Peu de temps après la sortie du premier épisode de Die Spinnen, son premier film conservé, Lang signe ce curieux film, adaptation statique et ampoulée de l’opéra Madame Butterfly. Sur un scénario de Max Jungk, il raconte comment une jeune Japonaise (Lil Dagover), jusqu'alors protégée par son père, un notable local, tombe sous la coupe d'un prêtre Bouddhiste (Georg John) qui va essayer de l'assujettir faute de pouvoir la posséder. Mais elle trouve une échappatoire en la personne d'un occidental, Olaf Anderson (Niels Prin) avec lequel elle file le parfait amour. Mais quand il part, pour rejoindre sa légitime épouse, elle reste seule, et... enceinte.
Décoratif, esthétique, mais mortellement ennuyeux, le principal intérêt est qu’on ait retrouvé ce film, réputé perdu pendant des décennies… Lang y sacrifie à une mode exotique et orientaliste qui était également un peu présente dans Les araignées, et tourne ses scènes dans des jardins japonais plus pittoresques encore que les vrais. Mais comment le prendre au sérieux? Georg John, en prêtre Vouddhiste, a du mal à nous faire oublier que le crâne rasé qu'il arbore est un bout de plastique mal ajusté... La vision du bouddhisme est hallucinante de stupidité, et le Japon y est certes décoratif, mais à peu près aussi Japonais que Bourg-en Bresse.
Bref, réjouissons-nous: on a retrouvé un film, et on a pu le voir et constater qu'il n'a pas grand intérêt, si ce n'est en le comparant avec les épisodes "exotiques" et décoratifs de Die Spinnen et Der müde Tod. La situation de Harakiri est par contre paradoxale: le film est sorti en décembre 1919, soit deux mois après la première partie des Spinnen (Les araignées), dont la deuxième partie ne sortirait qu'en février 1920...
A Florence, avant la renaissance, une courtisane (Marga Von Kierska) subjugue les uns par sa beauté, et pousse les autres à s'interoger sur sa moralité, à commencer par le gouverneur local (Otto Mannstädt), sous l'influence de l'église. ...Ce qui ne l'empêche pas, enhardi par la sensualité de la dame, de tenter sa chance. Mais comme elle refuse, il est décidé qu'elle a une âme impure, et on vient pour l'arrêter. Amoureux, Lorenzo (Anders Wikmann), le fils de Cesare le gouverneur, tue ce dernier. Désormais il va diriger la ville tout en vivant ses amours avec Julia la courtisane...
Celle-ci continue à subjuguer tous les hommes, jusqu'à un ermite local, Medardus (Theodor Becker). Ce dernier tente de montrer à Julia le poids de son péché, mais tombe fou amoureux à son tour, et comme ça devient clairement l'habitude, il tue Lorenzo...
Sombre, profondément ironique, le film n'en est pas moins mécanique. Il a le redoutable privilège d'être tiré d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, The mask of the read death, et en prime basé sur un script de Fritz Lang... Rippert, le metteur en scène, est ancré profondément dans le style ampoulé et pondéral du cinéma Allemand des années 10, comme en témoigne une tendance à privilégier les longs plans d'ensemble, perdant à mon sens plus d'une occasion de cadrer sur les turpitudes (bien tièdes, le nombre de fois qu'un intertitre nous annonce que la ville sombre dans la luxure, pour ensuite qu'on nous montre des jeunes gens en train de se courir après en levant les bras au ciel, une coupe de vin à la main...)... Il semble qu'une des missions confiées au metteur en scène a été de bien cadrer les décors, il est vrai assez impressionnants. Certains aspects (la reconstitution de Florence, le triangle entre Julia, Lorenzo et Cesare, l'ironie du destin) nous feraient presque croire en une préfiguration de Der Müde Tod, ce qui nous pousse à pousser la question suivante: et si Fritz Lang avait tourné le film lui-même?
...Disons qu'il ne faut peut-être pas s'emballer trop vite, j'ai vu Hara Kiri et Les Araignées, tournés cette même année 1919.
Ce film aurait-il bénéficié d'un tel effort de restauration s'il n'avait été incidemment scénarisé par Fritz Lang? J'en doute. Cela dit, on retrouve, plus ou moins dans tout le film, sa patte, non seulement à travers cette préfiguration, comme je le disais plus haut, d'un de ses premiers films imoprtants, mais aussi à travers la noirceur globale, jusqu'aux souterrains par lesquels Medardus s'échappe de la ville en voie de destruction complète par l'effet du châtiment divin de la peste, mais aussi et surtout par la cohabitation étrange entre un monde tangible, et l'inquiétant monde des esprits, un trait qu'on trouvait déjà dans le film Hilde Warren und der Tod.
