C'est le premier film d'une série de cinq, qui seront tous réalisés par Sandberg. Tous n'ont pas survécu, et ce moyen métrage qui devait totaliser environ 40 minutes n'est pas non plus complet: il y manque un début qui aurait été une exposition... Cela étant dit, étant admis qu'on ne me fera jamais dire qu'il est bénéfique qu'un film se voie privé d'une partie de son métrage, le fait est qu'en l'état, ce film policier commence de la plus belle des façons, par une poursuite spectaculaire...
Le titre de la "série", tout d'abord": il signifie tout simplement "l'homme au doigt manquant"... On est en plein dans une période de création d'un genre, le cinéma policier, sous l'influence de Jasset et Feuillade, et Sandberg sacrifie au principe d'un héros et d'un anti-héros récurrents, comme Fantômas et Juve dans les cinq films de Feuillade, qui inspireront à peu près tout le courant policier (Lang en tête!) pour le reste du cinéma muet et même au-delà...
Deux policiers, Jackson (Alf Blütecher) et Warren (birger Von Cotta-Schonberg), sont à la poursuite d'un dangereux malfaiteur, Smith (Aage Hertel), qu'ils soupçonnent d'être le mystérieux bandit au doigt manquant, et il leur échappe. Par un stratagème, il les attire tous deux, séparément, dans une villa, afin de se débarrasser d'eux: ils sont tous deux, prisonniers, alors qu'une bombe va exploser... Notons que dans les copies Anglophones, Jackson devient Stacey et Smith le moins transparent Morton.
Coups de théâtre, poursuites, déguisements, ligotages, séquestrations, sauvetages de dernières minutes... Avec de telles situations, on ne s'étonnera pas que Sandberg, sous l'influence des styles baroques de Feuillade et Jasset, se jette à fond dans la bataille du suspense, et ça marche... Le film est sans doute un modeste effort, un complément de programme destiné à fidéliser les foules comme il en existait des tonnes dans toutes les cinématographies durant les années 10, mais il est très réussi...
A Seattle, Angela Childs (Zoe Kravitz) se remet plus ou moins bien d'une agression qu'elle a subie... Et les mesures de confinement post-covid ne l'encouragent pas à sortir. Elle travaille pour une corporation qui a développé une IA de compagnie, Kimi, qui se veut à la pointe de la technologie et des tendances. Si sa vie personnelle est surtout consacrée à rester chez elle sans jamais sortir, ce qui désole sa maman, et Terry (Byron Bowers), un petit ami potentiel qui habite en face de chez elle, sa situation lui permet de se concentrer à son principal travail: effectuer une modération de "Kimi" en réécoutant les échanges échantillonnés par sa hiérarchie, et contribuer à améliorer le logiciel. C'est en effectuant ce travail qu'elle tombe sur un enregistrement qui la convainc qu'une femme a été assassinée... Elle remue ciel et terre pour qu'on l'aide à yvoir clair, mais elle se heurte très vite à un mur, celui de l'entreprise elle-même, puis un autre, quand des hommes de main tentent de la kidnapper...
Ca fait quelques années que Soderbergh s'intéresse aux luttes inégales entre individus et corporations. Erin Brokovich, Traffic, The Informant, Contagion, Side effects et Unsane présentent tous des aspects de ce type de situation, dans des proportions et des intentions toutes très différentes. Le film noir est propice à la paranoïa, et le réalisateur a toujours copieusement joué dessus, y compris en mentant allègrement au spectateur dans deux de ces films qui se révèlent, quand on les voit, bien différents de ce qu'on attend.
Mais il n'en a jamais fait un systématisme, et ici il met sa mise en scène assurée, hyper-efficace, au service d'une intrigue certes paranoïaque, mais profondément juste dans le recours au point de vue d'une persone qui a de profondes difficultés sociales, qui sont ici admirablement mises en perspective. Car le film va vite devenir l'histoire d'une résurrection, mais à travers la violence. Il y a un peu de Lisbeth Salander dans Angela, mais une Lisbeth qui n'aurait pas cette froideur et ce jusqu'au-boutisme qui caractérise l'héroïne suédoise.
Et grace à cette histoire Soderbergh montre aussi le portrait en creux d'une époque noire, celle d'une humanité qui est stoppée dans son élan par un virus, et qui laisse finalement l'écart entre les individus et les corporations se creuser... C'est peu dire que le film est assez pessimiste! Mais il est aussi passionnant, porté par une actrice fantastique, et un recours au point de vue qui ne peut que nous en frappelr d'autres... Panic room, de Fincher, ou encore... Rear Window d'Hitchcock! C'est qu'on en voit, des choses, depuis l'appartement d'Angela.
