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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 08:36

Le plus gros succès de Chaplin est donc aussi son premier film parlant, celui dans lequel il va à l'instar de ses collègues metteurs en scène ouvrir les portes de son studio à des acteurs qui ne sont pas ses employés, mais des gens connus comme Jack Oakie, Reginald Gardiner ou Henry Daniell. Et puis il y a le facteur de la moustache... né quatre jours avant Hitler, Chaplin rappelle avec ce film que le premier moustachu, c'est lui. Enfin, il exorcise avec ce Dictateur son désir intense et constamment frustré de faire un Napoleon, sur lequel il a tant travaillé entre 1936 et 1939. Je pense que beaucoup de gens aiment particulièrement ce film, mais je n'en suis pas. Comme tous les films parlants de Chaplin, il me semble embarrassant, souvent emphatique, trop long. D'un autre côté je reste persuadé que des cinq oeuvres réalisées par Chaplin après Modern times, celui-ci reste le meilleur et de loin. Voilà, c'est posé, ça ne changera pas, mais il était important de le dire. Et puis paradoxalement, si je n'aime pas particulièrement le film, ou du moins s'il m'agace fort, c'est aussi un film important: rendez-vous compte, Chaplin se paie Hitler! ce n'est évidemment pas rien. Surtout à une époque ou Hollywood se faisait tirer l'oreille pour ne pas succomber au fascisme ambiant (Même si le dictateur préféré restait Mussolini); donc The great dictator reste plus que jamais un film nécessaire, une oeuvre mal fichue mais hautement respectable, un film dont la fin me reste en travers du gosier (et je ne suis manifestement pas le seul), mais dont on sait qu'il avait tout un tas de bonnes raisons pour la tourner telle quelle; ajoutons à ça que l'image de Chaplin en Hitler reste un grand moment de l'histoire du cinéma, tout comme ses discours hallucinants prononcés dans un Allemand de cuisine qui ne rate aucune occasion d'être drôle... tout ça pour dire que ce film est selon moi le cauchemar du critique!

Donc, le film commence avec la guerre, par des plans de bataille qui renvoient directement au burlesque de Shoulder arms, mais cette fois-ci les uniformes ne trompent pas: on est de l'autre côté, chez les Allemands, ou du moins les "Tomaniens". Le soldat interprété par Chaplin quitte le champ de bataille avec un officier, Schultz (Reginald Gardiner); leur avion est abattu, mais ils survivent, à temps pour Schultz d'apprendre la nouvelle de l'armisice. De son côté, le soldat n'a pas de chance: il est sérieusement touché, et amnésique. Lorsqu'il sort de l'hôpital pour retourner à son échoppe de barbier, 20 ans après, il n'est pas totalement guéri, mais la Tomanie est quand à elle totalement guérie de toute vélléité de liberté et de démocratie, s'étant donnée corps et âme à un dictateur moustachu... Le fait que Chaplin interprète les deux hommes ne servira qu'à la fin, c'est l'un de ces mystères de l'intrigue qu'il est très facile d'accepter. après tout, pendant environ 120 minutes, ce film reste une comédie, non? Et du reste, le jeu de Chaplin n'est pas le même suivant le personnage qu'il interprète, il est aussi impossible pour le spectateur de les confondre qu'il ne semble impossible pour les protagonistes de s'apercevoir qu'ils sont des sosies. Et bien sur, la dimension allégorique ne peut nous échapper: profondément humaniste et démocrate, Chaplin a longtemps été fasciné par Napoléon (cet enflé, avec son chapeau à la con), et il sait qu'un dictateur ce n'est finalement qu'un homme. Les deux personnages ne sont finalement que deux facettes d'un même animal. Une façon comme une autre de placer un message humaniste profond...

Comédie, disions-nous; si Chaplin qui se reposait tant sur l'improvisation à partir de la feuille blanche avant Modern Times, le recours à des dialogues passe désormais par un script. Mais le film est largement une collection de scènes, et de sketches même, qui font avancer l'intrigue par des chassé-croisés entre le palais de Adenoid Hynkel et le ghetto ou vit le barbier Juif. De fait, la collection de gags fonctionne plutôt pas mal, mais le rythme du parlant a sans doute posé des problèmes à Chaplin, qui repose beaucoup dans de nombreuses séquences sur la vitesse: beaucoup de scènes ont été tournées en muet, à moins de 24 images par secondes, et sont donc ensuite forcément accélérées, c'est très voyant. Le metteur en scène n'a donc pas totalement oblitéré ses méthodes héritées du muet. Sinon, s'il a recours à de nombreux acteurs extérieurs, c'est peut-être parce qu'il n'a justement pas pour habitude de diriger des acteurs qui parlent, il lui faut donc se reposer sur des interprètes aguerris, et de fait, il a su puiser dans le vivier de la comédie (Jack Oakie en dictateur Napaloni, Billy Gilbert en Maréchal Herring) et parmi les acteurs de second plan expérimentés (Henry Daniell en ministre Garbitsch, et Reginald Gardiner qui incarne le noble Schultz, collaborateur du régime qui s'insurge et est incarcéré.) Si Oakie et Gilbert sont excellents (Gilbert surtout, mais comment aurait-il pu ne pas l'être? il semble que Chaplin ne l'a pas vraiment dirigé, il est tel qu'en lui-même), Schultz joue un peu les militaires d'opérette, et Daniell est absolument atroce. J'ai longtemps été traumatisé par les trémolos insupportables de sa voix dans la scène ou Garbitsch suggère à Hynkel de devenir "emperor of the world"... A propos de Garbitsch, le film fait un grand usage du jeu de mots et de langage, notamment à travers certains patronymes. les plus voyants ont Herring (hareng) pour Goering, et Garbitsch (garbage, ordure) pour Goebbels; une façon pour Chaplin d'appuyer sa farce avec une forme d'humour héritée de la caricature de presse, tout en dénonçant dans l'entourage d'Hitler le vrai danger représenté pare l'idéologue Goebbels, et le côté bouffon de la vieille extrême droite militaire représentée par Goering. Plus généralement, le film tend à faire constamment le mélange entre la farce et la tendance joyeuse au gag burlesque d'un coté et le drame de l'autre des pays sous le joug. C'est un curieux mélange, et on a parfois le sentiment que Chaplin n'a pas su choisir dans son sac de gags... Beaucoup restent excellents, mais certaines scènes se trainent, et l'implication physique du gag selon Chaplin trahit ici un peu trop l'âge du comédien, qui n'est plus aussi souple... A noter aussi ici les recyclages d'idées mises de côté dans les années 20.

Bon, venons-en au sujet qui fâche, a toujours fâché, fâchera toujours. Chaplin le savait, ce qu'on ne lui pardonnait pas dans les années 30, c'était cette manie qu'il avait de commenter la crise, la politique, et (Il faut le reconnaitre) d'avoir généralement raison. Il était clairement marqué à gauche, ce qui allait le pousser dans les années 40 à soutenir activement la Russie dans sa lutte contre Hitler, et du même coup sérieusement énerver la droite Américaine. Mais tout cela c'est l'homme, le personnage public, pas le cinéaste. Ainsi, à la fin du film, l'homme Chaplin prend la place du comédien (Sachant que déja celui-ci joue deux rôles, et que le final reste basé sur le quiproquo inhérent au film, à savoir la méprise qui envoie Hynkel en camp de concentration, et le barbier Juif à la tribune) et délivre un discours sincère, senti, sans doute nécessaire au débat, oui, mais ridicule. Ca ne fonctionne pas, tant au niveau de l'intrigue, des personnages, de la situation. Mais bon: Chaplin vouilait le faire, on ne peut être qu'en accord avec ses sentiments. Ce n'était pas nécessaire, c'est redondant avec le film et ses gags et ça va lui être reproché... Ca l'est d'ailleurs encore. L'impression est que pour Chaplin ce discours final (Mis en scène avec une austérité toute Chaplinienne) justifie à lui seul le film...