C'est l'un des premiers scripts écrits par Fritz Lang, pour un autre réalisateur, d'autant que le jeune auteur n'avait pas encore pu accéder à cette fonction. Si le résultat est un film sans doute assez moyen, il est intéressant dans la mesure où il anticipe sur une de ses oeuvres de jeunesse les plus importantes... C'est Joe May, qui tenait une place importante dans le cinéma populaire des années 10, qui a dirigé ce film comme beaucoup des premiers scénarios de Lang.
Hilde Warren, actrice, est de par son art attirée par la noirceur, et visitée parfois par la mort (Georg John); mais elle se résout toujours à voir les bons côtés de la vie, ce qui la poussera bientôt à arrêter son activité! Elle est courtisée par un de ses amis, le directeur du théâtre qui l'a employée: Hans von Wengraf (Hans Mierendorf) est un homme apprécié de tous, mais il est plus âgé. Elle lui préfère un playboy, Hector (Bruno Kastner), flamboyant (et très amoureux), mais c'est un voyou, et ils seront à peine mariés qu'il est appréhendé pour meurtre, et abattu par la police... Hilde va donc rester seule, avec un jeune garçon. Quand Hans la retrouve, il ne tardera pas à constater que le fils (Ernst Matray) a hérité des pires défauts de son père...
Cette fable sur le déterminisme ne tient évidemment pas debout, et c'est un mélodrame assez classique de cette époque de l'écran Allemand pré-Caligari: de beaux décors, une interprétation un peu ampoulée, et une certaine influence marquée du cinéma Danois. Mia May (Hilde) est une jeune première avec de solides heures de vol, et les fadaises sur le fils qui ne peut que devenir un meurtrier puisque son père l'était, sont hautement risibles.
Mais les quelques apparitions intempestives de la mort, d'ailleurs interprétée par un acteur à la plastique étonnante, qu'on reverra souvent chez Lang, sont non seulement marquées du sceau de l'étrange, mais elles sont plastiquement superbes. Et comment ne pas penser à Der müde Tod, dans lequel Lil Dagover et Bernhard Goetzke recréeront l'étrange couple entre une femme innocente parvenue au bout de son chemin, et une mort lassée d'accomplir sa triste besogne? Pour finir de tisser un lien entre ce petit film et le grand auteur, Lang joue également un rôle de figuration...
Il est pour l'heure considéré que ce film pourrait bien être le dernier de Clint Eastwood... Mais à 94 ans, c'est d'autant plus crédible qu'effectivement ce soit le cas! Il est rare aussi que le dernier film d'un cinéaste de premier plan soit une grande oeuvre, on pourrait multiplier les exemples, de Renoir à Hitchcock en passant par Lang, de dernier film miteux, honteux, indigne... D'une dernière étape dans le parcours qui s'avère trop proche d'un geste désespéré: filmer pour ne pas mourir...
Si tel est le cas, la démarche mérite d'être saluée, mais on le verra vite, c'est surtout en tant que film de Clint Eastwood, pas en tant que dernier film qu'il nous conviendra de voir cette dernière étape d'une longue et fascinante carrière.
Un procès va se tenir à Savannah, en Géorgie. Un jeune homme, qui s'apprête à devenir papa, est convoqué pour être éventuellement juré dans un procès pour meurtre. Justin Kemp (Nicholas Hoult) est apparement un brave homme, sans histoire... ce qui est trompeur, on le verra vite. L'accusé (Gabriel Basso) encourt une peine de perpétuité, et clame son innocence: il a été vu doté d'un comportement violent en compagnie de sa petite amie (Francesca Eastwood) un soir de 2021, et elle a ensuite été retrouvée morte, couverte de contusions, le lendemain en contrebas d'une route.... La procureure, Faith Killebrew (Toni Collette) a beaucoup à jouer dans l'affaire, car elle est en campagne pour se faire élure procureure générale de l'état de Georgie. Les éléments sont en place, du moins presque tous: deux autres faits sont à prendre en compte; le couple Kemp attend un enfant, mais ce n'est pas la première fois qu'ils essaient, l'arrivée imminente de leur fille est un événement crucial voire une seconde naissance pour le jeune homme. Son épouse (Zoey Deutch) le sait: il est alcoolique, et depuis quatre ans, il remonte la pente, après avoir eu un accident grave sous l'influence de l'alcool...