Enfin, le film se veut, au moment où tout le monde se précipite sur les IA, le portrait amusé d'une civilisation dans laquelle les applications les plus improbables peuvent, finalement, s'avérer extrêmement utiles quand on a deux tueurs dans son salon.
New Orleans, dans les années 80... Un maniaque tue les protituées, escort girls et autres travailleuses du sexe...L'enquête est confiée à l'inspecteur Wes Block (Clint Eastwood), un homme divorcé, père de deux jeunes filles. La séparation est compliquée, et le policier est amené à visiter les lieux de plaisir où les victimes travaillaient, et parfois à s'adonner aux activités multiples qu'on y pratique... Par ailleurs, le policier est abordé par Beryl Thibodaux (Geneviève Bujold), la dirigeante d'une associaton de défense des femmes et de prévention du viol. Elle souhaite être associée à l'enquête... Mais Block est de plus en plus troublé par la situation qui l'amène à fréquenter de plus en plus de prostituées... Pendant ce temps le tueur suit Block comme son ombre, à moins que ce ne soit le contraire...
D'une part c'est un film noir d'une grande efficacité, et d'un ton assez singulier, avec son héros qui se révèle son propre côté obscur, sas tomber dans le pathos en permanence. A ce niveau, la performance toujours toute en subtilité de Clint Eastwoodfait merveille pour composer un personnage tout en mystère. Comme le fit une prostituée qui agit en tant que témoin, mais va bientôt coucher avec lui, en parlant du tueur: je ne voyais pas son visage, peut-être que c'était vous... La première scène, d'ailleurs, très efficace, installe une incroyable ambiguité: la future victime est suivie par un homme dont nuos ne voyons que les chaussures, une paire de Puma... Il se révèle être un policier dont nous voyons à peine le visage... Puis sans transition nous entrons dans la vie de Wes Block, et le premier plan de lui nous montre ses chaussures: des Puma...
Wes Block n'est pas Harry Callahan, pas plus qu'il n'est Ben Shockley (The Gauntlet), qui était lui-même, par bien des côtés, un Harry Callahan atténué. Non, Block est un brave homme, bravepère de famille qui aime et protège ses filles, les accompagne partout et aimerait bien passer plus de temps avec elle. Il fait bien son métier, a l'estime de ses collègues et supérieurs... Il est sinon respectueux, en tout cas, pas un rebelle à l'autorité, juste un fonctionnaire avec une morale et un gros problème: son épouse est partie, et ça ne passe pas... Dans ces circonstances, sa recherche gourmande du plaisir ressemble à une fuite en avant, qui pose des problèmes justement parce qu'il a une morale, et qu'il finit par se dire que la seule différence entre lui et le tueur est que ce dernier est passé à l'acte... Intéressant que l'acteur ait joué ce film après avoir commencé à insuffler un peu de morale et de doute dans l'ADN de Harry, à travers Sudden Impact, le seul film des aventures de l'inspecteur Callahan qu'il ait dirigé lui-même...
Le terrain de jeu de cette découverte du personnage par lui-même, c'est New Orleans, mais idéalisé, entre jazz dans la rue et prostitution à tous les étages. Pour le jazz, c'est le vieil ami Lennie Niheaus qui s'en charge. L'ancien saxophoniste alto, l'un des oubliés de la West Coast (il a travaillé pour l'orchestre de Stan Kenton, une sommité du jazz de l'Ouest) s'est chargé ici de superviser le jazz de la bande-son, et travaillera à nouveau pour Eastwood en devenant le compositeur attitré du réalisateur, de Pale Rider (1985) à Blood Work (2002). Une des particularités du film, qui peut être due à la méthode Malpaso (Eastwood est très peu dépensier sur ses films) est qu'aucun des personnages n'a la moindre trace de l'accent de Louisiane... Il aurait sans doute fallu payer des lingiustes, des coachs, et entrainer tout ce petit monde, et ça coûte des sous!
D'autre part, venons-en maintenant au fait le plus compliqué à appréhender de ce film, l'un des meilleurs films avec Eastwood dans les années 80: le film était semble-t-il prévu pour être dirigé par Eastwood, mais le scénariste Richard Tuggle rêvait de le mettre en scène. L'acteur a cédé, mais a semble-t-il (les acteurs l'ont souvent dit et répété) regretté d'avoir accepté, car Tuggle était paraît-il trop lent. Ce qui avait coûté à Philip Kaufman son poste en 1976, mais cette fois Eastwood n'a pas pu se permettre de licencier son réalisateur, car le remplacement de Kaufman sur le tournage de Josey Wales avait fortement déplu au syndicat des réalisateurs! Ce qui n'a pas empêché Eastwood, selon les témoignages de l'équipe, de se mêler du tournage, comme l'avait fait Howard Hawks sur The Thing, de Christian Niby...
