On connaît Nell Shipman surtout pour Back to God's country, un film tourné en pleine nature, dans un Canada sauvage et lyrique, l'année qui précède ce long métrage. Le tournage de 1919, qui la voyait diriger une équipe même si la réalisation était créditée au solide artisan David M. Hartford, a sans doute donné envie à la comédienne de pousser son avantage. Dans ce cas, c'est raté!
Something new est une histoire sans rien, ou presque: une jeune femme qui souhaite écrire "quelque chose de nouveau", est prise par l'angoisse de la page blanche, parce qu'elle ne parvient pas à trouver de l'intérêt, jusqu'à ce qu'elle entende une conversation entre un cavalier et le chauffeur d'une voiture: ils parient pour savoir lequel battra l'autre dans un itinéraire d'obstacles, ce qui donne des idées à notre auteure... Nous la retrouvons donc du coté de Tijuana, pour vivre une aventure avec un homme un vrai, un chien, un vieux bougon, des bandits Mexicains, et surtout... une voiture.
Et ça dure 56 minutes, mais le problème c'est qu'il n'y a en gros que de quoi alimenter un film de 10 minutes. Le sentiment qui domine dans ce road movie plein de dos d'ânes, c'est qu'il fallait impérativement filmer la voiture en difficultés. Mission accomplie: on ne voit qu'elle, et c'est d'un ennui...
On ne sait pas grand chose de Lita Lawrence, une femme qui s'impose dès le générique en reprenant à son compte la façon dont souvent des réalisateurs comme Stroheim ou DeMille cultivaient leur prépondérance en introduisant leurs films: "personally directed by Lita Lawrence". Elle conclut aussi ses six bobines en signant littéralement! Mais eu-delà de l'évidente fierté de la conceptrice, auteure-réalisatrice et très certainement productrice de ce film oublié, je pense que le film est fascinant par ce qu'il nous révèle de l'esprit d'une époque.
On s'attend à un documentaire, et par certains aspects, on y est effectivement confronté, mais il y a une intrigue dans ce film, aussi ténue soit-elle... Après avoir, par humour ou provocation, commencé le film par la vision d'un mariage, le genre de plan qui finit un film plutôt, Lawrence nous parle de deux familles: un couple modeste, dans lequel les matinées commencent tôt, par un mari qui doit se rendre au travail, et une épouse qui doit gérer toutes les tâches ménagères; bref, on s'engueule... C'est plus policé dans un deuxième ménage, où l'on est surtout préoccupé des cocktails et soirées qui sont prévues dans la semaine. Mais les deux couples vont avoir un enfant, et les réactions, la gestion de la maternité à venir, et l'évolution des espoirs et craintes vont être détaillées dans le film...
Pour commencer, on peut constater que, qu'il s'agisse d'une précaution oratoire visant à désamorcer toute tentation de censure ou pas, le film convoque par ses intertitres toute la panoplie de la bonne morale chrétienne du début à la fin. On est donc confronté à un prêchi-prêcha assez insistant, tout au long des six bobines! Et le principal obstacle dramatique est situé très tôt dans le film, dans une discussion entre la dame riche et son médecin, qui désapprouve la tentation de l'avortement exprimée par sa patiente. Pour le reste, il s'agit essentiellement d'une célébration de la maternité, qui commence nous explique-ton, neuf mois avant l'arrivée de la cigogne. Le film se veut moderne, dans la mesure où il contient aussi une solide dose de craintes, une réflexion sur les changements profonds de la vie de couple, et une partie située dans une clinique, qui manque bien sûr particulièrement de réalisme, mais comment en aurait-il pu être autrement?
Sinon, la mise en scène est intéressante par les choix de Lita Lawrence, de différencier la prise de vues, en se plaçant le plus souvent à proximité de son couple "modeste", et à distance de son couple aisé. Les deux effets qui s'ensuivent, sont d'une part de souligner l'espace vide de la grande maison dans laquelle ces deux personnes vivent ensemble, à l'écart l'une de l'autre (et accompagnés d'une poignée de domestiques), mais aussi de nous tenir, justement à distance. Le final, bien vu (meilleur que le reste du film si vous voulez mon avis), opère un rapprochement inattendu mais bénéfique: au pays de l'Oncle Sam, force reste à l'égalité entre êtres humains... Blancs, sans doute: il ne faut pas trop en demander.