Il est toujours dangereux de suivre les Américains dans leur simplification de l'histoire du cinéma, on dit des stupidités: ainsi, The Jazz singer n'est pas le premier film parlant, Steamboat Willie n'est pas le premier Mickey, Greed ne durait pas vingt-cinq heures, etc... De fait, The great dictator n'est pas le premier ou le seul film à aborder le sujet en 1940. C'est le premier à le faire sous la forme d'une superproduction comique, dans laquelle l'un des personnages principaux est un démarquage de Hitler. A ce titre, le film est gonflé, et on peut comme moi être sceptique quant au film dans son ensemble (Surtout en le comparant avec les vrais chef-d'oeuvres qui le précèdent dans la carrière de Chaplin) et considérer malgré tout qu'il était indispensable que quelqu'un se paye la fiole de cette ordure. Après, le film sorti en octobre 1940 ne pouvait pas anticiper sur toutes les découvertes ultérieures (Le camp de concentration, dans le film, fait un peu club de vacances comparé à la réalité), Chaplin a dit après coup que s'il avait su tout ce qu'il a appris sur le régime à la libération, il n'aurait jamais pu faire le film, et on le comprend. Heureusement dans ce cas, il n'est pas revenu en arrière. Mais d'autres films, sans prendre évidemment le ton de la comédie, avaient déja évoqué l'Allemagne de la Nazification, parfois avec une réussite éclatante: The mortal storm (1940), de Frank Borzage, est un exemple fameux de réussute dramatique, dont la comparaison révèle quand même une petite différence curieuse: certains des personnages y sont présentés comme 'non-Aryens', et non 'Juifs'. Ce mot faisait peur dans le Hollywood de 1940. Chaplin, lui, l'a utilisé, dans la bouche de son dictateur, et a au moins réussi à montrer que l'antisémitisme, comme tout racisme (Qu'il fut anti-noir, anti-maghrébin, anti-Auvergnat, anti-Rom...), est une pathologie de fou dangereux, qu'il est indigne de laisser un dirigeant quel qu'il soit en faire usage. Les meilleures scènes de ce film, restent donc les discours enflammés dans lesquel un homme montre que sa seule vraie motivation pour devenir le leader de toute l'humanité, c'est sa profonde haine pour les autres...

Une petite particularité de ce film, enfin, c'est que Chaplin montre dans une série de scènes un Adenoid Hynkel dépassé en matamoritude, en poids, en charisme idiot, par le dictateur Napaloni. De fait, il est aussi clair que Jack Oakie réussit, par petits moments, à voler la vedette à chaplin, qui ne lui en a jamais voulu. De fait, le fait de laisser Oakie tirer la couverture à lui, et composer une caricature hilarante de Mussolini permet à chaplin d'envoyer un message fort à Hollywood, et il lui sera amplement reproché...

Voilà, en tout cas après 1940, Chaplin a réalisé un film qui lui a permis de trouver le chemin de la parole, ce qui a du être difficile. Les équilibres fragiles du film (entre farce et tragédie, entre burlesque et actualité, entre réalisté et caricature) sont parfois mis en core plus en danger par une mise en scène qui, je me permets de le penser, n'est pas vraiment à la hauteur. sa légendaire austérité, ou son économie, sont prises en flagrant délit de trop peu dans certaines scènes, qui cadrent mal avec l'ampleur du projet. On aime les décors incroyables du palais, les scènes de grâce effrayante des ballets du dictateur, mais certaines scènes du ghetto donnent l'impression d'avoir été bâclées (Et on voit un micro dans un plan!), elles sont indignes de Chaplin. Si je voulais soutenir ce film contre tout, il me faudrait sans doute le juger uniquement sur les intentions... A ce niveau, le film est, pendant ses premières 120 minutes, quasi irréprochable.

 

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Published by François massarelli - dans Charles Chaplin Criterion
8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 17:49

Situé il y a très longtemps, dans un pays très lointain, ce film Japonais est la source bien connue d'une saga de science fiction et d'aventures qu'on ne présente plus, et dont il ne sera absolument pas question ici. Kurosawa y célèbre avec une énergie phénoménale le plaisir de narrer une fois de plus (Après Rashomon, Les sept Samouraïs et Le château de l'araignée) un conte mouvementé situé en plein Japon médiéval et tourmenté. Il ajoute à son bonheur de retourner à un monde dont il ne se lasse pas, le plaisir de tourner pour la première fois en écran large, dans un Scope luxueux et magnifiquement cadré. L'histoire est celle d'un clan qui peine à survivre au cours d'un voyage forcé, lorsque le général Rokurota Makabe (Toshiro Mifune) tente d'atteindre un territoire neutre pour refonder le clan Akizuki après l'effondrement de celui-ci. Il est accompagné de la princesse Yukihime (Misa Uehara), une jeune femme un brin hautaine ont il est parfois difficile de cacher l'impulsivité, et qui passe pour muette afin de ne pas se trahir; ils sont  tous deux flanqués de deux paysans en fuite (Minoru Chiaki et Kamatari Fujiwara), qui ne connaissent pas toute la situation (Ils ont cru que Makabe les faisaient marcher en se présentant) et qui sont motivés par l'or du clan Akizuki, qu'ils transportent caché dans des fagots de bois...

L'aventure avec un grand A, c'est bien sûr ce qui frappe dans ce film qui coule tout seul, et dont les aventures trépidantes se suivent sans jamais que le spectateur doive se forcer. on est face à une situation spécifique à l'histoire du Japon (Au XVIe siècle, le pays divisé en familles et clans qui se font tous la guerre ou tout au moins une concurrence assez sauvage), mais qui appelle à tous les imaginaires par la simplicité de son enjeu: les Akizuki doivent survivre, passer et reconstruire. L'idée de confier les rôles de premier plan à deux imbéciles, qui plus est tellement désireux de sauver leur peau, qu'ils ne sont pas réticents à l'idée de trahir leurs compagnons, ce qu'ils font d'ailleurs, fonctionne à merveille et permet à chacun de trouver à se faire prendre dans ce film. Les deux anti-héros apportent à toute situation un éclairage décalé, et permettent à Mifune d'y aller à fond, dans un rôle sans compromis, qui le voit anticiper sur son Sanjuro, la discipline militaire et le sens de l'honneur et de l'allégeance en plus, sans parler du sacrifice: Makabe mène sans trop sourciller sa soeur à l'échafaud en la faisant passer pour sa princesse afin de sauver le clan... Quant à la jeune princesse, elle a une présence impressionnante, bougeant constamment avec une précision diabolique; Kurosawa la dirige comme une statue animée, lui fait regarder droit devant elle, souvent sur la caméra. il est à noter que le stratagème de la dissimuler vient d'un autre film de Kurosawa, son quatrième (Les hommes qui marchèrent sur la queue du tigre) et reviendra dans une saga dont j'avais dit qu'on ne parlerait pas.

A la fin du film, qui voit les deux paysans enfin comprendre l'histoire dont ils ont été partie prenante, chacun semble avoir acquis quelque chose; la princesse, descendue de son piédestal manifeste à l'égard de son général une certaine affection, que Kurosawa ne développe évidemment pas, fidèle à ses habitudes. Le général est désormais second en hiérarchie derrière la princesse, et les deux paysans partent du palais comme guéris de deux manies: leur appât du gain, et leur incorrigible tendance à se disputer pour un rien... De fait, en mineur, le conte a été non seulement une promenade pleine d'aventures, mais à sa façon aussi, une histoire un peu initiatique

Le fait est que Kurosawa, après avoir transcrit Shakespeare avec Le chateau de l'araignée, et avant de retourner au Gendai-geki (film contemporain) avec des films noirs plus durs (Les salauds dorment en paix et Entre le ciel et l'enfer, deux autres chef d'oeuvres), le réalisateur avait besoin d'un énorme succès. Non seuleemnt le film rapportera plusieurs fois sa mise, mais il est aussi l'un des plus réjouissants films de son auteur. Ce n'est pas peu dire...

 

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 17:59

Voici le film qui a permis au cinéma Japonais d'exister internationalement, en raflant des prix un peu partout en 1951. Kurosawa, alors illustre inconnu en Occident, venait tout juste d'entamer une longue et fascinante relation avec le moyen-âge qui allait être sa période de prédilection... Trois hommes coincés sous une ruine pendant une pluie battante s'échangent quelques points de vue sur un drame dont deux d'entre eux ont été partiellement les témoins, et la vérité se dérobe: qui a tué un homme? Et une femme a-t-elle vraiment été violée, ou était-elle consentante? Quelle était l'arme du crime, et quelle fut la part du bandit Tajomaru (Toshiro Mifune) dans le crime?

Mine de rien, ce film bouscule toutes les conventions alors en place, en montrant des images qui mentent, qui ne sont que le reflet de la subjectivité des protagionstes d'un drame, tel qu'il a été jugé. on ne verra d'ailleurs jamais les juges, puisque les témoins s'adressent directement à nous. Mais c'est un piège: deux spectateurs côte à côte de ce film n'auront pas nécessairement la même idée sur la vérité à la fin...

