Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 19:48

 

On y revient toujours, forcément. Quoique... bien que courte et balisée UNIQUEMENT de temps forts, et de déconfitures anthologiques, la carrière de Stroheim intimide. Les ouvrages ont été légion, mais dans les années 50 et 60. Les cinéastes qui l'admirent sont nombreux, mais ils sont aussi tous morts, et je crains qu'il faille se contenter, un peu comme avec Murnau, d'un consensus louche: personne n'en parle parce que c'est le passé. Un certain nombre de voix enthousiastes ont salué la parution de deux ensembles(Kino et MK2) qui reprennent les mêmes films, et nous sommes nombreux, sans doute, à avoir digitalisé ou fait digitaliser Greed ou The Merry Widow, lors de leur passage télévisé: on a de la matière, et ça tombe bien, car même si il est clair que 9 films, la plupart incomplets ou perdus, ce n'est pas la mer à boire, l'oeuvre de Stroheim, au même titre que celle d'Eisenstein, mérite qu'on s'y attarde, et aussi souvent que possible. Le point sur les films s'impose-t-il? Sans doute, car contrairement à la légende, Stroheim n'est pas que l'homme de Greed et Foolish Wives, loin s'en faut. Par ailleurs, il faut aussi faire le point sur la disponibilité de l'oeuvre, et qui sait? se surprendre mutuellement, par l'annonce de l'une ou l'autre redécouverte... Cela dit, si les films de notre réalisateur ont été parmi les plus recherchés, et certains les sont encore, ils sont aussi parmi les plus voyants. Si quelqu'un retrouvait un jour une demi-bobine de The devil's passkey(1920), ça se saurait...

 

Petite filmographie donc, assortie d'une dvdgraphie:

 

BLIND HUSBANDS(1919)8 bobines Le premier film de Stroheim est celui-ci qui est aujourd'hui le plus intact. Non qu'il n'y ait pas eu la moindre dissension entre l'auteur-acteur-réalisateur et la Universal, mais les coincessions de l'un et de l'autre ont permis une atmosphère de travail qui a bénéficié au film, et sa sortie s'est accompagnée d'un grand succès. Disponible en Z1(Kino), en Z2(MK2, Edition Filmmuseum, Bach). BH est, aujourd'hui, le seul film conforme à la vision de Stroheim qui subsiste.

 

THE DEVIL'S PASSKEY(1920)7 bobines Les avis sont partagés, puisque selon Denis Marion, le film aurait fait 12 bobines, ce dont je doute, vu les réticences de la Universal à dépasser les 10 bobines sur des films spectaculaires comme Foolish Wives ou Hunchback of Notre-dame. POur ce film, Stroheim n'était pas un acteur, et c'était volontaire: il voulait témoigner de sa polyvalence et de sa capacité à aller d'un genre à l'autre. Pour le reste, impossible de juger ce film sur pièces... Perdu!

 

FOOLISH WIVES(1922)10 bobines(Version salles)14 bobines (version gala) On le sait, les ennuis commencent avec ce film. Deux versions, toutes les deux insatisfaisantes pour l'auteur qui pour la première fois a utilisé la dimension romanesque dans un film, ce qui n'apparait plus une fois coupé... Le film, presque perdu, a été reconstitué à partir de divers matériaux en 1972, ettotalise aujourd'hui presque 10 bobines, mais dans quel état! Disponible en Z1(Kino), en Z2(MK2 et Bach)

 

THE MERRY-GO-ROUND(1923)12 bobines Les rapports difficiles avec Universal arrivent à terme avec ce film, dont l'auteur est débarqué après 6 semaines. Des plans seront retournés, le film complété par l'abominable Rupert Julian, et 14 minutes de Stroheim subsistent. Pas un grand film, mais pas un mauvais film non plus... Disponible en Z1(Image entertainment); les 14 minutes de Stroheim sont sur le DVD de Queen Kelly(Kino)

 

GREED(1914)10 bobines(Version sortie) ou 42 bobines(Version montée et montrée par Stroheim); 18 bobines(Montée par Rex Ingram et Grant Whytock)230 minutes(Reconstitution par Rick Schmidlin) Tourné pour Goldwyn, puis pour MGM. Il y aurait beaucoup à dire sur ce film, on le verra en temps voulu. Contentons nous de dire ceci: il est possible de voir en DVD aujourd'hui Taxi, Le cinquieme élément, Les visiteurs, La septième compagnie... Pas Greed.

 

THE MERRY WIDOW(1925) J'avais une famille à nourrir, se défendait-il... Pas indigne, pourtant, ce film flamboyant et éminemment Stroheimien, avec un bon John Gilbert. La MGM a joué son role à la perfection, et le film, quoique amputé de quelques passages, nous dit-on, reste fidèle à l'essentiel de ce que voulait l'auteur. Sinon, le film existe dans une édition correcte chez warner (Collection Warner Archives, sans ST)

 

THE WEDDING MARCH(1928)12 bobines + 8 bobines Fresque(Pour Pat Powers, un indépendant qui revendra le film à Paramount) qui reprend les choses là ou s'était arrêté THE MERRY GO ROUND... En deux parties, dont seule la première était conforme à l'idée du réalisateur. La deuxième a disparu, semble-t-il, quoique une rumeur fait état de quelques fragments... Pas de DVD.

 

QUEEN KELLY(1929) Sorti en 1931(8 bobines, avec une fin tournée en l'absence de Stroheim) Interrompu en plein tournage, le film, produit par Joe Kennedy(Le père de...)pour Gloria Swanson(Pour UA)ets l'unique film pour lequel la version sortie(tardivement, et pas aux Etats-Unis)incorporait plus de matériel que ce que l'auteur souhaitait conserver. On sait que la version sortie par Kino, depuis 1985, tente de reconstruire la "vision" de Stroheim. Mais l'autre a circulé, et les comparaisons entre les deux sont intéressantes. Disponible en Z1(Kino), en Z2(MK2)

 

WALKING DOWN BROADWAY(1932)Remplacé par HELLO SISTER, 14 bobines Refait sous un nouveau titre par Al Werker, ce film Fox est alléchant: Zasu Pitts, de retour après ses rôles dans Greed et The wedding march, des jeunes acteurs inconnus, une atmosphère Pre-code... Diffusé il ya quelques années par le Cinéma de Minuit, merci M. Brion...

