Ethel Hoyt (Marion Davies) est une jeune femme qui n'a semble-t-il de leçon ni de conseil à recevoir de personne... Surtout pas de ses parents. Le père (Tom Lewis), à la fois amusé et irrité, est à la recherche d'un moyen de la faire descendre de ses grands chevaux, comme on dit. C'est en voyant en compagnie de sa fille (Qui typiquement, est venue en compagnie de plusieurs petits amis, car elle les collectionne...) une représentation de La mégère apprivoisée qu'il trouve la bonne idée: il engage Ernest Eddison (Forrest Stanley), qui jouait Petruchio, pour "apprivoiser" Ethel. Et bien sûr les deux jeunes gens vont tomber amoureux.
Une comédie sans prétention, qui permet à Marion Davies à la fois de se faire plaisir, et de porter des costumes à tomber par terre (car les Hoyt appartiennent au meilleur monde!), et une intrigue qui justifie le recours à un interlude théâtral: on voit ici le compromis typique des productions Cosmopolitan de William Randolph Hearst, qui devaient comporter de quoi plaire aussi bien à l'actrice qu'au producteur. Ce dernier voulait du glamour et du grandiose, et la représentation de La belle au bois dormant est là pour ça. Mais Marion Davies, elle, voulait qu'on rigole!
Ce n'est sans doute pas le meilleur film de Vignola et Davies, mais la façon dont le metteur en scène adopte en permanence le parti de calquer sa mise en scène sur le jeu de sa vedette, permet au spectateur de profiter du timing impeccable de celle-ci, et c'est déjà beaucoup... Le film, par ailleurs, a été sauvé de l'oubli par les efforts de quelques passionnés, dont Edward Lorusso, qui consacre une grande part de son temps à revisiter et remettre en circulation les comédies de la star: qu'il en soit remercié.
Barbara Manning (Bebe Daniels) est une jeune héritière d'une famille riche, et particulièrement excentrique d'hypocondriaques. Au moment de sa majorité, elle doit passer sous la tutelle d'un nouvel oncle, après avoir été sous la responsabilité d'un autre: ce dernier, obsédé par la santé, l'empêche de tout faire depuis sa plus tendre enfance, de peur que son père ne s'emballe. L'autre souhaite que sa filleule s'émancipe de cette obsession sanitaire et vive un peu... Quand la jeune femme décide de se rendre au sanatorium qui appartient à la famille, l'oncle en question va être servi: l'établissement est tombé dans les mains de l'étrange docteur Todd (William Powell): celui-ci n'est pas un vrai docteur, mais un bandit, et le sanatorium est devenu une plaque tournante du trafic d'alcool frelaté... Mais bien sûr, elle ne s'en rend pas compte, et va bénéficier du soutien inattendu d'un trafiquant qui est en réalité un journaliste en plein reportage sensationnel (Richard Arlen)...
La plupart des films Paramount de Bebe Daniels ont disparu, et au vu de ceux qui nous restent, c'est dommage! Venue du slapstick avec Harold Lloyd, elle combine un talent de comédienne romantique, avec une absence de scrupule pour participer occasionnellement à de la comédie un peu plus physique. Et ici, elle mène le jeu avec humour et une grande dose de charme. Elle y joue comme du temps de Harold Lloyd une ravissante farfelue, qui ne se rend absolument pas compte du fait que l'établissement qui l'accueille est tout sauf un hôpital, justement: totalement imbue d'elle-même, absolument pas ouverte au monde, la jeune femme est précisément un pendant féminin de l'hypocondriaque Harold Lloyd de Why Worry? qui ne se rend absolument pas compte que l'île Sud-Américaine sur laquelle il vient de débarquer est en proie à une révolution sanglante...
