Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 16:31

Enfonçons une porte ouverte...

Charles Foster Kane, éditeur de génie, homme obsédé par sa propre puissance qui consiste bien sûr à manipuler les opinions, meurt seul au terme d'une longue vie. Les médias rapportent l'information, mais le rédacteur en chef d'un studio d'actualités cinématographiques souhaite aller plus loin, se rendant compte qu'on n'en sait pas beaucoup sur le magnat, à part sa longue histoire de collections extravagantes, ses coups médiatiques en tant qu'éditeur d'un journal New-Yorkais, sa fortune, ses deux mariages, et sa mégalomanie symbolisée par sa construction d'un palais immense en Floride.

...En particulier, pourquoi a-t-il dit "Rosebud" juste avant de mourir?

Dans la bande-annonce de Citizen Kane, manifestement supervisée par Welles lui-même, le cinéaste a mis un point d'honneur à faire le contraire de ce qu'on attend de cet outil promotionnel habituellement, en se mettant d'abord en scène en tant qu'auteur, tout en rappelant son passé à la radio, le seul point d'ancrage potentiel du public pour un réalisateur novice: sa silhouette apparait, alors qu'une perche émerge dans le champ, avec le micro qui va lui permettre de faire entendre sa voix. Mais surtout, la bande-annonce donne finalement au public le cahier des charges de sa participation au film, ainsi que la solution de sa petite énigme: des personnages secondaires du film se succèdent à l'écran, en gros plan, en situation sans pour autant que les plans soient tirés du film, et nous donnent ainsi leur avis sur Kane: un communiste, un fasciste, un escroc, un grand homme... Kane, nous dit Welles, n'est rien de tout ça, et il est tout ça à la fois. La forme du film fait écho à cette collection d'avis contradictoires, en nous proposant non pas un, mais 6 points de vues sur le personnage de Charles Foster Kane, créant un puzzle extraordinaire dont l'assemblage délicat va nous permettre d'arriver à la même solution que la bande-annonce nous proposait, avec évidemment beaucoup de substance en plus, des pistes de recherche aussi bien pour les personnages du film, que pour le spectateur. Et puis le portrait d'un homme se dessine, en creux, ayant semble-t-il échappé à tous, y compris à lui-même...

La forme cinématographique de tout film est indissociable du film lui-même, mais avec ce premier film d'Orson Welles, on ne peut absolument pas passer à coté. Ce qui explique sans doute l'impression d'hermétisme ressentie par les gens qui sont plus des consommateurs de film que des cinéphiles aguerris; cette histoire qui ne se raconte vraiment qu'une fois le film fini et refermé, ces informations qui nous apprennent plus sur le protagoniste dont le point de vue est donné que sur le personnage dont nous parle l'anecdote, sont autant de moyens pour Welles (Et le scénariste Herman Mankiewicz, ne l'oublions pas) d'asseoir son propos, l'insaisissabilité d'un homme, aussi connu et public soit-il; un homme public n'est pour nous ce que nous en pensons. Tel geste sera par exemple considéré comme une approche chevaleresque (la déclaration de principes" de Kane par exemple) quand son fidèle collaborateur Bernstein en relate les circonstances, il deviendra une preuve de la duplicité, de l'autoritarisme ou de quelque autre défaut de Kane dans les propos d'un autre, notamment Jed Leland, dont la vie aux cotés de Kane a été particulièrement mouvementée...

On a toutes les anecdotes, la vie aux cotés de "Susan Alexander", actrice et chanteuse ratée dont le grand homme tient à faire une star contre l'avis du public... Le portrait le plus fidèle de Kane, paradoxalement, reste à la fin du film celui proposé par le premier "témoin", le film d'actualités, celui-là même dont ses concepteurs ont dit qu'il était incomplet. Plus on en entend, moins on en sait...

En matière de forme, Welles a décidé semble-t-il de faire un film-somme qui s'approprie avec génie tout le cinéma existant. Je ne saurais dire s'il y est parvenu, mais je pense qu'il a eu raison de tenter cette approche. De fait, l'extraordinaire sens de la composition qu'il manifeste, le génie du chef-opérateur Gregg Toland, la manipulation qui consiste à donner la forme d'un faux film d'actualité, le jeu sur la chronologie, la dextérité des plans-séquences, le travail fantastique et totalement inédit sur la profondeur de champ (un champ d'expérimentation, largement tributaire de Toland, je pense)... A se demander pourquoi certains critiques se sont efforcés de vouloir démontrer l'inanité de ce film (un critique Anglais dont le nom m'échappe semble avoir fait de cette thèse l'oeuvre de sa vie, par exemple!) tant l'adéquation entre forme et fonds, et le bonheur purement cinématographique fourni par ce film sont évidents...

