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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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12 mai 2024 7 12 /05 /mai /2024 12:30

Le film majeur d'Ozu, en cette année 1933, est sans doute le plus représentatif des qualités, du style et peut-être aussi des limitations, largement liées à la censure Japonaise, des films muets du metteur en scène...

Sa fascination du film de gangsters, clairement, est le plus important aspect de son amour du cinéma américain, et ce n'a jamais été aussi évident que dans ce film, situé dans un Tokyo  contemporain (pour l'époque du tournage évidemment), entre le monde de la journée (le travail des employés de bureau, dont la secrétaire Tokiko interprétée par Kinuyo Tanaka), et le monde de la nuit, qui est dominé par la pègre, et notamment Joji (Joji Oka), un chef de gang: c'est le petit ami de Tokiko, et s'il est évident qu'il est le leader d'un groupe de malfaiteurs, il dirige aussi un club de boxe. On le verra peu dans l'action d'un gangster: il fait attendre la dernière bobine pour le voir en action...

L'intrigue tourne autour de la jalousie de Tokiko, qui surveille de près son Joji, peu enclin à se modérer quand il croise une jolie fille. Lorsque Joji engage un étudiant, Hiroshi (Koji Mitsui), la soeur de celui-ci, une jeune femme très comme il faut Kazuko (Sumiko Mizukubo) l'attire de façon évidente... Tokiko, elle même à cheval entre les deux mondes, est tiraillée entre sa sympathie pour le sacrifice de Kazuko qui voit son frère glisser vers la criminalité, et sa jalousie à l'égard de la jeune femme...

Une bonne part du film se situe dans les bars, les clubs de billard et les clubs de boxe et bien sûr la nuit. On y verra un monde dont les traditions du Japon semblent absentes, et les vêtements, les attitudes, le décor (les affiches de films occidentaux sont partout, comme d'habitude), tout renvoie à une image sublimée d'une certaine idée du cinéma occidental... A côté, Kazuko, avec ses kimonos, incarne un type de personnage courant chez Ozu à cette époque, la jeune femme virginale et effacée derrière un homme, ici en l'occurrence ce sera son frère...

C'est par ce dernier, décidément une erreur de casting pour le gangster Joji, que le film se précipitera dans une action criminelle, d'une part, et c'ets aussi lui qui révélera qui et le centre de ce film, en l'occurrence Tokiko, une figure tragique pour son amour sans fin. 

Totalemet irréaliste, probablement, inspiré d'une vision du monde située clairement uniquement dans l'esprit de son metteur en scène (un peu à la façon décalée dont Sergio Leone voyait la conquête de l'ouest dans ses westerns), le film est aussi très différent de son cinéma austère des années 50, avec des idées stylistiques constantes, des angles de caméra notables, des mouvements de caméra aussi, qui renvoient une fois de plus à ce cinéma de 1927/ 1928 dont le cinéaste s'abreuvait...

Et une fois de plus, Ozu questionne ici les valeurs Japonaises traditionnelles, à travers ces personnages de femmes qui doivent choisir entre deux voies contradictoires, ces gangsters à l'Américaine qui passent finalement plus de temps à paraître être des gangsters, qu'à commettre de mauvaises actions... Fasciné, il oppose le cheminement à petits pas de Kazuko, et les robes élégantes de Tokiko, mais ce sont deux femmes Japonaises, prises au piège des hommes et de leur morale conquérante, qu'ils soient gangsters, étudiants... ou chef d'entreprise.

 

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Published by François Massarelli - dans * Yasujiro Ozu Muet Noir 1933
1 mai 2024 3 01 /05 /mai /2024 13:33

1912: la famille Birling finit son repas du soir dans une atmosphère légère et auto-satisfaite... Le repas était excellent, et la jeune femme de la maison, Sheila (Eileen Moore), est présente en compagnie de son fiancé Gerald (Brian Worth), qui travaille aux côtés du père de famille (Arthur Birling). La mère (Olga Lindo) est également présente, ainsi que le jeune frère, Eric (Bryan Forbes), qui a probablement bu plus que de raison... C'est au moment où ce dernier, un peu éméché, va se coucher, qu'un inconnu se présente: l'inspecteur Poole (Alastair Sim) a une mauvaise nouvelle à annoncer: la mort d'une jeune femme, Eva Smith (Jane Wenham) qui a ingurgité un produit ménager pour se suicider... Ils ne se sentent pas concernés, jusqu'à ce que l'inspecteur ne leur prouve que chacun d'entre eux a croisé la jeune femme, et ça ne s'est pas très bien passé...

