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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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16 juillet 2022 6 16 /07 /juillet /2022 18:20

En 2016, dans les environs de Grenoble, une jeune femme quitte une soirée entre filles pour rentrer chez elle. Elle rentre à pied, parce qu'elle n'habite pas loin... Mais elle n'arrivera jamais chez ses parents: en chemin, elle est agressée par un homme, dont nous ne verrons pas le visage, qui l'asperge d'essence avant de l'enflammer avec un briquet. Une équipe Grenobloise de la Police Judiciaire est chargée de l'enquête. Très vite, celle-ci s'enlise pendant que les policiers qui doivent s'en charger s'impliquent plus avant, allant jusqu'à se mettre en danger.

C'est, à l'origine, un fait divers réel, qui a inspiré un livre sorti en 2020, 18.3, une année à la P.J., de Pauline Guéna. Un carton introductif nous a prévenu: l'affaire qui occupe les policiers, dans le film, ne sera pas résolue... En lieu et place, des possibilités, toutes aussi vraisemblables les unes que les autres, et toutes démenties par des alibis, des preuves, des impossibilités pour les suspects d'avoir été présents lors des faits, le 12 octobre de cette année là... Mais ce qui fait l'essentiel du film, c'est un mélange subtil et généralement chronologique et linéaire de narration de l'enquête dans toutes ses formalités, avec des personnages qui font leur métier à fond, mais aussi de ces petits riens qui font la journée d'un fonctionnaire de police. Des conversations sur des sujets divers, des copinages un peu inattendus, des vannes qu'on se balance en buvant des bières et des histoires de couples qui se défont... Et puis des photocopieuses qui refusent de fonctionner.

Parfois, une lueur d'espoir se manifeste, quand une juge plus pugnace que ses prédécesseurs relance l'enquête, ou quand une écoute révèle la fausseté d'un alibi. Et parfois on semble échouer à un cheveu, parce qu'un policier c'est aussi un être humain, et ceux qui s'occupent de cette enquête en finissent par ressentir une authentique colère. 

Car dans le film, il se fait jour une réalité sordide: comme le disent deux personnages, pour l'un (Bouli Lanners) "C'est quoi cette obsession que vous avez, vous autres, de vouloir brûler les femmes?"; pour l'autre (Mouna Soualem) "Les hommes commettent les crimes, et les hommes enquêtent". Dans le film, le Capitaine Yohan Vivès (Bastien Bouillon) va vite se rendre compte qu'à part ses parents, il n'y a semble-t-il pas un seul homme, et peu de femmes, pour faire autre chose que de condamner la pauvre Clara, qui dans le film ne saura même pas pourquoi elle est morte, asphyxiée par la fumée générée par son corps incendié.

Tout en étant plus émotionnel que Zodiac (sans doute un modèle conscient pour Dominink Moll, mais il n'a absolument pas cherché à en imiter les contours), ce film sur l'obsession du crime, à la recherche de la vérité, dresse un constat effarant: le monde tourne mal, et en voici la preuve. D'emblée, un chef d'oeuvre hautement moral, à voir et revoir.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Dominik Moll
14 juillet 2022 4 14 /07 /juillet /2022 17:25

Après Obsession, Passion? De Palma adapte un film noir du défunt Alain Corneau, son dernier, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il s'en approprie sérieusement les contours. Pas de redite ici.

Deux femmes travaillent ensemble dans a publicité: Christine (Rachel McAdams) est la patronne, et Isabelle (Noomi Rapace) sa subordonnée. Chaque fois que cette dernière aura eu l'impression de progresser, soit dans son rapport avec la patronne, soit dans sa carrière, ça lui reviendra en pleine figure. C'est qu'il n'y a pas plus manipulateur, menteur et gonflé que Christine. Et parfois sa méthode confine à la cruauté pure et simple, jusqu'à l'humiliation. Jusqu'à quand Isabelle va-t-elle laisser faire? Et n'est-elle pas, elle aussi, amenée à imiter sa patronne avec sa jeune assistante Dani?