Qui donc est Charles Foster Kane? il se définit lui-même, de fait, comme "un Américain", rien de plus. Pauvre et chez ses parents, il devient riche, placé sous la responsabilité d'un banquier, et sous tutelle, et mourra riche, sous tutelle financière et sous la surveillance de médecins. Le film nous montre la vie d'un homme au-delà de l'heure du bilan, une vie qui renvoie au dernier moment à un endroit secret, tant regretté par le petit garçon devenu un homme: l'inscription Rosebud, lue à la fin du film sur un objet déjà vu, et mentionné même dans deux épisodes du film: une petite luge sur laquelle il s'amusait tant avant que sa mère, pour le protéger de l'influence néfaste et probablement violente de son imbécile de père, ne l'ait confiée à un financier...

Le personnage a bien été façonné sur William Randolph Hearst, c'est un fait, mais la charge contre la magnat de la presse est une fausse piste: Citizen Kane, c'est juste un film qui nous montre qu'à l'heure du bilan, on aura beau faire et on aura beau dire, tout ce qu'on a fait ne pèse pas lourd à coté d'un objet avec lequel on a joué, et qui nous manque cruellement depuis qu'on est devenu un adulte...

C'est dommage, cet avis n'engage que moi, qu'après un tel chef d'oeuvre, Welles n'ait pas fait un seul film aussi bon, et qu'après The magnificent Ambersons, il n'en ait pas fait un seul que je trouve regardable... Au moins, avec Citizen Kane, on a un Rosebud. Pas si mal...

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Orson Welles Criterion
18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 12:58

Rebaptisé de façon explicite Stairway to heaven, en référence à cet escalier visible qui mène au paradis, ou par lequel on en revient, A matter of life and death est le plus extravagant des films des annnées 40 signés par le duo des Archers (Powell & Pressburger), si ce n'est de toute la filmographie mondiale. Concernant le cas d'un pilote d'avion qui a sauté sans parachute de son avion en flammes, mais a été sauvé par l'amour, il montre le combat, dans l'au-delà, entre ceux qui souhaitent que le jeune homme aille au bout de sa mort, et ceux qui souhaitent que Peter Carter au contraire, puisse bénéficier de sa vie, et filer le parfait amour avec la jeune femme dont il est amoureux. Le film divise nécessairement, même si de plus en plus de gens, désormais familiers de l'univers si particulier des deux auteurs, y succombent désormais sans réserves. En plus de sa singularité, le film est aussi remarquable pour son utilisation de la couleur, unique en son genre, et son étrange situation, né d'un projet de propagande, à un moment ou la Grande-Bretagne se découvrait soudain "envahie" par un grand nombre d'Américains, il fallait pouvoir rappeler la possibilité de cohabiter. C'est le sens du "procès" de Peter Carter, au paradis, qui occupe le dernier acte du film. Le procureur choisi par les responsables du Paradis est un Américain mort en 1775, qui va devoir déterminer si Peter Carter n'est qu'un Anglais de plus, un homme qui va participer à sa façon à la longue tradition criminelle et colonisatrice des Anglais vis-à-vis des Etats-Unis, ou s'il faut le laisser vivre car il n'est pas responsable des péchés de ses ancêtres...

Le film commence par un prologue inattendu, qui situe de fait le film dans un monde à part: une voix off commente la vision de galaxies, d'étoiles, avant de nous entrainer à le suivre vers la terre. Une vision de l'Europe, sous un épais brouillard, montre les ravages de la guerre, avant qu'on ne se trouve face à un avion en perdition. Le pilote Peter Carter (David Niven), dernier survivant, annonce à qui peut l'entendre à la radio qu'il va se sacrifier, n'ayant rien d'autre à faire que de bruler avec son avion. Il a près de lui le corps de son meilleur ami, mort peu de temps auparavant, et il n'a pas de parachute, ayant préféré laisser ses hommes sauter à sa place. La conversation solennelle prend un tournant particulier lorsqu'il s'établit un lien très fort entre Carter et la jeune femme à l'autre bout du film, June (Kim Hunter), une WAAC Américaine: ils viennent de tomber amoureux l'un de l'autre, et la conversation se finit sur des adieux... Puis on assiste au "réveil" de Carter, sur une plage immense. Il réalise bien vite après un peu de confusion qu'il n'est pas mort, contre toute attente... Pendant ce temps, dans l'au-delà, son ami l'attend. Mais Carter rencontre June sur la plage, et va tout faire pour rester en vie. 