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Erich Von Stroheim Muet
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 18:47

En 1970, l'arrivée d'une nouvelle génération de metteurs en scène, qui sont conscients des révolutions, tant formelles qu'idéologiques, qui ont agité les années 60, va donner au cinéma une nouvelle jeunesse, de nouvelles directions, et va sonner le glas de la censure d'antan, mais aussi du cinéma d'hier. Comment se situer par rapport à cette nouvelle vague, c'est la question que ne se pose absolument pas Billy Wilder, jusqu'à présent garant sans aucun militantisme d'une certaine façon de faire du cinéma, apprise à la Paramount dans les années 40, et perpétuée tranquillement depuis: c'est un style, c'est sa façon de faire, il est pour lui hors de question d'en changer. Du reste, il a aussi agi (à sa façon, toujours) pour faire reculer les limites de l'acceptable au cinéma, on l'a vu, et a imposé de façon éclatante sa manière. Il a aussi, et c'est ressenti d'autant plus cruellement par ses commanditaires en cette période d'implosion des studios et de leur système, perdu son crédit auprès du public en accumulant échec sur échec.

C'est donc un Wilder fort fragile qui s'attaque à une nouvelle extravagance: un film épique, énorme, sur Sherlock Holmes, dans lequel le personnage de fiction serait traité comme un homme ayant existé, et bien sur dans lequel la voix du Dr Watson allait pouvoir être entendue à sa juste valeur. Ce film, on le sait, on ne le verra probablement jamais, puisqu'il a été mutilé avant sa sortie par les Mirisch, et qu'aucune des quatre scènes qui ont été enlevées n'a survécu intacte. Ce qui reste, ce sont les 125 minutes de la version que les Mirisch ont assemblée, afin de capitaliser sur un tournage somme toute cher, et prestigieux. Néanmoins, y compris une fois ramené à une longueur moins effrayante, ce film est un bien bel anachronisme en 1970: situé à la fin du XIXe siècle, il épouse le verbe de Conan Doyle, ça et là rehaussé de ces brillants traits d'humour Wilderiens. Le prologue actuel, commençant pendant un générique d'une grande dignité, nous fait comprendre que nous allons assister à une succession d'affaires laissées de coté par Watson du vivant de Holmes afin de ne pas écorner la légende, mais on n'en aura en vérité que deux: d'une part, une convocation à l'opéra, lorsqu'une grande ballerine Russe de passage à Londres essaiera de convaincre Holmes de devenir le père de son enfant, puis une sombre histoire d'espionnage qui commence par l'arrivée d'une mystérieuse cliente Belge et amnésique, qui recherche son mari, une affaire dans laquelle les petits cailloux chers à Wilder vont se multiplier, permettant à l'auteur d'exposer encore plus que jamais son sens de la structure à ciel ouvert, permettant à Holmes, Watson, et celle qui répond au nom de Gabrielle Valladon de commenter au fur et à mesure la progression d'une intrigue dont le seul but est, bien sur, de nous perdre.

 

Avec sa narration mystérieuse, ses personnages engoncés dans une morale authentiquement Victorienne (Victoria fait d'ailleurs objectivement partie du puzzle), ce film fait tout pour avoir l'air d'un autre age. Bien sur, Wilder a fait appel à la couleur, comme il le fera de nouveau dans ses quatre prochains films, mais cette couleur est diffusée, délicate, travaillée. La musique de Miklos Rosza ajoute à cette impression de classicisme excessif, et le ton très Anglais des deux acteurs retenus par Wilder pour interpréter ses personnages enfonce plus avant le clou: Robert Stephens est un grand Holmes, à commencer par le fait qu'il se situe "en dehors" de la fiction, qu'il dénonce dès la première scène: il reproche en effet à Watson de l'avoir agrandi pour ses chroniques, et s'autoparodie en permanence, citant la prose du dr Watson... celui-ci est interprété avec un grand bonheur par Colin Blakely, qui est de toute évidence dirigé par Wilder dans l'optique de faire du Jack Lemmon: il possède un coté faire-valoir, un décalage génial, et tel Gerry devenant Daphné dans Some like it hot, il rend son "déguisement" de valet très à coeur dans le dernier acte du film. Le déguisement qui devient réalité, c'est un thème toujours présent chez l'auteur... 

Le terme de "private life" adopté dans le titre, et qui était déja dans la version de 180 minutes, fait allusion à la nature scabreuse du film, et au fait que dans les sujets ici retenus, il est largement question de sexe, et d'une manière générale des rapports de Holmes avec les femmes en général. L'épisode avec la ballerine se conclut sur un mensonge de Holmes: afin de ne pas devenir l'amant occasionnel d'une femme qui en veut à ses spermatozoïdes, il feint d'être l'amant de Watson. celui-ci prend très mal la chose, et lors d'une discussion avec Holmes, demande à celui-ci de confirmer qu'il a bien des rapports avec les femmes, ce que Holmes refuse de faire... Avec Gabrielle Valladon, c'est une autre affaire. Le soir ou les deux hommes recueillent la jeune femme, Holmes la retrouve nue dans sa propre chambre, s'adressant à lui et l'invitant clairement à la rejoindre dans le lit. Holmes s'intéresse alors à un indice pour son identité: elle a une marque d'encre sur la paume. On coupe ensuite au lendemain, et Watson découvre la jeune femme seule, couchée dans la chambre de son ami. Le retour de Holmes dissipe l'équivoque, néanmoins Madame Valladon et Holmes vont maintenir une étrange relation, distante, mais pas trop, laisant flotter une certaine équivoque quant à la nature de leurs relations. Le pot-aux-roses ne sera jamais dévoilé, seuls les sentiments de l'un et de l'autre seront, eux, parfaitement clairs.