Tout en étant l'un des mieux réalisés de ses films des années 80, Tightrope renvoie tellement à l'univers de Clint Eastwood qu'il semble difficile de ne pas lui en attribuer au moins la moitié du mérite. La première scène, d'ailleurs, comme bien d'autres, porte sa marque: la pénombre, le jeu des points de vue (celui du tueur en plus de celui de sa victime), et l'utilisation de la caméra pour lier les deux personnages, tout en donnant des signes simples (les chaussures, la silhouette de la femme qui l'identifie assez facilement, etc). La façon dont l'acteur, aussi, se lance à fond dans la démonstration toute en subtilité de sa complexité, en fait un personnage (masochiste, comme toujours) totalement Eastwoodien...
A San Francisco, nous voyons une femme éliminer un homme, pendant ce qui ressemble à une étreinte... Pendant ce temps l'inspecteur Harry Callahan (Clint Eastwood) fais ce qu'il fait le plus, sinon le mieux: il se voit reprocher ses méthodes par ses supérieurs, par les politiciens, les juges... Alors comment s'étonner qu'au passage, en ville, entre deux grognements, il ne réalise (avec la fameuse réplique "Smith & Wesson and me") un massacre en débarrassant un diner des quelques gangsters qui s'apprêtaient à mettre l'établissement à sac. Puis, devenu la cible d'une famille mafieuse après qu'il ait eu un coup de sang, il échappe de peu à un attentat... Puis se livre à un autre massacre pour faire bonne mesure, subit un autre attentat... etc.
Mis au vert, Callahan est envoyé à San Paulo, où il va croiser la route de la peintre Jennifer Spencer (Sondra Locke), dont la soeur a été violée il y a quelques années lors d'une de leurs sorties, et qui est devenue l'ange exterminateur aperçu au début du film...
Aux thèmes habituels des films qui mettent en scène Harry Callahan (la disparité entre l'efficacité et le professionnalisme de l'inspecteur, et les lourdeurs protocolaires d'une justice qui ne souhaite pas assumer d'être parfois radicale, les bisbilles entre un monde politique qui souhaite tout lisser, et un inspecteur qui reste attaché à l'esprit de la Frontière, et aurait plutôt tendance à vouloir tirer d'abord et discuter ensuite...), viennent s'ajouter une sorte d'officialisation du fait que Harry est seul: on lui adjoint d'autorité un compagnon, le bulldog Meathead... Et il va croiser le chemin d'une femme qui accomplit de façon illégale une vengeance qu'il ne peut que comprendre...
On n'a bien sûr pas l'habitude de voir Harry accompagné d'une femme, et si le fait que ce soit Sondra Locke, sa partenaire dans un certain nombre de films quand même, nous y aide, il est vrai que ce film ne joue pas la même partition que d'habitude. Après tout, il e sagit sans doute pas d'humaniser Harry, mais bien plutôt de montrer sous un angle différent le sens, disons, particulier, de la justice qui l'habite. Car même s'il est expéditif, de droite, bardé de préjugés (on se souvient de sa diatribe rigolarde sur les étrangers dans le Dirty Harry de Don Siegel) et peu encombré de compassion, Harry est surtout mû par une morale sans le moindre compromis...
Pourtant dans ce film où il assume la mise en scène, pour l'unique fois de la carrière d'Harry, Eastwood choisit de détourner l'un des codes de la franchise: après une trentaine de minutes qui le voient se mettre toute sa hiérarchie à dos, Harry Callahan mis devant la nécessité de se mettre au vert part, alors que la caméra s'envole, comme elle le fait dans chacun des films, à la toute fin. Comme si ce qui devait suivre devenait en quelque sorte une variation officieuse... C'est presque une enquête privée à laquelle Eastwood va se livrer, qui va le mener à prendre parfois de drastiques décisions, notamment face à la tueuse qu'il trouvera sur ses pas.
C'est je pense le plus intéressant de tous les films de la franchise, dans lequel avant d'être définitivement trop vieux pour le rôle, Eastwood s'autorise une série constante de variations, en même temps pour faire bonne mesure, que quelques passages obligés. L'efficacité narrative est à son comble, les facilités (la police contre le département de la justice, ça finit par tourner en rond) sont gardées au minimum, et l'humour, s'il est bien présent, reste souvent grippé par la gravité de l'histoire des deux femmes qui ont été violées.