Pendant l'exposé des faits, le jeune juré se rend compte qu'il n'est pas étranger à cette histoire, et se souvient d'avoir heurté quelque chose en voiture, le soir du meurtre. Il avait justement passé une partie de la soirée au bar où le couple de l'affaire avait été vu, durant leur dispute... Et il sait désormais qu'il est juré dans une affaire dont il aurait du être l'accusé...
C'est beaucoup de coïncidences, et j'imagine qu'on le fera remarquer à un moment ou un autre. Mais le cinéma, qui fonctionne de toute façon sur l'utilisation du faux pour recréer le vrai, se base sur la rupture de l'incrédulité, le moment où le spectateur qui sait qu'on lui raconte une histoire interprétée par des acteurs, accepte le mensonge qu'on lui donne à voir et se laisse aller au fil de l'intrigue. Et l'exposition du film est particulièrement prenante, le personnage aussi particulièrement sympathique... C'est là que le spectateur s'engage inévitablement aux côtés de Justin et de sa culpabilité dérangeante...
Car Eastwood ne se contente pas de raconter une histoire épatante et incroyable pour épater la galerie, il va plus loin. Il questionne, et pas pour la première fois, une institution Américaine, cette fois la justice, dans l'expérience d'un individu, comme auparavant il avait présenté des parcours de mavericks (de Harry Callahan à Bronco Billy, en passant par le Red Stovall de Honkytonk man) confrontés à un système soit qui les excluait, soit dont ils s'excluaient eux même... Il questionne plus avant la justice face à l'individu, d'une manière plus générale, ce qu'il a fait dans le récent Richard Jewell, mais aussi et surtout dans Midnight in the garden of good and evil en 1997, l'un de ses films les plus mémorables, et situé d'ailleurs... à Savannah en Georgie.
Quel individu? Finalement, plus qu'on ne croirait, il n'y a pas ici qu'une seule personne en jeu, même si Justin Kemp, bien sûr, reste le principal personnage. Après tout, la façon dont la culpabilité inattendue de Justin Kemp éclaire le film, finit par impliquer Faith, la procureure qui a tant intérêt à mener ce procès à son terme, sans aucun accroc, et qui a donc besoin que l'accusé officiel devienne le condamné officiel. Elle n'a donc aucun intérêt à ce qu'un élément extérieur ne vienne jeter le doute sur la façon dont l'enquête et l'instruction ont été menées. Un autre juré, l'ancien policer Harold Tchaikovsky (J. K. Simmons), se rend compte très vite que des pistes policières n'ont pas été explorées, et va planter insidieusement les graines du doute dans le parcours de la procureure... Le sponsor (Keifer Sutherland) de Justin, qui reçoit sa confession, sait donc la vérité, mais conseille de ne rien faire au prétexte que l'accusé est detoute façon un sale type, ce qui tient lieu de certitude pour une grande part des jurés... Certains d'entre eux ont même tendance à vouloir condamner l'accusé, pour le punir de leurs propres blessures... Même l'épouse a un comportement qui nous laisse croire qu'elle pourrait basculer du mauvais côté: la naissance de sa fille est pour elle (légitimement) le plus important, donc si son mari pouvait expédier son devoir de juré, ce serait très bien...
Mais le film se tient surtout sur la personnalité ambigue de Kemp, qui au lieu d'expédier son acte de participation à la justice, va essayer de trouver un juste milieu, d'amener ses co-jurés (qui sans lui auraient trouvé une unanimité contre l'accusé en deux temps trois mouvements) à reconsidérer, et envisager le doute raisonnable, ce concept judiciaire qui permet à un juge de décider l'acquittement d'un prévenu. Il tente donc de surfer entre l'évidence pour lui que l'accusé ne peut payer pour son crime à lui d'une part, et d'autre part les risques qu'il court, car son délit de fuite ("hit-and-run") lui fait risquer gros, et il sait que la justice ira chercher un autre coupable si jamais l'accusé n'est pas condamné. Le dilemme est donc épineux... Et dans un prmier temps, le personnage tente de se persuader que sa démarche est noble, ce qu'une conversation finale avec la procureure fera exploser en plein vol...