La plupart des films de Elsie Jane Wilson sont perdus, raison de plus pour se précipiter sur ce qui est une rareté: un film qui non seulement existe encore, mais surtout dont les cinq bobines, bien que dans un état pas vraiment idéal, ont été conservées... Oui, contrairement à l'intrigant The cricket dont je parlais il y a quelques jours, et dont seule une bobine a subsisté, on peut voir cette comédie dans sa continuité...
Rosamond Gilbert (Carmel Myers) a vécu toute son enfance dans l'attente que quelque chose de notable lui arrive: recueillie à la mort de ses parents par un oncle irascible, elle n'a pas bénéficié d'une seule minute d'affection... Seule héritière à la mort du tonton, elle prend une décision toute simple: se faire plaisir avant de redevenir raisonnable. Elle commence par se faire une liste de choses qui lui feraient plaisir (acheter une maison, trouver un kimono, etc... jusqu'à trouver un gentleman à marier!), et tente de les appliquer les unes après les autres. Mieux, elle décide aussi de faire le bonheur des autres. Elle va donc aider une enfant orpheline, ses voisins, et une jeune femme qui souhaite, tout bonnement, être un homme... mais elle va aussi commettre une bêtise, en étant trop confiante, et aider un escroc à se faire de l'argent sur le dos des autres. Mais en même temps, elle avance dans sa liste...
D'une part le film est rafraîchissant parce qu'il n'en existe aucun autre qui puisse lui être comparé. Certes, ça commence bien par une situation mélodramatique à souhait, mais grâce à la brièveté du film (54 minutes) on évite toute larmoyance inutile pour se concentrer sur le farfelu. Aussi ingénue soit-elle, Carmel Myers compose un personnage inventive et au bonheur aisément contagieux, on n'a donc aucun mal à la suivre. Le ton du film est délibérément léger, avec une approche totalement frontale qui change des films sentimentaux empesés de l'époque.
Et si, malgré tout, il fallait absolument trouver un cousinage à ce film, c'est probablement du coté de A Florida Enchantment de Sidney Drew, qu'il faudrait chercher. Dans cette comédie loufoque, tournée en 1914 pour la Vitagraph, on imaginait un changement de sexe pour plusieurs personnages, et ici Ms Wilson s'amuse à nous montrer cette femme (Kathleen Emerson) qui soudain trouve grâce à Rosamond la possibilité d'être un homme, et devient "copain comme cochon" avec un homme des bois... Tout le film surprend par le ton, la légèreté du propos, et décidément, ça fait du bien de pouvoir découvrir un film aussi différent.
Nommé totalement indifféremment The Red Kimona ou The Red Kimono, ce film est l'une des croisades entreprises par Mrs Wallace Reid, de son état-civil Dorothy Davenport, à la mort de son mari. Pour mémoire, celui-ci est décédé suite à une descente dans l'enfer de l'addiction à la morphine, dans laquelle l'avait poussé une blessure; ses besoins en drogue étaient tels qu'il avait commencé à commettre des délits pour se payer une dose quotidienne... Le premier film qu'avait supervisé son épouse, après son décès, était le célèbre film perdu Human Wreckage qui traitait justement de la présence dans le quotidien de gens très ordinaires, de drogues qu'on n'appelait pas encore dures (Morphine, cocaïne, héroïne) et qu'on pouvait encore se procurer, pour certaines, par ordonnance...
Ce film est par contre entièrement consacré à la prostitution; comme dans Human Wreckage, l'histoire est située plutôt dans une certaine version du quotidien: nous suivons un itinéraire, celui de Gabrielle, une jeune femme qui a tué l'homme qu'elle aimait, parce qu'il l'avait poussée vers la prostitution, avant de partir avec la caisse, et de trouver une femme à épouser à Los Angeles... Pendant son procès, nous assistons à une flash-back qui explique le cheminement de Gabrielle, puis après son acquittement, elle est prise en charge par une femme aisée, attirée par les cas de société dans la mesure où ils peuvent satisfaire son penchant pour la lumière des projecteurs...