Le premier film de long métrage de Christopher Nolan est construit sur un certain nombre de principes, liés au budget (répéter le film de manière à éviter de multiplier les prises, le 16mm coûte cher; Nolan qui accumule les casquettes de manière à limiter les dépenses: mise en scène, caméra, montage...) ou à une envie furieuse de secouer le cocotier (la chronologie complètement chamboulée)... Il a coûté un prix dérisoire.
C'est pourtant un film noir dans lequel le metteur en scène (qui n'a pas eu la moindre envie de planifier un budget pour les éclairages et a donc toujours décidé de se baser sur la lumière ambiante, ce qui ne peut que se voir) a réussi à créer une atmosphère, en particulier à travers son intrigue et sa narration apparemment anarchique...
Un jeune homme est interrogé (par qui? On ne le saura que plus tard) au sujet d'une affaire, et raconte sa vie: il est un "suiveur"... Jeune auteur, il cherche, dit-il, l'inspiration en suivant des inconnus dans la rue. Alors qu'il nous explique que le plus compliqué est de se retrouvé embarqué dans la vie de ses "sujets", il nous montre que c'est exactement ce qui lui est arrivé...
Toute la panoplie du film noir est là, dans cette conversation-puzzle, dont l'absence de chronologie créé l'intérêt et les aspects les plus intrigants... Les questions, durant le film, abondent: on voit des flashes de moments dans la vie de l'individu qui donne son titre au film, avant d'avoir l'explication de ce qui lui est arrivé... Il croise des truands, une femme fatale, et un "ami" paradoxal. Le film fait mentir sa structure, en montrant que la conversation dont nous sommes témoins n'est pas la seule source de points de vue, puisque certains épisodes nous sont contés sans que le narrateur ait pu les connaître.
C'est probablement le principal atout de ce film, d'être si différent. N'empêche, derrière cette chronologie non-linéaire, il y a toute une route exigeante, faite de réussites et d'expériences, un cheminement qui mène à Oppenheimer.
Un meurtre a eu lieu à Nightmute, Alaska. La police locale a fait appel, sur conseil d'un supérieur local qui les connait bien, à deux cracks de la police de Los Angeles, les inspecteurs Dormer (Al Pacino) et Eckhart (Martin Donovan) pour aider à résoudre l'affaire. Dans un premier temps, les deux hommes sont un peu en territoire conquis, leur expéertise étant évidente, surtout Dormer, un policier à l'ancienne, persuadé de son intégrité, et agacé par les manigances des instances policières de contrôle. Mais le jour permanent de la saison ensoleillée de l'alaska le met très vite mal à l'aise, au point où, lors d'une conforontation avec le tueur au matin, dans la brume, Dormer tue son partenaire par erreur... Un seul témoin, le tueur (Robin Williams).
A l'origine de ce film, il y a un classique norvégien de ce qu'on appelle le Nordic noir... Insomnia de Erik Skoldbjaerg a fait l'effet d'un électro-choc, au point que plusieurs metteurs en scène se sont mis sur les rangs, dont Steven Soderbergh, pour en faire un remake. On peut toujours se poser la question de la pertinence d'un remake, à cinq années de distance, mais c'est ainsi... Et pour Nolan dont c'est le troisième film (après Following et Memento), le fait d'effectuer cet exercice double (d'une part un remake d'un film identifié à un genre bien précis, et d'autre part un film qu'il n'a pas écrit) lui permet sans doute d'ajouter un atout de prestige (si j'ose dire) à son Curriculum Vitae...
Dès le départ, le sens de la structure apparait de façon éclatante, dans un film qui annonce énormément de ce qui va faire le sel de l'intrigue. Car après tout, pour un film policier, il est avare en scènes de crimes, en meetings au commissariat, en indices et en avancées d'une enquête qui semble perdre en substance au fur et à mesure du déroulement du film. Et la façon dont dès le départ le flic prestigieux de Los Angeles perdpied à cause du manque de sommeil, de la fatigue et de son incapacaité à se faire à son environnement, est souligné par la façon dont tout le monde, finalement, manque systématiquement de précision sur tout: toute mention du temps, en particulier, est toujours floue... Ne sachant si c'est la nuit ou le jour en permanence, partagé entre ce qu'il perçoit et ce qu'il voit vraiment, Dormer perd pied dans l'enquête mais aussi dans sa vie. ...Quand il est contacté par le tueur, Walter Finch (Robin Williams), Dormer semble presque fraterniser: comme si ce qui s'est passé avait effacé toute différence entre eux.
