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5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 17:27

1939: Stanton Carlisle (Bradley Cooper), un homme inquiétant et mystérieux se joint à des forains dans un patelin à l'écart du monde. Il va s'installer et travailler parmi eux, et montrer assez vite des dispositions spectaculaires pour la manipulation du public, auquel on fait croire que le maître de cérémonie et son assistante possèdent des dons mentaux extraordinaires. Il monte un à un les échelons en ayant de plus en plus la confiance de ses pairs, et finit par "hériter" d'un système mis au point par un vieux forain alcoolique que Carlisle lui-même a plus ou moins poussé vers la tombe. Avec Molly (Rooney Mara), une artiste du cirque (Spécialisée dans... l'électrocution, on peut parler de coup de foudre) qu'il a plus ou moins embobinée, Stanton change de registre et va désormais se produire en ville, dans des salons et des hôtels de luxe. Il attire l'attention de l'étrange psychiatre Lilith Ritter (Cate Blanchett), avec laquelle il monte une escroquerie à grande échelle pour soutirer de l'argent de nombreuses personnes de la bonne société New Yorkaise...

Ca a surpris, forcément, ceux qui attendaient de Del Toro une suite au Labyrinthe de Pan, ou à The shape of water. Mais le metteur en scène a décidé de changer d'univers et déploie ainsi son talent stylistique pour une histoire dans laquelle rien de surnaturel n'effleure, y compris ou surtout d'autant plus qu'il est question ici de don, de transmission de pensée, de fantômes, de médiums et de visite d'entre les morts... Mais pour ce faire, le réalisateur effectue un remake d'un classique du film noir, réalisé en 1947 par Edmund Goulding. Un remake qui va se servir de toute l'expressivité de son metteur en scène pour devenir un tour de force baroque. On n'en attendait pas moins...

Place donc à une intrigue qui part, sinon à la source, d'un passé qui hante le personnage principal. Il est troublant de voir à quel point Bradley Cooper a joué son personnage comme un homme démoniaque, dont les blessures évoquées finissent toujours par remonter à des crimes. Le film, d'ailleurs, commence sans équivoque, par nous montrer l'homme transportant dans une maison délabrée un cadavre, le dissimulant dans une cachette sur le plancher avant de mettre le feu à la baraque: Stan est pour tout le reste du film associé à cette image diabolique... C'est le hasard qui le conduit vers les forains, mais son talent de manipulateur est phénoménal et tout se passe comme s'il poussait les gens à l'aimer, ou l'engager, ou le suivre. Son travail de bonimenteur sera donc basé sur un talent naturel... 

Del Toro prend le temps d'installer un univers de fête foraine qui est d'une incroyable richesse, en laissant libre cours à ses penchants esthétiques, associant les contraires et cherchant la beauté dans les coulisses du monde: la galerie de portraits qui s'ensuit est fabuleuse: Clem (Willem Dafoe), le propriétaire des lieux, est un paradoxe vivant, un forain qui tente de faire avec rigueur et honnêteté un boulot qui consiste à mentir et duper pour soutirer de l'argent, mais légalement. Zeena, la montreuse de cartes (Toni Collette), a vu venir le jeune homme et l'accueille sans ambiguité: elle sait qu'il apportera son lot d'ennuis. Son compagnon, Pete (David Strathaim), est un vieil homme lessivé que l'alcool a complètement ravagé. Molly est une jeune artiste de cirque qui a hérité de la vocation mais qui est sous la protection des larges épaules de Bruno, le costaud (Ron Perlman) dont le meilleur ami est le major Mosquito (Mark Povinelli), homologué (dit la publicité de la foire) comme étant le plus petit homme du monde... D'autres artistes seront vus, sans avoir à proprement parler des rôles de premier plan: un contorsionniste, un homme au système pileux envahissant, des "pinheads", une femme-araignée sortie tout droit de The show, de Tod Browning, des hommes-canons... Et un Geek.

Tel Tod Browning dans certains de ses films (The unholy three, The show, West of Zanzibar, Mark of the vampire et Miracles for sale), le réalisateur va donner les clés de quelques techniques de manipulation du public et autres attractions. Parmi ces dernières on prêtera d'autant plus attention au "geek" qu'il est souligné à plusieurs reprises. C'est donc un artiste de cirque, mais ce que révèle Clem à Stan dans la première demi-heure, c'est qu'il s'agit d'un homme qui est arrivé au bout du rouleau, soit alcoolique, soit junkie. A cette époque, nous révèle le professionnel, les vétérans qui sont revenus opiomanes sont tellement nombreux, il suffit de tomber sur celui qui est allé au bout de son humanité. Le personnage en question, qui va marquer de son empreinte le film tout en étant pratiquement cantonné à sa première demi-heure, est vu pour la première fois quand il croque un poulet en public. 