Entièrement dévoué à son projet, Wilder a laissé libre cours à son inspiration, et signe constamment le film. J'ai déja parlé de la direction d'acteurs, notamment sur Colin Blakely, de ses balises, particulièrement Hitchcockiennes (le film possède l'un des plus beaux Mac Guffins de tous les temps, du reste). La visite de l'Ecosse  a elle aussi des accents Hitchcockiens, l'auteur s'amusant à inventorier tous les clichés du lieu (Ses monuments, ses chateaux sinistres, ses cornemuses, son Loch Ness et son monstre); Les thèmes de la dissimulation, du mensonge, du déguisement sont à la fête aussi, avec une intrigue qui repose autour d'un mystère dans lequel Holmes finit par trouver son propre frère impliqué, pour une cliente qui n'est pas ce qu'elle prétend, qui contient un monstre qui n'en est pas un, des enfants qui sont des nains, et des canaris blancs... Holmes, est un obsédé, encore un: obsédé par sa propre image, mais aussi par ses petites déformations, comme lorsqu'il visite le Club ou réside son frère Mycroft: en pleine étude technique sur les différentes cendres de tabac, il avise un membre endormi du club dont le cigare s'est consumé, et regarde l'échantillon, avec d'ailleurs l'approbation de Watson, qui partage décidément tous les aspects de la vie de son ami...  Le jeu entre fiction et réel est savoureux, depuis cette solennelle découverte durant le générique, dans le Londres de 1970, de documents jusqu'alors cachés selon la volonté de feu le Dr Watson. La reine Victoria, en rencontrant Holmes, lui demande si elle pourra bientôt lire ses aventures, mais Holmes admet ne pas le souhaiter, l'affaire ne tournant pas à son avantage; ainsi, les mensonges sur lui-même qu'il reprochait à son ami sont devenu un moyen de préserver sa propre vanité. Le film plus long allait plus loin encore aussi bien sur les mensonges et les stratagèmes que sur les aspects graveleux (Un épisode concernait les raports ambigus de Holmes et d'une prostituée, un autre voyait Watson tenter de résoudre une affaire impliquant des fêtards nus dans un lit, etc): Watson y entrait d'ailleurs en compétition avec Holmes, lui soumettant une affaire truquée par ses soins, infaisable, mais dont Holmes triomphait sans souci. une touche discrète reste dans le film, de façon insistante: Holmes n'est pas infaillible. Son propre frère le roule dans la farine d'une façon évidente, il n'a pas vu venir la ruse de sa propre cliente, et il refuse au début de s'intéresser à une affaire (Des nains de cirque ont disparu) qui a des répercussions importantes sur l'affaire Valladon. Tout ceci, bien sur, par vanité...

Mais ce qui surprendra le plus dans ce film souvent plein d'esprit, c'est son atmosphère triste, voire morbide. Le rire, la politesse du désespoir, est un sport que ne pratique pas beaucoup Holmes. Il est plus friand de déductions, de recherches, et bien sur de cocaïne. La scène splendide qui voit Holmes tenter de jouer du violon, puis l'abandonner pour s'adonner à son autre passe-temps, est vue sous le regard de watson, son approbation tranquille à l'écoute des notes de musique, puis son inquiétude en entendant le violon s'arrêter, et sa désapprobation totale lorsque sans un mot Holmes se dirige vers la petite malette qui contient la drogue. Une scène dans laquelle toute la science de Wilder, sa délicatesse, mais aussi son amour du détail, vont droit au but, et en disent plus long sur Holmes, et aussi sur Watson, que les paragraphes entiers de Sir Arthur Conan Doyle, j'en ai peur. De la narration, en quelques images. Bref, du cinéma. Un très grand film, à n'en pas douter, avec ou sans ses minutes manquantes....

The private life of Sherlock Holmes (Billy Wilder, 1970)
The private life of Sherlock Holmes (Billy Wilder, 1970)
The private life of Sherlock Holmes (Billy Wilder, 1970)
The private life of Sherlock Holmes (Billy Wilder, 1970)
The private life of Sherlock Holmes (Billy Wilder, 1970)
Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Billy Wilder Sherlock Holmes
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 14:23

 

 

Tideland? C'est comme le Brésil, dans Brazil (1985): on n'y va jamais, ou du moins, peut-on constater qu'à un moment le petit coin paumé du Texas est englouti par l'eau, mais ça s'arrête là. A l'instar de Brazil, qui tire son titre de la chanson entêtante qu'on entend du début à la fin, le mot "Tideland" est entendu une fois, dans la bouche du père de l'héroïne, interprété par Jeff Bridges. Il parle, en bon musicien drogué, d'une façon poétique, chaotique et imagée. Au-delà de sa bizarrerie, de son imagerie violente, et parfois limite, Tideland est l'un des films les plus personnels de Terry Gilliam. Le plus?

Jeliza-Rose est une petite fille de 9 ou 10 ans, qui vit avec ses parents foncièrement inadaptés: la mère (Jennifer Tilly), junkie désespérée, meurt avant la fin des dix premières minutes. Le père (Jeff Bridges) est un musicien héroïnomane et perdu dans un étrange imaginaire baroque, auquel nous n'aurons pourtant pas accès. Nul doute que Jeliza-Rose, qui doit entre autres tâches préparer les seringues familiales, n'a de cesse que de se réfugier dans un imaginaire riche et bien entendu effrayant.

Le bout de la route pour le père et la fille, suite au décès de la maman, c'est une cabane au Texas, au milieu de nulle part, où le père est supposé se ressourcer. en fait il va vite décéder d'une surdose; Jeliza-Rose, restée seule va donc devoir s'adapter aux circonstances et à son imaginaire délirant, et dangereux.

C'est beau, même magnifique. la photo de Nicola Pecorini, de retour chez Gilliam après son renvoi sur Brothers Grimm, peint ici un univers de jaunes dorés (les champs à perte de vue), d'ocres (la terre du Texas), de bleus ciels et de couleurs nocturnes plus inquiétantes. On suit une enfant, et la principale recommandation qu'on puisse faire avant de voir ce film difficile est d'adopter justement le point de vue d'un enfant; surtout lorsque Jeliza apprend du voisin, Dickens, qui est sérieusement handicapé, que quand il était enfant, il avait eu une relation équivoque avec une vieille dame. Nous, bien sur, on se recule avec horreur. Mais Jeliza Rose, elle, s'extasie: "tu étais son petit ami!!" elle-même en pince pour Dickens, qui est au moins trentenaire, et aurait pu, à un moment précis, abuser sérieusement de la petite fille. On est donc dans un territoire très délicat, qui ne peut être "acceptable" que si on se réfère au point de vue de la petite, qui accepte l'amitié, voire l'amour, de Dickens; Mais d'un point de vue adulte, la descente aux enfers de Jeliza Rose, souvent assimilée explicitement à Alice au Pays des merveilles, est surtout motivée par le déni de la mort, et de l'absence, avec des moments hallucinants: la momie du père, vidé et embaumé, recousu, empaillé, est le seul compagnon de la petite fille dans la maison. De plus, Jeliza-Rose a depuis toujours des têtes de poupées qui lui tiennent compagnie, auxquelles elle prête sa vie et sa voix. Elle meuble ainsi son imaginaire déjà torturé et tordu en y ajoutant encore plus de noirceur, et certaines images perturbantes (Jeliza Rose-Alice tombant dans un terrier, entourée par ses petites têtes de poupée, ou encore le visage figé du père après son overdose, coiffé d'une perruque 'en attendant qu'il se réveille', et la tête d'une poupée soudain dotée des yeux de la jeune fille...) viennent rappeler que chez Terry Gilliam, le rêve est un cauchemar, et réciproquement.