Le film est adapté d'une pièce à succès, présentée en 1945, et la bonne idée a été d'utiliser les nombreux flash-backs (tous liés aux révélations de l'inspecteur, mais aussi aux réactions de la famille Birling) pour aérer l'intrigue et la situer en dehors des lieux théâtraux de l'action... Ce n'est pas a priori un whodunit (puisque on sait que la jeune victime a commis un suicide) mais il y a, au fur et à mesure de l'évolution de l'histoire, des petits mystères qui viennent se placer, et maintiennent avantageusement l'intérêt...

Derrière la série de devinettes, et les numéros d'acteurs (on peut faire confiance à Alastair Sim pour vampiriser la distribution... mais les acteurs autour de lui ne sont pas mauvais, loin s'en faut), se cache une intéressante histoire qui se situe d'un certain côté de la morale, d'une part (ces bourgeois satisfaits vont en prendre sérieusement pour leur grade) mais aussi une petite satire sociale, dans laquelle les difficultés de la classe ouvrière sont incarnées par la jeune jane Wenham, dans le rôle d'Eva Smith...

Celle-ci va d'ailleurs profiter de l'abondance de points de vue: certains se souviennent d'elle comme d'une impertinente vendeuse, d'autres, comme d'une ouvrière trop revendicatrice et à remettre à sa place, un troisième comme d'une demoiselle en détresse, d'autres comme d'une intrigante qui tente de profiter de la charité. Mais à chaque fois, l'actrice opposera à toutes ces versions une sorte de cohérence humaine... 

A noter, ce film très critique vis à vis des différences de classe en Grande-Bretagne est adapté d'une pièce dont la première a été jouée... en Union Soviétique. Ca ne s'invente pas...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir
17 avril 2024 3 17 /04 /avril /2024 16:45

Un protagoniste de LaRoy, Texas le dit lui-même: il faut finir ce qu'on a commencé... Devant ce film, et après d'interminables hésitations, j'ai décidé que je me rangerais du côté de la multitude, pour une fois: dans cette chronique, je me livrerai à une inévitable, une évidente comparaison... 

Car comment l'éviter? En effet, devant cette ode à la fois aux films noirs, à l'Amérique des médiocres, aux médiocres eux-même (avec accent: Texan, précisément, même si ce film a été intégralement tourné au Nouveau-Mexique), à la comédie, avec un dialogue à la fois bien rangé et terriblement grossier, comment ne pas penser à d'autres films? Il sera ici question d'un détective (nul, et même auto-proclamé, tellement mauvais qu'il est la risée récurrente et vacharde de la maréchaussée locale... qui d'ailleurs sont de gros imbéciles), le genre à se mêler de ce qui ne le regarde pas, et à trouver des solutions par le plus grand des hasards...

On aura aussi un co-gérant minable d'une quincaillerie, tellement minable que le monde entier se sert de lui comme d'un paillasson. Et quand par un concours de circonstances, il tue un homme, le commanditaire du meurtre se prend l'envie de le faire chanter tellement il est minable...

Il y a aussi un couple adultère... et pas qu'un seul, d'ailleurs, tout le monde couche à droite à gauche... Ou prétend le faire. Oui, il y a des menteurs, des vrais, des beaux. Mais l'accent du texas, que voulez-vous, ça fait tout passer... 

Une femme fatale... minable, bien entendu, et bien d'autres minables, qu'il soient riches, ou pauvres... Qu'ils soient mariés de longue date, ou simplement en couple depuis cinq minutes, voire dans leurs rêves...

Et comme ça reste un film noir (comme, au hasard, Fargo, Blood simple, The Big Lebowski, The man who wasn't there, No country for old men), on trouvea bien sûr dans ce film de la mort à tous les étages et de l'avidité spectaculaire, des valises de pognon, et un tueur froid et sadique.