Vivant, bien sûr.

Et pourtant c'est un film noir, dans lequel le personnage sombre trouvera la femme fatale à sa mesure: inutile de dire qu'il ne s'agira pas de Molly, la frêle enfant de la balle, qui est incarnée ici par Rooney Mara dans un registre qui la rapproche d'autres femmes-enfants des films du metteur en scène, en premier lieu Ofelia (El Laberinto del Fauno) et Elisa (The shape of water). Mais cette fois elle n'est en aucun cas le centre du film... Par contre elle agira à plus d'une reprise en révélateur et en catalyseur. Elle permet aussi au personnage de Stan de perdre une partie de son caractère démoniaque. Non bien sûr, la femme fatale proverbiale du film est bien sûr l'étrange docteur Ritter, qui cache derrière ses manières des penchants pour la manipulation elle aussi, un carnet d'adresses pousse-au-crime, mais surtout des cicatrices mystérieuses... Des séquelles d'une agression perpétrée par l'un des hommes dont elle veut faire une de ses victimes en utilisant les manipulations pseudo-surnaturelles de Stan. Il s'agit donc d'un projet de vengeance, mais une vengeance dans laquelle Stanton est l'instrument, pas le véritable criminel. 

Ce que confirme son statut dans le film: il est venu, il est passé, il a trompé son monde, et puis ...pouf! Le personnage est de toute façon un spécialiste de la séduction immédiate, mais a les plus grandes difficultés à se faire aimer ou à être crédible sur la distance. Bref, il va vers son destin, que je vous laisse évidemment découvrir dans ce nouveau conte noir, pas fantastique sans doute, mais vénéneux... ça oui! Un film dont l'atmosphère est une grande réussite, avec une galerie de personnages qu'on ira retrouver avec bonheur. Deux motivations pour Guillermo Del Toro à faire le film, à n'en pas douter...

Notons pour finir que le film, sorti en couleurs, a aussi été monté dans une version noire et blanche, de toute beauté, plus longue de neuf minutes, et absolument superbe. Si la version sortie initialement en salles, en 2021, est bien l'original, il n'empêche, la façon dont le noir et blanc sublime le film, le rend plus baroque encore, nous rappelle à quel point le metteur en scène est un amoureux du cinéma dans sa forme la plus classique.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Guillermo del Toro Criterion Rooney Mara
1 novembre 2025 6 01 /11 /novembre /2025 21:39

Curieusement, ce film est un peu passé inaperçu, entre le diptyque de la seconde guerre mondiale qui l'a précédé (Flags of our fathers, et Letters from Iwo Jima, 2006) d'une part, et les deux gros succès publics qui l'ont suivi (Gran Torino, 2008, et Invictus, 2009). C'est pourtant un film passionnant, tant par sa recréation d'une période-clé de l'histoire Américaine, que par sa thématique qui le met en cousinage avec bien des films importants d'Eastwood, et aussi par le fait qu'à mon avis c'est le film le plus dur, le plus violent, le plus noir de son auteur.

Los Angeles, 1928: Christine Collins (Angelina Jolie) vit seule avec son fils Walter depuis sa naissance: le père, selon elle, a eu peur de la responsabilité... Pas elle toutefois: elle l'élève, et lui consacre tout son temps libre, tout en travaillant à un poste à responsabilité. Un jour, elle rentre, et Walter n'est pas là. La police intervient, on le cherche, mais il ne donne aucun signe de vie. La presse s'intéresse à son cas, et un pasteur parti en guerre contre les forces de police locales, le révérend Briegleb (John Malovich), lui apporte son soutien. Quand le Lieutenant Jones (Jeffrey Donovan) lui annonce que son fils est retrouvé, Christine a la surprise de voir arriver un garçon qui n'est pas Walter. La police refuse de reconnaître son erreur, et quand elle s'entête, Christine finit dans une institution pour malades mentaux... Pendant ce temps, l'inspecteur Ybarra (Michael Kelly) fait dans le cadre d'une enquête routinière une découverte inattendue, et très choquante...