Les excès autant plastiques que thématiques du film peuvent éventuellement justifier la réaction de rejet ressentie par la critique Américaine au moment de la sortie. D'autres voix ont vu, en partie, plus clair: ainsi, l'ancien Monty Python et ami proche Michael Palin voit en Tideland le meilleur ou le pire de Terry Gilliam, sans parvenir à se décider. Deux choses sont sures: d'une part Jeliza-Rose est, comme Sam Lowry, ou le baron de Münchausen, une héroïne totalement taillée pour le monde de Gilliam, qui va nous entraîner dans son sillage vers un monde fantastique et inquiétant, c'est à dire l'imaginaire fébrile du réalisateur, ici déguisé en petite fille. D'autre part, qu'on l'aime ou non, le film a au moins le mérite d'être entièrement et sans la moindre concession tel que Gilliam l'a voulu. C'est la première fois; comme quoi si le film nous conte principalement la dangereuse traversée du miroir d'une fille de 9 ans, il prouve aussi qu'à 64 ans, la vie peut parfois enfin commencer.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 14:09

 

Gilliam revenait de loin en 2003, lorsque le travail sur ce film a vraiment commencé; après les commentaires acerbes contre Fear & Loathing, et les tentatives de monter son Don Quichotte, le réalisateur est passé par de sombres périodes d’abattement. Le scénario initial, signé de Ehren Kruger, était partagé dans un accord entre la MGM , en difficultés financières, et Dimension Films, une filiale de Miramax, la société toute puissante des Frères Weinstein, qui doit beaucoup à l’actionnariat de Disney: autant dire que quand on connait les rapports difficiles de Terry Gilliam avec les décideurs financiers, il fallait s’attendre à des tensions… Exaucé ! a nouveau, ce film a été l’occasion d’une empoignade entre Gilliam et le monde entier, et les acteurs, Matt Damon en tête, ont tous noté l’incroyable injustice faite à Gilliam, forcé d’avaler humiliation sur humiliation: son Chef-opérateur Nicola Pecorini, qui avait travaillé avec lui sur ses deux précédents projets, a été personnellement licencié par les Frères Weinstein; le scénariste Kruger a obtenu que ni Gilliam ni son collaborateur Tony Grisoni, co-auteur du désastre Don Quichotte, ne soient crédités pour leur version du script; Par-dessus le marché, le studio a imposé des changements dans le découpage et l’intrigue du film. Bref, pour Gilliam, de quoi le dégoûter du cinéma à tout jamais… ce qui n'arrivera pas.

Les frères Grimm , Will (Matt Damon) et Jacob (Heath Ledger), sont deux escrocs d’un genre nouveau dans l’Allemagne occupée par les troupes Napoléoniennes. Ils se renseignent sur les contes locaux, et interviennent pour proposer des exorcismes, dont ils donnent une version spectaculaires, en faisant intervenir des comparses déguisés en fantômes. S’ils bénéficient financièrement tous les deux de leur petite entreprise, ils sont malgré tout bien différents : Jacob, plus fantasque, est passionné par les histoires locales, et persuadé qu’un jour ils verront un vrai sortilège; de son coté, Will est pragmatique, a plus de sang-froid, et prend les décisions aussi réalistement que possible. Alors lorsqu’un jour un vrai sortilège, avec une reine (Monica Bellucci) qui utilise la magie noire pour revenir à la vie, se manifeste, les deux homme auront fort à faire pour déjouer les plans diaboliques, à plus forte raison lorsqu’un général Français (Jonathan Pryce) et son aide-de-camp Cavaldi (Peter Stormare) se mêlent de les contrôler afin de prendre l’ascendant sur la population locale…

On le voit bien: il y a à boire et à manger dans ce scénario très compliqué. Il n’est pas sur qu’il faille l’attribuer à Kruger, on sait que Gilliam se plait souvent, quelque soient ses collaborateurs, à en rajouter: Brazil n’est pas un modèle de simplicité… Mais ce qui frappe, c’est qu’en dépit de tous ces personnages, et des toutes ces péripéties, le film peine à décoller. On se perd, et les efforts vraiment louables des deux acteurs principaux sont souvent en vain. Les intermèdes comiques mitonnés par Stormare et Pryce (Ce dernier une fois de plus très heureux de retrouver son réalisateur fétiche) nous éloignent de l’intrigue principale: la rivalité inévitable entre deux frères qui travaillent ensemble, mais ne partagent pas le même idéal... S’il est évident que Will mène le coté pragmatique et financier du duo, on sait que c’est Jacob qui est responsable de l’intérêt pour l’occulte, et le film devrait aller plus dans la direction de se débarrasser de l’influence de Will. Mais les frères Weinstein ne voyaient pas cela d’un très bon œil: Will, c’est Matt Damon… La situation selon Gilliam aurait été plus dans le sens d’un recentrage sur Jacob, un personnage plus proche des fantasques caractères des films précédents du metteur en scène. Un autre aspect frustrant, qui complète cette idée, c’est le personnage un peu transparent d’Angelika (Lena Headey), qui est supposée incarner l’amour commun de Will et Jake. Elle manque singulièrement de substance telle qu'elle existe dans le film… A ce propos, la reine maléfique est supposée être terrifiante, mais elle est incarnée par Monica Bellucci, qui joue aussi mal qu’elle est belle, c’est dire à quel point elle est nulle.

Reste un film splendide: vide, mais si beau ! On sait que durant les années 2000, l’utilisation de la HD dans les tournages est devenue la norme depuis les efforts hallucinants de Janusz Kaminski auprès de Spielberg. Le résultat, au service de l’imaginaire de Terry Gilliam, est visuellement splendide, et nous laisse espérer des films pour lesquels son sens graphique exceptionnel puisse être utilisé pour enluminer des films qui lui fassent honneur. En attendant, les frères Weinstein ont gardé ce film sous le coude durant 10 mois… la preuve que même pour eux qui se sont un peu trop investis dans ce film, le Grimm ne paie pas, comme disait Gotlib.