Le film est très rigoureux, je renvoie à ma première phrase ici, c'est tellement bien rangé que ça en serait presque légèrement décevant de voir de quelle façon tout tombe à sa place à la fin. Mais force reste, non à la loi et la morale, mais bien à la légende du film noir. On a passé un bon moment, on a bien ri, et on s'est attaché à un ou deux personnages en chemin. Même quand rien ne tourne rond chez eux...

On penserait presque "à quoi bon?", mais on succombe au pur plaisir de cinéma, de tant de dialogues ciselés et méchants, de telles prestations d'acteurs (Steve Zahn, en particulier, mais tout le monde fait un boulot fantastique)... le film noir en reflet de l'absurdité ambiante (là encore, comment ne pas penser à Fargo?) ne peut plus se draper que dans les oripeaux glorieux de la comédie noire.

Bref, ça fait penser énormément... aux films de Martin McDonagh. 

 

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Published by François Massarelli - dans Shane Atkinson Comédie Noir
14 avril 2024 7 14 /04 /avril /2024 16:40

Un homme se trouve en pleine soiée, dans la rue: il est mal à l'aise et fuit la lumière... il va rencontrer une jeune femme, qui va malgré elle le mener à deux bandits... Les bandits, Jim (Aldo Ray) les connait: depuis qu'il les a rencontrés, sa vie est un cauchemar, et pourtant c'est un vétéran de la guerre du Pacifique! 

D'aller en retour, Jim va retrouver Marie (Anne Bancroft), et s'attacher à elle, essayant toujours plus ou moins d'échapper aux deux bandits, dont la présence va être expliquée au fur et à mesure. Il y aura aussi l'intervention d'un mystérieux inconnu (James Gregory), qui l'a déjà abordé: tout en maintenant un contact permanent avec son épouse, Ben Fraser surveille Jim. Pourquoi?

Bien sûr qu'il y aura des explications! Mais ce n'est pas forcément le but de Tourneur: il cherche justement à déstabiliser le spectateur autant qu'il peut le faire et y parvient souvent très bien. La vérité devient un puzzle dont on n'est jamais très sûr d'avoir vraiment toutes les pièces qui font sens... Et Tourneur, qui nous a forcé à le suivre, s'amuse beaucoup de cette situation instable dans laquelle les codes (gangsters, femme fatale, policiers, etc) vont de toute façon nous aider à nous repérer au moins au début... 

Et le miracle du film noir, c'est cette capacité d'un film à nous entrainer alors qu'on ne sait pas grand chose, quece qu'on finira par savoir ne nous sera raconté que par un personnage qui dit, ou pas, la vérité, et ce sera en flash-back, avec toujours l'impression qu'on se fait quand même avoir... Bref, c'est comme la vie.

 

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Published by François Massarelli - dans Jacques Tourneur Noir
24 février 2024 6 24 /02 /février /2024 08:22

Ce film commence par un avertissement en forme de profession de foi: certes ces situations scabreuses sont choquantes, mais ce serait se voiler la face que de ne pas vouloir les montrer dans toute leur horreur… Mouais…On connait la chanson, finalement, et nous ne sommes pas dupes : ce que Molinaro veut, dans ce film (son deuxième long métrage), c’est accomplir sans aucune entrave un film noir à la française, et pas (pas seulement?) de dénoncer la fameuse « traite des blanches »…

Pierre (Robert Hossein) est soucieux, il a bien vu que sa petite amie Béatrice (Estella Blain) est constamment sortie le soir, et sans lui qui plus est. Et alors qu’il l’espionne, dans une de ses sorties (elle se rend chez une couturière), il est agressé par deux patibulaires voyous. Il avait raison de s’inquiéter : sous prétexte de mettre de jeunes modèles en mal de carrière internationale en contact avec un groupe de notables chez lesquels elles s’encanaillent, la couturière (Jane Marken) tend un piège à de naïves jeunes femmes qui vont vite se retrouver embrigadées dans un système international de prostitution…