Voici à peu près les faits: Le bandit Tajomaru, après avoir vu la belle femme (Machiko Kyo) à cheval et accompagnée de son mari, le samouraï (Masayuki Mori), leur tend un piège, ligote l'homme et se saisit de la femme. on retrouvera ensuite le mari mort. Selon Tajomaru, qui se dit prèt à mourir, et donc prèt à avouer tous ses crimes, il a tué le samouraï au cours d'un combat singulier qui a été suggéré par la femme. Celle-ci, objet de toutes les convoitises, prétend que le bandit est parti après l'avoir violée, mais qu'elle a libéré son mari, et l'a sommé de la tuer. elle s'est ensuite évanouie, son poignard dans la main; lorsqu'elle s'est réveillée, le mari était mort. Le fantôme du mari raconte au contraire qu'il s'est tué, après que le bandit l'ait libéré, alors que la femme était partie, l'ayant tout simplement renié. une quatrième histoire vient ajouter des précisions moins héroïques à chacune des trois précédentes, contée par un des trois hommes présent sous la ruine (Takashi Shimura), et qui était caché dans le bois au moment des faits...

Aucune des histoires n'est vraie, et Kurosawa prend un malin plaisir à brouiller les cartes en ne reprenant jamais deux fois le même plan. Il s'amuse beaucoup aussi à s'autoparodier, en particulier en montrant à deux reprises les mêmes deux hommes se battre, d'abord avec héroïsme, puis n'importe comment en se prenant les pieds dans leurs épées. L'humour de l'entreprise est évident, d'autant qu'il s'exprime largement aux dépens du spectateur. Celui-ci, donc, est dans la position du juge, certes, mais à aucun moment ce n'est un avantage: débrouillez-vous, spectateur... On a beaucoup reproché à Hitchcock, la même année, d'avoir fait mentir un flashback de Stage fright, mais ce n'est rien aux cotés de la transgression effectuée par ce film. Après Rashomon, on ne peut plus dire: je l'ai vu, c'est donc un fait... mais à coté de cette transgression, Kurosawa, par le biais du personnage d'un moine au bout du rouleau, pose la question: ou est la morale? Si tout le monde ment, comment retrouver foi en l'homme? une réponse vous sera fournie dans le film.

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Published by Francois Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 09:40

Chaplin dans la machine: une icône établie, le reflet d'un immense classique, qu'il était facile de reprendre à toutes les sauces, ce que personne n'a manqué de faire. Tout le film, d'ailleurs, fait office d'étendard, pouvant à lui seul être une vitrine fascinante du cinéma Américain, d'un cinéma de protestation, d'une évolution de la comédie burlesque passée enfin à l'age adulte, et bien sur du cinéma de chaplin. sinon, des coemmntateurs survoltés font aussi de ce film la preuve d'un cinéaste engagé, communiste, ce qui est drôle, mais il faut bien dire que Chaplin n'a pas fait grand chose pour les décourager. Bref, un superbe reflet de son époque, et un film primordial dans la carrière de son éminent metteur en scène.

Pour commencer, David Robinson, le précieux biographe de Chaplin, a fait état de la découverte de carnets préparatoires de ce film qui prouvent que City lights aurait du être le dernier film muet de son auteur; ce n'est pas rien, tant ce nouveau film est anachronique: si la Russie, le Japon ou la Chine se sortent tout juste du muet, les Etats-Unis ont bel et bien enterré tout ce qui y renvoie... Donc, Chaplin avait écrit des dialogues pour Modern Times, et a même commencé à tourner certaines scènes. la raison pour laquelle le film est finalement plutôt muet, c'est tout simplement afin de conserver au personnage qui renvoie à son vagabond habituel (Ici crédité comme "un ouvrier d'usine") sa dimension. On n'a jamais entendu sa voix, et sa diction, il fallait pour Chaplin préserver une part de mystère. Sinon, toutes les voix entendues le sont par le biais de machines, radio, télévision, etc... A l'exception de la voix de Chaplin entendue lors de la chanson finale. Si ce film est le dernier balbutiement du muet,c'est donc pour des raisons moins militantes qu'il y parait. Du reste, le désir de faire un film parlant qui avait été l'intention première a eu une conséquence inattendue: Chaplin, je le disais, a écrit un scénario, un vrai. Il a de fait tout tourné en séquence, et a planifié avec soin son tournage. Mais si le film s'en resent au niveau des décors par exemple, il ressemble à tous ses autres films muets... Par contre, il y a fort à parier que Chaplin s'y est retrouvé financièrement, d'autant que si le réalisateur a su conserver sa position financière, son studio inoccupé en 1933 et 1934 n'a pas été épargné par la crise...

Le film fonctionne beaucoup comme un ensemble de sketches dont l'unité est toujours, comme à l'époque de la Mutual, ancrée sur un lieu et une idée forte. On a donc la scène de l'usine qui démarre le film, les déambulations citadines, avec la conviction de l'ouvrier moustachu qu'il serait finalement mieux en prison dans cette période de crise, le grand magasin, et enfin à sa sortie de prison, le restaurant avec la "gamine", jouée par Paulette Goddard. Celle-ci évolue seule dans la première moitié du film, et représente un peu une actualisation du personnage de Jackie Coogan dans The Kid, auquel elle renvoie dans un plan, lorsqu'elle fait signe à chaplin de la rejoindre, alors qu'elle se situe au coin d'une rue. ce genre de compositions rappelle évidemment les tribulations de Charlie et Jackie... En dépit de cette structure épisodique (J'ai évoqué les films Mutual, on a même les appareillages sur les quels les gags sont centrés, machine à manger, escalator, patins à roulettes, etc...), le film garde une unité par le recours au contexte, et à la notion de survie.

Un reflet de son temps, voilà ce que Chaplin cherchait à faire; cela ne va pas sans quelques coquetteries éditoriales, comme la phrase ironique située à l'ouverture du film, qui rappelle que les Etats-Unis ont comme objectif la recherche du bonheur pour tous, ou les intertitres qui assènent des vérités assassines: dans les années 20, on pouvait en effet aller en prison pour la simple raison qu'on était soupçonné d'être un leader "rouge". Entendez par la "Bolchevik..." Et chaplin, alors, ou se situe-t-il? eh bien, si il se fait en effet arrêter dans ce film pour avoir agité un chiffon rouge devant une man,ifestation, on le voit bien, c'ets un hasard; l'auteur se refuse à faire de son personnage un activiste, tout son comportement dans le film va dans le sens de la survie, face à un système dont il ne fait partie qu'en extrême recours, lorsqu'il a charge d'âme: on le voit en effet courir et dépasser les autres afin d'être le dernier pris dans une usine ou on embauche au compte-gouttes, parce que désormais, il a la jeune femme à ses côtés...

Reflet de son temps, oui, et comme souvent reflet de ce qu'il a vu: on a beaucoup polémiqué sur le fameux procès en plagiat de la Tobis, qui accusait Chaplin d'avoir volé des idées à A nous la liberté. Ce n'est pourtant pas un problème: d'une part, en effet, Chaplin a surement vu le film de René Clair, et s'en est inspiré. Il a gardé l'essence des idées, et les a magnifiquement remodelées. René Clair l'en a même remercié, estimant qu'on lui faisait honneur... Ensuite, c'est comme ça que le burlesque a toujours fonctionné, il suffit de rappeler le fameux gag du miroir, qui passe de Chaplin à Max Linder et Billy West, de Billy West à Charley Chase, de Charley Chase aux Marx Brothers, via Leo McCarey... Aucun de ces gens n'a jamais accusé les autres de plagiat! Et du reste, Fritz lang aurait tout aussi bien pu intenter un procès à Chaplin pour l'utilisation de la télévision, qui retransmet les ordres odieux d'Allan Garcia, comme elle transmet les informations de Joh Fredersen dans Metropolis.

Comme d'autres films (On va refaire la liste, il convient de le rappeler, tant il me semble qu'on est trop indulgent avec Chaplin vis-à-vis de cette sale manie: The Kid, A woman of Paris, The gold Rush, Limelight, A king in New-York, et selon Pierre Leprohon, The circus), Chaplin a légèrement coupé ce film dans les années 50. Il me semble que la raison de la coupe est on ne peut plus claire, mais ce n'est selon moi pas celle qui est généralement invoquée; en tout cas, on peut juger sur pièces, la séquence étant en bonus sur les DVD MK2 et sur la magnifique et indispensable édition http://deadwrite.files.wordpress.com/2011/01/modern-times.jpgAméricaine Criterion... la coupe concerne un dernier couplet de la chanson en langage inventé, qui manifestement raconte une histoire très précise. Officiellement, Chaplin l'a coupée parce qu'il estimait qu'elle était trop longue. Mais elle recèle une caricature maladroite d'usurier Juif, qui a du quand même sembler embarrassante. ce n'est pas de l'antisémistisme, mais un autre reflet de son temps, et d'une époque ou l'humour ethnique était monnaie courante, comme chez Keaton, Larry Semon voire Harold Lloyd....