La forme fantastique du film va permettre à Powell de jouer avec les images de multiples façons. Si peu d'éléments du film nous permettent de conclure que cette histoire de paradis est réelle ou imaginée par Peter Carter dont le cerveau est temporairement dérangé, les cinéastes brouillent de toute façon les cartes... Et le passage du Technicolor au Noir et blanc, et réciproquement, est l'un des moyens utilisés par Powell pour montrer l'intrusion du Paradis dans le monde réel; le principal "passeur" de ce changement est Marius Göring, qui jour un Français guillotiné durant la révolution, un peu précieux et doté d'un certain esprit. Son rôle est de ramener des morts vers la Paradis, mais il admet avoir "raté" Peter Carter "à cause du brouillard"... La scène durant laquelle il regarde une rose en noir et blanc au Paradis, qui se pare soudain de couleurs vives est admirable, un raccourci superbe pour permettre un passage facile d'un monde à l'autre. Incidemment, le personnage fait une remarque qui ajoute un petit grain de sel: "Voilà ce qui manque à mon monde, le Technicolor"! Un hommage qui ne manque pas de prix de la part d'un cinéaste qui maitrise de façon impressionnante la technique de la couleur... D'autre part, les intrusions du passeur dans la vie de Peter sont marquées par un arrêt brutal du temps, comme lors de cette scène durant laquelle June et le docteur Reeves, son ami, sont tout à coup figés lors de leur partie de tennis de table... Sous les yeux un peu ébahis de Peter Carter qui lui continue à bouger et deviser avec son "conducteur"... 

Le docteur Reeves n'est en rien un personnage anodin: c'est lui que June et Peter consultent pour déterminer si le soldat a oui ou non un problème de santé qui expliquerait ses hallucinations, ou s'il est bel et bien passé à coté de sa mort. Joué par Roger Livesey, le formidable acteur à la magnifique voir sensuelle et charnelle de Colonel Blimp et I know where I'm going, Reeves complète avantageusement Peter Carter, soldat très britannique que son flegme risque d'identifier aux yeux de ses juges au cours de son extraordinaire procès dans l'au-delà, à l'archétype de l'ennemi Anglais; Reeves est un bon vivant, scientifique épris de vitesse, curieux de tout, et qui s'est construit une camera obscura dans son pigeonnier plus pour veiller sur ses semblables que pour les surveiller. Il a un certain sens du sacrifice qui va être mis à profit lors de l'intrigue, mais est aussi épris de vitesse, de sensations et de sport: il tend à conduire une moto de façon un peu trop spectaculaire, ce qui lui sera fatal. Surtout, il a l'esprit ouvert: il sait reconnaitre les défauts passé de son peuple, mais s'ouvre à l'Amérique, par le biais de son amie June, mais aussi parce qu'il sait que les deux peuples doivent fonctionner ensemble. C'est tout le sens de son intervention au procès "Paradisiaque" de son ami Peter Carter. La dernière partie du film, qui voit reléguer Carter et June au second plan, est d'ailleurs une confrontation entre Reeves-Livesey, qui défend l'idée de laisser vivre le solat Carter, et Raymond Massey en Abraham Farlan, procureur mu par sa haine des Anglais... C'est un combat d'idées, dont sont témoins des milliers de soldats et autres personnes morts, des Anglais, des Américains, des Indiens, des Irlandais, Australiens... 

On peut penser que David Niven (Carter) et Kim Hunter (June) disparaissent un peu trop facilement derrière le choc de titans représenté par le "duel" Livesey-Massey. peu importe: avec son style personnel, léger et si Britannique, Niven joue de son capital de sympathie, tout en donnat corps à l'instinct anti-Anglais des Américains présents dans le film, et la jeune Kim Hunter est parfaite en volontaire un peu dépassée par les évènements, mais motivée par un amour soudain, et qu'elle identifie comme franchement surnaturel. On voit aussi dans le film la formidable Kathleen Byron, qui reviendrait dans le film suivant de Powell et Pressburger, Black Narcissus, ainsi que dans le trop méconnu The small black room. Elle est ici un ange bien particulier, dont le rôle est d'accueilllir les nouveaux arrivants dans un Paradis très administratif, mais dont les cinéastes ont pris le parti de faire un endroit qui n'est en rien une caricature: juste une allégorie... et le choix d'inverser le parti-pris des couleurs de The Wizard of Oz (Ici, c'est le monde fantastique qui est en noir et blanc), permet aux metteurs en scène d'indiquer le prix de la vie, pour Peter Carter, comme pour n'importe qui d'autre.