 
Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 14:07

The hamster factor, and other tales of Twelve monkeys (Keith Fulton, Louis Pepe, 1996)

Ceci est un documentaire sur un film (Twelve monkeys, of course), qui n'est pas le désormais très prévisible outil promotionnel, mais bien un film qui sonde le processus créatif, ne masquant pas les doutes, les voies de garage d'un réalisateur, en proie au doute constant. De quoi nous rendre le film et son réalisateur encore plus attachants, si c'était possible...

Lost in La Mancha (Keith Fulton & Louis Pepe, 2001)

 

Un autre documentaire, cette fois sur un film qui ne s'est pas fait! Désireux depuis toujours de tourner son Don Quichotte, Terry Gilliam se lance dans l'aventure, pour une production Européenne, tournée en Espagne en anglais, avec Johnny Depp, Vanessa Paradis mais surtout le grand Jean Rochefort en Don Quichotte. ce dernier non seulement accepte, mais plus encore est persuadé qu'il s'agit du rôle de sa vie. Mais un budget revu sérieusement à la baisse, les problèmes de santé vite insyuurmontables de Rochefort, et le temps pourri, le tout sapoudré d'une tendance de Gilliam à s'enfermer dans sa vision au point de ne plus communiquer avec ses techniciens, vont plomber le tournage. Ce documentaire est donc l'histoire d'un film maudit, qui ne s'est pas fait, et ne se fera jamais sous cette forme: Gilliam s'est relancé dans une nouvelle tentative, avec Robert Duvall en quichotte. Aux dernières nouvelles, ce serait de nouveau à l'eau...

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 14:01

Je n'aime pas ce film, et je ne suis pas le seul, si j’en crois l’anecdote racontée par Gilliam au sujet de Cannes : il attendait à l’issue de la projection à cannes, et a eu la désagréable surprise d’apprendre que le public de la Croisette avait hué et franchement détesté le film. Aujourd’hui, Fear & Loathing partage le redoutable honneur d’être à l’instar de The fight club, de David Fincher, un film détesté de la critique, et adoré, révéré même par une certaine partie du public.

Pourquoi, donc, ce film, qui tranche non seulement par rapport aux films américains contemporains par son originalité et sa verdeur, mais aussi qui n’a que très peu de rapports avec les films ultra-compartimentés et sur-produits de Terry Gilliam ? Celui-ci ne cache pas son admiration pour Hunter Thomson, le journaliste auteur des textes de base, et qui est représenté par l’étrange personnage chaotique de journaliste drogué campé par Johnny Depp. Il a souhaité depuis longtemps adapter le livre recueillant les articles de celui-ci, et accomplissait un vieux rêve. Mais plus encore, outre Gilliam, ses acteurs et Thompson lui-même, il y a un public pour un livre qui est un classique, certes bizarre, mais un vrai classique à part entière. Et puis la drogue, vue par Gilliam qui confesse n’y avoir jamais succombé, c’est un échappatoire au moins aussi intéressant que les rêves de Time bandits et Brazil, les inventions de Münchausen, les contes du Graal de Fisher King ou le monde vu par cet enfant adulte qu’était Bruce Willis dans Twelve monkeys … Bref, aussi mauvais soit le film, au moins il ne dépare pas totalement. Mais une chose est sûre: personne ne s’est retenu, sur le film, ni Gilliam, ni ses acteurs, Benicio del Toro en tête (il est hallucinant), ni Johnny Depp (il n’est pas mal non plus…).

Le principal défaut du film, c’est d’être trop graphiquement soumis au délire de ses héros. On sait, ou on peut savoir en le voyant, que le film n’est qu’une farce, consistant à laisser ses héros se vautrer sur le modèle américain, et le traîner dans la boue. Gilliam souhaitait faire résonner le vitriol de Thomson, qui sentait que la liberté qui avait soufflé dans les années 60 allait être oblitérée par les années 70 (Et il avait raison !): pour Gilliam, les 90s sont une série d’occasions manquées, et de dénis graves; allons, semble-t-il nous dire : la décennie de Kurt Cobain et de la libération de Nelson Mandela restera-t-elle uniquement cette fade période durant laquelle on a sagement adapté le libéralisme carnassier des années Bush Père avec un sage Bill Clinton, afin de mieux préparer à Bush Fils? En ce contexte, la sortie de Fear & Loathing, aussi raté soit le film, ne peut pas laisser indifférent. Je n’aime pas le film, non. Mais il y des moments de délire, de méchanceté, de clowneries aussi, qui sont, partiellement, irrésistibles. C’est souvent odieux, un peu froid, très impoli et agressif. Mais au moins ce film ne nous laisse-t-il pas indifférent…

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam Criterion
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 13:06
12 Monkeys (1995)
 
Ce film est selon moi le chef d’œuvre de Terry Gilliam, au mépris de tout: de la politique des auteurs ; du fait qu’en 1995, personne ne se rappelait qui il était alors que lorsqu’il a réalisé Brazil, il faisait partie du cercle très fermé des deux ou trois réalisateurs les plus en vue; du fait qu’il n'est de bon ton d’admirer un réalisateur Américain que s’il tourne en Grande-Bretagne, par exemple Brazil ; du fait que Bruce Willis était une énorme star en 1995, donc le film est louche auprès d’un grand nombre d’intellectuels; du fait que 12 Monkeys est un remake d’un film, vénéré par les intellectuels Français, et dont Gilliam a fait un film ludique, de science-fiction, et en apparence très commercial.
 
Bref, pour le critique moyen, il faut applaudir la réussite de 12 Monkeys, mais ce n’est pas un grand film, contrairement à Brazil, bien sûr. Bon, j’aime Brazil, justement… Mais il me semble que l’ensemble du projet 12 monkeys va plus loin, propose une histoire dont je ne me lasse pas, et que certaines de images obtenues sont tellement imprimées dans ma mémoire que leur seule évocation réussit à déclencher une émotion qui dépasse le simple sourire de satisfaction. Et puis, surtout, 12 monkeys est un film sur l’amour fou, comme mes films préférés. Il en fait d’ailleurs partie, tout simplement.