L'histoire est vraie, et probablement aussi un brin exagérée: le film était prévu au départ pour Ron Howard, et on sait que ni celui-ci ni Clint Eastwood ne prennent de gants quand il s'agit de mettre un grain de sel personnel dans leurs films; et justement, Eastwood retrouve ici le thème de la mise en danger des enfants, qui est souvent présent dans des films comme A perfect world, Gran Torino ou bien sûr Mystic River. Ce dernier a d'ailleurs beaucoup de points communs avec Changeling... A commencer par le côté âpre, et un certain parfum de vengeance.

Pourtant Angelina Jolie a joué Christine Collins avec énormément de retenue, comme une personne qui ne dit jamais un mot plus haut que l'autre... Tout le contraire des malfaiteurs qui cherchent la vengeance dans Mystic River. C'est que l'héroïne, une femme seule qui a élevé son fils toute seule, et qui travaille, est une femme du jazz age, cette période durant laquelle les Etats-Unis deviennent enfin modernes. Modernes, et particulièrement corrompus, comme le film le dit et le redit (un peu lourdement du reste) à travers l'exemple des forces de police. La corruption et l'inefficacité des corps constitués est bien sûr un autre thème qui parcourt l'oeuvre d'Eastwood...

La mise en scène est du Eastwood pur et dur, avec l'efficacité qu'on lui connaît, la simplicité des mouvements de caméra, le naturel des acteurs, et les idées de montage parfois farfelues (deux procès vus en montage parallèle, qui rendent une séquence parfois difficile à comprendre). Mais le metteur en scène est à l'aise devant cette histoire de femme qui s'est prise en mains, et qui devient victime d'une erreur judiciaire délibérée. Les administrations en prennent pour leur grade, comme toujours, mais les passages les plus étonnants et les plus durs (même si le passage à l'asile est particulièrement violent) concernent la deuxième partie, et la découverte d'une ferme avec un charnier contenant les restes de quinze enfants. Et il y a au bout du film, une exécution...

Je laisse la parole à Eastwood: "In a perfect world, the death penalty would be an ideal punishment for such a crime", dit-il, interrogé sur le film par Samuel Blumenfeld du Monde; dans un monde parfait, il estime que le crime horrible dont il est question dans le film serait une occasion justifiée de pratiquer la peine de mort, mais comme il l'a lui-même montré dans son film True Crime, la peine capitale est toujours l'objet de soupçons (ce qui n'est pas le cas ici, le type est vraiment un monstre), ou tout bonnement insupportable en soi. La scène de l'exécution est absolument insupportable, quels que soient les crimes commis...

Comme dans tous ses films, il y a des longueurs, des petits soucis de cohérence, et des rôles un peu limites (le lieutenant Jones, qui vire très vite à la caricature), mais il ne rate pas ses cibles. On le quitte vidé, choqué, mais en choisissant de traiter une affaire qui ne sera jamais totalement élucidée, en en faisant le portrait d'une femme en lutte contre la corruption et l'injustice, Eastwood a réalisé un film courageux, accompli, et totalement prenant. .

 

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Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Noir
20 septembre 2025 6 20 /09 /septembre /2025 16:17

Dans un poste de police, on escorte Rico (Ted de Corsia), un gangster, qui doit témoigner contre un mystérieux suspect: Mendoza (Everett Sloane), arrêté par l'inspecteur Ferguson (Humphrey Bogart), est soupçonné de semer la terreur dans toute la ville, en étant à la tête d'une armée de malfrats, tous tenus par la peur... Mais Rico, justement, a peur... Et il  ses raisons, car dans la demi-heure, il sera mort: Ferguson l'a compris, on n'aura pas de témoignage contre Mendoza facilement. Déciodé à reprendre à zéro, il écoute une confession enregistrée pour essayer d'y trouver un moyen d'avancer...

Le film est basé sur ce flash-back, et d'autres aussi. Un moyen d'accrocher le spectateur, tout en permettant à la structure criminelle tentaculaire d'apparaître de plus en plus dangereuse au fur et à mesure. C'est un film impressionnant par cet aspect, justement, de dévoiler le mal petit à petit, en se gardant d'ailleurs de lui donner très tôt le visage de Mendoza, le mystérieux malfaiteur dont au départ Rico dit qu'il n'est pas humain et ne peut pas mourir... Des éléments qui font de ce film un modèle du film noir qui navigue entre rythme haletant, baroque et réalisme...