C'est un vaste sujet, qui est abordé ici de multiples façons; tout en restant un mélo édifiant, ce que le film ne cherche du reste pas à cacher, c'est malgré tout intéressant de voir la façon dont l'histoire est traitée: le choix, par exemple, de partir du milieu de l'histoire (qui aurait pu être la fin dans d'autres films), à savoir le meurtre opéré par l'héroïne, permet en retour de donner à l'autre "crime" de Gabrielle, le fait qu'elle se soit adonnée à la prostitution, une tournure bien différente. Et la suite du meurtre, à savoir le procès, l'acquittement, et la volonté de rédemption, est montrée sans aucun angélisme. C'est difficile de reprendre pied, le film est clair. Pour Gabrielle, qui était une victime de l'homme qu'elle aimait, le risque est de redevenir une victime, celle du penchant morbide d'une société entière pour le sensationnalisme. Une scène illustre en effet cette situation: devenue presque une bête de foire pour la bonne société, elle doit répondre aux questions humiliantes de bourgeoises qui veulent connaître les détails les plus croustillants de son calvaire...
La direction, créditée au seul Walter Lang, est d'une grande délicatesse, et il obtient de ses acteurs (parmi lesquels Priscilla Bonner, Carl Miller qui rejoue son rôle de The Kid en plus explicite, ou encore George Siegmann) un jeu très naturel qui fait merveille. Le style est à la fois d'un réalisme très factuel, et d'une grande beauté formelle: on n'est pas près d'oublier ce plan qui nous montre Priscilla Bonner devant son miroir, le quel lui renvoie l'image d'une femme vêtue d'un kimono rouge, le vêtement étant teinté sur la pellicule... Ces 76 minutes consacrées au chemin de croix d'une femme des années 20, sont sinon un chef d'oeuvre, en tout cas un passage obligé de cette merveilleuse période du cinéma Américain, et sous celle qui avait adopté le pseudonyme de Mrs Wallace Reid, allait sous son vrai nom enchaîner une courte carrière de réalisatrice dès l'année suivante. En attendant, elle se présente à nous au début et à la fin du film, et nous adresse directement la parole (via des intertitres) en nous regardant dans les yeux...
Ce long métrage est donc le seul des films de Ida May Park à avoir survécu intégralement, contrairement à Bread et The rocky Road qui eux ne nous sont parvenus que sous forme fragmentaire, et... contrairement surtout à ceux dont rien n'a été retrouvé. Park y dirige Dorothy Phillips, une actrice qui jouait souvent les ingénues, comme dans The Rocky Road justement, mais qui est ici confrontée à plusieurs reprises à des situations risquées. Un atout majeur du film réside dans le fait que Lon Chaney y interprète quant à lui un personnage qui est à mi-chemin entre une interprétation de comédie d'un personnage peu sophistiqué à la Marcus Schouler (Jean Hersholt dans Greed de Stroheim), et un profiteur de la pire espèce, maître chanteur et malfrat salace aux mains baladeuses... Un rôle joué sans maquillage par le grand acteur.
Midge O'Hara (Dorothy Phillips) est une chorus girl, le genre à avoir quitté son trou perdu natal pour monter à la grande ville et se retrouver à l'arrière, sur scène, pendant toute une carrière. Mais elle garde l'espoir de trouver mieux, car elle a des copines, comme celle qui lui trouve un emploi pour une soirée un peu étrange: il y aura des hommes riches, au portefeuille prêt à l'emploi. Mais si elle souhaite s'en sortir, Midge n'est pas d'accord pour faire toutes les concessions... Elle va donc être confrontée à plusieurs personnages: Jack Chalvey (Harry Von Meter), un homme au bout du rouleau, amoureux transi d'une autre chorus girl un peu trop frivole, et qui menace de se suicider; le riche Henry Rockwell (William Sowell), qui prend Midge pour une fille facile et menace purement et simplement de la prendre de force à l'arrière de sa voiture, et Elmer Watkins (Lon Chaney), un ancien ami de la famille O'Hara, qui vient lui aussi à la grande ville, mais surtout pour y passer du bon temps! Et quand il voit Midge au milieu d'une troupe de chorus girls dans une fête un peu louche, il a vite fait de se faire des idées... Lon Chaney est, bien sûr, excellent dans un rôle avec autant de tiroirs.