Au commencement du projet, le film La jetée de Chris Marker détonne sur tous les films de sa génération, mais aussi reste un projet unique dans l’histoire du cinéma: il conte un bizarre voyage dans le temps, raconté en voix off par un acteur, sur des photos. Seule une séquence très courte bénéficie de mouvements, mais ça va très vite. Mais le scénario inclut dans ce quart d’heure étrange de cinéma un petit coup de théâtre qui n’est pas passé inaperçu, et dont je ne vais pas parler, puisqu’il fait le sel de la fin. David et Janet Peoples, scénaristes, ont adapté le script de Marker, et en ont fait un script de long métrage :

James Cole, prisonnier dans une communauté souterraine vers 2025, est désigné volontaire pour une mission : la terre ayant subi une attaque virale, orchestrée par des mains humaines, en 1996, les hommes survivants sont désormais condamnés à vivre sous terre, sous la surveillance des scientifiques, en état d’urgence permanent (C’est à dire en dictature, mais ce n’est jamais dit), Cole doit retourner dans le passé pour collecter des informations sur le virus avant qu’il ne soit lâché dans la nature. Il doit aussi enquêter sur place afin de déterminer le degré d’implication d’un groupe supposé terroriste, qui s’est autoproclamé ‘L’armée des douze singes'. Le problème, c’est que le système de voyage dans le temps, ne fonctionne pas comme il devrait, et donc Cole est envoyé trop tôt. L’autre problème, c’est que Cole est un esprit simple, doté du QI d’une mandarine, et les effets des voyages répétés dans le temps vont vite changer ses repères, à plus forte raison lorsque la jolie psychiatre qui s’occupe de lui (Ben oui ; si vous voyagez dans le passé, nu, il y a de fortes chances que vous échouiez dans une institution mentale à un moment ou un autre…) s’avère être particulièrement plus intéressante que les scientifiques qui comptent sur vous…

Le film est donc basé sur le paradoxe temporel, ce vieux classique de la science-fiction; j’en rappelle le principe: toute personne qui voyage dans le passé pour rencontrer sa maman jeune risque de devenir son propre père. Ce n’est bien sur pas ce qui arrive à Cole, mais ce qui lui arrive est nettement plus élaboré; il est hanté par un rêve, ou un souvenir: enfant, il est dans un endroit public, et il voit un homme abattu par des policiers, et une femme qui court pour le rejoindre. Elle se penche sur lui, et exprime toute la douleur du monde. Ce rêve sert de fil rouge, et évolue de façon intéressante au fur et à mesure du film. La fin révèlera la raison d’être de ce rêve aux spectateurs, et la séquence est d’une grande beauté. Mais elle informe tout le film, qui pour le reste, réussit à se promener de façon cohérente d’époque en époque sans aucun souci de compréhension pour le spectateur.

La mise en scène repose sur une construction savante, élément important pour Gilliam. Même si un monde entier n’a pas été construit en studio, comme c’était le cas pour ses films les plus spectaculaires (Brazil et Münchausen, bien sur), il a au moins pu recréer des endroits emblématiques : la prison souterraine, les laboratoires des scientifiques, la pièce ou l’on a entreposé la machine à remonter le temps…. Contrairement aux films classiques du voyage dans le temps, on n’a pas un endroit aseptisé: le futur est sale, encombré, et bien sur les gens y sont entassés les uns sur les autres, puisqu’ils ne peuvent aller à la surface. Par opposition, Gilliam se plait à montrer « notre » monde (1990/1996 dans le film) aussi moche qu’il est, avec ses SDF entassés dehors, et ses ghettos en ruines, mais ces rues en décadence apparaissent à Cole toujours plus belles que son présent à lui, si bien qu’il va « désirer » être fou, afin d’effacer la vérité, et être autorisé à vivre, même enfermé, dans notre présent. Les scènes tournées en pleine rue sont bouillonnantes d’une urgence, d’un dynamisme qui faisait défaut à The Fisher King.

La mise en scène de Gilliam, très classique dans son film précédent, s’appuie sur une grande maîtrise de l’image et du son, à tel point que les techniques utilisées pour accentuer la folie des personnages (le leitmotiv, c’est vraiment « youpi, on est fou »... même la psy le dit à un moment: « It’s okay, James, we’re crazy! »). Les angles de caméra, obtenus au moyen d’objectifs bizarres, l’un des péchés mignons du graphiste Gilliam, sont combinés à des disruptions étranges du continuum filmique: la bande-son est souvent parasitée par les bruits venant des multiples télévisions dans les séquences de l’asile, ou la bande-son d’un film vu au cinéma. Ainsi, la folie sonore des dessins animés de Tex Avery (Little 'Tinker), ou des films des Marx Brothers (Monkey business), la musique hantée de Bernard Herrman pour Hitchcock (Vertigo), se substituent aux sons naturels, viennent enrichir la thématique (Little 'Tinker parle après tout d'un putois qui se déguise pour séduire, Monkey business possède un mot-clé dans son titre, et Vertigo fait le chassé-croisé temporel dans son histoire d'amour...), et souvent en rajoutent sur la folie des personnages. Folie bien sur parfaitement interprétée en particulier par Bruce Willis et Brad Pitt, ce dernier ayant droit à se lâcher totalement. Madeleine Stowe est comme à son habitude, c’est-à-dire lorsqu’on l’emploie, excellente: fidèle à son habitude, Gilliam a limité sa direction d’acteurs au choix des interprètes, auxquels il fait ensuite totalement confiance, comme Clint Eastwood.