Bogart est absolument fantastique en inspecteur dur et obsédé par sa quête; on le sent constamment prêt à tout, et il est face à des gangsters qui ne savent pas grand chose, et ont surtout beaucoup à perdre s'ils parlaient... Il n'empêche, les scènes durant lesquelles des effets personnels sont retrouvés (des dizaines de paires de chaussures, par exemple) et répertoriés, font froid dans le dos. Le crime n'est peut-être que rarement doté d'un visage, mais il est très explicite dans ce film...

Et le style de la mise en scène, exceptionnel, possède aussi sa dose de mystère: Bretaigne Windust a été assez peu vu sur le plateau de ce film, remplacé par Raoul Walsh. Certains pensent que c'est parce que le metteur en scène en titre a été malade, d'autres que Jack Warner a personnellement remplacé Windust par Walsh pour donner du punch au film. En tout cas, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il en a...

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Noir Humphrey Bogart
14 septembre 2025 7 14 /09 /septembre /2025 14:51

La façon dont les frères Coen ont constamment structuré leurs films sur des genres existants a rarement donné de résultats aussi subtils que ce film étonnant: on pourrait presque le prendre totalement au premier degré, comme un authentique film noir, avec en prime le choix esthétique d'un superbe noir et blanc (bien que ce soient des couleurs désaturées, en réalité...). Les deux frères se sont amusés, une fois de plus, à construire un univers cohérent, situédans un passé pas si lointain (les années 50) pour conter la vie d'un homme qui était, assurément, comme absent de sa propre vie.

Détaché à l'extrème Ed Crane (Billy Bob Thornton) est l'employé d'un coiffeur (Michael Badalucco), il est marié à Doris (Frances McDormand), qui travaille pour un gros commerçant local, Dave (James Gandolfini)... Tout le monde connait Ed mais personne ne le regarde. Son patron parle trop, mais Ed, lui, "coupe les cheveux". Son épouse est probablement la maîtresse de Dave, mais comme il le dit lui-même, "It's a free country". Rien n'intéresse le coiffeur, jusqu'au moment où un client de passage (Jon Polito) lui propose une affaire: il souhaite se lancer dans une entreprise mais n'a besoin que d'un partenaire... et un peu d'argent: Ed décide de faire chanter son patron. Ce qui est, déjà, une très mauvaise idée, va déboucher sur une suite de catastrophes... Notamment une confrontation entre Ed et Dave durant laquelle ce dernier sera tué par le coiffeur.

La seule lueur d'espoir pour Ed dans le film est incarnée par une toute jeune Scarlett Johansson: une adolescente apparemment sage comme une image, à laquelle il va s'attacher, qu'il a entendue jouer du piano. Elle aussi va s'avérer une fausse piste, dans une scène d'une cruauté inattendue... 

Si les deux frères-réalisateurs ont choisi une fois de plus de s'inspirer d'un genre, ils se sont disciplinés sur un certain point: l'ironie est bien là, mais sans cette tendance à l'exagération, voire à un excès calculé, qui a marqué tant de films, avec l'exception notable de Miller's crossing. Le rythme du film est extrèmement lent, aussi posé qu'Ed Crane, comme si il avait fallu copier le style du héros pour pouvoir accomplir le film... Pourtant, si on peut difficillement dire que le film ressemble à Fargo, il y a du Jerry Lundergaard dans les catastrophes déclenchées par Ed à partir du moment où il s'improvise bandit! Quand Dave est retrouvé mort, c'est Doris qui est soupçonné, et Ed doit donc lui trouver un avocat! Lors d'une confrontation des deux époux et de leur avocat, Ed en vient même à avouer son crime, mais l'avocat (Tony Shalhoub) prend ça comme une proposition visant à sauver Doris... La façon dont le sort s'acharne sur le personnage, qui continue à cultiver une indifférence absolue à tout, est toujours un ressort à la lisière du comique... 

Pour autant, si on veut s'approprier cet aspect du film, il conviendra d'avoir de l'humour, beaucoup d'humour. Comme toujours avec les Coen, le langage, le jeu des acteurs, sont cruciaux. Mais ils rarement fait autant avec un personnage aussi absent... Cet exercice sur le vide est une étude au vitriol des effets désastreux de l'illusion d'un rêve Américain, aussi vide de sens que la vie du héros de ce film.