Oui, le moins qu'on puisse dire, c'est que Midge va subir des avances d'un peu tout le monde. C'est à la lisière entre comédie et drame, en permanence, et une comédie d'un genre assez inattendu. On sent Ida May Park attirée par le jeu sur le fil du rasoir, entre situation scabreuse et résolution pour les familles... Dorothy Phillips tend à désamorcer par un jeu tout en ingénuité la dimension scandaleuse du film. Mais l'homme en prend pour son grade, dans un parcours de la combattante qui passe d'épreuve en épreuve. La scène qui est située au milieu du film, qui voit Henry tenter de violer purement et simplement Midge dans sa voiture est sans doute la plus difficile à accepter aujourd'hui, puisque le personnage va devenir l'un des futurs potentiels du personnage principal! A moins Park nous fait passer par ce biais l'idée que décidément les femmes en 1918 qui étaient attirées par la vie de bohème, pouvaient en effet passer par des extrêmes.
Typiquement, un autre aspect du film qui aura du mal à passer est un personnage, qui agit d'ailleurs en tant que révélateur des turpitudes auxquelles peuvent être confrontées professionnellement les filles qui se sont choisi une profession dans le monde du spectacle: une domestique noire qui connaît la façon dont les fiestas un peu louches se passent, conseille à Midge de suivre le mouvement. Ce n'est pas l'aspect moral qui gêne, c'est le fait que la dame est interprétée comme dans n'importe quel film de Griffith, par une actrice en black face. Quoi qu'il en soit, après avoir vu ce film entier de Ida May Park, j'en reste à mon impression initiale: j'aimerais beaucoup voir Bread en entier...
Une famille très comme il faut possède en son sein un diamant: la petite qu'on surnomme "Le Cricket", une gamine exubérante et tellement douée pour la comédie qu'elle est engagée pour tenir un rôle dans une pièce interprétée entre autres par trois cabotins Français. Quand la mère de la jeune fille décède, ils vont devenir ses parents adoptifs...
Oui, ça rappelle un peu Trois hommes et un couffin, mais on ne pourra pas juger sur pièces, le film étant perdu: seules 12 minutes, la fin de la première bobine, ont été conservées. Impossible, par exemple, de voir Rena Rogers succéder à Zoe Rae (la jeune personne de la photo ci-dessus) qui joue le personnage principal enfant. impossible de voir plus que les adorables chamailleries des trois acteurs ratés qui vivent ensemble, et qui nous donnent à voir une scène impeccable de drôlerie, dans leur apparition initiale pour le film. C'est dommage, mais imaginez, ça aurait pu être pire: on aurait tout aussi bien pu ne rien voir du tout.
Quant à Elsie Jane Wilson, il s'agit surtout d'une scénariste, qui a été promue en 1917 (comme Ida May Park) comme réalisatrice à Universal City au moment où Lois Weber est partie fonder sa compagnie. On ne dira jamais assez à quel point le studio était attaché dans les années 10 à ses réalisatrices (Cleo Madison, Grace Cunard en sont d'autres exemples). Et sinon, Ms Wilson est sans doute aussi une héroïne du quotidien, puisque elle était mariée à Rupert Julian, un homme que d'aucuns considéraient sans doute comme l'un des pires goujats de toute l'époque muette...
Une jeune femme (Mary McLaren) attirée par le monde du spectacle réalise qu'elle a mis le pied dans une drôle de fourmilière... En effet, quand l'agent pour lequel elle travaille lui demande de s'approcher trop près pour prendre ses mesures, elle comprend les risques. Mais dans quelle mesure peut-elle faire la fine bouche, puisque le temps presse: toujours pas d'engagement, et elle n'a pas d'argent ni rien à manger, et encore moins de soutien: ses collègues lui font comprendre qu'il lui serait très facile de manger, juste deux ou trois concessions à faire, et sa logeuse est également sur son dos...