Eastwood questionne finalement autant les parcours individuels que le concept de justice; il montre les jurés obsédés par l'idée d'en finir au plus vite pour retrouver leur routine personnelle,sans se soucier plus avant du destin de l'accusé ("bien sûr qu'on ne sait pas s'il a tué sa petite amie, mais il a quand même l'air d'être une belle ordure"), ou du réel concept de justice. Il montre la procureure hésiter: doit-elle mettre sa propre carrière en danger sous prétexte d'exprimer un doute? Le policier en retraite, qui a flairé un cas plus épineux qu'il n'y paraissait, va au-delà de ce que la loi lui permet, en replongeant dans une enquête qui ne lui appartient pas. La loi est la loi, et il va dvoir abandonner son rôle de juré, échappant de peu à une contravention... Mais pourtant il a raison sur toute la ligne...
On reconnait Eastwood le libertarien dans cette mise en perspective de l'impossibilité d'aligner la volonté légitime d'un individu, et un système apparemment huilé, mais qui fonctionne de façon absurde (ce que le réalisateur souline parfois avec des personnages, comme cette rapporteuse du jury, qui se repait de son importance d'un jour, ou cet avocat de la défense qui essaie tout et surtout n'importe quoi, pour masquer une certaine incompétence...). ce peut être agaçant, mais il n'avance aucune thèse, aucune remise en question profonde. Le film est juste une radiographie de la notion de justice, dans un cadre parfaitement défini. Une réflexion, en quelque sorte, entamée avec les frasques provocatrices de l'inspecteur Dirty Harry, prolongée avec l'ambiguité du Pale rider, la revendication du droit à la paix du tueur de Unforgiven, ou la façon dont parfois, dans True crime ou dans Mystic river, la justice ou la recherche de la vérité dans le cadre judiciaire, se met en porte à faux de la tranquille petite vie d'un citoyen, ou de sa famille, qu'il soit honnête ou pas...
Un grand film donc (pour finir, peut-être?), avec ses petites doses de raccourcis dont le metteur en scène est un habitué, mais peu de griefs, dans un film magistralement interprété par des gens qui ne sont pas forcément, mais devraient être, des monstres sacrés...
Il est assez rare de trouver un film, à plus forte raison tourné dans les années 20, avec un scénario aussi improbable que celui-ci... Et pourtant il nous en rappellera de façon insistante un autre, et pas réalisé par n'importe qui: Billy Wilder, en effet, a eu pour son avant-dernier long métrage, Fedora, une idée similaire...
Paris: La belle Adèle (Betty Compson), une actrice que son mari a déserté, emportant leur unique fils, parce qu'il ne supportait pas de la partager avec mes hommes du public, a vu les années passer et son art n'est plus qu'un souvenir. Devenue une vieille dame (c'est Edith Yorke qui prend le relais), elle est chouchoutée par ses amis. Une jeune femme qui s'occupe d'elle, Marie Duval (Betty Compson), est d'ailleurs son sosie. Troublée, Adèle décide de demander à la jeune femme de l'incarner, en prétendant être une Adèle "ressuscitée" par la chirurgie esthétique... La supercherie est bientôt en route.
L'idée est saugrenue, et bien sûr, elle débouche sur la légèreté d"une comédie, contrairement à Fedora, qui cache le fin mot de son intrigue derrière une construction en flash-back et des procédés de points de vue alambiqués. Ici, c'est totalement linéaire, et parfaitement assumé...
Le sel vient d'une part de l'interprétation énergique de Betty Compson, et d'une complication inévitable, qui est cachée à certains protagonistes: la fausse Adèle fricote en effet avec un jeune homme (Herbert Rawlinson) dont la mère a mystérieusement disparu... Celle-ci n'est autre que la vraie Adèle... Un peu délirant, ça c'est sûr, mais c'est un film bien sympathique pour la très plébéïenne Columbia.
En Autriche, quelque temps avant la première guerre mondiale: un régiment qui passe par un village s'arrête. Le bel officier Vigilatti (Norman Kerry) est incité par des notables, et se retrouve assez embarrassé de devoir manger leur soupe, et écouter la dame de la maison jouer du piano, jusqu'au moment où il aperçoit la nièce des maîtres de maison: la jeune Hannerl (Mary Philbin) est une innocente jeune femme, mais le coup de foudre est immédiat et réciproque...