Le film est l'oeuvre de Gregory La Cava, dont la vaste œuvre reste pour moi un grand chantier de découverte... Il a le don pour faire coexister, justement, la comédie et la romance, notamment en glissant dans le sanatorium le journaliste infiltré, joué par Richard Arlen, qui va être à la fois élément perturbateur et objet de l'affection de l'héroïne... Et bien sûr, la confrontation avec William Powell est féconde. Celui-ci, clairement, s'amuse à jouer les terreurs... Son style partagé entre un jeu clair et direct, naturel mais souvent inquiétant (il a fallu attendre le parlant pour qu'il lui soit proposé des rôles positifs), et un abandon comique qui éclate lors d'une scène au ralenti, quand le "docteur Todd" est victime de l'évaporation du chloroforme, et participe à un superbe ballet surréaliste. Et Bebe Daniels, certes la star du film, n'a pas non plus peur d'affronter la comédie, et se livre ici à quelques plaisanteries, pour lesquelles elle n'a pas eu besoin de doublure. On appréciera notamment son numéro de surf sur planche improvisé, et une scène de beuverie loufoque...
On n'en revient pas: ce film a été un flop monumental, suite à des critiques unanimement négatives à l'époque de sa sortie. Dans ce cas, sa survie est un miracle, une fois de plus...
Réalisé par un illustre inconnu au pedigree presque burlesque (Ancien Soldat - le film est d'ailleurs crédité au "major" Maurice Campbell - mais aussi activiste de la prohibition, lors d'une carrière bien remplie qui est allègrement passée du coq à l'âne), ce petit film est un véhicule pour l'ancienne partenaire de Harold Lloyd, que Paramount voulait lancer en tant que star à part entière, mais dans des petits films si possible... Et c'est Bebe Daniels elle-même qui a produit cette comédie de six bobines, prouvant que quand on participe en tant qu'actrice à des comédies de une et deux bobines pour les studios Hal Roach, on apprend toujours quelque chose.
Parce que toutes proportions gardées, ce film est excellent, venant contredire la prudence du studio, qui a préféré sortir Ducks and Drakes sous un label différent de Paramount, Realart (une filiale dédiée à des efforts moindres): c'est une comédie réussie, dans la lignée de celles de Cecil B. DeMille...
"Teddy" Simpson (Daniels) est une orpheline élevée (tant bien que mal, la belle est turbulente) par une tante d'un autre siècle (Mayme Kelso). On lui destine un mari bien comme il faut (Jack Holt), mais Teddy rêve de romantisme, lit des romans olé olé, et s'amuse souvent avec le téléphone: elle prend des numéros au hasard et flirte avec des hommes qu'elle ne connaît pas... Jusqu'au jour où elle tombe sur deux amis de son fiancé. Les trois hommes décident de la remettre sur le droit chemin, en utilisant un stratagème délirant...
Dès le début, on sent l'importance du geste, du vêtement et du confort comme éléments de caractérisation sociale. Bebe Daniels, en flapper des premiers temps du jazz age, est excellente, et mène la danse avec un tempo hérité de ses années de comédie. Ces 57 minutes passent comme un rien, et confirment que cette actrice que l'histoire a relégué au second plan, avait beaucoup de choses à dire.
La nuit, dans le Louvre, il se passe des choses étrange dans la salle exotique des divinités païennes: un fantôme se promène, et en quelques nuits, il va perpétrer des crimes, hanter les couloirs, mettre la police sur les dents, et surtout flanquer la pagaille dans la vie tranquille du journaliste Jacques Bellegarde, et de fiancée la belle mais exigeante -et riche- Simone Desroches... Surtout, il va opposer la police officielle, incarnée par le strict inspecteur Ménardier, et un détective privé génial, le valeureux Chantecoq...
Produit pour Pathé par la société des Ciné-Romans, spécialisée dans les serials à succès, Belphégor est adapté d'un feuilleton d'Arthur Bernède: cette publication était strictement contemporaine du film, invitant les lecteurs du journal Le Petit Parisien à prolonger leur frisson en se rendant voir le film au cinéma, et j'imagine que le contraire était également envisageable!
On ne retrouve pas ici le style des films de Louis Feuillade, qui faisait naître de ses étrangetés une poésie très noire. Le ton est délibérément léger, à travers une évocation du Paris contemporain et nocturne, notamment celui du Louvre, et des villas fréquentées par les gens du meilleur monde... Si chacun des quatre épisodes offre son pesant de frissons pour rire, et de rebondissements, dans une continuité qui frappe par son manque total de logique (tout est destiné à l'effet coup de poing, plutôt qu'à un visionnage répété), la poésie des quartiers populaires propres aux Vampires, ou des lieux détournés de Judex, nous manquent quand même...