Donc, lorsque son agent (Louis Morrison) lui promet un rôle, et précise que c'est "strictly business", elle sait que l'entretien promis avec un auteur à succès sera déterminant. Mais elle ne veut pas faire pitié: elle décide de casser sa tirelire pour se payer une miche de pain. La seule scène durant laquelle l'héroïne est confrontée à un peu de chaleur humaine, est celle de la boulangerie: la boulangère qui a compris la situation compliquée de la jeune femme, lui donne "une miche sur laquelle la miche d'à côté à débordé pendant la cuisson", et qui fait quasiment le double d'une miche de pain normal. Mais dans la scène qui suit, le pain se perd dans une confrontation avec un passant...
Le film est perdu. Bread faisait à l'origine 6 bobines, soit entre 60 et 70 minutes, dont il ne reste que 18 (Retrouvées, je vous le donne en mille, à Dawson City): probablement l'essentiel de la troisième et de la quatrième bobine. Dans ces quelques minutes, on nous présente un autre personnage, celui du dramaturge célèbre, dont nous pouvons sans trop de souci imaginer qu'il va devenir soit le sauveur, soit le futur mari, de l'héroïne. Mais il est aussi présent, dans une voiture, lors du quiproquo de la perte du pain: quand Mary McLaren la lâche, la miche se retrouve sur le marchepied de la voiture qui démarre...
Je suis beaucoup rentré dans les détails, avec difficulté parfois, car ces deux bobines sont justement une suite ininterrompue de détails, avec une mise en scène qui passe beaucoup par le corps d'une part, et par le détail d'autre part. Ida May Park, qui fut scénariste, a compris l'importance des petits cailloux qui mènent quelque part dans une histoire. Et en Mary McLaren (qui pourtant n'avait pas de mots assez durs à la fin de sa vie, contre sa réalisatrice d'un film), elle a trouvé une actrice qui sait jouer de son regard, plus que de son corps, pour avancer une idée, ou une émotion. Le film est riche en moments à la limite du sadisme Dickensien, c'est entendu, mais McLaren (Déjà confrontée à la destitution moderne avec Shoes de Lois Weber deux années plus tôt) nous semble encore posséder parfois suffisamment d'énergie pour tenir encore un peu le choc! Bref, une fois de plus, on pestera contre le sort et l'incurie, qui nous privent de la fin d'un film qui me semble valoir vraiment la peine d'être un jour redécouvert en entier...
On ne connait pas grand chose d'Ida May Park, aujourd'hui, bien qu'elle ait elle-même tenté de contribuer dès les années 20 (alors que sa carrière était déjà reléguée au passé), à l'histoire du cinéma en rédigeant un article sur l'importance du rôle des femmes. Scénariste, mais ni productrice ni actrice, l'épouse de Joseph De Grasse (elle avait souvent écrit le scénario de ses longs métrages) est passée à la réalisation au moment où Lois Weber est partie de la Universal. Mais à en croire les jugements sévères de certains acteurs, elle n'avait pas du tout la même image que la réalisatrice de Shoes... Pourtant le peu qui nous est parvenu de son oeuvre est formidablement intrigant.
Il ne reste que deux minutes de The risky road, qui sont entièrement consacrées à un jeu fortement teinté de tension psychologique pour l'actrice Dorothy Phillips: elle y incarne une jeune femme entretenue par un homme auquel elle se refuse. Cette "route risquée" dont parle le titre est donc le spectre de l'amoralité et de la prostitution. Deux minutes, c'est bien évidemment trop peu pour juger du film, mais il faut savoir qu'à part ces deux minutes, ne sont conservés que des morceaux de deux films sur la quinzaine qu'on lui attribue. Un seul de ses films, Broadway love, est conservé en quasi intégralité...