Pour commencer, cette époque est intéressante par la façon dont le film noir français dépassait les limites expressives du cinéma noir Américain, en étant souvent plus direct. En étant aussi, soyons juste, vraiment sous influence des grands auteurs (Lang, Siodmak, Hitchcock, Wilder): ici, on est quasiment au pays du mal absolu, incarné par deux méchants impressionnants… Jacques Dacqmine, en homme du monde, incarne un chef mafieux qui cache sous une apparence affable une vraie diablerie, et surtout Philippe Clay, en dandy impeccable et maniaque, froid et constamment tenté de commenter avec une impressionnante acuité la situation, est un chef d’œuvre de méchant qui donne à lui seul une justification en or pour voir le film. On pense à un lointain cousin de Lee Marvin dans le film de Lang, The big heat

Robert Hossein est aussi très intéressant en candide à blouson noir, un héros qui pourrait bien être lui aussi, en marge de la loi. Il sait se battre, il fonce dans le tas, et la liste de ses ennuis sur la nuit de galère qui nous est contée dans le film, est particulièrement impressionnante… Bon, il faudra admettre qu’en général, le film pêche par la faiblesse de ses personnages féminins, qui en dépit de la présence d’une légende (Jane Marken) à contre-emploi, et de Magali Noël qui interprète une jeune femme très ambigue, les femmes présentes sont essentiellement de jeunes oies qui vont tomber allègrement dans tous les pièges qui leur seront tendus.

N’empêche, le film est excitant, superbement construit, cadré avec bonheur, monté avec savoir-faire, dur, totalement cohérent, et possède aussi l’ingrédient du plaisir coupable devant ces intrigues canailles d’un autre temps, et quand on pense qu’en plus la bande-son bénéficie de l’intervention de Lee Morgan (Trompette), Benny Golson (Sax ténor), Bobby Timmons (Piano), Jymie Merritt (Contrebasse) et art Blakey (Batterie), donc des jazz messengers, qui étaient de passage à Paris, on se réjouit encore plus.

 

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Published by François Massarelli - dans Edouard Molinaro Noir
17 janvier 2024 3 17 /01 /janvier /2024 16:05

Avec Ann Todd dans le rôle principal, David Lean explore avec la méticulosité quie le caractérise une affaire célèbre, située à Glasgow dans les années 1850: Madeleine Smith (Ann Todd), amoureuse d'un jeune homme Français (Ivan Desny), est une jeune femme de la bonne société de Glasgow, dont le père (Leslie Banks) s'attend à ce qu'elle épouse un homme de son milieu (Norman Wooland). Mais elle décide de s'enfuir avec son amoureux, Emile L'Angelier: celui-cide son côté refuse l'idée d'un mariage secret, il désire en effet garder la tête haute. Devant leurs objectifs inconciliables, le jeune femme décide de rompre. Mais alors qu'ils ont encore quelques entrevues, dont certaines seront houleuses puisqu'Emile agite devant Madeleine le spectre du chantage, le jeune homme tombe dangereusement malade, puis meurt d'un empoisonnement à l'arsenic... Madeleine, pointée du doigt par le colocataire d'Emile, est immédiatement considérée comme le seul suspect dans l'affare, et le film nous expose méthodiquement le déroulement de son procès.

La vérité? Clouzot en a fait un film, et c'est vieux comme le monde: le principe d'un film de procès, ce n'est pas essentiellement de découvrir la vérité, mais plutôt de voir comment on la traque, la trouve ou la dissimule, l'utilise ou la travestit dans ce grand cirque fascinant qu'est l'exercice de la justice. Relatant les faits sous leur forme connue (à la façon dont plus tard Fincher tournera Zodiac), Lean choisit de ne pas broder autour de l'histoire, se contentant de faire semblant d'adopter un regard objectif. On ne pourra pas ne pas prendre parti de toute façon, même si le metteur en scène a utilisé Ann Todd de façon étonnante, en jouant à la fois sur le poids de son éducation (c'est une jeune femme très comme il faut, stricte en toute circonstance pour ne pas dire froide) et sur le tumulte de ses passions (elle découvre l'amour, y compris physique, et est prète à tout, y compris abandonner sa famille, pour aller au bout). Si elle est coupable, on en viendrait presque à la comprendre par ailleurs tant le poids des conventions, et le piège qui se referme sur elles, sont une menace que nous ressentons. Quoiqu'il en soit, le film se clôt sur une énigme, puisque l'affaire n'a jamais été élucidée...