C'est d'ailleurs plus à Gaston Leroux et à une version légère du Fantôme de l'Opéra qu'on pense (et bien sûr au film de 1925, mais... sans Lon Chaney!), même si la présence de René Navarre nous renvoie quand même au plus grand nom du feuilleton cinématographique : c'était Navarre qui interprétait Fantômas dans les cinq longs métrages du réalisateur des Vampires. Du coup, la production laisse à son personnage de détective une part de mystère... Quant à Henri Desfontaines, c'est un metteur en scène capable, ce qui est déjà ça! Il n'a pas laissé de chef d'oeuvre notable dans sa carrière, mais il exécute sa participation en bon élève, plus qu'en virtuose.
Impossible bien sûr de prendre au sérieux cette rocambolesque intrigue de fantôme mystérieux qui hante la salle des "divinités barbares" du Louvre, mais le bonheur modeste qui s'en dégage nous rappelle une époque où les Européens, à la suite des Américains, s'élançaient à la conquête de l'aventure délirante. Dès le départ, comment ne pas penser à L'oreille Cassée? Hergé, passionné de cinéma, a forcément vu et intégré dans son oeuvre cet intrigant Belphégor, qu'une restauration très soignée nous a ramené en 2021...
Si la compagnie Warner est encore debout aujourd'hui, elle le doit entre autres à ce film, l'un des rares longs métrages de la série des Rin-Tin-Tin a avoir survécu intact et dans d'assez bonnes conditions. Le «héros» de ces films, un berger Allemand (1928-1932), avait été ramené d'Europe par des soldats stationnés en France, et mis au travail dès 1922! Le succès familial des films avait été la seule source profitable d'argent du studio avant que The Jazz Singer ne finisse par les installer confortablement dans l'esprit des spectateurs.
Du coup, on s'attend inévitablement à voir un petit western de rien du tout : il raconte la rencontre inattendue d'un jeune mineur, Dave Weston (Charles Farrell) et d'un loup blessé, Lobo (Rin-Tin-tin), qu'il réussit à apprivoiser après l'avoir soigné. L'amitié entre les deux, mais aussi l'idylle entre Weston et la jolie May (June Marlowe), constituent un contexte suffisant, mais il y a aussi une intrigue autour d'un escroc qui tente de s'approprier la mine de Weston ; et le film se résout dans une suite très enlevée de poursuites et de scènes d'action canine, extrêmement soignées...
Et on débouche sur une excellente surprise, un film réjouissant et toujours impeccablement interprété. Comme beaucoup de westerns de l'époque, il n'est pas situé dans le passé, ce qui nous rappelle qu'en 1925, les Etats-Unis restaient encore une terre qui recelait des endroits sauvages. Mais en parlant de sauvage, je tiens à préciser ceci: je n'aime pas les chiens, même en sauce. Mais ce Rin-tin-tin, acteur accompli, est impressionnant ! Au moins, son charisme est positif : bref, avec les limites d'usage (ce western n'a rien d'un grand film fondateur, loin de là), Clash of the Wolves est un film hautement sympathique.
Un dernier mot : l'excellent Charles Farrell était encore en devenir, mais on assiste ici à l'un de ses premiers grands rôles, et il est déjà cet homme-enfant naïf et qui a grandi sans trop savoir pourquoi. Il s'apprétait à trouver en la Fox une terre d'élection, deux années plus tard, où il allait illuminer les films merveilleux de Frank Borzage.
Trouvé à Dawson City au milieu de centaines de bobines de film, dans un sale état (parmi lesquelles au moins un autre long métrage Universal avec Lon Chaney réalisé par De Grasse et sorti juste avant celui-ci, If my country should call), il ne manque qu'une bobine à ce film, la première. On prend donc le drame en cours de route, et c'est embêtant car il est quand même assez peu facile à suivre... C'est un mélodrame situé partiellement dans les bois, qui nous montre un homme exilé pour un crime qu'on accepte de comprendre mais pas au point de l'excuser, un père ultra-religieux qui en veut à sa fille (Dorothy Phillips) d'avoir trop de liberté, et on y voit aussi celle-ci se mettre en quête de clés pour améliorer la vie de ses amis.
