquels on entre comme en mouvement: l'affaire est, le plus souvent, déjà entamée; Fandor et/ou Juve lit un article du Gaulois, et l'investigation est bien sûr au point mort. La fin sera toujours un moment durant lequel le criminel, à deux doigts d'être pris, échappe à la justice. Et si ce n'est pas le cas, c'est qu'il a un plan... Du coup, le crime devient sans solution, et le mal éternel. Tout le feuilleton cinématographique à venir est dans ces quelques principes. Et ce qui fascine chez Lang, justement, dont Mabuse est clairement un héritier de Fantômas, est déjà présent dans l'oeuvre de Feuillade: les codes, les secrets, les fausses identités, les déguisements (tous les films commenceront par ces visions en gros plan générique de Navarre, qui expose ses visages au public comme Mabuse le fera en 1922.
On pourra bien sûr objecter que Feuillade est souvent lent, démonstratif; qu'il n'utilise quasiment jamais le montage, qu'il impose à ses acteurs de faire tous les mouvements d'une action au-delà du nécessaire, ce qui contredit l'impression fragmentaire d'un crime déjà en cours, qui ne parviendra pas à sa fin. Mais Feuillade, certes concerné par le principe de l'efficacité de la narration, souhaite l'obtenir par l'énonciation méthodique, plutôt que par l'impressionnisme du montage, ou les non-dits de l'ellipse. Et il en tire une logique interne et une fluidité narrative impressionnante: quand Fantômas, qui vient de faire une action d'éclat au troisième étage d'un hôtel particulier, quitte la chambre, il est cuit: la maréchaussée sera sur les lieux avant qu'il ait pu fuir. Il va prendre l'ascenseur, en compagnie d'un garçon qu'il met hors d'état de lui nuire, et on va voir ensuite l'ascenseur descendre 3, 2, 1 étages avant d'arriver au rez-de-chaussée. Quand Navarre en sort, débarrassé de sa barbe, costumé en uniforme, il est désormais parfaitement logique qu'il échappe à la police et à la sécurité de l'hôtel, qui commence à s'organiser. A la fin de la scène, non seulement le spectateur sait exactement ce qui s'est passé, mais en prime il a assisté au génie en action, et d'une certaine façon (ce n'est bien sûr jamais dit) il est aux côtés de Fantômas, complice en frissons délectable. on est à l'époque du théâtre du Grand Guignol, après tout... Et puis, un fait qui aura une descendance chez Lang aussi bien que chez Hitchcock, surtout: le spectateur a une longueur d'avance sur ses héros Juve et Fandor.
Et pour conclure si en apparence la morale du fil, derrière Juve et Fandor, est placée du bon côté de la loi, le fait est qu'on attend à la fin de pouvoir y retourner. Bref il est clairement souhaité que Fantômas agisse, de nouveau, et nous surprenne. On le suivra... Ce Fantômas est donc l'apparition définitive, surprenante, inattendue, d'un genre et de quelques-uns de ses codes essentiels. Une apparition qui aujourd'hui encore n'a pas perdu sa superbe, ni son charme ironique... Les surréalistes ne s'y sont pas trompés, et ils avaient raison.
C'est à la fin de son contrat avec la First National, qui distribuait les "Mary Pickford productions", que Mary Pickford a mis en chantier ce film, avec son équipe habituelle. Le réalisateur en est le déjà chevronné vétéran Sidney Franklin, dont on peut quand même dire que même si ce n'est pas un Ford, un Murnau ou un Borzage, ce n'est quand même pas n'importe qui, et sa patte (la qualité!) se ressent du début à la fin du film. Charles Rosher est à la caméra et là aussi c'est une valeur sûre qu'on ne présente plus... Le film est une comédie qui se pare d'un message humaniste de bon aloi, bien présenté au milieu de plusieurs intrigues savamment organisées entre elles:
Alexander Guthrie (Ralph Lewis) est un puissant financier, sans scrupules ni limites, qui n'est pas spécialement dérangé par le fait d'écraser littéralement les autres. Il croit en la loi de la jungle et n'a que mépris pour les pauvres. Sa petite-fille vit avec lui, et Amy Burke (Mary Pickford) n'est pas loin de partager les idées de son grand-père. Mais elle s'ennuie... Du coup, quand son père, (Dwight Crittenden) un chercheur en sociologie qui voyage beaucoup dans le cadre de ses recherches, vient passer le week-end, elle le supplie de l'amener avec lui.
Le problème, c'est que le père se rend dans les bas-fonds du'ne ville moderne, afin de vivre l'expérience des gens qui n'ont pas d'autre choix que d'y habiter, et Amy va devoir s'habituer à de toutes autres circonstances que celles dans lesquelles elle a vécu jusqu'à présent. Elle va aussi découvrir le monde, et "see how the other half live", selon l'expression consacrée: voir comment les autres vivent...