Il est sans doute arbitraire (un diktat de George Sadoul, je ne serais pas étonné) que l'histoire du cinéma se soit focalisée, concernant le serial Américain, sur le seul feuilleton The perils of Pauline, qui possède ses mérites propres. Peut-être le fait que Breton ait écrit deux ou trois conneries à son sujet, a-t-il joué aussi... Quoi qu'il en soit, il y en a eu d'autres, qu'on redécouvre parfois, en entier (The woman in grey de James Vincent), ou par fragments (The purple mask de Grace Cunard): The Hazards of Helen produit par Kalem fait hélas partie de ceux-ci. Mais il possède un avantage, toutefois, dans la mesure où les épisodes de cette série étaient d'une part réduits à une bobine, et d'autres part tous indépendants les uns des autre. Pour Helen, pas de fin d'épisode coincée dans les griffes d'un lion prêt à la manger, ou de ligotage impromptu sur les rails d'un train qui s'apprête à l'écraser!
Helen Holmes était le principale auteure de la série, et sa co-réalisatrice. mais surtout, elle jouait Helen, la dynamique et bondissante télégraphiste qui sauvait la compagnie de chemin de fer chaque épisode en empêchant des catastrophes (pendant que ses collègues masculins s'époumonaient à discuter de la marche à suivre!). Les compagnies de chemin de fer ont, comme souvent dans l'histoire de ces temps pionniers du cinéma, joué un rôle prépondérant en prêtant leurs installations et leurs trains, et c'est dans la tradition établie par Victorin Jasset, un serial rempli de rebondissements, dans lequel un petit bout de bonne femme totalement oublié de nos jours saute de wagon en wagon, se jette dans un canal en moto, et ce sans doublure. Autre temps, autres héroïnes...
Dans les années 10, à l'exemple de la Universal (une compagnie toujours bourgeonnante à cette époque reculée, qu'on laissait faire dans son coin pendant que les compagnies "sérieuses" faisaient de l'art), certains studios étaient tout à fait d'accord pour confier les rênes de productions à des femmes. à plus forte raison quand celles-ci avaient plusieurs "casquettes": actrices, productrices, auteures... Et réalisatrices: c'est le cas par exemple de la plus célèbre d'entre elles, Lois Weber (qui est passé par la Universal, justement) mai aussi de Helen Holmes, ou de Grace Cunard.
Cette dernière travaillait beaucoup en collaboration avec un autre acteur-directeur, le grand Francis Feeney dit Ford (oui, le grande frère de John Feeney). C'est sous l'impulsion, la direction, et l'inspiration de Grace Cunard que ce serial dont très peu d'éléments subsistent a été réalisé. Les deux principaux protagonistes se partagent donc la direction... Francis Ford y interprète l'inspecteur Kelly, un Lestrade en un peu moins coincé, qui est amené à résoudre des affaires louches qui visent souvent des gens de la haute bourgeoisie, un peu marrons dans l'ensemble. Mais si les gens pour lesquels il est amené à travailler son malhonnêtes, il est surtout obsédé par l'idée de coffrer l'intrigante aventurière surnommée Le Masque Violet, qui semble en vouloir justement à ces grands bourgeois et autres pontes de l'industrie, et dont les méthodes (identité secrète, sbires mystérieux vêtus de masques, etc) sont pour le moins douteuses. Comment se douterait-il qu'il s'agit en fait de Patsy Montez (Grace Cunard), jeune héritière richissime dont la fortune est le sésame de toutes les extravagances?
Il est dommage qu'aucun épisode ne nous soit parvenu intact, et ceux qui survivent sont tous plus ou moins issus de la fameuse découverte de Dawson City: des bobines jetées pèle-mêle dans des cavités qu'il fallait combler avant de les recouvrir de béton... Ces films, congelés mais attaqués par l'humidité, portent tous les stigmates de l'eau, et sont tous incomplets, sauf ceux bien entendus dont on a conservé d'autres copies (The half-Breed, de Dwan par exemple).
Mais soyons francs: dans ces aventures sans queue ni tête, ce qui comptait manifestement, c'est justement cette joyeuse impression de grand n'importe quoi, ces aventures dans lesquelles un petit bout de bonne femme espiègle venait à bout des injustices avec l'aide involontaire d'un grand nigaud de détective qui n'avait rien compris à rien, mais sur lequel on pouvait parfois compter... Et qu'il fallait parfois sauver des griffes d'un caïman, ou d'une chute mortelle dans un donjon.
Bref, c'est une autre époque, qu'on retrouve avec une âme d'enfant.