Ce film est unique non seulement dans la thématique particulière de l'intrigue mais aussi parmi les films de propagande de l'époque. Powell d'ailleurs cède à une tentation qui est presque une provocation: dans un film qui entend plaider pour l'amitié nécessaire entre Américains et Anglais, il ne se prive pas de sortir des placards les gros clichés sur les Américains, qui se comportent comme des Vikings au Paradis, et qui sont terriblement intolérants lors du procès. Mais le film atteint deux buts, par les moyens extravagants que les cinéastes se sont fixés: le message passe de manière claire, et on a ici une histoire d'amourr excentrique, unique en son genre, et à laquelle on revient fréquemment. Ce n'est peut-être pas le meilleur film des Archers (quoique ça se discute), mais c'est l'un des plus attachants...

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion
15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 17:40

Faut-il le préciser? la sortie en DVD et Blu-Ray, dans la somptueuse collection Criterion, du film Lonesome de Paul Fejos, est un événement inespéré. Et non seulement ce film, témoin de la très curieuse période durant laquelle le cinéma parlant va naître du cinéma muet, nous est présenté dans une version restaurée qui rend justice à son incroyable richesse formelle, mais il est en guise de bonus accompagné de deux autres longs métrages, le dernier muet de Fejos The last performance et son premier film parlant, Broadway, dans des versions miraculées...

Lonesome fait partie de ces oeuvres, en 1928, qui montraient un visage différent du cinéma, proche des gens, et qui sont contenues entre The crowd, à la narration fleuve encore classique qui suit un homme simple de son enfance à sa peu glorieuse vie d'adulte, et Sunrise, dont l"intrigue est limitée à une journée et une nuit. Mais Lonesome va encore plus loin, puisqu'il conte un samedi dans la vie de deux personnes, qu'on voit partir au travail le matin, puis dans leur activité, enfin partir en week-end pour affronter la solitude avant de partir tous deux sur un coup de tête pour Coney Island, où ils se rencontreront enfin... pour mieux se perdre et comprendre l'amertume de la solitude...

Avec cette intrigue qui n'en est pas vraiment une, Fejos fait de l'or. rappelons que le metteur en scène était arrivé à la Universal après avoir réalisé en amateur un film aujourd'hui perdu, The last moment, dont Chaplin lui-même avait asuré la diffusion par United Artists comme il l'avait fait pour Salvation Hunters de Sternberg. C'est donc en quasi-amateur, ne se refusant rien, qu'il aborde son film, en se laissant guider par son instinct, et en confiant les rôles principaux à deux comédiens issus du burlesque, qui ont tous deux travaillé chez Roach, et ne sont pas à proprement parler des gravures de mode, Barbara Kent et Glenn Tryon. Le film commence par une incursion dans New York qui renvoie au documentaire européen façon Ruttmann, et Fejos conte son film en ayant recours à des surimpressions, en utilisant le son: trois séquences dialoguées, mais aussi beaucoup d'effets sonores synchrones, et des passages ou l'image ne fonctionne pas sans la bande sonore, comme ce moment ou les deux héros, chacun à son tour, entendent une fanfare qui va ensuite leur donner l'envie d'aller effectivement à Coney Island. Fejos utilise pourtant plus l'image que le verbe, et le langage corporel de Tryon est souvent mis à contribution... Lors des séquences d'attractions à Coney Island, on a aussi une utilisation de la couleur, teintes et couleurs appliquées à la main: Bref, le film est une envie permanente de cinéma, déguisé en un petit film mélodramatique tendre, qui en plus finit bien!

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Muet 1928 Paul Fejos Criterion **
31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 17:27

Entre deux contrats, entre deux films, Frank Borzage a réalisé pour le compte de l'indépendant Walter Wanger ce film étonnant, extravagant, dans lequel il semble se débarrasser de toutes les limites imposées durant les années 1934-1936 par la Warner... avec charles Boyer, Jean Arthur et Colin Clive, il retrouve son style, son univers et son type de personnage pour une histoire d'amour fou comme il en a bien peu tourné depuis l'arrivée du parlant. Colin Clive y est un homme fou d'amour pour son épouse, et tellement jaloux qu'il en est invivable. Jean arthur y incarne son épouse, décidée à assumer son divorce afin de se débarrasser de l'étouffante présence de son époux, qu'elle aimait mais ne peut plus aimer en raison de ses excès. Et Charles Boyer y est un homme qui déboule un jour par hasard dans la vie de Jean Arthur au moment ou le chauffeur de celle-ci lui joue une scène à la demande de l'époux, afin de tester son comportement. Et une fois entré dans la vie d'Irene (Arthur), Paul, le maitre d'hôtel Français (Boyer) n'en sortira plus...