A la mort de son oncle, elle se rend à Vienne, chez une cousine (Betty Compson). Elle retrouve son bel officier, mais elle est aussi approchée par un homme riche et d'un certain âge (Henry B. Walthall)... Le dilemme est important car elle a de l'estime pour ce dernier...
C'est l'unique film réalisé aux Etats-Unis par Dupont, attiré à la Universal par des offres alléchantes: le studio avait laissé passer Murnau, et en 1928 celui-ci était encore considéré comme le joyau de la couronne à la Fox! Après son film internationalement reconnu, Variétés, Dupont était à son tour très courtisé. On voit bien pourquoi on lui a confié ce film sur lequel plane l'ombre de Stroheim: les circonstances font que la pragmatique oie blanche va devoir slalomer entre sécurité (le vieil homme) et séduction (Norman Kerry): les scènes d'amour entre les deux jeunes acteurs sont un rappel du fait qu'en cette année 1928, leur collaboration durait depuis 5 ans, avec The merry-go-round (1923) et The Phantom of the opera. Ils se connaissaient... Dupont est toujours attiré par l'aspect sexuel de la séduction, et sa tâche ici est lourde: il doit à la fois se conformer à la censure tatillonne du code Hayes, et pour autant livrer une histoire dont le romantisme échevelé est en droite ligne de son film le plus célèbre...
C'est assez réussi, d'abord parce que c'est souvent léger: Kerry est sans doute le plus souriant de tous les acteurs du muet, et si parfois ça en fait une grande andouille, il n'en reste pas moins un type foncièrement sympathique! Et le cinéaste s'est appliqué à utiliser les ressources de son art, en filmant le plus souvent les amants potentiels de près, comme dans ce plan de la rencontre qui montre Mary Philbin sur un fauteuil, le buste de Kerry entrant dans le champ par la gauche, un grand sourire aux lèvres... Une autre séquence, lors d'un bal, montre de façon imaginative un point de vue: la jalousie pousse un personnage à effacer de sa vision les couples qui l'empêchent de voir la personne aimée dans les bras d'une autre personne... Et les couples s'effacent soudain.
De belles idées, donc, au milieu d'un film gentiment conventionnel. Quoique... Betty Compson, même dans un rôle secondaire, est exceptionnelle. Une vraie héroïne Stroheimienne, qui exprime volontiers ses désirs, mais qui va devoir les reléguer aux oubliettes par loyauté familiale...
Sarah (Alison Brie) est une jeune femme imide, introvertie, et effacée. Elle vit avec une colocataire qui essaie de la pousser à rencontrer quelqu'un; Joan (Molly Shannon), sa collègue, l'encourage aussi, et le soir de son anniversaire, elle rencontre un jeune homme... Mais elle a beaucoup de problèmes: elle a du mal à faire son deuil du passé, notamment du cheval qu'elle dit avoir eu, et qui désormais est la propriété d'un hara; elle s'attache un peu trop à une série délirante, Purgatory; et elle a des absences, et des crises de somnambulisme... Lors d'un rendez-vous avec Darren, son potentiel petit ami, elle dépasse les bornes...
Le film ne nous annonce rien, ne nous prévient pas de ce que nous allons voir, tout viendra de notre impression, de la façon dont Alison Brie, qui a co-écrit le script de ce film, fera du personnage, et de la façon dont elle lui fait vivre ses troubles, ses angoisses, er son délire. C'est gonflé, car elle joue littéralement le rôle d'une jeune femme qui prétend parfois que les aliens cherchent à l'enlever, qu'elle est un clone de sa grand-mère... Mais la totale conviction et l'émotion intense qu'elle investit dans son interprétation sont impressionnantes.
Et il le fallait, car le film n'est pas une histoire édifiante, loin de là: c'est une plongée dans la maladie mentale, perçue de l'intérieur, sans explication ni passage rassurant, ni quelque moyen que ce soit de retourner les pieds sur terre... Le film a ses limites, probablement, notamment parce qu'il se cantonne à l'expérience d'un personnage, mais c'est justement, à mon sens, ce qui fait son prix. Et son actrice qui a tout bravé, y compris le ridicule, est décidément très douée... Et le film ose s'abstenir de toute rationalisation, comme pour rendre le calvaire vécu par la jeune femme plus proche de ce qu'elle prétend: en d'autres termes, et si elle avait vraiment été enlevée par les aliens?
