Dans ce film muet tardif, Dorothy Davenport semble avoir renoncé pour l'essentiel aux thèmes porteurs des premiers films "militants" qu'elle avait produits et réalisés, tout en préservant un ton distinctif, fait du mélange d'un point de vue féminin, et d'une plongée dans un univers assez particulier: nous sommes dans les montagnes boisées d'une zone rurale des Etats-Unis...
Linda (Helen Foster) est l'adolescente aînée d'une famille nombreuse, dont le père (Mitchell Lewis) est une abominable brute, qui pour gagner un peu d'argent, accepte de donner sa fille à marier à Armstrong Decker (Noah Beery), un homme qui en échange s'engage à lui acheter son bois. Sous la menace que son père s'en prenne à sa mère, Linda accepte, et se retrouve mariée avec un homme dont elle n'est pas amoureuse, mais qui reste un bon mari, tendre et attentionné... Jusqu'au jour où une autre femme, flanquée d'un gamin de six ans, vient et assure être la vraie Mrs Decker. Enceinte et désespérée, Linda s'enfuit...
Trois autres personnages vont jouer un rôle important dans ce mélodrame: Annette Whittemore (Bess Flowers) est l'institutrice du village, qui est rentrée à la grande ville, et qui s'est prise d'amitié pour Linda. C'est chez elle que cette dernière va se réfugier. Sinon, elle va trouver l'aide de Nan (Kate Price), une solide gaillarde qui fait de la vente en porte-à-porte dans les bois; et sinon, Linda a aussi rencontré le séduisant Docteur Paul (Warner Baxter) avant son mariage, et le retrouvera une fois en ville, pour pimenter le mélodrame. Celui-ci est solide, mais possède un défaut structurel: la bonté des uns et des autres, à l'exception notable du père, finit par désamorcer les situations trop en amont. Ce qui est dommage, car le jeu des acteurs est tout en douceur, notamment Helen Foster dont le beau visage est souvent mis à profit pour passer l'émotion. On se réjouit de trouver en Noah Beery un rôle très positif, de gros ours sentimental, qui lui sied fort bien. Par contre, la photo de Henry Cronjager est superbe de bout en bout...
Croyez-moi, ce Salome avec Alla Nazimova est un sacré sac de noeuds, l'un des rares films muets Américains qui soit pour moi quasi impossible à regarder, quel que soit l'état de la copie, et quel que soit le moment de la journée... Il a bien fallu que j'aille au bout, et ce à trois reprises, je pense qu'il n'y en aura pas une quatrième.
Pour commencer, Charles Bryant est d'abord le collaborateur et mari d'Alla Nazimova, l'actrice Russe qui est venue au terme d'une longue errance, s'installer aux Etats-Unis. Collaborateur, car il est comme elle acteur à la base. Mari, car l'un comme l'autre a besoin d'une couverture, on appelle ça en Anglais common law husband ou wife, un époux qui sert surtout à détourner le regard des diverses lois et convenances de cette époque plutôt frileuses vis-à-vis des sexualités "différentes". Il a réalisé en tout et pour tout deux films, en compagnie de son épouse, dont l'un (A doll's house) est perdu; l'autre est toujours là, pour notre plus grand plaisir, manifestement...
Nazimova était différente aussi par ses ambitions artistiques. Venue au cinéma par le théâtre, elle y avait cultivé une sorte de dandysme particulièrement étonnant, tout en réussissant à devenir la star d'un studio, la Metro. Quelques rares films nous sont parvenus, parmi lesquels l'étrange mais séduisant The red lantern d'Albert Capellani. Devenue plus importante, Nazimova allait montrer plus d'ambition notamment en essayant de marier le cinéma plus intimement avec les autres arts: c'est là que se situe de Salome à la croisée des chemins... Il est une adaptation (écrite pas l'actrice sous un prête-nom) de la pièce de Wilde, pour laquelle Nazimova a demandé à Natacha Rambova de créer des costumes en référence directe aux illustrations de Aubrey Beardsley pour la sortie de volume de la pièce. Et le jeu des acteurs et actrices (parmi lesquels on reconnaîtra Rose Dione, la copine de Browning et Ingram, Nigel de Brulier qui commence à se spécialiser dans les mystiques et interprète Jean le Baptiste, ou encore le grand et méconnu Mitchell Lewis qui interprète ici le roi Hérode) est largement influencé par la danse plus que par le théâtre, chaque geste résultant en une artificialité convenue d'avance, soulignée, et le plus souvent (mais c'est un avis hautement personnel) ridicule.