Bon, tout le monde connait sans doute ce classique, qui est de fait le denier film Américain muet historique, et l'un des films les plus connus de son auteur; les images fortes y abondent, les gags inoubliables aussi; on y retriouve tout ce qu'on aime de Chaplin, sa lisibilité, sa dextérité (Hallucinante partie de patins à roulettes), son goût pour les gags limites (Le ballet de l'ouvrier fou devenu un satyre, les borborygmes...) son univers de conscience sociale qui contraste tant avec la douceur de vivre Californienne, dont il donne une parodie avec la cabane délabrée au bord des eaux boueuses du port... Et puis il y a un final justement célèbre, qui résume à lui tout seul l'idée que le bonheur est peut-être au bout de la route, pour tout le monde, mais qu'en attendant il n'y a qu'à marcher.

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Published by François Massarelli - dans Charles Chaplin Muet 1936 Criterion **
6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 09:01

Avec son sixième film, Kurosawa ne peut qu'étonner ceux qui sont habitués à son style épique et flamboyant, mais il convient aussi de rappelelr que celui qui triompha avec des films aussi riches en action et en mouvement que Les sept samouraïs ou Yojimbo avait à coeur, à la fin des années 40, de montrer le Japon dans toute la mesure de son désarroi, que Kurosawa d'autre part a toujours alterné, tournant films noirs (Chien enragé, 1949), films médiévaux (Rashomon, 1950), ou drames intimistes (Ikiru, 1952); enfin, son prix gagné en 1950 avec Rashomon lui a toujours fait dire qu'il regrettait de ne pas collecter de récompenses avec des films qui reflétaient l'état du Japon, et il citait Vittorio de Sica comme un modèle à cet égard. Il y a justement un parfum de néo-réalisme qui se dégage de ce petit film attachant, mais il y a aussi des aspects embarrassants...

Un merveilleux dimanche? une antiphrase, plutôt: Yuso et sa fiancée Masako n'ont que quelques Yen pour passer la journée ensemble, dans un Japon encore marqué par la tourmente. Ils se disputent un peu aussi, frustrés de ne pas pouvoir encore se marier, et ont des déconvenues; ils visitent une maison en vue de l'avenir, mais cela les met devant l'évidence: ils ne sont près ni de se marier, ni d'avoir les moyens de se loger décemment; ils veulent manger ou se distraire, mais tout coute trop cher. Enfin, ils n'ont d'autre ressource pour clôre la journée que de mobiliser leur imaginaire en improvisant un concert virtuel dans un amphithéâtre vide...

Austère et dépouillé, le film suit patiemment les personnages dans leurs pérégrinations. Il faut s'accrocher tant les autres n'existent pas dans ce film qui est principalement un dialogue entre l'homme et la femme, une confrontation finalement assez inattendue chez Kurosawa, qui n'a jamais été le peintre de l'amour. Si le film renvoie principalement au modèle du néo-Réalisme Italien, il est néanmoins très proche d'un thème qui restera important chez lui, jusqu'à la fin, avec Rêves (1989): la façon dont Masako exhorte Yume de se laisser aller à imaginer qu'il dirige un orchestre renvoie à la poésie de l'imagination telle que le cinéaste vieillissant la montrera en action dans les curieux sketches de ce film tardif. Mais la scène est selon moi rendue lourde par le recours à un truc (déja essayé par Herbert Brenon dans son Peter Pan de 1924), lorsque les deux amoureux sont saisis par le désespoir, et que Yuso ne cherche même plus à essayer de faire semblant, Masako tente longuement de pousser le public en s'adressant à la caméra et pendant deux minutes, nous pousse à applaudir. Le public, en 1947, restait impassible devant la séquence...

Le film, comme tous les autres films des débuts de Kurosawa, est surprenant, et un peu décevant aussi. Au moins échappe-t-on à l'impression gênante de la propagande de Le plus beau, par exemple. Ce film est d'une honnêteté totale, jusqu'à l'embarras comme on l'a vu. Toutefois, Kurosawa avait sans doute besoin de'autres ingrédients pour ses films, et ses films noirs à venir (L'ange ivre et Chien enragé sont deux des trois films suivants du metteur en scène) vont lui permettre de trouver la dose nécessaire de baroque pour son cinéma, ainsi qu'un interprète exceptionnel...

 

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 07:59

Cinq religieuses sont mises à l'épreuve: il s'agit pour Soeur Clodagh, Soeur Ruth, Soeur Briony, Soeur Blanche dite "Honey" (miel, ou "chéri") et soeur Philippa de construire un couvent à partir d'un bâtiment à l'histoire singulière, situé dans les contreforts de l'Himalaya. Elles appartiennent à un ordre spécifique qui leur propose de renouveller leurs voeux tous les ans, faisant d'elles de véritables volontaires dans leur sacerdoce. Le bâtiment mis à leur disposition par le potentat local est un ancien bordel, qui a servi un temps de monastère, mais les moines n'ont pas tenu longtemps: quelques mois... Les gens du coin, d'origine locale (le "général", dirigeant la région) ou Britannique (Mr Dean, l'agent de liaison du "général") vont assister à la tentative des religieuses, et Michael Powell et Emeric Pressburger vont déchaîner les passions dans ce cadre qui s'y prète de façon si spectaculaire...

Le Narcisse noir du titre se réfère à un parfum, brandi lors d'une scène par le jeune "général", interprété par Sabu. Le parfum, ou comment une sollicitation des sens est évoquée lors de ce film qui nous conte la difficile tentative de cinq femmes de s'exiler de leurs sens, justement. Par extension, le "Narcisse noir" est assimilé à ce jeune général, soucieux de se cultiver et de "suivre l'exemple de Jésus" mais qui va surtout participer à l'éveil général et baroque des sens. Outre le parfum, un grand nombre de motifs et d'objets seront liés à la sensualité, la féminité, depuis des bijoux jusqu'à des fleurs en passant par une délicieuse robe rouge vif, le film se déroulant bien sûr dans un luxe de couleurs, du à la maîtrise exceptionnelle du chef-opérateur Jack Cardiff en matière de Technicolor....

Il y a mise à l'épreuve, donc, mais pas officielle: à la base, il s'agit pour l'église d'assurer une présence en même temps que l'éducation des populations locales. Mais cette mission est à l'origine confiée à l'Irlandaise Soeur Clodagh (Deborah Kerr) par une vieille soeur toute ridée. On ne verra pas cette dernière au-delà de l'exposition du film, mais la scène dans laquelle elle apparait est frappante par l'ironie sous-jacente de l'inévitable comparaison entre son visage marqué par l'âge et celui de Soeur Clodagh; celle-ci est pendant quelques plans volontairement cachée au spectateur afin que la différence entre elles soit encore plus évidente. La vieille soeur au visage ridé trouve un relais avec deux autres personnages agés: une Indienne, Ayah, sceptique et très ironique à l'égard des soeurs, et un 'saint homme', ermite anonyme et silencieux, qui médite en permanence face à l'Himalaya. Les deux reflètent des philosophies différentes, Ayah étant très terrienne (apprenant la venue de religieuses, elle fait le rapprochement avec les prostituées et se réjouit, imaginant qu'elle allait pouvoir "s'amuser"...), et le saint homme visant en permanence les hauteurs, ayant renoncé à toute attache basse; bien sûr, si les soeurs vont essayer de rester le moins proche du fond symbolisé par Ayah, il ne leur sera jamais possible d'atteindre l'état de grâce du vieil ermite... Ainsi passé par le filtre de ces témoins, le succès de leur mise à l'épreuve en devient plus impossible encore...

La différence d'âge entr les deux soeurs, du même ordre donc rigoureusement semblables dans leurs vêtements, insiste aussi sur le fait que bien que jeune, Clodagh finira elle aussi, dans le même habit, toute ridée... Sauf si bien sûr elle en décide autrement.

Il est question de passions dans ce film, mais on a un peu trop limité les interprétations à l'érotisme voulu par Powell et Pressburger. D'autres passions sont ainsi évoquées, du soudain abandon du potager au profit d'une jardin fleuri de mille fleurs par Soeur Philippa, au coeur d'or de Soeur Honey qui devient vaine, préférant conserver sa popularité auprès des populations et se rendant indirectement responsable aux yeux des Indiens de la mort d'un enfant. Clodagh, avant de ressentir les effets de la sensualité des lieux, pêchera le plus souvent par orgueil, ce qui est souligné par l'éclair de satisfaction qui passe sur son visage lors des fameux gros plans qui nous la présentent au début, lors de l'annonce de sa mission; cet ego n'est d'ailleurs pas passé inaperçu, comme le prouve une remarque acerbe de la soeur âgée.