Et Lon Chaney, quand à lui, a un rôle embarrassant et ambigu, pour une fois sous son vrai visage: il est un métis, et pour une bonne partie du film il serait volontiers le méchant, qui convoite la jeune héroïne. Mais seulement voilà: s'il y a bien un point sur lequel ce film n'est pas clair, c'est le suivant: l'a-t-il, ou ne l'a-t-il pas, violée? Le montage et les conventions nous disent que oui. Le film, explicitement, ne nous dit rien. Mais le comportement de la jeune femme, qui pour finir se rapproche de son tourmenteur, et lui demande de l'aide, nous dit le contraire...
De toute façon, on est une fois de plus avec ce film, en plein mélodrame, sans grande invention, qui se laisse regarder, mais qui, clairement quand on sait de quoi Lon Chaney est capable, nous laisse sur notre faim. D'ailleurs, il est le meilleur acteur du film.
Seules trois bobines sur cinq ont survécu de ce film, et encore: pas dans un très bon état. Mais si l'histoire en est morcelée (il en manque en particulier le début, et sans exposition le travail du film sur le spectateur s'en trouve amoindri), il se comprend aisément et se suit sans problème grâce à la reconstitution des fragments manquants par Jon Mirsalis, spécialiste imbattable de Lon Chaney.
Le personnage principal en est une femme, interprétée par Dorothy Phillips: épouse et mère de famille, elle s'émeut de ce que son mari (Frank Wilson) comme son fils (Jack Nelson) puisse un jour déserter le foyer pour répondre à l'appel du drapeau. Et lorsque l'occasion se présente, comme Margaret ne parvient pas à empêcher son mari de partir, elle songe à utiliser un moyen radical pour retenir son fils: son frère, e Dr Ardath (Lon Chaney) a en effet mis au point un produit qui agit sur le coeur, simulant une crise cardiaque: elle décide d'en donner à son fils à son insu, afin de la garder près d'elle...
Comme les autres films de De Grasse que j'ai pu voir, celui-ci est impeccablement mis en scène, profondément mélodramatique et hautement improbable. Mais surtout on y décèle la tendance ambigue du Hollywood des années 10 autour de la première guerre mondiale: partir en Europe? Ne pas partir? Et pourquoi faire? Qu'adviendra-t-il des soldats qui partiront? Ménageant tout le monde, le film apporte plusieurs réponses, et se vautre dans une fin pacifiste qui n'est pas du meilleur goût. Quant à Chaney, il est, drapé dans sa dignité de médecin, l'instrument du destin... Jusqu'à un certain point.
Les films Universal de Lon Chaney, tournés entre 1913 et 1917, étaient plus d'une centaine; seule une petite poignée a survécu, et pas dans un très bon état. A l'heure actuelle, on en découvre encore des fragments, mais il est sans doute bien tard, le nitrate "n'attend pas" comme le rappelait la campagne de sauvegarde des films organisée il y a quelques années aux antipodes...
Chaney est un personnage secondaire dans une grande majorité de ces films, dont celui-ci: seules les deux premières bobines ont survécu, et l'acteur ne jouerait pas dans la troisième. Il est un homme des bois, un père rigoriste qui a tenté de tuer son épouse quand elle s'est enfuie avec un homme de la ville. Il est désormais flanqué d'une fille qui ressemble de plus en plus à sa mère, et qui lui donne des sueurs froides par ses velléités de liberté. Apprenant qu'il veut la marier à un voisin, d'un type un rien trop rugueux à son goût, Jen (Cleo Madison) s'enfuit...
Elle va se rendre vers la grande ville, où elle va trouver l'amour, mais aussi les complications, puisque le monde est toujours petit dans les mélodrames, et l'homme qu'elle aime fréquente des cercles qui ont, bien sûr, connu sa mère. Joseph De Grasse fait, comme on dit, le boulot, dans un film qui profite du contraste entre les environnements rustiques de la première bobine (Chaney est toujours à l'aise dans les bois, y compris avec une longue barbe!) et la ville"corruptrice " de la deuxième bobine. Quant à la troisième bobine, eh bien... il n'y en a plus!