Outre cette expérience qui va particulièrement ouvrir les yeux de la jeune Amy, on s'intéresse à d'autres habitants de la rue mal-famée choisie par John Burke: William Turner, un jeune homme dont on va vite apprendre qu'il a été l'une des "victimes" de la méchanceté du vieux Guthrie, et qui n'est pas indifférent à la jeune Amy; les deux voisins ennemis, O'Shaughnessy (Andrew Arbuckle), l'Irlandais et Isaacs (Max Davidson), le Juif, qui passent leur temps à se battre et qu'il va falloir tenter de réconcilier; enfin, Peter Cooper est un mystérieux inconnu venu quelques temps après Amy, et qui va s'humaniser à son contact, tout comme la jeune femme va commencer à développer une véritable empathie pour son prochain. Bien sûr, on n'aura aucune difficulté à reconnaître Ralph Lewis en Peter Cooper: c'est Alexander Guthrie qui vient surveiller sa petite fille dans sa nouvelle vie, et qui va lui aussi changer.
C'est tout sauf une leçon de morale: c'est une fois de plus un film dominé par l'énergie de Mary Pickford, qui montre un vrai humanisme comme elle le fera si souvent, quelles que soient les conditions dickensiennes et les clichés conservateurs de ses films. Mary Pickford y vit au milieu d'un authentique melting pot où tout le monde se serre les coudes, et fraternise, même les "voisins ennemis" mentionnés plus haut... Et c'est aussi et surtout une comédie, qui vire parfois au slapstick (Un accident de voiture au début, sans gravité mais traité à toute vitesse comme il se doit, une série de scènes de jeu entre Mary et les enfants locaux), et qui est toujours marquée d'abord par le jeu, avant les intertitres. C'est du grand cinéma muet, lisible et totalement soigné, dans lequel on finit par oublier le studio, pour se laisser aller à la tendresse de l'ensemble. Bref, c'est fabuleux.
Lo Dorman est un métis, comme le titre l'indique ("half-breed") et le film, tourné pourtant la même année que Manhattan madness, His picture in the papers, The mystery of the leaping fish ou d'autres comédies avec Douglas Fairbanks, est un western dramatique, pas éloigné du ton de certains films de William S. Hart avec ses figures de marginaux, rejetés par "les braves gens"...
Le personnage interprété par Fairbanks est donc le fils d'une indienne Cherokee, qu'elle a eu avec un mystérieux homme blanc, qui a bien sûr abusé d'elle (Il l'a "trahie", comme on disait à l'époque). Cet homme, nous aurons le privilège de le connaître, mais Lo Dorman (Ou Sleeping Water, l'anglicisation du nom Français donné au petit, L'eau Dormante), lui, n'en saura rien. Il vit dans les bois, élevé "comme un homme blanc" par un ermite selon le désir de sa mère qui s'est suicidée après avoir confié son fils. Mais il va surtout grandir au milieu des séquoias, dans la forêt, bien à l'écart de la petite communauté tranquille. Et dès le départ, Dwan se fait lyrique en opposant la nature, merveilleuse, et la ville à travers son lieu le plus emblématique: le saloon... On y joue, on y boit, et la présence de nombreuses femmes assises là, ne laisse aucun doute.
Pourtant, dans cette ville, le pasteur Wynn (Frank Brownlee) s'est installé, bien déterminé à faire revenir les brebis égarées dans le droit chemin. Il nous serait presque sympathique, d'autant q'il prend le taureau par les cornes en allant chercher les pêcheurs là où ils sont. Et s'avisant pendant un service de la présence de Lo Dorman à l'écart, il l'invite à rejoindre la congrégation... Mais il sera aussi le premier à s'offusquer lorsque le métis osera s'afficher aux côtés de Nellie Wynn (Jewel Carmen), la propre fille du pasteur.
Dwan a réservé à Jewel Carmen une impressionnante arrivée de star, bien qu'elle n'est pas vraiment la principale actrice du film: on la voit arriver en gros plan, d'abord sur ses chaussures, puis sur sa robe de Belle du Sud, et enfin sur sa coiffe, avant qu'elle ne relève la tête. Mais cette entrée en matière n'est là que pour annoncer la vanité, voire la suffisance du personnage de péronnelle qui n'aime rien tant que jouer avec ses prétendants... Et avec le feu. Lo Dorman se met au ban de la société parce que lui, le métis, a cru pouvoir développer une amitié avec la belle jeune femme. Et on ne lui pardonne pas d'oser vouloir "sortir de sa race".
Le film n'est pourtant pas qu'un plaidoyer contre le racisme, on est en 1916, et ça ne se fait pas encore. Lo Dorman trouvera une autre âme soeur, en la présence d'une autre femme, Teresa (Alma Reubens) elle aussi de sang-mêlé, Anglo-Mexicaine cette fois, qui d'ailleurs est impulsive, et plus aventureuse que ne le sera jamais la fille à papa citée plus haut. Quand elle rencontre Lo Dorman, elle est en fuite après avoir poignardé un homme qui l'avait trahie. Mais là où Dwan réussit, c'est dans le fait de nous montrer la division sociale de la petite communauté qui tente d'établir des règles Victoriennes de bonne conduite, tout en pratiquant un ostracisme flagrant, et en confiant par-dessus le marché le bon fonctionnement de la loi à Dunn (Sam De Grasse), un salaud qui a violé une femme.