Un grand film? Quelque part oui, même s'il faudrait, pour le juger honnêtement, voir le film original. D'ailleurs Nolan le tient pour un de ses films les plus personnels... Mais même s'il s'agit d'une histoire importée, le sens de la mise en scène de Nolan le met parfaitement à l'aise avec cette intrigue dans laquelle tout est affaire de ressenti, et de point de vue, dans une histoire de confrontation et de manipulation qui se joue entre deux protagonistes. Un domaine où, The Prestige le confirmera, il excelle.
Ce n'est finalement que le premier film de Clint Eastwood, mais tout est déjà en place: une plongée dans un genre spécifique avec ses propres codes, une certaine façon de se mettre en scène en un personnage très proche de lui-même, une tendance grinçante au masochisme rigolard, une envie de se laisser influencer par le cinéma contemporain, une vision marquée du suspense qui reviendra sans cesse, et un goût pour le baroque sans équivoque... Un film noir, ou néo-noir comme on dit parfois, qui n'est certes pas exempt de défauts, mais ils font définitivement partie du paysage, et on appelle ça le style, tout bêtement...
Dave Garver (Clint Eastwood) est un DJ, un animateur de radio qui habite Carmel. IL a ses fans, mais ce n'est pas forcément une vedette: pour commencer, il anime la nuit sur KRML, une émission durant laquelle il passe du jazz soft, de la soul et du rhythm and blues léger, pour les amants, dit-il dans on accroche initiale. Il a ses fans pourtant, notamment une fille qui appelle souvent, toujours pour demander à Dave de passer Misty, de Erroll Garner dans son show. Dave, qui a une histoire compliquée avec sa petite amie Tobie (Donna Mills), reste un séducteur, et il rencontre une jeune femme, Evelyn (Jessica Walter) avec laquelle il passe la nuit. C'est sa fan numéro un, celle qui aime tant Misty. Et malgré tous ses efforts pour lui faire comprendre que leur aventure n'était qu'une passade, Evelyn a décidé que Dave lui appartenait, et son tempérament excessif va vite se déchaîner...
Je me permets une digression: à propos de "fan numéro un", il y a des analogies intéressantes ici, avec le roman de Stephen King Misery, qui emprunte d'ailleurs cette expression "number one fan". celle-ci est désormais passée dans la culture populaire, mais c'est probablement du au film homonyme de Rob Reiner adapté de King. Et justement, celui-ci cite un plan spectaculaire de Play Misty for me, celui de Jessica Walter, le regard illuminé, tenant en pleine nuit un couteau dans la main, et vue en contre-plongée...
Dave Garver habite Carmel, vit seul, tout en ne se privant jamais de compagnie féminine, parle peu, et a des goûts très arrêtés sur le jazz, la musique, et éventuellement la façon dont les autorités s'occupent des malades qui passent au crime. C'est Clint Eastwood sur bien des points, bien sur, tout en n'étant pas lui... Le metteur en scène prend déjà l'habitude de se projeter dans ses films, juste ce qu'il faut, et le profil de Garver, l'homme qui vit reclus dans un bric-à-brac à Carmel, correspond assez bien à une caricature de Clint, tout comme le personnage de William Holden, bien qu'ayant quinze années de plus, dans Breezy. Clint Eastwood, que tant de mal-comprenants imaginent quasi fasciste en ces années Nixoniennes, est en fait un observateur mûr et adulte, clairvoyant, de cette époque libertaire, d'amour libre et d'ouverture culturelle qui débouche parfois sur le n'importe quoi. Le film se fait par moments l'écho ironique d'une époque, comme si Eastwood savait -il le sait sans doute- que cette phase post-hippie ne durera qu'un temps... Tobie, de son côté, plus jeune que Dave a l'air aussi naïve que le seront la plupart du temps les personnages de jeunes qui accompagneront les héros Eastwoodiens.
Play Misty for me est un film qui ressemble furieusement à une oeuvre de 1971, avec son style de narration pas pressée, ses pleins et ses déliés, et cette tendance à arrêter l'action pour un peu de contemplation: des images volées au festival de jazz de Monterey à l'été 1971 (Le film est sorti en novembre), avec rien moins que l'ensemble de Cannonball Adderley et de son frère Nat saisis en pleine action, et une séquence d'amour esthétique dans les bois qui dépasse un brin les limites du ridicule (Nudité composée, ralenti, et chanson de Roberta Flack)... Mais je suppose que ça fait partie des charmes particuliers du film, et ça sert aussi à montrer de quelle façon le personnage de Dave se vautre un peu dans une certaine confusion sur son âge. Après tout, ce film est aussi le portrait d'un homme qui est arrivé au bout de sa jeunesse, et qui paie le prix de sa supposée indépendance, et d'une longue période de papillonnage. Il affirme à Tobie vouloir se ranger à ses côtés, mais ça a un prix. Et comme souvent, Clint le metteur en scène semble s'amuser comme un fou à mettre Clint l'acteur dans les ennuis jusque au cou, une tendance qui ne va pas disparaître dans les films ultérieurs... Clint le libertarien laisse son personnage se mettre dans les ennuis, mais Eastwood le conservateur se tient à l'écart, en levant ostensiblement les yeux au ciel!