C'est un film noir, basé sur une, ou plutôt des, passions pas toujours amoureuses, et généralement trouble. On y navigue en eaux opaques, entre folie, mythomanie, rêve et réalité. L'un des intérêts du film est de soulever tellement de questions, que certaines resteront délicieusement sans vraie réponse, c'est une bonne chose. De Palma, sinon, renoue ici avec un style de cinéma qu'il affectionne au point que certains l'ont parfois (c'est mon cas et je l'assume) accusé d'être un plagiaire: un cinéma noir, baroque, basé sur la peur, le regard et une certaine forme d'aliénation, dans laquelle le metteur en scène, le directeur de la photo et le compositeur semblent être les seuls à connaître le fin mot...

On a donc une leçon de regard, assez pertinente et fréquente. La musique (de Pino Donaggio) est sous forte influence de Bernard Herrmann, ce qui ne nous étonnera pas trop... Et De Palma décline toutes ses petites manies qui rendent sa mise en scène bien plus intéressante que le film: split-screen, point de vue, plan-séquence... Les deux actrices principales sont excellentes... Et le film se vautre sur sa dernière demi-heure en une suite de révélations qui auraient pu se trouver dans un film de M.Night Shyamalan: et ça, ce n'est pas un compliment.

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Published by François Massarelli - dans Noir
8 juillet 2022 5 08 /07 /juillet /2022 16:27

Un bandit s'évade... A Seattle, des inspecteurs déjà sur les dents sont chargés d'une mission: surveiller l'ex-petite amie du malfrat. Chris (Richard Dreyfuss) et Bill (Emilio Estevez) sont tous les deux de l'équipe de nuit pour observer tous les faits et gestes de Maria (Madeleine Stowe), et la mettent sur écoute. Quand il rentre chez lui après sa première nuit de surveillance, Chris a la désagréable surprise de constater que sa compagne est partie (et d'ailleurs, avec les rideaux, ce qui n'arrange pas ses affaires puisqu'il doit dormir le jour...). En revenant à sa planque, Chris s'attache de plus en plus à la jeune femme qu'il observe.

C'est un film des années 80, pur et dur: musiques envahissantes et détestables, montage serré scènes coup de poing... Mais tout ça, d'une certaine manière, devient assujetti à ce qu'en fait Richard Dreyfuss qui transforme à sa façon, sous nos yeux, le film en une comédie de caractères. Clairement, L'arme fatale est passée par là! Mais ça se regarde gentiment, et on passera sur le fait que le personnage de Madeleine Stowe est un ramassis de clichés (l'actrice doit d'ailleurs se coltiner un accent vaguement hispanique populaire du début à la fin) et elle a du mal à lui conférer son jeu nerveux et impulsif. Le malfrat, Aidan Quinn, est lui aussi un cliché, celui du tueur psychopathe, et les copains de Chris sont distrayants (Forrest Whitaker est de la partie).

Au final, il y a une scène qui surnage particulièrement: Chris fouille la maison de Maria pendant que celle-ci prend une douche... Le flic continue à fouiller, et se met à danser sur la soupe de funk FM insupportable qui sort de la stéréo. Dreyfuss est irrésistible. Il faut croire que Madeleine Stowe aussi, du reste, puisque le policier tombe amoureux...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Noir
30 juin 2022 4 30 /06 /juin /2022 19:07

Un policier qui vit éloigné de son épouse doit s'occuper d'une affaire de meurtre impliquant l'épouse de la victime, une immigrée Chinoise qui le fascine... Et c'est réciproque. Quand d'épouse elle devient suspecte, l'affaire prend un tour de plus en plus obsédant...