Ce film faussement bonhomme, au rythme sûr et étonnant, qui demande bien sûr une grande attention au spectateur multiplie les fausses pistes afin de ménager une fin grandiose, faite de beaucoup de poésie (Citons juste les girafes aperçues sur une autoroute de l’Est Américain), d’allusions au cinéma (Hitchcock, dont un ensemble de 4 films est projeté dans un cinéma permanent), et de plans magnifiquement préparés durant tout le film. Willis a un rôle difficile: James Cole n’est pas McClane, loin de là; physiquement, il est très capable, mais il n’est pas intelligent: sa vie a semble-t-il cessé en 1996, lorsque avec les autres survivants du virus, il est parti vivre sous terre. On sent qu’il n’a jamais fait d’études, il ne sait que très mal écrire (« bootiful »), et est lent à comprendre ce qui lui arrive. Son atout ? Sa mémoire, dit-il, mais il ne comprend pas toutes les données qu’il a emmagasinées. Discrètement, les auteurs lui ont donné une identité secrète de prophète, avec le truc de scénariste vieux comme le monde de lui donner les initiales J.C., mais d’autres indices vont dans ce sens: une conférence donnée sur la poésie et la prophétie, le complexe de Cassandre justement étudié par la psychiatre Kathryn Railly, et les plans tout droit sortis de Life of Brian, qui montrent des «prophètes» annonçant l’apocalypse dans les rues de Philadelphie renforcent ce thème. Mais fondamentalement, Cole est un enfant, et Willis joue à fond cette carte, aidé en toutes scènes par la mise en scène, et le recours aux motifs du rêve: si ce rêve dans lequel il est un enfant de huit ans revient sans cesse, c’est peut-être pour nous dire que Cole a, pour l’éternité, cet âge. Mais que s’est-il passé à cet âge ? Voilà la question troublante à laquelle le film va répondre, donnant tout son sens douloureux, et magnifique à ce film qui feint d’être un film de science-fiction pendant 129 minutes, mais qui est bien plus que cela… La construction efficace de ce film vous prend à la gorge dès le premier plan, et ne lâche son spectateur qu’au dernier plan. Ce sont, d’ailleurs, les mêmes images: les yeux, en gros plan, d’un enfant.
Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 12:58

Passé généralement inaperçu lors de sa sortie, et jamais montré à la télévision, ce film possède en plus le handicap d’avoir été presque désavoué par son réalisateur. A la base, un scénario de Richard La Gravenese, qui s’illustrera quelques années après par son script de The bridges of Madison County pour Clint Eastwood. C’est la première réalisation « Hollywoodienne » de Terry Gilliam, pour Tri-Star, et il a du changer sa façon de travailler après les tournages pharaoniques de Brazil et Münchausen : fini les mondes intégralement recréés en studio, « The fisher king » a été tourné dans les rues de New York, et le budget décor a été sérieusement limité ; son histoire le rattache pourtant au reste de la carrière de Terry Gilliam, y compris au premier long métrage auquel il a collaboré, Monty Python and the holy grail, de façon inattendue. Mais n’y voyons pas trop, le script ce LaGravenese aurait de toute façon incorporé ces allusions au Graal y compris si le film avait été tourné par Ron Howard ou Joel Schumacher (pour prendre deux exemples rigolos…).


Jack Lucas, sorte de Howard Stern fictif, est un animateur de radio auto-satisfait, qui jette sa bile sur les ondes, dans un talk-show dont le principe n’est pas d’apporter du sens, mais plutôt de laisser l’animateur dire des horreurs en rebondissant sur la naïveté de ses interlocuteurs: c’est donc très méchant, très populaire, et un soir, Jack répond à un auditeur d’une façon tellement noire et provocante que celui-ci va déclencher un massacre dans l’heure suivante, tuant 7 personnes. Criblé de remords, Jack abandonne son métier, sa vie, et tente de se refaire auprès d’une jeune femme, gérante de vidéo-club, mais il a du mal à ne pas sombrer dans l’alcoolisme. Un soir de beuverie, alors qu’il traine sous un pont, il est attaqué par des hommes qui souhaitent terroriser des clochards, mais il est sauvé par Parry, un SDF fantasque qui s’avère être l’époux d’une des victimes de la tuerie. L’association des deux hommes va changer leurs vies de façon durable…

Au-delà de la surprise de découvrir un film de Terry Gilliam qui se passe dans le monde réel, on est dans un univers familier: Le réalisateur donne libre cours à son génie pour les angles bizarres de caméra, les lentilles diverses et variées, et son sens de la composition est toujours aussi affirmé. Les acteurs, Robin Williams et Jeff Bridges en tête, sont des gens de confiance auxquels le metteur en scène a fait appel justement pour leur compétence, il serait illusoire de parler de direction d’acteurs avec Terry Gilliam. La palme du bizarre et du drôle revient tout de même à Amanda Plummer : elle joue une petite employée d’une maison d’édition, bardée de tics, dont le clochard Parry est amoureux. Elle est inadaptée, mal élevée, mal dégrossie, mais totalement séduisante dans son excentricité. Une scène à 4 dans un restaurant Chinois durant laquelle les deux « gens normaux » (Bridges et Mercedes Ruehl) assistent médusés à l’étrange ballet de raviolis et de nouilles absorbés salement par deux personnes totalement inadaptées et maladroites est un grand moment de n’importe quoi plutôt tendre, que Gilliam a choisi de traiter à la façon du burlesque muet, en un seul plan, et qui sent bon l'improvisation réussie.

L’essentiel de la thématique du film tient dans la générosité affichée de la rencontre entre l’univers de Jack Lucas, impatient de se reconstruire après avoir fauté en causant de fait la mort de plusieurs personnes, et celui de Parry, ancien professeur d’université qui s’est réfugié dans son nouveau monde afin de ne pas affronter son deuil: il s’est inventé un ennemi, un chevalier fantastique et rougeâtre, cracheur de feu, qui apparait à chaque sollicitation de son passé, lorsqu’on l’appelle par son vrai nom, ou s’il se rappelle sa femme. Les apparitions du chevalier, traitées au ralenti, nous rappellent le sens visuel du graphiste Gilliam. Mais elles sont utiles pour visualiser le problème de Parry, qui comme Jack a besoin de vivre en acceptant quelque chose : s’il veut se reconstruire, il va devoir regarder la vérité en face, et si Jack veut se reconstruire, il faut vraiment que pour une fois il fasse quelque chose pour quelqu’un d’autre. En allant chercher le « Graal », en fait une coupe quelconque aperçue sur une photo, et en le ramenant à Parry, Jack donne à sa destinée un sens, et il accomplit un acte totalement dénué d’égoïsme, puisqu’il sait que cet objet n’est pas le Graal. Mais il va aider Parry à renaitre, et à passer désormais une vie tournée vers l’avenir en compagnie de Lydia, sa bizarre mais attachante amoureuse. De son coté, Parry va aider Jack à regarder les autres, et va lui permettre d’affronter sa plus grande peur : admettre ses sentiments à l’égard de sa fiancée. Toute cette thématique de l’échange de bons procédés est sans doute à porter au crédit de Richard LaGravenese, mais une part de cette histoire est à rattacher entièrement à Terry Gilliam, et nous rappelle Time Bandits, Brazil, et Münchausen : La façon dont Parry affronte la réalité en passant totalement de l’autre coté du miroir, en devenant un chevalier et en redressant les torts sur les quais, nous est désormais vraiment familière…