On a beaucoup reproché à Nazimova, 45 ans au moment des faits, d'interpréter l'adolescente Salomé supposée être âgée de 14 ans, mais c'est un faux procès. Voyez par vous-mêmes toutes les sopranos vieillissantes qui ont approché le rôle dans l'opéra de Strauss, créé dix ans après la pièce de Wilde et donc fortement sous influence (notamment avec la fameuse danse des sept voiles): Alla Nazimova sur ce point s'en sort bien, et la fausseté du résultat ne jure de toute façon pas trop avec l'artificialité du décor ou des costumes, encore moins du jeu global...
Le résultat global en tout cas est sans appel: en adaptant cette anecdote très courte, Nazimova et Bryant font durer leur plaisir de façon assez insupportable, en demandant à chaque acteur de sur-jouer sa partie: A demi-nu, décharné, De Brulier n'a sans doute pas l'habitude d'être l'objet de convoitise sexuelle, Mitchell Lewis en rajoute dans la grimace extrême, Dione en fait des tonnes, les danseurs invités à jouer les gardes du palais sont non seulement desservis par leur costume, mais en prime ils ont ordre de souligner grossièrement par tous les moyens leur côté le plus efféminé (c'est un miracle que le film réussisse d'ailleurs à ne pas déclencher l'hilarité). Et la danse des sept voiles est devenue ici une danse sans aucune sensualité, bien qu'Hérode à la vie de la performance manque de s'en étrangler de bonheur... Bref, ça ne marche pas. Mais alors pas du tout.
On peut toujours s'évanouir de félicité comme le font certains commentateurs enthousiastes, et déclarer que même raté c'était un pas de géant vers un cinéma ambitieux et artistique; on peut saluer le courage d'une artiste qui n'avait pas froid aux yeux et voulait à sa façon se placer dans le sillage de Wilde en offrant sa version d'une expérience d'art gay; on pourra même y trouver un certain humour, pourquoi pas? En attendant, ce film gonflé de prétention est d'un ennui mortel, d'un ridicule un peu trop assumé pour être honnête, et sa réflexion sur le regard et le désir de l'humain est déjà inhérente au cinéma muet Américain en pleine mutation, faisant de ce film une voie de garage. Même pas de luxe.
Ecrit par Julia Crawford Ivers, le film est aujourd'hui crédité au réalisateur Frank Lloyd, mais de plus en plus souvent attribué en réalité à sa scénariste (qui le "signe" dans un intertitre au début): c'est en tout état de cause un solide mélodrame dans lequel Dustin Farnum interprète "à l'ancienne" (avec les poings levés au ciel) le personnage d'un homme du Kentucky qui s'élève, en sortant de sa condition, mais en préservant aussi son identité. Les films qui nous sont parvenus, autour de ce fameux sujet (les "feuds", ou querelles inter-clans, dans les montagnes rocheuses) étant finalement relativement peu nombreux, on se réjouira de la survie de ce petit film du canon...
Les Hollman et les South se détestent, au point d'avoir une longue histoire de meurtres mutuels. Lorsque le film commence, pourtant, un membre du clan des Hollman est tué par un membre des South. Mais lequel? Les Hollman, qui ressortent les fusils, penchent pour Samson South (Dustin Farnum), le pacifique fermier qui aime tant ses collines, au point de les peindre. Il va même partir pour New York y étudier l'art et devenir une sensation. Mais reviendra-t-il au pays, pour y retrouver la petite Sally, qui l'attend avec ferveur?