Et puis le film possède sa progression, la lente mais nécessaire exposition, le développement, la façon dont Evelyn (Jessica Walter est formidable en folle furieuse, bien sûr) va d'une étape à l'autre révéler sa folie destructrice, et la façon dont Clint Eastwood va utiliser le suspense en lâchant tout, et en plongeant dans le baroque, comme son mentor Don Siegel dans le film très contemporain (Puisque sorti un mois et demi plus tard) Dirty Harry. Les deux films sont liés, et ce n'est sans doute pas un hasard si au hasard d'un plan dans ce dernier film, le personnage d'Harry Callahan se trouve dans une rue où il y a un cinéma, qui passe justement Play Misty for me... Les deux films, d'ailleurs, commencent et finissent avec exactement le même type de mouvement de caméra: dans l'ouverture, elle descend vers les côtes de la Californie du Nord (Les hauteurs de Carmel dans l'un, le port de San Francisco dans l'autre) et dans la fin, la caméra s'éloigne en prenant de la hauteur. Une façon de signer son propre film et le film de son copain, ou un clin d'oeil... Ou une vision morale aussi, dont les deux films sont empreints sans nul doute et qui ne quittera jamais le cinéma de Clint Eastwood. Vous voyez? Tout est déjà là...
Leonard Shelby (Guy Pearce) a eu un accident grave, qui l'a privé de toute capacité de conserver la mémoire à court terme: il sait qui il est, se souvient de tout ce qui a été sa vie avant "l'accident", mais est incapable de fixer un souvenir depuis...
"L'accident", c'est la nuit lors de laquelle Leonard a trouver deux cambrioleurs, chez lui, qui étaient en train de finir de tuer son épouse (Jorja Fox). L'un d'entre eux a été tué sur place par Leonard, mais l'autre s'est enfui après l'avoir assomé (d'où son problème de mémoire), et désormais, il s'est fixé pour but de le retrouver et de le tuer.
Pour contrer son problème de mémoire, il a adopté un mode de fonctionnement très particulier: il garde en permanence un appareil Polaroïd, avec lequel il prend des photos (rappelons que le Polaroïd permet de faire des photos à développement instantané, même si celles-ci s'effacent au bout de quelques temps...) qui vont l(aider à garder des indices: telle personne photographiée, se voit donc dotée de commentaires ("c'est un ami", "ne pas se fier à lui", etc) qui aident Leonard à y voir plus ou moins clair. Il a aussi pris l'habitude de confier à des tatoueurs des faits essentiels, qu'ils lui fixent sur la peau au fur et à mesure, quand ce n'est pas lui qui le fait directement...
Le film est doté de deux chronologies distinctes, l'une en noir et blanc (chronologique, justement): une conversation téléphonique morcelée, saupoudrée au cours du film; Leonard s'y rappelle un cas de sa vie d'avant, une affaire dont il avait eu la charge quand il était détective de compagnie d'assurance, et qui concerne un cas similaire à son problème. L'autre, la principale, est en couleurs, et nous montre à rebours les actions de Leonard alors qu'il tue "Teddy", l'homme (Joe Pantoliano) qu'il pense être celui qui a tué son épouse. Puis, les minutes qui précèdent cette exécution, puis celle d'avant, etc...
On comprend très vite que le monde entier manipule Leonard, d'autant qu'on sait où ça l'a conduit. Il apparaît très vite que Teddy (dont la vraie identité reste assez mystérieuse assez longtemps, et on n'est même pas sûr de l'avoir cerné totalement une fois le film fini) n'est pas le meurtrier que Leonard recherche, mais juste un personnage qui est finalement assez ambivalent: d'un côté, comme tout le monde, il ment et utilise Leonard, sans vergogne; de l'autre, il l'accompagne avec humour (sauf évidemment dans la première scène) et on jurerait qu'il a de la sympathie pour lui... Sinon, les personnes rencontrés forment une belle galerie de truands, de osers, de sales types et de femmes fatales, qui tous, ont décidé de profiter un grand coup de l'aubaine: un type manipulable à l'envi, qu'on peut même insulter autant qu'on veut tant qu'il n'a pas de crayon sur lui pour noter ce qu'il aurait oublié dans deux minutes...