Oui, c'est le père...
Alors, entre l'hypocrisie de la petite ville en devenir, et la beauté majestueuse des séquoias, comment s'étonner que Lo Dorman, Douglas Fairbanks, ait choisi de rester un homme des bois? Il se condamne à rester à l'écart, flanqué d'une femme qui l'aime sans doute parce qu'elle est bien obligée de se contenter de lui. Le film est très amer, et passe facilement, du début à la fin, du lyrisme naïf associé à Fairbanks (Doux comme un agneau, et aussi dénué de mauvais sentiment qu'un enfant qui vient de naître, il fallait un Douglas pour qu'on puisse y croire!), à l'hypocrisie et au cynisme.
Ce film dur, essentiel dans la longue liste des oeuvres de l'acteur (et qui porte en lui des thèmes très personnels, et qui reviendront souvent, autour de la notion d'illégitimité), est un des produits de la pêche miraculeuse de Dawson City, dans les années 70, lorsqu'on a retrouvé un certain nombre de films muets perdus, conservés dans les glaces de cette farouche cité du nord canadien. Deux bobines 35 mm ont été retrouvées, auxquelles on a pu ajouter divers matériaux conservés un peu partout, et qui aujourd'hui nous permettent de posséder un film très important, aussi bien pour Fairbanks que pour le metteur en scène: Dwan, on le sait, s'impliquait beaucoup dans ses films, et cette préfiguration de nombreux de ses westerns le prouve de manière éclatante.
Et pourtant, il sera un flop sans appel, qui va décider l'acteur à ne jamais ou presque sortir de sa formule (Telle qu'il l'avait peaufinée avec The good bad man, quelques mois avant ce film) qu'il adaptera ensuite à ses intrigues, puis à ses héros.
The last performance, le film qui a suivi le célèbre Lonesome dans la carrière de Fejos, est une oeuvre bien différente de ce dernier. Si les premières scènes montrent les mêmes tentations de donner à voir un kaléidocope d'images pour présenter le monde dans lequel les acteurs vont évoluer, la mise en scène en est ensuite plus traditionnelle. Mais si Fejos a toujours admis avoir accepté la commande de l'Universal afin de travailler avec Conrad veidt, l'univers de l'acteur l'a singulièrement inspiré...
Pour son dernier film muet Américain, Veidt ("Erik le Grand", surnom auto-proclamé) est un illusionniste-hypnotiseur, vedette d'un show européen dont a célébrité dépasse les frontières. Il est fou amoureux de Julie, son assistante (Mary Philbin, la partenaire de Veidt dans le magnifiqueThe man who laughsde Paul Leni, en 1928), et n'a jamais vraiment envisagé que celle-ci puisse ne pas l'aimer. Le trio se complète d'un assistant, Buffo (Leslie Fenton), au comportement distant et vaguement cynique. Un jour, Erik surprend chez lui un cambrioleur qu'il décide d'engager plutôt que de le dénoncer à la police: Mark Royce (Fred Mckaye) va tomber amoureux de Julie, et le drame de la jalousie sera inévitable...
Le film est un show entièrement dédié à Veidt, qui trône au milieu d'un monde dont il est persuadé d'être le monarque absolu, objets, foule et aussi êtres, à commencer par Julie qu'il emprisonne symboliquement en l'inondant de messages d'amour et de portraits de lui. Dans sa loge, le magicien a des masques de lui-même, et tout est tout en lui revient à sa propre certitude de sa supériorité... Mais si le film devient un drame de la jalousie lorsque Erik est amené par Buffo à voir Mark et Julie enlacés, et à enfin comprendre qu'il n'a aucune chance de pouvoir vivre heureux avec la jeune femme, c'est autant de la jalousie du héros que de celle de Buffo dont il est question. Devant un patron aussi énorme, aussi imposant (Voir l'ombre gigantesque qu'il projette sur les amants lorsqu'il les surprend) Buffo est lui aussi un amoureux rejeté, qui ne va chercher de secours que dans le dépit, et qui va provoquer sa propre perte en trahissant le secret de Julie et de Mark. La légende de l'acteur Veidt avait déjà, d'une façon scandaleuse, été associée à l'homosexualité dans le film militantAnders als die Anderende Richard Oswald en 1919, mais ici, c'est en contrebande que Fejos introduit le sujet, permettant d'enrichir considérablement le portrait baroque d'un narcissique, sans pour autant faire de Buffo un monstre, comme on le fera dans le portrait des homosexuels jusqu'aux années 70.
Ces deux derniers films muets d'un auteur fascinant et trop rare sont une redécouverte essentielle, même si on admettra aisément la supériorité évidente deLonesomesur le suivant, réalisé à une époque ou le touche-à-tout Fejos (Etudiant en médecine, metteur en scène, anthropologue et ethnologue!!) commençait déja sérieusement à s'ennuyer à Hollywood...