Les soeurs, une fois arrivées, se laisseront emporter par la particularité du lieu, et vont toutes écorner leur vocation. Soeur Clodagh, la supérieure, aura à l'arrivée à subir la résurgence d'un passé affectif enfoui, qui la prendra par surprise: elle a failli se marier, et y a renoncé plus par vanité qu'autre chose; mais le regret est bien là, et cela ne s'améliore pas devant la personnalité de Dean, le très sensuel agent Britannique, dont les tenues (Chemises ouvertes, shorts, sandales...) vont faire surgir chez elle le trouble, mettant à mal ses résolutions. De son côté, Ruth, déja sceptique quant à ses voeux, va aller jusqu'à confesser son amour pour Dean, et tenter de le rejoindre dans une équipée à la fois sublime et ridicule, découvrant trop tard que celui-ci en pince bien pour une religieuse, certes, mais ce n'est pas elle... Les deux femmes sont souvent rapprochées, montrées comme rivales, en particulier par le point de vue de Ruth: Michael Powell continue à jouer sur les points de vue avec virtuosité, montrant Ruth qui espionne les conversations entre Clodagh et Dean, nous permettant à la fois de sentir la jalousie de Ruth qui monte, et la menace sur l'héroïne: toujours chez le cinéaste, le point de vue de l'ennemi est souligné, adopté parfois, toujours avec un excellent résultat. de même sont-elles confrontées dans une scène superbe, lorsque Clodagh qui a surpris la jeune femme habillée en civil, prête à partir voir Dean, reste avec Ruth. Assises de part et d'autre d'une table, elles s'affrontent en silence, l'une cramponnée à sa bible, l'autre à son miroir de poche et son rouge à lèvres. Le gros plan qui nous montre Ruth passer le petit bâton sur ses lèvres nous montre aussi son regard empreint de provocation, qui ne laisse aucun doute sur le peu d'affection qu'elle ressent alors pour sa supérieure.

Avec Ruth, l'importance du vêtement dans le drame prend tout son sens. Powell ménage son apparition, plus que celle de Clodagh, cachée mais finalement vue durant l'entretien initial avec la soeur ridée, et aux autres, aperçues en préambule à leur déplacement vers l'Himalaya. Mais Ruth, à ce moment, est malade; on la voit donc, pour la première fois, dans sa fonction, sonnant l'heure à la cloche située à l'endroit même ou le drame final va se jouer, avec sa robe blanche qui ne le restera pas longtemps. Elle soignera quelqu'un qui lui saignera dessus, et le rouge maculé sur la robe annoncera d'autres salissures, jusqu'à cette scène qui verra la soeur soudainement habillée d'une robe rouge vif, qu'elle a faite venir en contrebande, se fardant avec passion de façon provocante devant Clodagh armée de sa seule bible; l'intention? Se donner à Dean, qui est si sensuel; en plus de la robe, elle emporte des petits escarpins rouges eux aussi, et elle laisse libre sa superbe chevelure rousse. Powell serre la jeune femme au plus près, et comment ne pas voir tous les détails d'une transformation physique à la fois diabolique et désespérée? Les bottes mises par dessus le pied nu, afin de na pas abimer les escarpins dans la jungle, la chair exposée du mollet, visible lors de la lutte avec Clodagh pour la confrontation finale, et le visage de plus en plus marqué par la haine suite au refus de Dean... Des images qui restent longtemps après la vision du film: on se souvient de Kathleen Byron après avoir vu ce film... elle reviendra aux cotés de David Farrar (Dean) dans le très beau The small Black room de Powell et Pressburger en 1949.

Comme en écho à ce terrible érotisme, le général tombe amoureux d'une petite Indienne, qu'on sait expérimentée, et tous les efforts du jeune homme pour paraitre raffiné sont donc à l'eau. Il faut dire que la jeune Indienne est jouée par Jean Simmons, et que leur première rencontre s'effectue dans une salle décorée de dessins suggestifs, qui renvoient au passé de la maison... Et qui renvoie au laisser aller général: la constatation qui s'impose, après un début durant lequel les soeurs essaient de maintenir la loi de leur ordre, c'est que tout tombe très vite à l'eau, sans jeu de mot puisque Dean leur avait prédit qu'elles ne tiendraient pas jusqu'à la mousson... Le rôle muet mais ô combien explicite de Jean Simmons n'est pas sans ajouter une dose d'ironie rigolarde, et le naturel confondant de naïveté du renoncement du jeune général à la fin du film pourrait presque servir de morale au film, eu détriment des soeurs toutefois: il explique tout bonnement qu'il a fauté, qu'il n'est donc pas possible pour lui de suivre l'exemple de Jésus, il va donc faire comme ses ancêtres, être un fameux général, combattant et inflexible... Et puis c'est tout. Les soeurs, elles, repartiront vers d'autres missions.

L'ironie manifestée par Powell et Pressburger devant ces pauvres religieuses cache en fait un constat simple: on ne peut pas faire abstraction ni de ce qu'on est (C'est pourquoi Clodagh, qui a au moins la reconnaissance de ses pairs, ne succombe pas aux charmes de Dean, et que Ruth, qui en a bien besoin, s'y perd) ni de son propre passé (Ainsi nous le révèlent les très beaux flash-backs de Clodagh, qui révèlent une femme sensuelle et attirée par la vie, qu'on n'imaginerait pas un seul instant s'enfermer dans un couvent...), encore moins de ce qui nous entoure (l'"Inde mystérieuse", qui fait la pige à ce bon vieux flegme britannique) et du passé de ce qui nous entoure (Le monastère était donc un bordel, et ce n'est pas près de changer...) . Une fois les religieuses parties, peu de choses auront été finalement modifiées dans ce magnifique endroit, dont on rappelle au passage qu'il a été entièrement créé en studio, mais il est tellement plus vrai que nature... L'extravagant poême sensuel de Powell et Pressburger, ses couleurs folles et ses passages musicaux baroques, dégage bien un parfum irrésistible de perfection cinématographique.

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion Deborah Kerr
1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 09:48

Au sein de la petite oeuvre de Clouzot, Les diaboliques m'est toujours apparu comme un diamant assez particulier; sous la gangue apparente d'un polar de forme classique autant que rigoureuse, se dissimule en effet un de ces réquisitoires sardoniques et glaçants sur l'âme humaine, la manipulation, le crime, la vie enfin. La monstruosité y éclate comme dans les autres chefs d'oeuvres que sont Le corbeau ou Quai des orfèvres. Pour bien traiter de ce film, il convient de rappeler qu'il possède une fin qu'on n'a pas le droit de révéler aux gens qui ne l'ont pas vu, c'est la raison pour laquelle je le traiterai en deux temps, réservant mes allusions à la dite fin pour la dernière partie de cet exposé...

Au commencement, il y a une école, une petite institution privée dont on ne sait pas si elle est un caprice de gens fortunés en mal d'enfants (Les Delassalle, mariés depuis huit ans: Madame est une riche héritière, et Monsieur, un ancien champion de tennis, tient la boutique), ou une réelle nécessité pour les enfants qui y reçoivent une éducation. Sous la direction de M. Delassalle (Paul Meurisse), l'institution est dans une mauvaise passe: peu d'enseignants, peu d'élèves, des moyens pas à la hauteur pour l'intendance... Ca sent la fin. De plus, M. Delassalle est un tyran domestique, non seulement pour Mme Delassalle (Véra Clouzot), mais aussi pour sa maitresse, l'enseignante Nicole Horner, interprétée par Simone Signoret. Les deux femmes se liguent et projettent de tuer Michel Delassalle. mais un certain nombre d'obstacles se dressent devant elles; en particulier le fait que Cristina Delassalle est très malade du coeur, mais aussi la disparition du cadavre une fois le crime accompli; enfin, un policier à la retraite (Charles Vanel) a repéré les agissements pour le moins étranges de ces deux femmes et semble un peu trop perspicace...