Si on apprécie que Park Chan-wook, qui nous a subjugués avec une histoire profondément imbibée de sexualité et de sensualité (Mademoiselle) tente cette fois de prendre en tout le contrepied de son plus grand succès international, et si il est plus qu'appréciable qu'il ait fait appel à Tang Wei, qui interprétait le rôle principal d'une autre histoire d'amour tortueuse (et nettement plus sensuelle, c'est le moins qu'on puisse dire), Lust, caution de Ang Lee, ce film noir à la Coréenne a eu beau remporter la palme de la mise en scène, il reste un intrigant cas de film-puzzle, dont la mise en scène prend toute la place, mais à quel prix?

Il y a une sorte de fantôme de Vertigo dans le film, qui court malgré tout en permanence après son modèle prestigieux. Mais à chaque fois que la mise en scène se met en quatre pour appuyer les coups de théâtre supposés, il s'avère qu'ils n'en sont pas vraiment... C'est quand même assez redondant, toujours incompréhensible, et on sent bien que l'intérêt est ailleurs: car ce qui obsède le policier de ce film, contrairement à ceux du film de Bong Joon-ho Memories of murder, c'est la femme qu'il sait ne pas avoir le droit d'aimer, ce n'est pas l'affaire qu'on lui a confiée... 

Et c'est vrai que Park a tout fait justement pour qu'on s'abandonne dans cette histoire d'amour condamnée à rester hypothétique, mais... C'est un comble, l'affaire (voire les affaires, car on ne chôme pas à Busan dans la police) viennent se mettre en travers de l'intrigue amoureuse...  Qui reste, et c'est ans doute ce qui sauve le film (et lui a valu dans notre période pas trop bégueule, un prix à Cannes), profondément esthétique.

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Published by François Massarelli - dans Park Chan-Wook Noir
13 juin 2022 1 13 /06 /juin /2022 15:13

Un détective est tué alors qu'il s'apprêtait à faire un petit travail de routine: protéger une cliente... Le partenaire du détective, Sam Spade (Humphrey Bogart), reprend les choses en main et se retrouve au milieu d'un panier de crabes particulièrement sordide, entre la cliente, Brigid O'Shaugnessy (Mary Astor), qui admet à un moment qu'elle est une menteuse aguerrie, le très délicat Joel Cairo (Peter Lorre), qui inspire tout, sauf la confiance; et enfin l'imposant Gutman (Sidney Greenstreet), qui semble tirer les ficelles, à moins que là encore ce ne soit un mensonge. Tous semblent avoir trempé dans les divers meurtres qui seront perpétrés durant le film. Tous sont prêts à absolument tout pour doubler les deux autres, dans leur quête d'un objet unique et rare: une statuette de Faucon, incrusté de joyaux mais déguisé en une quelconque babiole... Sam Spade ne tarde pas, lui aussi, à convoiter la bestiole.

C'est le deuxième film noir d'importance à la Warner, et on pourrait sans doute argumenter que c'est le premier film qui semble être consciemment et systématiquement représentatif du genre: un enchaînement rapide de scènes, qui font intervenir les personnages dans le dédale de leurs rapports et conciliabules, entre traîtrise, poudre aux yeux, alliances chargées de possibilités, et guet-apens fatal. Huston a eu recours à un script qui contient un dialogue abondant (le principal défaut du film sui vous voulez mon avis, Hitchcock et Hawks, dans leur réappropriation du genre, règleront ce défaut), mais l'a entièrement soumis à une mise en scène de précision. Les acteurs de théâtre, Bogart le premier, se sont glissés sans peine dans leur personnage et c'est ce qui fait le prix du film: une galerie fascinante de tordus et de gens prêts à tout.

Sam Spade n'est bien sûr pas en reste: certes, il a une morale, mais il le prouve en donnant la femme qu'il aime à la police! Et quand son partenaire est tué, il donne des instructions à sa secrétaire: s'occuper de prévenir la veuve, mais surtout qu'elle se tienne à l'écart; remplacer la mention "Spade et Archer" sur la porte par un plus sobre "Samuel Spade"... Quand c'était Ricardo Cortez qui interprétait le détective dans le film de Roy Del Ruth, on était dégoûté. Ici, on est fasciné: à jouer systématiquement les sales types dans les nombreux films de gangsters qu'il a interprétés durant des années, Bogart a acquis une solidité, une gamme de possibilités, qui sont étonnantes. Rien d'étonnant à ce qu'après avoir joué les sales types, il se soit vu, par la grâce de High Sierra, se diriger vers des personnages qu'on ne peut qu'aimer. 