Le réalisateur Tod Browning, en 1920 et 1921, avait enchaîné les succès pour la Universal, notamment avec ses mélodrames criminels et films d'aventure interprétés par Priscilla Dean: en particulier, The Virgin of Stamboul et Outside the law, avaient été particulièrement salués par le public. Mais pour le chef de production du studio, Irving Thalberg, le metteur en scène ne va pas tarder à devenir un problème à part entière: l'alcoolisme de Browning ne fait plus aucun doute et finit par peser sur son travail. Et... ça se voit.
White Tiger est le fruit de cette situation: un film qui attendra d'ailleurs plusieurs mois sur les étagères et a probablement fait l'objet d'un remontage, et d'un re-titrage afin de le rendre ne serait-ce que présentable... Le tigre blanc du titre est une métaphore, un animal qui symbolise les criminels aux abois, devenant soudain solitaires et plus dangereux pour autrui.
L'intrigue commence par un prologue dans lequel Hawkes (Wallace Beery), un Irlandais un peu trop copain avec la police, dénonce son copain Donovan, qui meurt dans l'opération policière qui s'ensuit. Il laisse derrière lui deux enfants, Roy et Sylvia, tous deux persuadés que l'autre est mort... Roy va grandir de son côté, et Hawkes va adopter Sylvia, la formant à son métier de cambrioleur et pickpocket.
A Londres des années plus tard, Hawkes devenu 'Le comte Donelli' fait passer Sylvia (Priscilla Dean) pour sa fille. Ils "travaillent" à côté de Mme Tussaud's, le célèbre musée de cire, et font la connaissance d'un jeune homme, "The Kid" (Raymond Griffith), qui est un escroc d'un autre genre: il est l'automate joueur d'échecs, caché dans le support de la machine... Bien sûr, les deux jeunes gens ne se reconnaissent pas, mais ils affichent de suite une véritable complicité. Les trois vont s'associer, et filer à New York pour y effectuer des cambriolages élaborés...
Déguisements, faux semblants, le petit monde des attractions canailles, échafaudages criminels improbables, et triangle criminel: tout ça ressemble à l'univers de Tod Browning tel qu'il se développera à la MGM, avec son complice le scénariste Waldemar Young. Mais ce qui me frappe, c'est à quel point l'intrigue de ce film ressemble à un rêve, dans lequel un improbable scénariste bifurquerait constamment. Il y a des qualités, notamment un certain humour, mais je ne suis pas sûr qu'il était déjà là au départ! L'association entre Beery, Dean et Griffith ne tient pas le coup, et comment faire passer la pilule mélodramatique du frère et de la soeur qui ne se reconnaissent pas, alors qu'ils sont précisément en compagnie de l'homme qui a trahi leur père?
Et pourtant, il y a des qualités, et des scènes intéressantes: le prologue, qui me paraît d'ailleurs tourné dans les mêmes décors que Outside the law, et en nocturne; et surtout, une scène située vers la fin: après un long passage durant lequel Roy, entre la vie et la mort, Sylvia (les deux savent désormais qu'ils sont frère et soeur, même si on ne sait pas trop comment Roy l'a appris), et un quatrième larron (Matt Moore) ont démasqué leur complice Hawkes, et l'ont ligoté; Sylvia qui croit Roy condamné à brève échéance, veut se venger sur la personne de Hawkes, auquel elle a juré de le marquer au fer rouge! Elle saisit donc un tisonnier... C'est la nuit, il y a un orage, et le rythme lent adopté par Browning fait merveille. Et quand elle ouvre la porte qui la sépare de Hawkes, elle réalise que celui-ci s'est échappé...
Le rythme, j'en parlais il y a quelques lignes, est ce style lent et contemplatif adopté par Browning, qui laissait les acteurs faire leur travail, mais les noyait dans des gestes qui tournaient parfois à la digression. Du coup, les redondances alourdissent le film, et certaines scènes, déjà mal parties (Cette idée de s'encombrer d'un automate joueur d'échecs pour un cambriolage! et pourquoi pas une animalerie tenue par une vieille ventriloque, tant qu'on y est!!), finissent par devenir incohérentes et incompréhensibles...
Bref, on comprend que la Universal ait eu du mal à avoir envie de sortir le film, et ait viré Browning. Ironiquement, il allait revenir pour y réaliser l'un de ses films les plus connus, les plus médiatiques, et probablement l'un des pires films jamais effectués à Hollywood: Dracula!