 

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Noir Criterion
7 septembre 2025 7 07 /09 /septembre /2025 22:14

Pour commencer, deux événements: vers 1975, trois gamins jouent dans une rue des quartiers populaires de Boston, quand une voiture s'arrête, et sous un prétexte (les trois gosses font des petites bêtises sans grande importance), l'un d'entre eux qui se fait passer pour un policier insiste pour que l'un d'entre eux ls accompagne... Le petit Dave part donc avec eux, laissant derrière lui ses deux copains, Jimmy et Sean... Dave subira des violences et des abus, avant d'être retrouvé, traumatisé à jamais.

25 ans plus tard, les trois hommes ont grandi, et se sont éloignés les uns des autres. Dave (Tim Robbins) s'est marié, a eu un enfant; mas il a perdu à jamais sa solidité dans son expérience traumatisante. Jimmy (Sean Penn) était déjà un petit dur à l'école, ça ne s'est pas arrangé: lui et ses frères ont eu des ennuis avec la police, il a même fait de la prison. Il a eu une fille, Katie (Emmy Rossum) d'un premier mariage, et il est maintenant marié et a deux autres filles. Il est commerçant, il est rangé... Sean (Kevin Bacon), lui, est devenu policier. Sa femme l'a quitté.

Même si Dave et Jimmy sont voisins (et leurs épouses sont cousines), ils ne se fréquentent guère. Et Sean les connait, sans plus... Un événement tragique les rapproche: Katie, un matin, a disparu. On la retrouve dans un fossé, assassinée. Celeste (Marcia Gay Harden), l'épouse de Dave, l'a vu rentrer la veille, couvert de sang, tenant un discours sans queue ni tête...

Les deux événements sont liés, par la volonté de commencer par raconter cette expérience qui les a tous trois traumatisés, surtout Dave. Comme le dit Jimmy en apprenant la mort de sa fille: si c'est lui qui avait suivi les deux pédophiles, il n'aurait pas eu la même vie, et sa fille ne serait pas morte... Mais il n'est pas le seul à faire un lien: Celeste, puis Sean, vont un peu rapidement sauter à la conclusion... Le film tisse entre les trois hommes et leur environnement, des liens tragiquement sombres... Ce qui s'est passé 25 ans auparavant, nous dit le film, les a pour leur vie entière placés dans une situation terrible. Et les répercussions vont se retrouver au centre du drame, déclenchant une tragique méprise monumentale...

On a vu Clint Eastwood sonder le poids de l'héroïsme de ses personnages, tisser des liens forts avec le passé, interroger la trace de ce qui a pu arriver, les liens invisibles qui renseignent les parcours de toute personne... Les guerres, qu'on les ait gagnées ou perdues (The Outlaw Josey Wales, Firefox, Heartbreak Ridge), sont souvent de ces éléments traumatiques qui informent la vie d'un personnage, comme le cavalier mystérieux de Pale Rider qui porte sur lui les stugmates de traitements insondables... Le tueur de Unforgiven porte en lui les traces de son passé, qui lui donne la force de devenir un justicier. Inversement, Charlie Parker dans Bird est hanté par un traumatisme lié à l'une de ses pires expériences de jeune saxophoniste. Le passé dans ses films occasionne des trous béants dans les êtres... 

Je pense que jamais cet aspect évident et majeur de son oeuvre, n'a été aussi magistralement rendu que dans cet admirable film noir, dont le déroulement largement linéaire nous permet de passer d'un personnage à l'autre, en nous concentrant sur les trois garçons devenus des adultes malheureux...  Eastwood, qui une fois n'est pas coutume filme dans l'Est, investit un quartier de Boston, dont il nous détaille la vie des gens, modestes pour la plupart, qui vivent tous dans le même drame, celui de l'une de leurs familles qui vient de perdre une jeune femme de façon dramatique. Le passé devient tout à coup une grille de lecture, qui va déclencher un nouveau drame, dans lequelle le déterminisme approximatif va jouer un rôle navrant...

Devenu l'inévitable suspect numéro un, Dave va avancer avec de plus en plus de difficultés, pour cacher son incohérence et son trouble. Il va devenir une proie facile pour le doute, la mauvaise conscience, et semer le doute. Mais si le film n'est pas un whodunit, il nous entraine derrière lui, comme étant un suspect tellement idéal qu'il ne peut pas en être autrement... 