Avec sa mise en scène une fois de plus impeccable et flamboyante Lean est en plein dans son univers, quelque part au milieu d'un débat sans fin, à la façon de Zhivago coincé entre deux femmes et entre deux marches à suivre, ou comme ce pont convoité par les uns, revendiqués par les esclaves qui le construisent, et dynamités par les autres, tous au nom d'un même idéal militaire... On pense aussi à A passage to India, si ce n'est que dans ce film tardif, il choisira de nous donner, dans une histoire d'accusation et de procès, le fin mot de l'affaire. Mais comme si souvent dans son oeuvre, le film toutnre autour... d'un vide flagrant, celui de la résolution, et de ce qui s'est réellement passé entre Emile L'Angelier, Madeleine Smith et un flacon d'arsenic...

Ann Todd est exceptionnelle, moins lisse que n'aurait été une actrice à laquelle on aurait imposé une vision extérieure, qui aurait permis soit de la disculper, soit de l'accuser fermement. L'énigme de son expression sert bien sûr le film, mais comment interpréter ce regard final à la caméra, sourire complice de boneur d'être libérée après un cauchemar, ou sourire triomphant d'un meurtrière qui a berné tout le monde? Sa vie est probablement foutue, mais le personnage a gagné... Elle a été plus loin que bien des femmes en cette époque corsetée, et en est revenue. Avec sa mise en scène toute en clair-obscur, en scènes nocturnes, en touches stylistiques, héritées du film noir, c'est un film impressionnant, qui se bonifie à chaque vision, et dont l'étrange fin sans conclusion semble si parfaite...

 

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Published by François Massarelli - dans David Lean Noir
2 janvier 2024 2 02 /01 /janvier /2024 10:39

Sur la côte vendéenne, François (Jean-Marc Bory) est vétérinaire, et il est marié à la fragile Catherine (Liselotte Pulver), qui s'ennuie beaucoup, ar le jeune homme déterminé à s'en sortir, travaille beaucoup au point de négliger son épouse... Amené à travailler aussi à Noirmoutier, il reçoit une demande d'un mystérieux individu, le Dr Vial (Jacques Dacqmine), qui souhaite qu'il soigne un guépard sur l'île. L'animal appartient à une non moins mystérieuse jeune femme revenue d'Afrique, Myriam Heller (Juliette Gréco). Celle-ci fascine François, que le Docteur Vial pousse à la séduire... Pendant ce temps les soucis se multiplient pour Catherine...

Avec cette adaptation d'un roman de Boileau et narcejac, comment pourrait-on ne pas attendre une machination délirante, après avoir vu Les Diaboliques et Vertigo? Et il y aura bien ici une intrigue qui tournera autour d'une manipulation, liée à des sentiments (sous le versant le plus noir possible), avec à la clé des soupçons d'empoisonnement, voire de sorcellerie, et surtout un suspense diffus, autour d'une caractéristique bien connue de Noirmoutier: à cette époque, on n'y accédait que par le passage d'une route qui était sous eau à marée haute... Un endroit où celui qui n'y prenait garde pouvait se faire piéger par la montée des eaux, contre laquelle une personne à pied ne pouvait absoluement pas lutter. Ce passage, le Gois, existe toujours, mais il a depuis longtemps été supplanté par un pont, bien plus pratique... Mais pour le suspense c'est un endroit remarquable! Maurice Tillieux, auteur d'une formidable bande dessinée au titre explicite (La voiture immergée, 1960) en avait gardé un souvenir frappant, même s'il avait relocalisé son intrigue dans le Morbihan...

Quoi qu'il en soit, le film repose bien sûr sur la montée d'un sentiment diffus, inéluctable: qui manipule qui? Et pourquoi? Que veut réellement Myriam, s'approprier le vétérinaire, ou ses desseins sont-ils plus tortueux? Et quelles sont les intentions de ce bon Doceur Vial, qui se tient à bonne distance, à Nantes où il met la dernière main à la pâte d'un documentaire sur la sorcellerie? Pourqui met-il dans la tête du jeune vétérinaire des idées de maléfices? Qui en veut, enfin, à la vie de la fragile Catherine, l'épouse délaissée?