Après The wicked darling, Outside the law est la deuxième collaboration de Browning avec Chaney, et quelque chose a changé... le film fait partie de la même veine, une histoire de gangsters avec rédemption à la clé, pour le personnage de Priscilla Dean, qui collaborait souvent avec le metteur en scène. Dean est une actrice intéressante, car si le maquillage tend à souligner un je-ne-sais quoi d'originalité dans ses traits, elle n'a rien d'un modèle, et possède une réalité corporelle bien plus intéressante pour Browning, qui aimait à croire en ses personnages et dans les situations qu'il filmait.
Dean est Molly Madden, la fille d'un gangster (Ralph Lewis) de San Francisco en quête de réforme. Celui-ci, sous l'influence de son ami le philosophe Chang Lo (E. Alyn Warren) souhaite devenir un homme respectable, et voudrait que sa fille prenne le même chemin... Ce qui n'est pas du tout du goût de Black Mike Sylva (Lon Chaney): celui-ci tend un piège à Madden et par une machination, l'envoie en prison pour quelques mois. Molly, dégoûtée par l'injustice et ignorante du rôle joué par Mike, est désireuse de venger son père en retournant vers une vie de criminelle. Sylva souhaite se débarrasser d'elle à son tour, en lui tendant le même genre de piège. Mais le bras droit de Mike, Dapper Bill (Wheeler Oakman), supposé mener la jeune femme en bateau, lui révèle la vérité, et ils vont doubler Mike...
Une histoire gentiment compliquée, résolue en trois actes: les agissements de Mike et la réaction de Molly occupent l'essentiel du premier; le deuxième est surtout consacrée à la période durant laquelle Molly et Bill se cachent, cohabitant dans un appartement où ils vont apprendre à mieux se connaître, et réaliser leur envie profonde d'abandonner une vie de criminels; enfin, Sylva réapparaît dans leurs vies pour le troisième acte, dans lequel ils essaient tant bien que mal de mener à bien leur projet de se ranger, tout en affrontant le danger sérieux représenté par leur ancien associé. Pendant ce temps, dans des conversations philosophiques à bâtons rompus, le chef de la police et Chang Lo échangent leurs vues sur la meilleure manière de combattre la criminalité...
Là où Browning faisait un travail efficace et au rythme marqué avec The Wicked Darling, ce nouveau film bénéficie d'une nouvelle philosophie de la mise en scène, probablement sous l'influence de Lon Chaney. Pour commencer, celui-ci a obtenu de son metteur e scène d'avoir non pas un, mais deux rôles: probablement une envie forte de se frotter à un exercice qu'il a toujours apprécié (voir à ce sujet les films Shadows et Mr Wu): le maquillage en un oriental... Donc en plus de Black Mike Sylva, qui est en quelque sorte une variation sur le personnage maléfique de The Wicked Darling, il interprète un personnage de Chinois, Ah Wing, un domestique de Chang Lo, rangé du bon côté de la loi, et désireux de protéger son maître et ses amis. Dans le film tel qu'il existe aujourd'hui (une version remontée en 1926), on suppose que ce rôle a été amputé. Du coup, ce qui frappe, c'est que Ah Wing est pour une bonne part du film un personnage décoratif, qui semble n'avoir pas d'autre utilité que de faire un peu couleur locale... Mais de même, la façon dont la vie semble surgir à l'intérieur d'un plan (par exemple à travers un détail, comme ce moment durant lequel Black Mike, au moment de quitter le restaurant, reste en arrière de ses copains, et empoche le pourboire laissé par Bill!) aide le film, et souligne la façon dont désormais Browning va agir: installer un monde devant nous, le laisser vivre, et nous laisser attraper les détails au vol.
Le film n'en possède pas moins, dans une très belle construction, un très beau déchaînement de violence dans lequel Chaney, bien sûr, est particulièrement convaincant. Mais il n'est pas le seul: Priscilla Dean, elle aussi, donne de sa personne, dans un dernier acte marqué non seulement par la violence mais aussi par une belle présence du suspense... Un film nettement supérieur à mes yeux, à tous ceux que Browning réalisera durant son premier passage à la MGM entre 1925 et 1929.