Le film est d'autant plus réussi, qu'il semble qu'Eastwood se soit dispensé de certaines petites manies (ces dialogues faussement complices des policiers qui s'envoient vanne sur vanne), pour se concentrer sur l'essentiel: un travail d'acteurs absolument remarquable... Vous avez vu le casting? Outre Sean Penn, Kevin Bacon, Tim Robbins (tous les trois fantastiques, surtout ce dernier), Marcia Gay Harden et la jeune Emmy Rossum, on trouvera aussi Lawrence Fishburne et Laura Linney... Et même Eli Wallach. Pas un faux-pas, pas un pli, c'est un film majeur, unique en son genre, un joyau. 

...Noir.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Clint Eastwood
1 septembre 2025 1 01 /09 /septembre /2025 14:55

François Cardinaud (Jean Gabin), à La Rochelle, c'est un petit gars d'un quartier populaire qui a réussi... Il est associé de deux bourgeois, possédant à eux trois les trois quarts du port, entre le travail d'armateur ey le marayage. Ce qui en fait d'une part un norable, et d'autre part alimente la rancoeur et les jalousies... Quand Mme Cardinaud (Monique Mélinand), un dimanche matin, part pour faire une petite course et ne revient pas, François s'interroge et de plus en plus, il soupçonne que ce départ soit un peu plus qu'un simple retard. Et quand toute la ville semble en savoir plus, la tension monte...

Dès le départ, cette adaptation de Simenon (une adaptation avec Jean Gabin, mais sans Jules Maigret!) installe un climat qui nous pousse à attendre un gentil jeu de massacre: c'est que Gabin, saisi dans sa famille (une famille bourgeoise, s'il en est: une domestique et une nourrice, dans une une immense maison) va à la messe avec son fils, et tout le monde le salue bien bas... Tout le monde semble le connaître. Mais on n'attend pas trop avant que ça ne dérape: une conversation acerbe entre deux de ses connaissances, des gens de la bonne société qui le traitent de parvenu, nous éclaire sur la vraie atmosphère de cette bonne société.

Le grain de sable vient d'un personnage aperçu dès la première scène, un petit voyou qui débarque au port de La Rochelle, et qui s'avère être l'amant de Marthe Cardinaud. Mais tous les personnages, à un moment ou un autre, vont être amenés à pousser leurs pions, car beaucoup semblent bénéficier, ou profiter, de l'ascension sociale de François Cardinaud, seul personnage n'ayant finalement rien ni à se reprocher, ni surtout à quémander aux uns et aux autres. Comme le dit son beau-père, "quel dommage qu'il faille insister, il ne pourrait pas nous donner de l'argent de lui-même,". Même sa propre mère reproche en permanence à son fils de ne pas suffisamment venir la voir. Et à la maison, quand "Mademoiselle", la nourrice (Renée Faure), comprend que Marthe Cardinaud est partie pour de bon, elle se dit qu'elle pourrait bien la remplacer...

Un jeu de massacre orchestré par Grangier, dont la mise en scène "ligne claire" (pas un gramme qui dépasse) est parfaitement adéquate, et Audiard, dont les dialogues au vitriol sont d'une grande acuité... Et d'une impressionnante puissance de feu.

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Published by François Massarelli - dans Michel Audiard Noir Jean Gabin
12 août 2025 2 12 /08 /août /2025 21:37

Un film nommé Absolute power qui raconte justement les coulisses d'un abus de pouvoir, fut-il intime? On n'attend pourtant pas Eastwood, qui consacrera un film neutre à J.Edgar Hoover, il faut le faire, sur le terrain du thriller politique. En clair, il n'est pas du genre à réaliser All the president's men...

C'est qu'après l'étrange quête philosophique noire de A perfect world, et l'histoire d'amour de The bridges of Madison County, le réalisateur a jeté son dévolu sur trois films qui appartiennent au genre policier... Le premier raconte donc les aventures d'un maître voleur, un amateur d'art qui fait très bien son travail... Mais Luther Whitney (Clint Eastwood) s'est attaqué à un gros poisson, très gros, même trop gros: car durant sa visite de l'appartement cossu d'un notable, l'épouse légitime rentre avec son amant, qui n'est autre que le président des Etats-Unis, Alan Richmond (Gene Hackman)... Luther se cache et depuis sa cachette va être témoin d'un crime, dont on ne tardera pas à l'accuser... Alors qu'il sait très bien que le meurtre est de la responsabilité du président, un Sudiste incapable de contrôler ses pulsions...