On aura des réponses à tout ça, et on aura aussi en plus une poésie particulière, celle de la Vendée hors saison (ce pourrait être en automne ou à la fin de l'hiver): des endroits tous assez sinistres, on comprend pourquoi Myriam Heller se plaint du vent... Mais a Vendée sert un autre propos, présent d'ailleurs dans les confrontations entre le Dr Vial et le jeune vétérinaire. Le premier roule en voiture Américaine de sport, et se targue d'habiter à Nantes à l'Hôtel de la Duchesse Anne. C'est un homme du monde, il a vécu et bourlingué, et il a un sens évident de sa propre supériorité. Le deuxième roule en 2CV, habite une fermette à l'écart de Beauvoir-sur-Mer, et a du mal à joindre les deux bouts... L'opposition campagne-cité, un vieux ressort du mélodrame, servait souvent à déterminer une différence sociale criante, c'est particulièrement vrai ici. Bref... le Dr François, vétérinaire Vendéen, est objectivement un minable... Je vous laisse sur cette dernière considération, qui aura son importance, peut-être...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Henri Decoin
30 septembre 2023 6 30 /09 /septembre /2023 23:18

Clay Douglas (Ray Millland), un américain, se rend en Grande-Bretagne pour enquêter sur la mort de son frère. Celui-ci a fait partie d'un commando en 1944 en compagnie de soldats Britanniques est est mort durant les événements du débarquement... Son but en se rendant au Royaume-Uni est d'éclaircir la situation car il semble bien que son petit frère ait été tué par un de ses frères d'armes... Durant l'enquête il va faire la connaissance d'Elspeth Graham (Patricia Roc), une Ecossaise qui va s'avérer très Américanophile...

Intéressant de demander à Ray Milland, l'un des plus britanniques des acteurs des années 30 à 60, d'interpréter un Américain, mais c'est une excellente idée en fait; il incarne à merveille le rôle du dur-à-cuire Américain qui vient se confronter à la vie si particulière de la Grande-Bretagne... Et l'enquête, qui aurait pu être menée efficacement, se perd très vite dans les digressions. Celles-ci sont de toute évidence le vrai sujet d'un film dans lequel un homme est confronté à un rythme de vie et des habitudes qui ne sont absolument pas les siens. Il y a un petit côté burlesque mais aussiun aspect baroque à cette investigation d'un Américain en Grande-Bretagne (du Pays de Galles en Ecosse, en passant par Londres, on couvre beaucoup de terrain...). 

Et on retrouve le vrai sujet de la plupart des films de Tourneur, la juxtaposition des univers, entraînant un dépaysement qui s'approche du danger, pour un protagoniste ballotté par les évéments. De fait, ce n'est sans doute pas le plus folichon des films du metteur en scène, mais il est souvent fascinant dans les à-côtés plus que dans ce qu'il raconte. Tourneur, français éduqué aux Etats-Unis à moins que ce ne soit le contraire, ne pouvait que se retrouver dans un tel personnage, et le ton gentiment badin du film est toujours plaisant... On apprécie aussi de retrouver des acteurs qu'on a vus chez Hitchcock (Naunton Wayne), ou Michael Powell (Marius Goring)...

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Published by François Massarelli - dans Jacques Tourneur Noir
27 août 2023 7 27 /08 /août /2023 08:24

Mae Doyle (Barbara Stanwyck) revient à Monterey après avoir un à un brisé ses rêves de vivre à New York: elle a vécu l'amour avec un homme, mais il était marié à une autre, elle a épuisé toutes ses chances. Elle s'installe chez son frère Joe (Keith Andes), en dépit de la réticence de ce dernier, et sympathise avec sa petite amie Peggy (Marilyn Monroe); elle commence à fréquenter Jerry D'Amato (Paul Douglas), un patron de pêche local qui lui propose le mariage: c'est un homme bon, équilibrié, mais d'un manque cruel de sophistication... Elle fait aussi la connaissance d'Earl (Robert Ryan), un projectionniste, dont les idées arrêtées sur les femmes l'irritent...