D'ailleurs Molly Shannon, dans les premières scènes du film, voit par la porte-fenêtre de sa boutique un détail curieux... Soit dit en passant, les fenêtres, dans ce film, regorgent de détails et de rencontres potentielles, nourrissant parfois l'imaginaire dérangeant et envahissant de Sarah. Manifestement, elle n'est pas la seule à y voir des choses...
Quand on pense pour finir que c'est la même équipe (l'actrice et le réalisateur, même si Alison Brie n'était pas cette fois scénariste) qui nous a donné l'hilarant The Little Hours en 2017...
Mr (Jack Mulhall) et Mrs Blaine (Billie Dove) sont mariés et parfaitement heureux, jusqu'au jour où Monsieur annonce à Madame qu'ils vont recevoir Ridgeway, un très gros client de sa firme... Madame est intéressée, d'autant plus que ce Ridgeway (John Sainpolis) a une certaine réputation: il collectionne les perles, dit-on, et pas que les perles... Quand il vient, il est subjugué par l'épouse de son collaborateur, et les invite à participer à une soirée puis un week-end de croisière sur un yacht... La jeune femme, naïve, va-t-elle succomber au charme de l'homme qui voudrait la couvrir de bijoux? Et de son côté, son mari va-t-il se laisser entraîner dans les bras de l'amie de Ridgeway, la jeune veuve Mrs Howard (Betty Blythe)?
Vous le saurez en voyant ce film, qui a l'air de partir dans toutes les directions (ce n'est pas qu'une impression), mais qui a surtout le bon goût de ne pas se prendre au sérieux, sans parler du fait qu'il est assez court. En six bobines, on a donc d'une part une comédie légère un peu leste qui s'amuse de nous montrer une fiesta extravagante pour laquelle Ridgeway a engagé des jeunes femmes qui virevoltent avec ou sans voiles autour des convives éberlués... Puis propose un rêve édifiant, dans lequel Madame Blaine prend enfin conscience de sa vanité, en visitant le royaume de Neptune!
Derrière cette sombre histoire de bijou, de vraies ou fausses perles, c'est d'un côté l'attaque sur la vertu de Mrs Blaine qui est en jeu, ainsi qu'une très grossière assimilation de l'épouse à une incorrigible enfant entêtée...
La Fox tatonne, en cette période, et le studio qui a toujours été le lieu de toutes les aventures (les films sociaux ou musclés de raoul Walsh, les vignettes Américaines de Ford depuis 1920 et les westerns de Tom Mix) est aussi l'endroit où les films épiques, antiques et déshabillés de J. Gordon Edwards (Cleopatra, The Queen of Sheba, Salome) avec Betty Blythe ou Theda Bara, ont été tournés... A ce titre, l'association entre le britannique Maurice Elvey, en charge de la partie la plus raisonnable du film, et Henry Otto (qui a mis en scène le rêve délirant) se justifie...
Otto vient de sortir le film Dante's Inferno où il s'est déjà livré à la confection d'étranges images un rien prétentieuses, qui illustraient la Divine Comédie avec moult figurantes en costumes légers, et il semble bien qu'il ait été assigné sur ce film pour aller à peu près dans la même direction onirique... Impossible après ça, je le répète, de voir comme un drame raisonnable ce film qui se situe un peu dans la lignée des productions contemporaines de Cecil B. DeMille, en moins sérieux, non?
Ce film est moins bon que le précédent (Unaccustomed as we are), mais plus risqué: il commence dans une vraie gare, en plein air, soit l'environnement qui donnait des sueurs froides aux techniciens du son en cette année 1929. Si le début (On voit Stan attendre au milieu des gens dans la gare) est apparemment muet, l'arrivée de Hardy a été tournée en son direct, et ça marche plutôt bien. Typiquement, il y a un gag sonore, avec l'introduction du chef de gare (Tiny Sanford) qui beugle la longue liste des étapes du train, mais on ne comprend rien...