C'est Ed Harris qui interprète le limier chargé de l'affaire, et Laura Linney incarne la propre fille de Luther Whitney, qui vit à l'écart de son papa voleur... Le personnage joué par Eastwood est fascinant par le fait qu'il existe, finalement, si peu: père absent, secret et discret à l'extrême de par son métier, apte à se fondre dans la foule par des déguisements rocambolesques... Il y a du Arsène Lupin en lui, et l'ironie est que ce type qui gagne à ne pas être reconnu est témoin d'une scène embarrassante avant de devenir effrayante, derrière un miroir sans tain...

La séquence durant laquelle Whitney doit assister aux ébats depuis un miroir sans tain, est une nouvelle fois la preuve du fait qu'Eastwood aime vraiment beaucoup mettre ses personnages dans des situations incongrues! Mais la façon dont une fois de plus la sexualité s'exprime en terme très violents jette encore un peu le trouble sur l'univers du réalisateur. 

Whitney est pourtant, par bien des côtés, un homme revenu de ces égarements, un contemplatif qui dessine et peint à ses heures perdues. Un homme fasciné par le clair-obscur qui ne peut accomplir son métier illégal que dans l'obscurité... D'ailleurs le metteur en scène a demandé à son chef-opérateur, Jack Green, de pousser le bouchon sur la pénombre! Dès le départ, dès le générique, nous sommes dans l'oeil d'un homme qui se repait de la peinture des autres dans les moindres détails. 

Des trois films criminels mentionnés plus haut, celui-ci est le moins bon, mais l'ironie entre le côté dégoûtant de l'incident impliquant le président, l'efficacité froide de sa principale collaboratrice (Judy Davis) et la noblesse des goûts artistiques du "héros" font du visionnage une expérience toujours intéressante. Et sinon, je suis content de ne pas avoir parlé de Bill Clinton.

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Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Noir
28 juillet 2025 1 28 /07 /juillet /2025 09:00

A l'origine de ce film noir, très noir, qui tranche radicalement sur le reste de la filmographie de Klapisch, une envie, celle de tourner un "film d'hommes", et de rappeler une tradition du film criminel français...Touchez pas au grisbi, de Becker, serait un excellent exemple. Mais un film scorsesien aussi, dans lequel la voix serait celle du ou des truand(s).

Jean (Vincent Elbaz), et ses amis "Lecarpe" (Simon Akbarian), "Loulou" (Dimitri Storoge) et "Mouss" (Zinedine Soualem) sont des gangsters, spécialisés dans le hold-up express. Des coups pas trop ambitieux, préparés aux petits oignons... Pour l'un de ces casses, ils ont pour "mission" de filmer leur exploit, pour se faire un extra. On leur signale une eune cadreuse qui travaille pour la télévision, qui n'a pas l'air d'être trop à cheval sur les principes. Caty (Marie Gillain) se retrouve donc confrontée au monde du crime et de la nuit, en se demandant si elle va savoir faire ce qui est attendu d'elle...

On retrouve ici l'univers de Cédric Klapisch, fait le plus souvent d'une démarche collective (cinq malfaiteurs amenés à évoluer ensemble, tout en préservant leur individualité, parfaitement définie sous nos yeux). Et le maitre mot de ce film dont les forces de l'ordre (comme on dit) sont totalement absentes, c'est bien sûr, comme dans tant de films noirs, la morale...

Mais pas celle qui est commune, et supposée acceptée (?) et reconnue (??) de tous, non, la morale personnelle, celle qui dicte à la minute près nos choix. Dois-je ou non accepter cette proposition qui m'est faite, qui me semble si dangereuse, et si excitante à la fois? Dois-je accepter de porter une arme? Dois-je accepter de procéder à ce qui ressemble fort à de la prostitution? ...Dois-je vraiment presser la détente et supprimer la vie d'un homme? Car si la voix off qu'on entend au début est celle de Jean, dans un début qui renvoie clairement à, Goodfellas (Les Affranchis) de Scorsese, il n'empêche que son point de vue va être piraté. C'est un film d'hommes, avec ses codes, son narrateur, mais qui va être investi par une jeune femme... Et pour Caty le cheminement va être très inattendu.