Le film commence par présenter des vues documentaires du port de Monterey à l'heure àù la flotille de pêche rentre... Les oiseaux, les phoques, tous sont tout à coup motivés, attirés irrésistiblement par les bateaux qui reviennent, remplis de poisson...

Le titre français, "le démon s'éveille la nuit", est probablement un rien en dehors du coup mais a au moins l'avantage de montrer un aspect essentiel du film: la nature humaine, dans laquelle semble en effet couver un démon, des passions, et de nombreuses possibilités de drame et de violence. Le retour de Mae Doyle au pays va bouleverser les choses, et un ordre naturel fragile va s'en trouver fragilisé sur la zone portuaire de Monterey...

En rentrant au pays, Mae doit savoir qu'il lui faudra trouver un appui, mais elle a pris goût à un autre type de vie, et ses choix sont, finalement, restreints... Deux hommes sont ouvertement attirés par elle: Paul Douglas joue avec la sobriété tranquille qui le caractérise Jerry, l'homme simple, bon, mais rangé; il n'a pas un gramme de prétention, mais pas de sophistication non plus, et ses habitudes sont pour elle d'un ennui... Mais il est plus "sûr" que le sera jamais l'autre prétendant, interprété par Robert Ryan, qui est marié à une chanteuse, toujours partie en tournée... Mais s'il est lui aussi assez brut de décoffrage, son personnage représente quand même une possibilité de passion... Evidemment, les deux hommes sont amis et passent beaucoup de temps ensemble, y compris une fois que Mae a accepté la proposition de Jerry...

Dès l'arrivée de Mae, Lang n'a pas grand chose à faire pour qu'on comprenne que le drame couve, que la violence viendra, et que derrière le gentil couple un peu gnan-gnan de son frère et de Peggy, se profile peut-être une histoire plus dramatique que les chamailleries de deux jeunes adultes à peine sortis de l'adolescence; pourtant c'est évidemment de Mae, Jerry et Earl que viendra le drame, en particulier quand on verra que Mae, empêchée de dormir par la présence de Earl dans sa maison (fin saoul, il s'est écroulé la veille et Jerry l'a installé dans la chambre d'amis), délaisse le lit conjugal où Jerry dort du sommeil du juste, pour regarder les vagues s'écraser sur les rochers depuis sa fenêtre... Et quand Earl, à peine déssoûlé, se lève pour prendre un peti déjeuner en sa compagnie, elle va devoir lutter. Et à côté de Earl et Mae, du conflit entre responsabilité (Mae vient d'avoir un bébé) et désir, c'est Peggy qui vient leur annoncer qu'elle va se marier... Dans ces scènes,le désir est d'autant plus incarné que Lang joue du corps à demi visible de Robert Ryan. Si Earl avoue son désir, le film nous indique clairement qu'il n'est pas le seul à en souffrir...

La révélation de l'aventure entre Earl et Mae, de façon ironique, viendra de l'oncle de Jerry, Vince (J. Carroll Naish), qui est pourtant en apparence totalement gâteux... La dévotion, l'incroyable amour aveugle de Jerry pour son épouse en devient une abominable farce. Mais sa colère, une fois qu'elle se manifestera, agira aussi en révélateur de toute le frustration accumulée par Mae: son manque de passion pour Jerry, son impatience avec son côté totalement ordinaire, et son incapacité à l'aimer...

Bref, un film noir dans lequel Lang pour une fois n'examine pas la nature humaine au milieu des dangers, de l'aventure, ou du crime... Le mal est en soi, caché dans la nature d'une personne qui a cru pouvoir partir de chez elle et est condamnée à revenir...Le conflit humain ici est entre le désir, la passion, l'animalité (selon les mots de Jerry), et la responsabilité (Earl: prend le bébé avec toi; Mae: c'est son enfant à lui aussi), la raison, le confort... ennuyeux mais sécurisant. Et ce qui n'améliore pas les choses, les deux options, sont, finalement, légitimes chacune à sa façon.