C'est gentil, naïf, très distrayant, et on y retrouve une attention au détail qui n'est pas forcément toujours si présente dans les films de Lloyd. Cela étant dit, on est quand même en territoire suffisamment connu pour qu'on parle de clichés du genre: coupons la poire en deux. Ce film est probablement une collaboration éclairée entre deux artistes qui s'en sont si bien tirés, que plus d'un siècle après le film est totalement distrayant de bout en bout!
Sous-titré When the Far East mingles with the West, ce film produit par Mandarin Films, une compagnie balbutiante, est une production intégralement Sino-Américaine, réalisée et écrite par une jeune femme de la communauté Chinoise de Californie, avec d'autres membres de ce groupe. L'idée était de réaliser et sortir un long métrage entièrement interprété par des Chinois et qui pourrait montrer une vision de la jonction entre les continents. Le film a été fait, fini, monté, et... n'est jamais sorti (si on excepte deux séances dont pas grand chose n'a filtré), pour autant que les sources consultées par les chercheurs qui ont travaillé sur cet étrange objet soient fiables.
Car s'il n'est jamais sorti, il faut savoir qu'on a ironiquement trouvé environ trois bobines de matériaux divers, qui couvrent aujourd'hui environ 35 minutes de ce film qui durait probablement autour de 90 minutes à l'époque. Mais privées du moindre intertitre, et d'un contexte (le film commence à la troisième bobine), il est difficile de comprendre quoi que ce soit de cette intrigue d'un probable choc culturel entre des Chinois de Chine et des Chinois des Amériques... A moins qu'un jour une copie plus complète ne nous parvienne.
Donc dans ces circonstances, nous sommes face à un film qui, en l'état, accumule les paradoxes... Et un objet dont la perte nous fait regretter le peu d'intelligence manifesté par Hollywood vis-à-vis de la communauté de Marion E. Wong à son époque...
Nell Shipman, solide actrice d'origine Canadienne, va prendre le prétexte d'un retour au Canada pour se lancer dans l'aventure de la production de films. Elle choisit une nouvelle (Wapi the Walrus) de James Oliver Curwood, le raconteur des sous-bois enneigés (Neige, ours, rapides, trappeurs, ratons-laveurs), qui sera d'ailleurs associé à la production du long métrage, et tout le film est tourné dans la nature Canadienne: une première qualité qui est évidente quand on voit le film aujourd'hui...
C'est un mélodrame, avec deux arcs qui se rejoignent, d'un côté, l'attente énigmatique d'un chien très méchant dont le maître a été massacré par la population d'une bourgade reculée, et de l'autre une intrigue qui met en scène une jeune femme, Dolores, qui vivait tranquille avec son père trappeur et son mari ( de fraîche date) lorsqu'un bandit évadé et recherché par toutes les tuniques rouges, a fait irruption dans leur vie, avec comme seul but la possession de la femme: c'est dans les vieilles marmites, etc etc etc...
Et justement la soupe est bonne: pas originale, mais on a e qu'on cherchait: la nature est partout et Dolores (Nell Shipman, bien sûr) s'y trouve bien, tellement bien qu'elle développe un rapport très particulier de confiance et de complicité avec les animaux. Un truc qui aurait pu dévier vers la pire mièvrerie à la Disney, mais qui sert malgré tout le propos, puisque cette dame qui se baigne avec les ours et fait la lecture aux porc-épics, va croiser le chemin du très gros chien qu'on a vu au début, et ils vont mutuellement se sauver la vie.