Puis le film installe l’essentiel de son intrigue dans un train: Laurel et Hardy sont deux musiciens (Ils ont un violoncelle…) en tournée, ils doivent jouer à Pottsville et prennent donc le train en conséquence; un gag vaguement irritant voit les deux garçons se déshabiller avec difficulté en plan fixe pendant 6 mn, mais le plus fort de ce film est un gag déclenché par les deux hommes, mais auquel ils ne participent pas vraiment: Stan ouvre, en avançant dans le wagon –lit, la porte d’une cabine au moment ou une jeune femme se déshabille. Laurel est parti, mais le mari intervient, et c’est Charlie Hall: voyant un homme dans le couloir, il se dirige vers lui, et sans un mot, déchire son costume, puis retourne dans sa cabine. La victime se retourne, aperçoit un autre homme et toujours sans un mot, le suit hors champ, et on entend le CRAAAAC d’un costume qui se déchire. Bientôt, tout le wagon sera impliqué…
Pour finir, on notera que Laurel et Hardy sont fatigués : après les pianos de Wrong again et Big business, le cor et la clarinette de You’re darn tootin’, le violoncelle ici reste intact. M’est avis que cette mansuétude à l’égard des instruments de musique ne durera pas...
Comme son prédécesseur, on a retrouvé (ou reconstruit) une version muette du film, qui est effectivement sorti en 1929 dans cette version alternative pour permettre aux spectateurs qui n'avaient pas accès au cinéma parlant, de profiter des nouvelles aventures de Laurel et Hardy. Le film, avec ses décors de train et de gare, s'y prête plutôt fort bien.
Hal Roach réalisait l'importance de Laurel et Hardy, et il savait que tôt ou tard il leur faudrait affronter le micro. N'oublions pas que le duo était contemporain des premiers succès du cinéma sonore, et si il avait un temps été possible d'imaginer que les deux cinémas (On les appelait, après tout, de deux noms distincts: les movies et les talkies!) pouvaient co-exister, en 1929, l'hégémonie du parlant était à l'horizon... Le film fait partie d'une bordée d'autres courts métrages qui ont tous un clin d'oeil au son ou à la parole dans le titre. J'ai déjà mentionné ailleurs la référence contenue dans le titre de celui-ci, l'expression "unaccustomed as we are to public speaking" étant une expression convenue généralement utilisée pour commencer des speechs d'une demi-heure...
Laurel et Hardy affrontent donc le parlant avec prudence, mais la peur qu’ils avaient (Surtout Stan) ne se voit pas. Mieux: ils parlent peu, et laissent une large part aux gags visuels, voire aux gags strictement sonores qui vont leur permettre de continuer à élargir leur palette. Ce film regorge de moments qui prouvent qu'on peut aller plus loin en utilisant de façon variée le son et la parole, sans se contenter de filmer platement ce qui après tout est une situation de vaudeville assez classique...
Laurel et Hardy sont aux prises avec Mrs Hardy (Mae Busch) excédée. Celle-ci part le jour ou son mari lui présente Laurel parce qu'elle en a assez que son époux ramène des copains à la maison, en lui demandant de leur faire à manger... Comme les garçons se lancent dans une tentative de faire la cuisine tous seuls, les catastrophes s'ensuivent. La jolie voisine, Mrs Kennedy (Thelma Todd, dans sa première apparition chez Laurel & Hardy) intervient donc, et... brûle sa robe en voulant allumer le four décidément bien capricieux. Et bien sur, son mari verrait probablement d'un mauvais oeil son épouse sortir de chez les Hardy en petite tenue... Donc, lorsque Mme Hardy se ravise, elle ne sait pas que dans une malle, la jolie voisine est cachée en nuisette dans une malle... Rappelons que "Kennedy", c'est bien sûr Edgar, qui interprète le voisin. Celui-ci est policier...
Le film est drôle et marche tout seul. plusieurs gags sonores à signaler: Mae Busch sermonne son mari, alors que Stan a mis un disque ; au fur et à mesure de sa logorrhée et, rattrapée par la musique endiablée, et commence à scander son invective en rythme. Peu de temps avant, elle hurle sur Oliver, qui tente vertement de répliquer, et Stan qui ne dit rien, se prend des "Shut up!" bien sonores. La cacophonie est extrêmement drôle... Enfin, plusieurs fois, l'équipe s'amuse à mettre des chutes, bagarres ou autres chocs frontaux hors champ, qui ne seront perçus par les spectateurs que via le son, et bien sur grâce aux réactions des protagonistes restés à l'écran... Donc, pour un premier film parlant, c'est du grand art....
Un paradoxe pour finir: le film est sorti simultanément, comme la plupart des films sonores de 1929, dans une copie muette, qui en recycle essentiellement la plupart des séquences, y compris les scènes parlantes et les gags sonores hors-champ, qui tombent évidemment complètement à plat...