Avec tout ce pedigree, il est vraiment étonnant que ce film, qui commence par la fin de son histoire et redéroule jusqu'au début, puisse tenir debout! C'est que l'intérêt pour cette histoire dont on sent bien que le grand secret est en amont et non en aval, prime sur tout: mais qui donc est le grand responsable de cette situation, qui a guidé Leonard vers cette fuite en avant dont on se doute qu'une fois l'intrigue finie, il paiera pour chaque vie laissée de côté?
La réponse est sans doute au bout du film... Un film gonflé, qui joue avec le temps comme avec un yoyo... Un film aux images fortes et intrigantes, comme cet étrange bonhomme sec avec sa vie et ses pires cauchemars tatoués sur le corps. Des images captées, gardées, classées et commentées par un homme en perpétuelle renaissance qui a eu la naïveté de croire qu'il serait impossible à ces images, mots et commentaires, de mentir.
Detroit, fin des années 50... Deux truands, Curtis (Don Cheadle) et Ronald (Benicio Del Toro), sont contactés par un inconnu, Jones (Brendan Fraser): ils doivent accomplir un travail qu'on leur présente comme simple. Ils doivent, avec l'aide d'un autre inconnu, Charley (Kieran Culkin), tenir en otage une famille pendant que le père se saisit des documents qui sont dans le coffre de son patron. Dès le départ, rien ne fonctionne: l'hostilité de Ronald pou l'Afro-Américain Curtis, le fait que le père de famille contacté en sache plus que prévu, le fait qu'il soit en couple adultère avec sa secrétaire, l'hostilité de son épouse, et bien sûr le ait que Charley ait pour instruction secrète de massacrer tout le monde, la situation est truquée...
Une série de développements et digressions vont donc se dérouler, impliquant bien sûr le monde de l'automobile (on est à Detroit) dans l'écheveau de mises en scènes toutes plus délirantes les unes que les autres. Tout le monde trahit tout le monde, mais dans quel sens, et qui aura le dernier mot?
Ca fait des années que Soderbergh s'amuse à ses heures perdues avec les genres, parfois allant jusqu'au pstiche intégral (The good German) mais sans jamais totalement se limiter aux règles des genres qu'il imite. Ici il tricote à sa façon le film de gangsters, avec une tendance ironique à la Kubrick: on pensera parfois à cet autre festival de désastres qu'est The Killing... Mais le voeu de Soderbergh reste le fun avant tout, ce qu'il accomplit en convoquant avec plaisir des stars (deux d'entre le acteurs ont d'ailleurs tourné quelques rôles pour lui, et on verra une courte mais incisive apparition de Matt Damon, pour faire bonne mesure) qui ont autant envie que lui de se frotter à ce mélange de pastiche et de style, sans pour autant se mouiller outre mesure...
Le film a été réalisé pour alimenter la platerforme de Warner, Max: ce qui a permis à Soderbergh de continuer ses expérimentations avec l'image. Après Unsane, c'est donc son deuxième film tourné avec un smartphone. Pourquoi pas? ...Mais soyons clair: ce n'est pas très beau, non. Le film sinon est du pur plaisir, dans lequel je vous conseille de vous laisser aller: comme d'habitude, le film est un dédale si on tente de s'intéresser au scénario. Comme Soderbergh n'est pas Nolan (donc il n'est pas un prétentieux qui veut faire le malin), on ne s'en souciera pas d'avantage, pour se laisser gentiment aller aux codes du film de gangsters: bang, shoot, et tout le monde trahit tout le monde... On n'a pas besoin de plus.
Vertigo, c'est l'un des films les plus importants d'Hitchcock, l'un des plus aboutis; c'est aussi un monument incontournable du cinéma Américain, une valse triste de mort, d'amour et d'obsession sexuelle...
Il y a semble-t-il un petit nombre de fans du maître qui confessent une certaine gêne avec ce film, en raison de sa lenteur: de fait, Hitchcock adopte un rythme particulièrement lent, en particulier dans la première partie de l'intrigue. Il s'agit pour lui de suivre le point de vue de John Scotty Ferguson (James Stewart), le détective en retraite qui a été obligé d'abandonner son métier en raison d'un accident survenu à cause de son vertige, qui a couté la vie à un officier de police. Dans ce rôle qui le voit assumer avec panache son âge, pas question pour Stewart de jouer au héros d'action, et de la sorte, "Scotty" devient un nouveau héros Hitchcockien, un de ces Mesieurs Tout-le-monde qui hantent son cinéma dans les années 50 et 60.