...Y compris quand il manipule les affreux réunis autour de lui, pour se payer la fiole de la petite frappe qui a la gâchette si légère qu'on ne peut pas résister à lui jouer un vilain tour: la scène, présente dans le roman, était déjà dans l'adaptation de 1931, mais elle prend ici une dimension d'humour noir et cruel. Bref, du sel, et pas qu'un peu!

Maintenant, une scène montre la transformation du détective, par la grâce de la convoitise: lorsqu'il met la main sur une statuette, qui pourrait bien être celle que tout le monde cherche, son regard change, son attitude aussi. L'homme n'est pas incorruptible, loin de là. Mais si force restera à la loi, n'est-ce-pas parce que c'est la convention du genre? Un genre qui avait de eaux jours devant lui, mais je reste quand même sur la défensive: oui, trop bavard

 

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Published by François Massarelli - dans Noir John Huston
22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 16:26

Les années 50... Deux policiers se rendent à Shutter Island, un pénitencier psychiatrique situé en rade de Boston. Leur mission serait d'aider à trouver une évadée, dangereuse et coupable d'avoir assassiné ses enfants. Mais sur Ted Daniels (Leonardo Di Caprio) les lieux ont un effet négatif, lui faisant revivre beaucoup d'épisodes de sa vie: la mort de son épouse (Michelle Williams), dans des variations constantes; un épisode de la guerre, lorsqu'il a participé à la prise du camp de Dachau, au milieu des cadavres... Bientôt, la paranoïa s'installe pour Ted, d'autant que son partenaire Chuck (Mark Ruffalo) disparaît...

Voilà un film "poupée russe" particulièrement carabiné, dans lequel Scorsese se plaît (sans doute) à varier les approches: noir poisseux au départ, avec ces deux détectives typiquement "hard-boiled" qui débarquent dans un sacré panier de crabes, puis des styles plus étonnants, dans lesquels on ne l'attendait pas: proche du fantastique, et même (la présence de Max Von Sydow, sans doute?) parfois Bergmanien! Mais si on ne l'attendait pas sur ce terrain, c'est peut-être aussi pour une bonne raison: car ça ne lui va pas très bien.

On s'achemine donc inéluctablement vers une résolution d'énigme, et c'est sans doute là que le bât blesse. Il faut toujours savoir se méfier de ce genre de dispositif... Cela dit ça permet au metteur en scène et à son acteur principal de jouer justement sur un type de personnage qui en devient furieusement Scorsesien: un homme qui souhaite tout ignorer de son passé et qui s'accroche à des mythes comme à autant de croyances... Pour autant, on restera poli, mais froid.

 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese Noir
20 avril 2022 3 20 /04 /avril /2022 10:26