Si on retrouve une certaine gaucherie dans le montage, qui tend à étirer par des redondances certaines scènes (dont la plus célèbre, celle du bain de la star en compagnie d'un ours, et un seul des deux porte une fourrure, d'où la paradoxale notoriété du film), on peut quand même constater que contrairement à Something new, qu'elle allait tourner l'année suivante, Nell Shipman a confié pour Back to God's country la direction de la majorité du film à un réalisateur très compétent: il exploite à merveille les possibilités dramatiques et picturales du Canada, et les scènes de poursuite sur la glace, vers la fin, sont splendides, anticipant sur La saga de Gösta Berling, et c'est un sacré compliment... La direction d'acteurs, par contre, est juste adéquate, et ce sera confirmé par un autre film du même réalisateur, dans lequel il desservira aussi bien Betty Blythe que Lon Chaney: Nomads of the North...
Et puis Nell Shipman, principale auteure du film, ne se prive absolument de rien, participant elle-même aux scènes d'action, que ce soit dans les rapides, dans les montagnes, ou sur la glace. Le mari de l'héroïne étant blessé pour une large part du film c'est à Dolores que revient la charge de devoir sauver le couple, et de triompher physiquement de l'adversité, tout en échappant bien sûr en permanence à un destin "pire que la mort". Et Dolores, vous pouvez m'en croire, élevée avec les ours et les orignaux, eh oui, on ne dit pas "orignals", c'est une dure à cuire...
On connaît Nell Shipman surtout pour Back to God's country, un film tourné en pleine nature, dans un Canada sauvage et lyrique, l'année qui précède ce long métrage. Le tournage de 1919, qui la voyait diriger une équipe même si la réalisation était créditée au solide artisan David M. Hartford, a sans doute donné envie à la comédienne de pousser son avantage. Dans ce cas, c'est raté!
Something new est une histoire sans rien, ou presque: une jeune femme qui souhaite écrire "quelque chose de nouveau", est prise par l'angoisse de la page blanche, parce qu'elle ne parvient pas à trouver de l'intérêt, jusqu'à ce qu'elle entende une conversation entre un cavalier et le chauffeur d'une voiture: ils parient pour savoir lequel battra l'autre dans un itinéraire d'obstacles, ce qui donne des idées à notre auteure... Nous la retrouvons donc du coté de Tijuana, pour vivre une aventure avec un homme un vrai, un chien, un vieux bougon, des bandits Mexicains, et surtout... une voiture.
Et ça dure 56 minutes, mais le problème c'est qu'il n'y a en gros que de quoi alimenter un film de 10 minutes. Le sentiment qui domine dans ce road movie plein de dos d'ânes, c'est qu'il fallait impérativement filmer la voiture en difficultés. Mission accomplie: on ne voit qu'elle, et c'est d'un ennui...
On ne sait pas grand chose de Lita Lawrence, une femme qui s'impose dès le générique en reprenant à son compte la façon dont souvent des réalisateurs comme Stroheim ou DeMille cultivaient leur prépondérance en introduisant leurs films: "personally directed by Lita Lawrence". Elle conclut aussi ses six bobines en signant littéralement! Mais eu-delà de l'évidente fierté de la conceptrice, auteure-réalisatrice et très certainement productrice de ce film oublié, je pense que le film est fascinant par ce qu'il nous révèle de l'esprit d'une époque.
On s'attend à un documentaire, et par certains aspects, on y est effectivement confronté, mais il y a une intrigue dans ce film, aussi ténue soit-elle... Après avoir, par humour ou provocation, commencé le film par la vision d'un mariage, le genre de plan qui finit un film plutôt, Lawrence nous parle de deux familles: un couple modeste, dans lequel les matinées commencent tôt, par un mari qui doit se rendre au travail, et une épouse qui doit gérer toutes les tâches ménagères; bref, on s'engueule... C'est plus policé dans un deuxième ménage, où l'on est surtout préoccupé des cocktails et soirées qui sont prévues dans la semaine. Mais les deux couples vont avoir un enfant, et les réactions, la gestion de la maternité à venir, et l'évolution des espoirs et craintes vont être détaillées dans le film...