Dans cette histoire criminelle, il est fascinant de voir comment deux femmes qui en sont venues à fomenter un meurtre se sont liguées contre leur bourreau; on peut toujours s'interroger sur la finalité de ce meurtre projeté pour les deux femmes elles-mêmes, ce n'est en aucun cas le propos. Même si Clouzot nous donne beaucoup d'arguments pour soutenir et même vouloir ce crime (je reviendrai sur la personnalité particulière de Michel Delassalle une peu plus loin), il ne souhaite pas tant nous montrer comment commettre un meurtre, je pense qu'il s'en amuse beaucoup, jouant avec les nerfs du spectateur lorsque les deux jeunes femmes mettent enfin leur plan à éxécution, mais il y a deux aspects du film qui me semblent ici plus intéressants: d'une part, la matérialisation de la culpabilité sous la forme de la disparition inexplicable du cadavre, mort noyé dans une baignoire, laissé à tremper sous une statue de bronze, installé dans une malle en osier sur le trajet Niort-Paris, puis mis à macérer dans la piscine la plus dégoûtante du monde. Une fois le cadavre disparu, les deux jeunes femmes se tournent l'une contre l'autre, sont prètes à dénoncer l'autre, et paniquent. Finalement, Cristina devient plus religieuse encore (c'est une catholique maniaque) et Nicole prend la fuite... un autre aspect fascinant tient dans le défi à la morale ambiante représenté par les deux femmes, qui sont effectivement l'épouse légitime d'une part et la maitresse de l'autre. Clouzot, ambivalent en matière de morale, s'amuse à afficher leur complicité en montrant de nombreux indices qui pourraient nous donner à reconnaître un couple homosexuel dans l'association entre les deux (Clouzot a déjà révolutionné l'image d'une lesbienne au cinéma en montrant en Dora une femme amoureuse d'une autre qui n'a pourtant rien d'une criminelle ni d'une dépravée, dans Quai des orfèvres); leur complémentarité d'une part: la brune et la blonde, la catholique et l'athée, la douce et la forte... De nombreux indices ensuite, depuis la réflexion de M. Drain (Pierre Larquey), le vieil enseignant, sur la "légitime épouse qui sèche les larmes de la favorite", jusqu'au vocabulaire de Signoret à l'égard de Véra Clouzot ("ma chérie"), et bien sûr le fait que les deux femmes partagent un lit à Niort (Fort chastement, en apparence, mais bon...) de toute façon les deux femmes se connaissent fort bien. De là à imaginer qu'elles se connaissent bibliquement...

Comme tout film de Clouzot, l'univers représenté possède sa cohérence, et ressemble peu ou prou à une vision de la société, mais ici, la lorgnette est éducative: beaucoup de professeurs en effet dans ce film situé principalement dans une école: Cristina, l'âme de l'école, y enseigne l'Espagnol, l'Anglais et les maths; Nicole (Dont on apprend qu'elle a démissionné dans des circonstances douteuses de son poste en lycée) les sciences; M. Drain et un autre enseignant interprété par Michel Serrault (Souvent crédité comme surveillant seulement) devant se partager les autres matières. M. Delassalle lui-même ne doit pas enseigner (Même s'il a une tirade cruelle de la part de Clouzot sur Le petit Larousse illustré, "mon instrument de travail"...). L'éducation est déjà bien malmenée dans cette école ou les enseignants sont soumis à un despote, mendiant pour un verre de vin (Larquey), comme punis pour rester à surveiller l'internat pendant le week-end (Serrault), lorsqu'un imprévu arrive; enfin, ils se détestent tous, Drain ayant en particulier une animosité très morale contre Nicole Horner... Au-delà de l'institution, Nicole loue l'étage de sa maison de Niort à un couple d'enseignants, les Herboux (Thérèse Dorny et surtout Noël Roquevert): ceux-ci sont bien des professeurs en activité mais leur mesquinerie est comique, leurs vieilles habitudes navrantes (Ils écoutent d'insupportables fadaises à la radio, on entend distinctement un présentateur dire Vous avez entendu "on ne badine pas avec l'amour d'Alfred", de Musset; ça ne fait pas réagir les Herboux...) et ils sont l'une des rares chances du film de présenter la vie à l'extérieur de l'institution Delassalle... Un autre personnage extérieur à l'enseignement est représenté par Vanel et son flic retraité, mais j'y reviendrai plus bas.

Non, le plus marquant dans ce film, c'est bien sur la victime qui disparaît post-mortem, interprété par Paul Meurisse, c'est peut-être son plus beau rôle, et il est ici un monstre absolu, jouant de sa prestance athlétique, de sa classe naturelle, de sa voix autoritaire et cassante; on a tous en mémoire, une fois le film vu, cette scène ou il impose à tous les gens qui dinent à l'institution un poisson trop vieux pour être consommé (Que lui même ne mange pas, prétextant une raison de santé), et ce moment durant lequel il fait le silence dans la cantine, suivi d'un sonore "Avale!" à destination de Cristina qui n'arrive pas à manger son poisson. L'humiliation dans toute sa splendeur... l'avantage, avec cette scène magnifique de méchanceté au vitriol, et avec un acteur comme Meurisse, c'est que Clouzot n'a pas besoin de grand chose pour en faire un monstre. On comprend ces deux femmes qui veulent le tuer.

Enfin, le film fait la part belle à une terreur sourde, inexplicable, devant la disparition magnifiquement orchestrée de ce cadavre, qui devrait être au fond de la picine, mais n'y est pas. Le suspense autour de cette disparition et les nombreuses anecdotes et petits mystères, jeux de pistes autour de l'absence-présence de Michel Delassalle, maintiennent l'illusion de la présence du grand comédien, jusqu'à jouer sur le cadre, en faisant passer des figurants habillés en Paul Meurisse pour mieux troubler le spectateur. Le plaisir cinématographique de ces moments de suspense et de terreur est intact même lorsqu'on connait le pot-aux-roses... et c'est là que les gens qui ne connaissent pas le film doivent s'arrêter de lire.

RESERVE donc A UN PUBLIC AVERTI...

Au-delà de cette petite recommandation qui rappelle que Les diabioliques n'est pas un film à mettre entre toutes les mains (interdit aux moins de seize ans en 1955) , on sait donc que ce que l'on ne doit pas savoir la première fois qu'on voit le film, c'est que si meurtre il y a, ce n'est pas celui qu'on croit... Cristina est donc la victime de la manipulation de Nicole et Michel, dont les scènes finales nous présentent le caractère de metteurs en scène dans une séquence grand-guignol magnifiquement orchestrée. Et c'est là que le film prend tout son sens. Bien sur, l'univers dépeint est une fois de plus cette médiocre vision de l'humanité chère à Clouzot, le méchant auteur du Corbeau, film moral sur les turpitudes de l'homme. Mais son propos est bien plus de nous montrer les mécanismes d'une manipulation, de nous faire nous dire, lorsque Nicole Horner fait accidentellement tomber une malle en osier sur la pauvre Cristina, qu'elle le fait sans doute exprès; que lorsqu'elle lui demande une statue en bronze, elle veut l'achever. Que quand elle la console, elle lui plante en fait un couteau dans le dos. de même, Michel Delassalle, le coureur, sait qu'il pousse sa femme à le haïr et à vouloir sa mort à chaque fois qu'il commet une monstruosité, il les cherche donc sciemment, il y prend même un certain plaisir...

Mais il y a pire. Bien sur, l'arrivée de Vanel en vieux flic rassurant agit sur le film comme une bouffée d'air frais, et on croit rêver quand ce vieux bonhomme bourru semble accepter de bonne grâce l'aveu de Cristina. On se dit qu'elle a un appui, un homme revenu de tout qui la comprend. Eh bien pas du tout; il semblerait que le vieux flic sache effectivement additionner, et il a tout compris. Plutôt que de dévoiler le pot-aux roses, il attend sagement l'accomplissement du crime, entraînant ainsi un coup de théâtre qui pour s'effectuer devait passer par la mort (Réaliste, glaciale, et prémonitoire de la propre mort de Véra Clouzot, c'est effrayant!) de Madame Delassalle. Son arrivée, tranquille, résonne comme un triomphe pour le vieux limier, elle fait de lui un manipulateur encore plus retors que les deux amants... Un esthète du crime, qui ne peut arrêter les deux assassins qu'en les laissant d'abord accomplir le meurtre jusqu'au bout. Tout ça ne fait décidément pas une humanité très jolie...

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Published by François Massarelli - dans Henri-Georges Clouzot Criterion
27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 17:03

Film exalté, ce cinquième long métrage de Kurosawa (si on omet le film collectif Ceux qui bâtissent l'avenir, 1946) est aussi le prmier de ses films d'après guerre dans lequel on peut voir le metteur en scène laisser libre cours à ses idéaux, d'une façon lyrique, dans un montage constamment inventif. c'ets aussi une grande rareté: un film de Kurosawa dont le héros est en fait une héroïne...