Dix anciens camarades de la résistance se retrouvent, après quinze ans d'éloignement, à l'initiative de deux d'entre eux: l'industriel aisé François Renaud-Picart (Paul Meurisse) et l'ancienne pasionaria du groupe, Marie-Octobre (Danielle Darrieux), celle que tous ont, à un moment ou un autre, aimée... Au menu de la soirée, un repas copieux préparé par Victorine (Jeanne Fusier-Gir), la domestique fidèle de Picart, des hommages répétés à Castille, leur commandant, tombé lors d'un affrontement avec la gestapo, et des grandes tapes dans le dos entre l'imprimeur Rougier (Serge Reggiani), l'avocat Simoneau (Bernard Blier), le traiteur Martinval (Paul Frankeur) qui aime tant le catch, l'ancien lutteur Bernardi (Lino Ventura), devenu tenancier d'un établissement de Pigalle, le médecin Thibaud (Daniel Ivernel), l'ancien coureur de jupons devenu prêtre catholique, Le Gueven (Paul Guers), Vandamme, le fonctionnaire intègre et contrôleur des contributions (Noël Roquevert), ou le serrurier Blanchet (Robert Dalban). On parlera de tout et de rien, on célèbrera l'esprit de résistance, on taquine les copains. Et puis Marie-Octobre finit par révéler le but des retrouvailles: la mort de Castille est l'aboutissement d'une traîtrise, et l'un des convives présents a contribué à sa mort et a donné le groupe, et par là-même a causé la mort de tous les autres membres du réseau. Il va donc falloir à tous ces gens, autrefois unis dans l'esprit de résistance, décortiquer les événements de la soirée fatale d'Août 1944... Et trouver le coupable, le pousser à se suicider. 

Ce n'est pas du théâtre filmé, et pourtant ça en prend le chemin: Duvivier adapte avec l'auteur un roman noir de Jacques Robert, paru en 1948; le script est conçu sur une unité de lieu et de temps, et les dix personnages principaux ne se quittent quasiment jamais. Les dialogues, concoctés par Henri Jeanson, sont directs, d'un naturel assez impressionnant, surtout si on considère les habitudes du cinéma Français en la matière. On n'abuse pas trop du dialogue pratique, du genre "mais Blanchet, toi qui es serrurier, marié et avec trois enfants, veux-tu reprendre de la blanquette?" même si de toute évidence le dialogue ici a un rôle prépondérant dans le développement de l'action. Mais en réunissant 5 monstres sacrés, trois seconds rôles brillants et deux acteurs de moindre réputation (Guers et Ivernel) mais qui sont excellents de bout en bout, il est indéniable qu'il y a là une recherche de l'efficacité immédiate, du flamboiement des acteurs, et que l'affiche a du jouer un rôle considérable dans le rayonnement du film...

Le film n'est en rien un plaidoyer résistant, ou une attaque en règle, juste un exposé de morale, autant que dans un genre différent le film 12 angry men de Sidney Lumet peut fonctionner. Dans les agissements et les conversations  de ces gens venus d'horizons divers (certains d'entre eux ont un pedigree inattendu pour des résistants, comme Simoneau par exemple, qui est passé jusqu'en 1942 par toutes les couleurs de l'extrême droite fasciste, avant de changer de camp à la faveur de la rupture des accords sur les zones par les nazis), tout va tourner autour des contours moraux de l'idéologie, de l'engagement, mais aussi parfois de prescription et de sentiments. L'impression est que tous ces gens, au fond, s'aiment. Il est important qu'il y ait toutes les couches de la société qui soient présentes, de l'artisan à l'industriel en passant par celle qui vit presque comme une femme entretenue, malgré la chasteté affichée des relations entre Marie-Octobre et son mécène Picart, qui a contribué à financer sa maison de couture. C'est toute une société qui se fige dans son fonctionnement et s'interroge sur les fondations même de son existence, à travers toutes les combinaisons possibles: le traiteur qui parle avec envie de la boîte de strip-tease de son copain, ou l'avocat auquel on reproche de défendre des assassins, le dragueur devenu prêtre, mais le prêtre prenant fait et cause contre la peine de mort, tout finalement fait sens, tout ce fatras c'est la société d'après-guerre.