Pour commencer, on peut constater que, qu'il s'agisse d'une précaution oratoire visant à désamorcer toute tentation de censure ou pas, le film convoque par ses intertitres toute la panoplie de la bonne morale chrétienne du début à la fin. On est donc confronté à un prêchi-prêcha assez insistant, tout au long des six bobines! Et le principal obstacle dramatique est situé très tôt dans le film, dans une discussion entre la dame riche et son médecin, qui désapprouve la tentation de l'avortement exprimée par sa patiente. Pour le reste, il s'agit essentiellement d'une célébration de la maternité, qui commence nous explique-ton, neuf mois avant l'arrivée de la cigogne. Le film se veut moderne, dans la mesure où il contient aussi une solide dose de craintes, une réflexion sur les changements profonds de la vie de couple, et une partie située dans une clinique, qui manque bien sûr particulièrement de réalisme, mais comment en aurait-il pu être autrement?
Sinon, la mise en scène est intéressante par les choix de Lita Lawrence, de différencier la prise de vues, en se plaçant le plus souvent à proximité de son couple "modeste", et à distance de son couple aisé. Les deux effets qui s'ensuivent, sont d'une part de souligner l'espace vide de la grande maison dans laquelle ces deux personnes vivent ensemble, à l'écart l'une de l'autre (et accompagnés d'une poignée de domestiques), mais aussi de nous tenir, justement à distance. Le final, bien vu (meilleur que le reste du film si vous voulez mon avis), opère un rapprochement inattendu mais bénéfique: au pays de l'Oncle Sam, force reste à l'égalité entre êtres humains... Blancs, sans doute: il ne faut pas trop en demander.
La plupart des films de Elsie Jane Wilson sont perdus, raison de plus pour se précipiter sur ce qui est une rareté: un film qui non seulement existe encore, mais surtout dont les cinq bobines, bien que dans un état pas vraiment idéal, ont été conservées... Oui, contrairement à l'intrigant The cricket dont je parlais il y a quelques jours, et dont seule une bobine a subsisté, on peut voir cette comédie dans sa continuité...
Rosamond Gilbert (Carmel Myers) a vécu toute son enfance dans l'attente que quelque chose de notable lui arrive: recueillie à la mort de ses parents par un oncle irascible, elle n'a pas bénéficié d'une seule minute d'affection... Seule héritière à la mort du tonton, elle prend une décision toute simple: se faire plaisir avant de redevenir raisonnable. Elle commence par se faire une liste de choses qui lui feraient plaisir (acheter une maison, trouver un kimono, etc... jusqu'à trouver un gentleman à marier!), et tente de les appliquer les unes après les autres. Mieux, elle décide aussi de faire le bonheur des autres. Elle va donc aider une enfant orpheline, ses voisins, et une jeune femme qui souhaite, tout bonnement, être un homme... mais elle va aussi commettre une bêtise, en étant trop confiante, et aider un escroc à se faire de l'argent sur le dos des autres. Mais en même temps, elle avance dans sa liste...
D'une part le film est rafraîchissant parce qu'il n'en existe aucun autre qui puisse lui être comparé. Certes, ça commence bien par une situation mélodramatique à souhait, mais grâce à la brièveté du film (54 minutes) on évite toute larmoyance inutile pour se concentrer sur le farfelu. Aussi ingénue soit-elle, Carmel Myers compose un personnage inventive et au bonheur aisément contagieux, on n'a donc aucun mal à la suivre. Le ton du film est délibérément léger, avec une approche totalement frontale qui change des films sentimentaux empesés de l'époque.