En 1933, Yukie, la fille d'un professur de l'université, regarde avec un mélange d'amusement et d'agacement l'étudiant Ryukichi Noge se lancer dans des diatribes d'extrême gauche. elle se définit à l'image de son père, comme plutôt modérée. En 1938, la donne a changé, le japon est devenu un pays dominé par les militaires, donc fasciste, et Yukie s'intéresse beaucoup à ce que devient Noge, sorti de prison grâce à l'obligeance d'un ami commun, et apparemment rangé. Mais elle devient sa femme, et se rend vite compte qu'il n'a pas changé; elle aprend ainsi très vite la douleur du sacrifice...

Quel beau film! Kurosawa, qui les a vécues, traite les années douloureuses dont il parle avec le même talent qu'il déploie lors de ses explorations du japon médiéval. enfin débarrassé de l'obligation de se conformer à un Nationalisme japonais dans lequel il ne se reconnaissait pas, il profite de l'air ambiant, furieusement à gauche, pour montrer les dégâts de la junte militaire sur les "forces vives" du japon. il compose avec la grande Setsuko Hara un portrait touchant et admirable de femme qui ne lâche rien de ses principes, et pousse la fidélité à on mari disparu jusqu'à braver les quolibets des gens qui l'accusent d'être une espionne, et aider les parents du disparu en mettant la main à la pâte, après avoir reçu une délicate éducation bourgeoise. Le montage est rythmé avec les images d'archives, qui permettent une fois de plus à la grande histoire de venir épauler la petite...

Le metteur en scène ne lâche rien de son lyrisme, en commençant son film avec lyrisme, montrant des étudiants qui prennent du bon temps en pleine nature; ce prologue se termine sur une série de coups de feux, la découverte d'un cadavre.. le paradis? Non, le Japon de 1933, nous répond Kurosawa qui a attendu ce moment pour commencer à baliser son film avec des dates. A la fin, Yukie est revenue sur les lieux de sa jeunesse, et lâche une larme, avant de rejoindre le village ou elle vit désormais; le film se termine sur un plan qui la voit courir pour s'installer sur un camion en partance, le tout en contrejour. superbe image, métaphore aussi bien que fin ouverte...

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 17:18

Réalisé sur une longue période, alors que Chaplin, comme indifférent au temps et aux problèmes personnels qui s'accumulaient, s'enfermait plus avant dans son studio ou il travaillait comme seul, à un projet plus austère que les précédents, The circus est une fois de plus un miracle de comédie, une épure d'un genre alors en pleine mutation, comme l'était le cinéma Américain du reste, sous l'influence alors des grands cinéastes étrangers, et en particulier Allemand. D'une part, en effet, Keaton avait évolué dans ses films, et en 1927-1928, tournait College et Steamboat Bill Junior: un film bien de son temps, et une prouesse technique. Lloyd faisait suivre son évocation rurale sur le caractère d'un homme timide et effacé (The Kid Brother) d'un film qui situait le combat entre l'ancien et le nouveau en pleine ville, avec Speedy, au film mené à 100 à l'heure. D'autre part, le film est sorti (Janvier 1928) peu après le beau doublé de la Fox (Sunrise, Seventh Heaven), après The Jazz singer et The Student prince, quelques mois avant The wedding march et The wind... Bref, le cinéma de Chaplin risquait plus que jamais d'apparaître anachronique en cette période de remise des compteurs à zéro.

Et puis, le metteur en scène ne va pas bien; si en surface, sa vie mondaine continue plus que jamais, il sait, pour avoir vu le mal qu'on avait fait à Arbuckle, qu'il était dangereux d'être un homme à femmes... Son deuxième mariage était une catastrophe, dont entendait semble-t-il bien profiter son épouse Lita Grey, et qui commençait à lui coûter cher: il lui avait fallu ranger dans ses boîtes un film sur décision de justice (The seagull ou Woman of the sea, de Josef Von Sternberg, qu'il avait produit). De même que The gold rush avait pris une solide année de travail, The circus était pour Chaplin un exutoire qui prendrait le temps qu'il faudrait, indifféremment aux évolutions des autres studios...

Un cercle, marqué en son centre d'une étoile: voilà le premier plan du film. Belle image du cirque tel que le verra le vagabond, arrivé au cirque par hasard, et une fois de plus amoureux d'une jeune femme impossible à atteindre... A la fin du film, dans une séquence célèbre, c'est au milieu d'un cercle, marqué sur le sol par la tente éphémère du cirque qu'il a choisi de laisser partir sans lui, que le vagabond se retrouve seul avant de repartir vers d'autres aventures... Comme si rien ne s'était passé, à l'extérieur comme à l'intérieur du cercle. Entre temps, pourtant, des péripéties qui vont opposer Chaplin à un irascible patron de cirque (Allan Garcia), dont la fille (Merna Kennedy) sera un temps la raison de vivre du héros, avant qu'il ne laisse un autre que lui (Harry Crocker), plus talentueux, plus beau, plus tout, la courtiser et finalement l'épouser. Chaplin, dans ce film, est à la fois partie intégrante du show (Il est clown malgré lui) et dans les coulisses, et on ne quitte que très rarement les allées du cirque pour aller voir ce qui se passe dans le spectacle...

Métaphore aussi bien de la vie que du spectacle, dans lequel on doit laisser faire ceux qui savent, le film n'est pas tant une métaphore de Chaplin lui-même; il savait ce qu'il faisait, contrairement à ce petit homme qui n'est jamais si drôle que quand il ne sait pas qu'il est employé pour faire rire. Mais ce qu'il sait, lui qui a goûté au bide avec son projet le plus ambitieux, c'est que le public est versatile... Et qu'on ne peut pas forcer sa nature, d'où cette séquence superbe dans laquelle le clown malgré lui s'essaie à la corde raide pour notre plus grand bonheur; d'où aussi un film qui ne cherche pas à suivre les tendances virtuoses du cinéma de l'époque... S'il n'est pas le meilleur des Chaplin, et à ce niveau on ne mesure plus, en fait, The circus est un film qui passe tout seul, un concentré Chaplinien qui tient sacrément la route, une fois de plus.

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Published by François Massarelli - dans Charles Chaplin Muet 1928 Criterion **
15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 17:16

Tourné après l'échec commercial de A woman of Paris, ce nouveau film aurait pu n'être qu'un film par dépit, dans lequel pour satisfaire le public Chaplin revenait à son personnage, et pourtant il n'en est rien; c'est un film majeur, un paradoxe aussi; rarement revu autrement que dans une version massacrée, il a acquis un statut de chef d'oeuvre, d'ailleurs pleinement mérité. Il va de soi qu'il ne sera pas question ici de cette affreuse version de 1942 dans laquelle Chaplin transformait les images en une illustration pour son monologue, mais que cette critique est entièrement basée sur la version d'origine, telle qu'elle a été restaurée et éditée en supplément d'un DVD MK2 en 2003, puis en Blu-ray sur un magnifique Criterion en ce printemps 2012. Il faut noter que dans cette dernière parution, tous les participants insistent: la version de 1942, disent-ils, est le chef d'oeuvre de Chaplin... Contentons-nous de dire notre désaccord, et passons au film.

L'Alaska, pendant la ruée vers l'or. Un chercheur d'or en rencontre un autre, et ils vont s'épauler dans l'adversité, et être séparés, réunis... parallèlement, le plus petit, et le plus vagabond des deux va rencontrer une femme dans une ville minière,et tomber désespérément amoureux, ne se rendant pas compte qu'elle n'a d'yeux que pour un autre...

Si A woman of Paris ressemblait à une comédie déguisée en drame, on peut dire que The gold rush est le contraire: regardez les séquences durant lesquelles Chaplin est absent, et vous verrez un film qui n'a rien de drôle, un de ces films sur les conditions difficiles des pionniers,The trail of '98 (Clarence Brown, 1928) par exemple. Tout appelait un tournage épique, et le seul fait que le film a été motivé par l'anecdote de cannibalisme a sans doute poussé Chaplin a insérer son personnage afin d'atténuer l'horreur... Après avoir été un temps attiré par un tournage entièrement en extérieurs (Dont il reste un prologue, et quelques plans çà et là), Chaplin a finalement choisi de retourner vers son cher studio, où il pouvait à loisir contrôler chaque aspect de la production; cette maniaquerie s'en ressent notamment dans les scènes de tempête, pour lesquelles il se permet quelques effets spéciaux. 