Et cette société donc, est construite sur un mensonge, c'est ce qui ressort de cette soirée: l'un d'entre eux a tué, par jalousie, par intérêt personnel, aussi. Mais on se rendra bien compte qu'à ce mensonge bien spectaculaire et aux conséquences bien dramatiques, font écho autant de petits arrangements personnels avec la vérité, de petites conspirations internes, et de mensonges qui sont parfois d'une absolue insignifiance, comme celui de Blanchet qui a dit pendant quinze années ne pas être présent durant la soirée dramatique de 1944, et qui révèle soudain qu'il était là, mais ne s'était pas montré. Chaque décision prise 15 ans auparavant, chaque parcours, chaque ajout du destin, devient forcément suspect: on sait que le traître aurait par ailleurs volé une somme importante: comment donc ceux qui ont réussi peu de temps après la fin de la guerre, vont-ils justifier les sommes qu'ils ont pu payer pour acheter leur cabinet médical, leur boîte de nuit, leur affaire d'imprimerie...? Les rapports des uns et des autres vont s'éclairer, ainsi que leur relation passée avec leur chef, le si brillant, si disparu, si parfait Castille. ...Parfait, vraiment? De même, si Simoneau a participé à la résistance après ses années d'errance fasciste, il doit rendre des comptes, car il est le premier à être soupçonné dans l'assemblée, par huit des dix protagonistes... Le coupable sera dénoncé, par un stratagème, mais rien ne sera résolu: il y a comme une odeur de pourri dans cette réunion d'anciens résistants devenus des bourgeois ou des gens plus simples, tous parfaitement convenables... 

Ce film noir et tragique d'une société construite sur de beaux sentiments qui finissent par apparaître comme des mensonges et faux-semblants, est exemplaire à plus d'un titre. En réunissant les acteurs, Duvivier a aussi pris la décision de les traiter tous à égalité, d'où un traitement filmique en adéquation: des gros plans parfaitement distribués, un enchaînement rigoureux et constamment motivé dans les dialogues des "épisodes" concernant chaque suspect et les raisons qui peuvent pousser à le suspecter, et un grand nombre de plans dans lesquels le groupe est vu en intégralité dans le 1:66:1 du cadre. Un tour de force de discipline, et une efficacité narrative constante, avec ses petits plaisir vénéneux dans la composition: à chaque fois qu'on ne verra qu'une partie des protagonistes, ce sera avec une thématique. Par exemple, un plan isolera le prêtre, l'avocat, le coupable et Marie Octobre (qui sera souvent la clé de tous les événements passés); bref, chaque plan recèle un aspect de la morale tordue du film... Un film donc très noir, dense, jamais trop riche, qui fait mal. C'est un très grand film de Duvivier, donc...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Julien Duvivier Lino Ventura
17 avril 2022 7 17 /04 /avril /2022 17:32

Un couple gentillet (lui est musicien professionnel, elle est ophtalmologue) emménage à Montréal, dans un magnifique appartement. Le premier soir, ils ont la surprise de constater que leurs voisins en vis-à-vis possèdent un superbe appartement, qu'ils ont une vie sexuelle débridée et qu'ils n'utilisent ni volets ni rideaux... Bref, il y a du sport, et Thomas (Justice Smith) et Pippa (Sidney Sweeney) deviennent dépendants de leur dose de voyeurisme... Au point de profiter d'une soirée d'Halloween en face pour s'y rendre et installer des micros. Alors quand elle constate que l'homme du couple en face, un photographe, se tape tous les modèles qu'il photographie, Pippa est de plus en plus tentée de se rapprocher d'eux pour dire la vérité à la jeune femme...

Le film est un thriller très moyen, très classique, dans lequel on nous assène d'abord une touche de comédie un peu sulfureuse avant que les choses ne se gâtent de manière irrémédiable, puis il enchaîne coup de théâtre sur coup de théâtre, et on entre assez rapidement dans la catégorie "plus c'est gros plus ça passe", et donc ça lasse. Une fois qu'on aura vu la fin (c'est le majordome qui a fait le coup, avec le chandelier), on n'aura zéro motivation pour le revoir, c'est donc officiellement un mauvais film... A moins que ce ne soit qu'un film typique de ce qui se fait aujourd'hui: sitôt streamé/vu, sitôt jeté. Ce qui revient au même...