C'est dnc un film à part dans le cycle des oeuvres Amér icaines de Fritz lang, entre une atmosphère proche de ses films criminels, et une radiographie de difficultés existentielles. Confronté à tant de choix contradictoires dans sa vie, sans doute Lang a-t-il immédiatement vu ce qu'il pouvait en faire... Et le résultat, cru et naturaliste, est un film âpre et dur...

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir Barbara Stanwyck
22 août 2023 2 22 /08 /août /2023 17:41

La police, comme on dit, est sur les dents: on fait disparaître des jeunes femmes, et en plus on soupçonne que le responsable de ces disparitions soit également celui des lettres anonymes reçues par les enquêteurs, qui consistent le plus souvent en des petites phrases poétiquement assemblées qui prédisent des disparitions... Afin de mettre toutes les chances de leur côté, l'équipe réunie autour de l'inspecteur Ténier (André Brunot) s'adjoint la collaboration d'Adrienne (Marie Déa), une jeune femme qui a connu l'une des disparues, pour servir d'appât. Son rôle: répondre à toutes les annonces louches... Elle va en voir de toutes les couleurs, avant de se retrouver dans une maison particulièrement intéressante, celle de Robert Fleury (Maurice Chevalier), un play-boy du tout-Paris nocturne. Intéressante parce qu'elle va tomber amoureux de lui, et aussi parce qu'elle va retrouver des preuves inquiétantes... Robert serait-il le responsable de ces disparitions?

C'est un film maudit, sorti en fin 1939, alors qu'en France on resserrait les rangs autour de l'effort de guerre. Les politiques, agacés par la liberté de ton du film, s'en sont souvenu une fois l'occupation arivée: il sera interdit. Et dès la sortie, l'extrême-droite a tiré à boulets rouges sur un film sorti pendant une guerre, qui osait refiler un rôle (assez court, en fait) à "l'allemand" Erich Von Stroheim (...et son accent toujours aussi américain, décidément, les fascistes sont toujours des cons quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils disent)...

Mais Siodmak, réalisateur qui avait fui l'Allemagne nationale-socialiste, avait probablement d'autres chats à fouetter. Reste qu'il est devenu l'un des grands noms du film noir, et ça se voit dès cette oeuvre étonnante, qui promène une intrigue délirante de comédie en film à suspense, en usant d'un style constamment inventif. Bien sûr, c'est moins pertinent que ne le seront quelques-uns de ses grands films hollywoodiens, mais l'auteur ne se perd jamais dans une intrigue qui mèle comédie musicale (Maurice Chevalier oblige) et film criminel, et qui traite d'un serial killer avant que le terme ne soit devenu une appelation à la mode, mais non sans nous avoir détaillé les agissements d'un certain nombre de doux dingos, ou autres fous furieux.

Le plus notable? Stroheim, qui incarne ici un couturier déchu qui engage des jeunes femmes pour porter des créations qu'il est le seul à voir, dans des défilés fantômes! Pour ce rôle, l'immense cinéaste oublié est venu avec ses idées et on retrouve dans son personnage quelques bribes de son style, à commencer par la façon qu'il a de passer la langue sur ses lèvres quand il observe Marie Déa, comme le faisait son personnage, Sergius Karamzin, dans Foolish Wives...

Pourtant, passées ces premières bobines, on va plutôt se pencher sur Marie Déa, héroïne très active de ce film. Et l'intrigue est non seulement solide, mais elle se solidifie autour du personnage justement, de cette enquêtrice malgré elle. Siodmak, qui avait déjà choisi son terrain de jeux, s'est beaucoup amusé à utiliser la jeune femme comme révélatrice des turpitudes psychologiques des hommes qui l'entourent: l'un d'entre eux est un abominable maniaque, qui se fait peur à lui même, un autre un domestique qui prend son pied à contrôler les femmes qui servent à ses côtés...

Comment se surprendre après qu'on soupçonne ce pauvre Laurice Chevalier? D'ailleurs, parlons-en: revenu d'Hollywood, il avait envie, clairement, de sortir de son personnage de Lieutenant Souriant, j'imagine. Et ici, il nous inquiète... Il est remarquable, ce film noir à la Française aussi...

 

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Published by François Massarelli - dans Robert Siodmak Noir