Voilà donc un film vaguement religieux, mal fichu, mais sympathique, dans lequel un metteur en scène habitué à la toute puissance sur ses tournages va essayer de réapprendre son métier, et si ce n’est pas une totale réussite, c’est loin d'être indigne; et les séquences avec Amanda Plummer valent à elles seules le visionnage. Pour son premier film Hollywoodien, Gilliam a eu la chance de pouvoir prendre ses marques ; il fera beaucoup mieux avec son film suivant, dans lequel il saura se souvenir de certaines des expériences de The Fisher King.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam Criterion
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 12:54

Après l’énorme Brazil, dont les problèmes de tournage, de montage, de budget, et de sortie (Universal ne voulait tout simplement pas le sortir) ont été très amers, Gilliam s’est attaqué à… pire. Conçu en compagnie de Charles McKeown, déjà co-scénariste de Brazil, Munchausen s’occupe à montrer de quelle façon un vieillard peut régler finalement tous les conflits grâce à la puissance de l’imaginaire.
Dans une Europe ravagée par les guerres, une troupe de théâtre donne une pièce adaptée des « souvenirs » grandiloquents du Baron de Munchausen. Celui-ci, désormais un vieillard, intervient et décide de donner sa version des faits. Avec la complicité de Sally, jeune fille-comédienne, et de ses vieux compagnons retrouvés au hasard des épisodes, il entremêle alors la vérité et la fiction, quitte à se perdre dans une histoire qui nous emmène sur la lune, au fond d’une baleine, et dans un volcan…Nous assistons à l’étrange ballet des corps et têtes dissociés du roi et de la reine de la Lune, à des exploits réalisés par les étranges amis du Baron, ainsi qu’à la jolie naissance très Botticcellienne de Vénus, interprétée par la jeune Uma Thurman.

Il ya peu à analyser en surface dans ce film, qui construit une histoire très savamment en enchaînant les morceaux de bravoure ; Gilliam lui-même avoue ne pas savoir de quoi il parle, même s’il n’est pas difficile d’y voir l’affirmation par un artiste de la toute-puissance de l’imaginaire, ainsi que la présence obsessionnelle d’une Angleterre Thatcherienne, déjà la cible de Time Bandits, Brazil et Crimson permanent insurance. Cette Angleterre bureaucrate qui s'interdit de rêver, compte sou à sou et veut empêcher le bonheur, est confiée à Jonathan Pryce, tout un symbole...

De toute façon, le film est surtout une magnifique construction, dont chaque séquence est soignée à l’extrême, et chaque plan présente un défi. Les acteurs, les techniciens, tout le monde a fini le tournage exténué, mais le résultat vaut le détour: pour peu que le spectateur l’accepte, le voyage est extraordinaire; il faut juste y croire. Outre le fameux réveil de Vénus (En présence d'un Oliver Reed survolté dans l'un de ses rôles les plus géniaux), on signalera une des plus belles séquences surréalistes de l’histoire du cinéma, lorsque le vaisseau-montgolfière de Munchausen « alunit », dans ce qui semble être une mer calme, et qui est en fait le sol sablonneux de la lune… Le Baron va d'aventure en aventure en rajeunissant ou vieillissant au gré de ses humeurs et de sa fantaisie. IL va jusqu'à incorporer sa propre mort à son récit afin de mieux en triompher.

Ce film a sans doute coûté sa carrière de réalisateur respecté à Gilliam, désormais condamné à aller de studio en studio en quête de travail. Il saura souvent sauver la face, et même faire de grands films, mais ne retrouvera jamais les conditions de toute puissance dans lesquelles il aura tourné ce film. Une page se tourne, avant de voir Gilliam aller faire quelques films aux Etats-Unis, dans l’espoir de voir aboutir son projet d’adaptation de Watchmen. Ce qui n’arrivera, bien entendu, jamais.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam Criterion
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 12:49

Brazil! on a des sueurs froides rien que d'aborder ce film maudit... Surtout quand on pense au fatras juridique dans lequel se sont mis Terry Gilliam et la Universal. Brazil appartient à un cercle très fermé de films-univers, partageant avec Blade Runner, ou Metropolis d'être une re-création entièrement originale et cohérente d'un monde. L'univers ainsi créé est une Angleterre qui vit sous une main de fer jamais identifiée, minée par des attentats pas vraiment revendiqués; Il s'agit aussi d'un film dont les images énoncent de façon magnifique toutes les obsessions visuelles ou thématiques de Gilliam: la dictature, la tristesse de l'Angleterre conformiste, le consumérisme Américain, la futilité désespérante de l'être humain, la froideur d'un monde dominé par la bureaucratie et l'administration, l'importance du rêve. C'est ce dernier point qui me semble le plus important.

Sam Lowry (Jonathan Pryce), petit fonctionnaire minable, travaille pour le ministère de l'information. A ce titre, il doit un jour amener un chèque de dédommagement à une veuve dont le mari est mort, par erreur, sous la torture. En faisant cela, il met le pied dans un engrenage imprévu...
Sam n'est pas qu'un fonctionnaire minable, il est aussi un rêveur impénitent. dans ses rêves, il vole, et va secourir des belles dames en péril... Alors lorsque la belle dame de ses rêves (Kim Greist) entre dans sa vraie vie, Sam se met à ne plus faire correctement son travail...

Le film est irracontable, je le sais, j'ai essayé. Il est aussi magnifique, presque parfait en dépit des difficultés insurmontables qui ont émaillé le montage... Le film est surtout, après les excès narratifs de Time bandits, d'une grande cohérence, et d'une grande rigueur. Gilliam reprend la notion de rêve là ou Time bandits l'avait laissée, et s'intéresse désormais à la vie rêvée d'un adulte après celle de l'enfant, et comment s'étonner de l'horreur qui s'en suit? Sam Lowry se rêve en héros magnifiques, mais s'enfonce à chaque pas dans un monde terrifiant, fait de paperasse et de fascisme. Et l'héroïsme ne viendra que d'un certain individualisme, d'une forte dose d'inconscience, voire de coïncidences navrantes. Malgré cela, le film est aussi doté d'un humour ravageur, et ce dès la première séquence. Ne manquez pas Bob de Niro en Plombier-justicier!

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam Criterion