Et si, malgré tout, il fallait absolument trouver un cousinage à ce film, c'est probablement du coté de A Florida Enchantment de Sidney Drew, qu'il faudrait chercher. Dans cette comédie loufoque, tournée en 1914 pour la Vitagraph, on imaginait un changement de sexe pour plusieurs personnages, et ici Ms Wilson s'amuse à nous montrer cette femme (Kathleen Emerson) qui soudain trouve grâce à Rosamond la possibilité d'être un homme, et devient "copain comme cochon" avec un homme des bois... Tout le film surprend par le ton, la légèreté du propos, et décidément, ça fait du bien de pouvoir découvrir un film aussi différent.
Nommé totalement indifféremment The Red Kimona ou The Red Kimono, ce film est l'une des croisades entreprises par Mrs Wallace Reid, de son état-civil Dorothy Davenport, à la mort de son mari. Pour mémoire, celui-ci est décédé suite à une descente dans l'enfer de l'addiction à la morphine, dans laquelle l'avait poussé une blessure; ses besoins en drogue étaient tels qu'il avait commencé à commettre des délits pour se payer une dose quotidienne... Le premier film qu'avait supervisé son épouse, après son décès, était le célèbre film perdu Human Wreckage qui traitait justement de la présence dans le quotidien de gens très ordinaires, de drogues qu'on n'appelait pas encore dures (Morphine, cocaïne, héroïne) et qu'on pouvait encore se procurer, pour certaines, par ordonnance...
Ce film est par contre entièrement consacré à la prostitution; comme dans Human Wreckage, l'histoire est située plutôt dans une certaine version du quotidien: nous suivons un itinéraire, celui de Gabrielle, une jeune femme qui a tué l'homme qu'elle aimait, parce qu'il l'avait poussée vers la prostitution, avant de partir avec la caisse, et de trouver une femme à épouser à Los Angeles... Pendant son procès, nous assistons à une flash-back qui explique le cheminement de Gabrielle, puis après son acquittement, elle est prise en charge par une femme aisée, attirée par les cas de société dans la mesure où ils peuvent satisfaire son penchant pour la lumière des projecteurs...
C'est un vaste sujet, qui est abordé ici de multiples façons; tout en restant un mélo édifiant, ce que le film ne cherche du reste pas à cacher, c'est malgré tout intéressant de voir la façon dont l'histoire est traitée: le choix, par exemple, de partir du milieu de l'histoire (qui aurait pu être la fin dans d'autres films), à savoir le meurtre opéré par l'héroïne, permet en retour de donner à l'autre "crime" de Gabrielle, le fait qu'elle se soit adonnée à la prostitution, une tournure bien différente. Et la suite du meurtre, à savoir le procès, l'acquittement, et la volonté de rédemption, est montrée sans aucun angélisme. C'est difficile de reprendre pied, le film est clair. Pour Gabrielle, qui était une victime de l'homme qu'elle aimait, le risque est de redevenir une victime, celle du penchant morbide d'une société entière pour le sensationnalisme. Une scène illustre en effet cette situation: devenue presque une bête de foire pour la bonne société, elle doit répondre aux questions humiliantes de bourgeoises qui veulent connaître les détails les plus croustillants de son calvaire...
La direction, créditée au seul Walter Lang, est d'une grande délicatesse, et il obtient de ses acteurs (parmi lesquels Priscilla Bonner, Carl Miller qui rejoue son rôle de The Kid en plus explicite, ou encore George Siegmann) un jeu très naturel qui fait merveille. Le style est à la fois d'un réalisme très factuel, et d'une grande beauté formelle: on n'est pas près d'oublier ce plan qui nous montre Priscilla Bonner devant son miroir, le quel lui renvoie l'image d'une femme vêtue d'un kimono rouge, le vêtement étant teinté sur la pellicule... Ces 76 minutes consacrées au chemin de croix d'une femme des années 20, sont sinon un chef d'oeuvre, en tout cas un passage obligé de cette merveilleuse période du cinéma Américain, et sous celle qui avait adopté le pseudonyme de Mrs Wallace Reid, allait sous son vrai nom enchaîner une courte carrière de réalisatrice dès l'année suivante. En attendant, elle se présente à nous au début et à la fin du film, et nous adresse directement la parole (via des intertitres) en nous regardant dans les yeux...