Il y a beaucoup d'ironie, beaucoup de pression aussi sur le versant moral comme je le disais. Car une bonne part du fiml nous fait suivre avec une certaine crainte les aventures de "Caty chez les hommes", avec le sentiment qu'il va lui arriver malheur. Mais elle devient vite le grain de sable, chez des grands gamins avec des flingues, persuadés qu'ils sont qu'ils vont pouvoir, jusqu'au bout, profiter de la "Baraka". Mais comme le signale Mouss, la baraka, ça a aussi et surtout été de survivre, mais jamais d'éviter la prison, car des quatre bandits, trois en ont fait... Et certains d'entre eux en referont.

Tout en étant l'un des plus graves de ses films, l'humour de Klapisch, et son sens du détail aussi, qui passe par un jeu impeccable (Mouss essayant de concilier ses activités de gangster et son métier de chorégraphe de la nuit Parisienne, Souallem jouant du regard en permanence; Vincent Elbaz, à la fois mûri et intentionnellement trop jeune pour ses pompes en croco, qui joue au caïd sans jamais questionner ses propres choix), se combinent pour détailler les caractères, nous rapprocher ou nous éloigner des personnages. Certes, c'est "noir", mais on n'échappe jamais à la poésie, au timing propres au réalisateur, dont je pense qu'il signait là l'un de ses meilleurs films, même s'il s'agit aussi de l'un des plus atypiques.

 

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Published by François Massarelli - dans Cédric Klapisch Noir
2 juillet 2025 3 02 /07 /juillet /2025 07:52

Jeanne (Elizabeth Bourgine) est une jeune professeure d'Histoire-Géo dans une boîte à bac parisienne, où le directeur (Jean-Pierre Aumont) s'inquiète: les lettres anonymes se succèdent pour dénoncer la vie dissolue et les nuits de débauche de sa nouvelle recrue, et quand une photo arrive, l'établissement pseudo-scolaire s'enflamme...

D'un côté, une intrigue liée au poison des lettres d'un corbeau, de l'autre une petite institution minable dans laquelle un directeur confond son sacerdoce avec un permis de tripoter... L'ombre de Clouzot, qu'on la décèle ou non, plane sur ce film, mais on va être aussi charitable que possible: non, Pierre Granier-Deferre n'est pas un mauvais bougre et certains de ses films sont estimables.

Pas celui-ci, vendu avec insistance sur les fesses d'Eizabeth Bourgine, qu'on voit TRES souvent, plus souvent que les personnages en fait, en très petite tenue. Ces gens ont un esprit salace, mais pas un gramme d'humour, et aucun personnage, vraiment aucun, n'a de dimension. Les acteurs sont sans vie, et de nombreuses scènes semblent éteintes. C'est un ratage gênant. 

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Published by François Massarelli - dans Noir Pierre Granier-Deferre
15 juin 2025 7 15 /06 /juin /2025 13:39

"L'homme au doigt manquant" (il n'est connu que sous ce patronyme générique) s'évade de prison, et ne tarde pas à réassembler sa bande de malfrats. Avec leur aide, il kidnappe un banquier avec l'intention d'en obtenir une rançon en échange... Mais la banque confie l'affaire à un détective doué...

L'ombre de Feuillade, encore et toujours, plane sur ce film, dont Sandberg, qui a déjà réalisé plusieurs films avec le même personnage et le même univers, fait une fois de plus un laboratoire de mise en scène atmosphérique. Il utilise avec une grande efficacité toutes les ressources offertes par le cadre, la profondeur de champ, le montage, et le décor...

Le titre est clair et explicite, mais l'identification du bandit qu'il permet est souvent utilisée pour des gros plans dynamiques, qui montrent que sandberg a tout compris de l'utilisation du signe cinématographique, à travers le recours à ces plans lents qui voient la main au doigt manquant en action: trois ans avant les premiers films de Fritz Lang, qui sera (en autre disciple déclaré de Louis Feuillade) un maître absolu de cette technique narrative... Un excellent exemple est cette scène au vours de laquelle une des complices du malfrat est dans un café, parlant avec un employé de banque: il frime un peu, montrant un badge qui lui donne accès aux endroits stratégiques de la banque. Lentement, elle prend le badge et le met à portée des mains de '"l'homme aux neuf doigts" (pour reprendre la terminologie originale). On verra juste la main de celui-ci, lentement, qui s'empare de l'objet...

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Published by François Massarelli - dans A.W. Sandberg Muet 1916 Noir