Maintenant, il est sympathique de ses dire que ce film, qui est précisément typique d'aujourd'hui (c'est-à-dire médiocre, hein), tente de se déguiser justement en une métaphore de ce qui ne va pas dans les réseaux sociaux et d'une société de voyeurs par écrans interposés. Mais c'est finalement d'un cynisme assez étonnant... Et sinon, je ne relèverai pas le jeu sur l'oeil, avec les gros sabots: protagoniste ophtalmologue, tentative de rapprochement avec des lunettes, et proximité entre le laser utilisé pour soigner un oeil, et celui qui va servir de témoin pour diriger un micro. Pas besoin de relever, puisque c'est souligné à gros traits...

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Published by François Massarelli - dans Noir
10 avril 2022 7 10 /04 /avril /2022 16:04

Deux policiers New-Yorkais, Nick (Michael Douglas) et Charlie (Andy Garcia) arrêtent un bandit Japonais qui vient d'opérer un massacre dans le restaurant où ils déjeunaient... Nick, qui fait l'objet d'une enquête sur sa probité, et son acolyte doivent escorter le prévenu jusqu'au Japon, mais à l'arrivée, des faux policiers les accueillent, et emportent l'assassin. Désormais en délicatesse avec la police locale, et supervisés par l'inspecteur Matsumoto (Ken Takakura), les deux Américains essaient de mener une enquête à leur façon, dans un pays étranger dont ils ne connaissent ni la langue, ni les usages, ni les pièges...

C'est à peu près le thème principal du film, cette plongée de deux étrangers dans une planète qu'ils ne reconnaissent absolument pas... Scott a totalement joué cette partition de bout en bout, en forçant volontairement sur le décalage horaire! Nick et Charlie, ce sont un peu deux cow-boys au pays des yakusas, mais le spectateur est invité à adopter leur point de vue, aussi; du coup, on est dans un certain malaise, le jeu de Michael Douglas, qui est en permanence le-flic-blessé-qui-ne-peut-faire-les-choses-que-de-sa-façon-et-ça-tombe-bien-il-a-raison, finit par agacer, tout comme le point de vue de deux rednecks sur le Japon, fussent-ils New-Yorkais. 

Bon, on va me dire que l'essentiel dans ce film brutal est justement cette aliénation et ce qu'elle révèle de l'être humain, mais bon, si on ajoute l'esthétique 80s en diable, les mulets de Douglas (même négligé un mulet reste un mulet), son goût pour les Harley Davidson à grosses coucougnettes, et la musique horrible d'Hans Zimmer (guitares Ibanez et Yamaha DX7, on est devant un temple du mauvais goût), je dois dire que le visionnage devient vite profondément désagréable...

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Published by François Massarelli - dans Ridley Scott Noir
9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 09:58

Un rendez-vous romantique entre deux anciens amants tourne à l'affrontement entre espions: la raison d'être de la rencontre secrète entre Henry (Chris Pine) et Celia (Thandiwe Newton) est que huit années après une prise d'otages à Vienne qui a dégénéré en massacre (120 morts), les deux agents (elle a raccroché, mais lui est toujours aux services secrets) vont devoir démêler un sacré sac de noeuds. En effet, une source sûre a révélé, dit-on à Henry, que le désastre serait à imputer en réalité à un traître, et sur tous les agents présents ce jour-là, on lui présente Celia comme étant la plus plausible...

Sac de noeuds, en effet: au-delà de la façon intéressante dont le script dilue l'histoire d'amour intense et passée dans un recours aux flash-backs, le film n'est pas des plus faciles à suivre, fondé sur une multiplication de points de vue, d'interprétations ou de réinterprétations, qui sont supposés faire avancer le spectateur... On est donc en plein devant un pur produit de consommation, léché, soigné et au budget conséquent, dans lequel les effets de coups de théâtre finissent par agacer. Et comme on n'aura aucune raison de le revoir, el film en est donc inutile. Dommage pour son actrice principale, mais... je ne vois pas d'intérêt à continuer au delà de ce point.

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Published by François Massarelli - dans Noir