Ce long métrage est donc le seul des films de Ida May Park à avoir survécu intégralement, contrairement à Bread et The rocky Road qui eux ne nous sont parvenus que sous forme fragmentaire, et... contrairement surtout à ceux dont rien n'a été retrouvé. Park y dirige Dorothy Phillips, une actrice qui jouait souvent les ingénues, comme dans The Rocky Road justement, mais qui est ici confrontée à plusieurs reprises à des situations risquées. Un atout majeur du film réside dans le fait que Lon Chaney y interprète quant à lui un personnage qui est à mi-chemin entre une interprétation de comédie d'un personnage peu sophistiqué à la Marcus Schouler (Jean Hersholt dans Greed de Stroheim), et un profiteur de la pire espèce, maître chanteur et malfrat salace aux mains baladeuses... Un rôle joué sans maquillage par le grand acteur.
Midge O'Hara (Dorothy Phillips) est une chorus girl, le genre à avoir quitté son trou perdu natal pour monter à la grande ville et se retrouver à l'arrière, sur scène, pendant toute une carrière. Mais elle garde l'espoir de trouver mieux, car elle a des copines, comme celle qui lui trouve un emploi pour une soirée un peu étrange: il y aura des hommes riches, au portefeuille prêt à l'emploi. Mais si elle souhaite s'en sortir, Midge n'est pas d'accord pour faire toutes les concessions... Elle va donc être confrontée à plusieurs personnages: Jack Chalvey (Harry Von Meter), un homme au bout du rouleau, amoureux transi d'une autre chorus girl un peu trop frivole, et qui menace de se suicider; le riche Henry Rockwell (William Sowell), qui prend Midge pour une fille facile et menace purement et simplement de la prendre de force à l'arrière de sa voiture, et Elmer Watkins (Lon Chaney), un ancien ami de la famille O'Hara, qui vient lui aussi à la grande ville, mais surtout pour y passer du bon temps! Et quand il voit Midge au milieu d'une troupe de chorus girls dans une fête un peu louche, il a vite fait de se faire des idées... Lon Chaney est, bien sûr, excellent dans un rôle avec autant de tiroirs.
Oui, le moins qu'on puisse dire, c'est que Midge va subir des avances d'un peu tout le monde. C'est à la lisière entre comédie et drame, en permanence, et une comédie d'un genre assez inattendu. On sent Ida May Park attirée par le jeu sur le fil du rasoir, entre situation scabreuse et résolution pour les familles... Dorothy Phillips tend à désamorcer par un jeu tout en ingénuité la dimension scandaleuse du film. Mais l'homme en prend pour son grade, dans un parcours de la combattante qui passe d'épreuve en épreuve. La scène qui est située au milieu du film, qui voit Henry tenter de violer purement et simplement Midge dans sa voiture est sans doute la plus difficile à accepter aujourd'hui, puisque le personnage va devenir l'un des futurs potentiels du personnage principal! A moins Park nous fait passer par ce biais l'idée que décidément les femmes en 1918 qui étaient attirées par la vie de bohème, pouvaient en effet passer par des extrêmes.
Typiquement, un autre aspect du film qui aura du mal à passer est un personnage, qui agit d'ailleurs en tant que révélateur des turpitudes auxquelles peuvent être confrontées professionnellement les filles qui se sont choisi une profession dans le monde du spectacle: une domestique noire qui connaît la façon dont les fiestas un peu louches se passent, conseille à Midge de suivre le mouvement. Ce n'est pas l'aspect moral qui gêne, c'est le fait que la dame est interprétée comme dans n'importe quel film de Griffith, par une actrice en black face. Quoi qu'il en soit, après avoir vu ce film entier de Ida May Park, j'en reste à mon impression initiale: j'aimerais beaucoup voir Bread en entier...