Chercher de l'or? Big Jim Mc Kay (Mack Swain) le fait effectivement, il en trouve d'ailleurs dès la première bobine. Mais Chaplin, lui, semble abandonner l'idée lorsqu'il vend sa pelle, au bout d'une demi-heure de film. Je pense qu'il a abandonné en fait dès le début, lorsqu'il voit une stèle de bois marquant la tombe d'un mineur mort de faim. Cet abandon fait de lui un témoin de l'histoire jusqu'au moment ou il rencontre Georgia (Hale). Je reviendrai sur cette histoire d'amour un peu spéciale plus tard, en attendant, je voudrais quand même mentionner l'étrange position de son "petit homme" ici: à la fois partie intégrante de l'action (Il est venu chercher de l'or, comme le vagabond de The idle class était venu jouer au golf) et témoin des turpitudes des autres (Quel poids a-t-il réellement dans la cabane entre le chercheur d'or fréquentable et l'aventurier peu recommandable? Celui de choisir son camp, c'est tout), il est malgré tout intégré au même monde que les autres. a ce titre, il est moins transparent, et Chaplin fait de nombreuses allusions à une certaine forme de solidarité (Big Jim aime vraiment son copain, et Hank Curtis -Henry Bergman- partage vraiment sa maison avec lui.) parfois démentie par la dureté des circonstances: la fameuse scène du délire cannibale, avec Chaplin en poulet, un gag qui vaut à lui seul de voir le film! En tout cas, pour une fois, Chaplin est intégré à quelque chose. On objectera que sans Big Jim, sans Curtis, le héros est fichu. C'est vrai, mais cela sert le propos de solidarité devant les conditions, qui est relayé, une fois n'est pas coutume, par "les autres": Comme toujours, Chaplin se plait à imaginer une société dont notre héros serait naturellement écarté, mais cette fois ce sont les mineurs venus chercher l'oubli dans le saloon. Une scène de St-Sylvestre les montre enchaînés dans une de ces interprétations ivres de Auld Lang Syne, les yeux humides de larmes. Cette solidarité affichée est malgré tout montée en parallèle de la fameuse scène de rêverie durant laquelle Chaplin seul, attendant ses invitées, rêve qu'il leur interprète la danse des petits pains. Pour en finir avec ce thème de partage et de solidarité, dans ce qui aurait pu être une ode au rêve Américain dans toute son égoïste splendeur, on constatera que la façon dont Chaplin et Big Jim se partagent le gâteau est encore une fois une division intéressante des profits: ils ont conclu un pacte, mais Big Jim aurait eu le droit de tout garder pour lui. Dans ce film, à part le méchant "Black Larsen" (éliminé au bout de 30 minutes), tout le monde semble jouer le jeu de la coopération. Une coopération mise en valeur dans la scène fameuse de la cabane en équilibre instable sur une falaise, durant laquelle Chaplin et Mack Swain doivent d'abord maintenir l'équilibre de la cabane, puis surmonter leur panique pour se sauver mutuellement. 

Chaplin, d'ailleurs, est probablement encore plus sérieux qu'il n'y paraît avec cette comédie épique. En effet, la trajectoire du personnage, dans la version initiale en tout cas, est bien plus positive qu'il ne l'a jamais représenté, avant ou après. A bien des égards, on peut lire dans ce film une métaphore de sa carrière, de sa chance, des opportunités, et de ses rapprts fantasmés avec les femmes... Mais à lexception de Charlie et Georgia, peu d'affection dans ce film où les gens survivent plus qu'ils ne s'épaulent. Certes, Big Jim est l'associé et l'ami du "prospecteur solitaire", mais il aurait tout aussi bien pu... le manger. Et quand Hank Curtis laisse sa cabane à Chaplin, il le présente comme "quelqu'un qui va s'occuper de sa cabane en son absence", et non comme d'un ami. La transaction, toujours...

L'amour, Chaplin le trouve enfin. est-ce que la mise hors-jeu d'Edna Purviance l'a libéré, ou est-ce que le fait que l'héroïne devait un temps être interprétée par son épouse, Lita Grey, l'a influencé? ou est-ce que le rapport très proche avec la jolie Georgia Hale qui reprendra finalement le rôle a eu raison de lui? quoi qu'il en soit, pour une fois, ça marche! Si pendant longtemps le film est une fois de plus l'histoire du ver de terre amoureux d'une étoile, la fin inverse subtilement les rôles: sur le bateau, Chaplin devenu riche est déguisé en chercheur d'or minable afin de prendre une photo commémorative, et Georgia qui est sur le même bateau le voit et croit qu'il est le passager clandestin que tout le monde recherche. Il se rend compte qu'elle est plus proche de lui qu'elle n'a jamais été, et ce sans même savoir qu'il a décroché le gros lot. Ils s'embrassent goulûment, et à pleine bouche. Il est à noter que Chaplin, dans ces séquences, interprète un personnage en contrôle de la situation, aux antipodes de son alter ego en haillons... A woman of Paris est passé par là.

Parlons une fois de plus de mise en scène: voilà pourquoi il est important de voir le film dans on montage de 1925: l'auteur est au somment de son génie, et son efficacité lui permet de réaliser des scènes à la narration directe et claire, en particulier devant le défi que constitue l'enveloppe du film, ces scènes sans son personnage, totalement dénuées de gags. Qu'on pense au long plan qui nous montre les clients du bar chantant ensemble, par exemple. Les trois plans d'ouverture, qui ont été tournés au Nord de la Californie, dans la montagne, et qui ont du être un cauchemar à tourner (on y voit une file de prospecteurs s'engager dans une passe abrupte, dans la neige, pour de vrai!). Et puis il y a la séquence durant laquelle Black Larsen tente de voler son or à Big Jim: comme toujours, Chaplin choisit une position de caméra immuable pour ancrer sa séquence, et le montage est ensuite une série de plans admirablement enchaînés:

1. Sur la gauche, Big Jim arrive à sa mine. un attelage prouve que quelqu'un est déjà là.

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2. "Black Larsen" remonte de la mine avec de l'or

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3. Big Jim découvre son or dans les affaires de "Black Larsen"

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4. Larsen finit de monter; il a vu le danger.

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5. Big Jim a vu Larsen lui aussi et a tout compris.

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6. Retour à l'ancrage du plan large: Big Jim va demander des comptes.

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7. Gros plan intense, d'un Mack Swain qui ne rigole absolument pas...

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8. Gros plan d'un Tom Murray tout aussi menaçant.

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9. Big Jim attaque le premier.

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10. Reprise du plan large, avec les deux hommes qui poursuivent leur bagarre.

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11. Larsen assène un coup de pelle à Big Jim

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12. Jim tombe, assommé.

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13. Retour au plan large: Larsen prend ses affaires et s'en va, laissant Jim seul dans la neige.

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14. Intertitre: La loi du Nord

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15. Larsen arrive sur une corniche, dont la neige commence à montrer de sérieuses vélléités de tomber...

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16. Larsen, en pleine panique

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17. Retour au plan 15, l'accident se précise

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18. L'avalanche

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19. Jim se réveille

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20. encore un gros plan dramatique du visage de Mack Swain. Son visage hagard anticipa sur l'amnésie qui nous sera révélée plus tard.

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21. Il se lève, et part, en titubant vers la caméra puis à gauche.

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Voilà, cette séquence, fameuse, est l'un des moments les plus dramatiques du film. C'est un modèle d'économie narrative, et de direction des comédiens. Ni Murray ni Swain n'en font des tonnes, et l'un et l'autre jouent beaucoup de leur physique. Chaplin joue à fond sur le coté naturaliste de l'absence de maquillage, et laisse beaucoup les yeux de Mack Swain exprimer toute l'émotion requise: indignation, colère, abasourdissement... lui qui parfois en fait des tonnes (Lorsqu'il trouve de l'or, ses gestes sont trop exagérés, par exemple) est absolument parfait dans cette scène. Elle est d'une grande efficacité dramatique, et franchement mémorable... Voilà, donc, un film indispensable, on n'a plus besoin de le dire. Mais contrairement à la croyance populaire, il ne se réduit pas à une scène durant laquelle Chaplin joue un poulet, une scène de dégustation de chaussures, une scène de danse avec des petits pains, et une scène inoubliable dans laquelle une cabane tient en équilibre instable sur une corniche. Non, c'est un film épique sur la survie, la réussite paradoxale et autobiographique d'un cinéaste qui a réalisé son rêve Américain, et une certaine forme de solidarité typiquement Américaine, devant l'adversité des éléments. C'est aussi un chef d'oeuvre.

 

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Published by François Massarelli - dans Charles Chaplin Muet 1925 Criterion **