En faisant son enquête sur le personnage d'une jeune femme (Kim Novak) hantée par l'étrange présence d'une morte, Scotty doit prendre le temps de se confronter à l'étrange parcours qu'on lui soumet, et le spectateur avec; et puis il faut à tout ce petit monde rentrer dans le ton de cette poursuite avec la mort... Et le spectacle en vaut la peine, comme lors de cette vision presque sortie d'un Norman Rockwell, d'une femme en gris, au milieu d'un parterre de couleurs, chez un fleuriste, ou ce magnifique plan de Madeleine, qui sort d'une voiture sous le Golden Gate, et se place un instant au bord de l'eau, avec un voile qui peine à rester en place... avant de se jeter à l'eau.
Il y a deux énigmes au coeur de l'intrigue de ce film, du moins la première fois. Aucune, finalement, n'a d'importance: oui, on apprend très vite que cette histoire de hantise n'est qu'une supercherie, destinée in fine à se débarrasser en toute impunité de quelqu'un. La victime collatérale sera Scotty, qui se verra proposer toutefois une seconde énigme: il verra, après avoir assisté à la mort de la femme dont il est tombé amoureux, la même jeune femme dans la rue, avec quelques menues différences (Couleur de cheveux, maquillage, etc...). L'énigme qu'il s'impose est la suivante: à partir de cette ébauche prometteuse, peut-il totalement reconstituer Madeleine? Elle n'est proposée qu'à lui, puisque le pot-aux-roses est également expliqué aux spectateurs en même temps que le fin mot de la première partie... le film se transforme ainsi en un spectacle rare: le spectateur du film voit un homme s'embarquer dans une quête obsessive et profondément égoïste, qui consiste à recréer une femme aimée et morte, au détriment d'une femme vivante et aimante. Et bien sûr, elles sont une et une seule... Dès la deuxième vision, toutefois, ces énigmes laissent la place à une série de constructions, à des échafaudages qui certes tiennent du roman-feuilleton, mais mettent en valeur des pans habituellement laissés de côté par le cinéma Américain, entre sacrifice odieux, folie morbide et amour égoïste...
Le vertige de Scotty, son statut de vieux célibataire, son passé à peine évoqué avec son amie Midge, et un certain nombre de symboles concourent par ailleurs à faire du film une parabole de l'impuissance sexuelle. Ca culmine évidemment lors d'une scène célèbre, durant laquelle les héros doivent monter une tour. Scotty abandonnera avant la fin, et cela résultera en une mort soudaine... Le symbole sexuel se double pour une bonne part du film d'un jeu sur la mort, avec une forte utilisation, concernant Madeleine, de codes de couleurs: elle porte du blanc, du gris... Et occasionnellement, du vert. Ce vert se voit en particulier pour faire un lien avec Judy Barton, le sosie, qui porte une robe d'un vert voyant, mais après tout, la voiture de Madeleine était déjà vert bouteille. cette même couleur verte, provenant des néons d'une enseigne d'hôtel, projette sur Scotty inquiet de la réussite de la transformation de Judy en Madeleine, un teint qui le montre plus inquiétant qu'autre chose, et lors de la scène de la transformation ultime, un halo verdâtre transforme Madeleine en fantôme...
Pour faire passer tout ce sous-texte scabreux ou morbide, Hitchcock se sert d'un organe qui est cité dès le générique, à savoir l'oeil. Il donne à voir au spectateur un homme qui subit une mise en scène permanente, un tissu de bobards d'abord destiné à l'appâter afin qu'il accepte le travail qui lui est proposé et qu'il participe involontairement au plan démoniaque de celui qui l'a engagé; ensuite, une première vision de "Madeleine" entrevue dans un restaurant, habillée d'une robe flamboyante, éclairée comme à la parade: une apparition de star, en fait. Puis l'intrigue qui lui est montrée s'épaissit, mais de nombreux détails confinent à la mise en scène cinématographique, et à l'acte de raconter des films: lorsque Scotty et Midge se rendent dans une librairie pour y glaner des détails sur un à-côté de l'affaire, la lumière de la boutique baisse jusqu'à la fin de l'histoire qui leur est contée. Quand ils quittent les lieux, la lumière revient soudainement, comme quand une séance de cinéma se termine...
La magnifique musique de Bernard Herrmann, la photographie constamment inventive, se conjuguent avec l'utilisation fabuleuse des extérieurs: Hitchcock, qui détestait tant tourner en extérieurs, a magnifiquement su montrer la ville de San Francisco, mais aussi d'autres paysages de la Californie du nord. Comme d'habitude, il combine la réalité d'un lieu, et les raccourcis locaux (Goden Gate, missions Espagnoles), au profit d'une intrigue assez folle: une histoire d'amour, d'amour fou bien sûr, mais qui aboutit à la mort, avant de tourner à la folie maniaque. Un joyau noir, donc, d'un des cinéastes les plus doués de tous les temps.