 

On mesure la dose de mélodrame au degré d'invraisemblance, et là, on est dans un monde purement mélodramatique: obsédé par son épouse, Clive est aussi armateur, et s'apprète à lancer un bateau, le... Princess Irene. A la in, apprenant que les amants y sont passagers, il donne l'ordre de battre un record de vitesse, afin de pousser le bateau vers le danger des icebergs... Paul et Irene, lors de leur soirée improvisée en tête à tête, se sont créés un menu de rois et de reines, qui devient en quelque sort leur sésame pour se retrouver instantanément coupés du monde, dans un endroit qui leur appartient en propre... Paul, habillé en homme du monde comme le vagabond Spencer Tracy dans Man's castle, est en fait maître d'hôtel... Mais tout comme Spencer Tracy dans le film mentionné, son bel habit reflète la noblesse de son caractère. et un petit truc qui ravira les fanatiques de Borzage: lorsque Charles Boyer et Jean Arthur dansent ensemble, elle perd sa pantoufle... il la ramasse, mais elle choisit finalement d'abandonner les deux. Ainsi, on a en même temps l'abandon de soi à la simplicité de l'amour, le thème habituel de Cendrillon (Avec un Boyer qui est à la fois le prince charmant et la bonne fée), et l'intimité instantanée partagée par les amoureux, dans un restaurant vide qui ne s'est ouvert que pour eux...

Doté d'un beau titre à la hauteur de l'originalité du film, History is made at night est une halte nécessaire et bienvenue dans la carrière de Borzage. dans la période qui allait suivre, quelques films allaient pouvoir rivaliser avec ce conte délirant, mais assez peu en vérité...

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Frank Borzage Criterion
25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 16:50

En 1994, au moment de sortir le dernier film de sa trilogie Européenne, Kieslowski est sans doute épuisé: il vient, depuis 1987, de sortir pas moins de 14 films, dont cinq sous le format de long métrage, et a été le centre de l'attention cinématographique, en France mais aussi à l'étranger. Les festivals se le sont arraché, il est consacré grâce au Décalogue, à La double vie de Véronique vu et apprécié un peu partout, et presque muséifié grâce à une triplette extravagante... Mais il y a des ombres au tableau. Comme Pedro Almodovar ces derniers temps, Kieslowski ne recueille pas à Cannes la symbolique mais convoitée Palme d'or pour Rouge. Trop attendue? Peu importe. En tout cas, il annonce un peu partout qu'il ne fera plus de cinéma, et de fait tiendra parole puisqu'il décédera deux ans plus tard; trop tôt, cela va sans dire... Aujourd'hui, la trilogie est sans doute son oeuvre la plus "grand public", la plus connue, et la plus diffusée. Et les trois films ultimes de ce créateur obsédé par les séries (Le hasard et ses multiples possibilités, le Décalogue et ses dix films, ou encore la Double vie de Weronika et Véronique...) sont aussi bien visible comme des films indépendants les uns des autres que comme trois parties d'un tout.

A l'origine, Krzysztof Piesewicz son co-scénariste et Kieslowski ont basé leur idée initiale sur une erreur naïve: ils attribuent aux couleurs du drapeau Français des associations avec les trois concepts de liberté, égalité et fraternité, et se lancent donc dans trois scénarios basés sur ces concepts. Le producteur Marin Karmitz les a éclairés sur cette erreur, mais les a aussi laissé faire. Si chacun des films peut donc être visible en toute indépendance, ils ont été tournés sur quinze mois en une seule traite, par ordre d'arrivée. Ils ont aussi un grand nombre de points communs, tant conceptuels que structurels: un début sous forme de mouvement, une fin qui tourne autour d'un motif, un des personnages qui pleure, face à une vitre ou un obstacle, à l'issue d'un changement drastique, ou d'une épiphanie; trois héroïnes, aussi: Juliette Binoche, Julie Delpy et Irène Jacob, la muse de La double vie de Véronique. Et sinon, Zbigniew Preisner revient à la composition, comme toujours depuis Sans fin en 1985... Mais les trois films auront aussi des spécificités: Slawomir Idziak est le directeur de la photo de Bleu, Edward Klosinski celui de Blanc et enfin Piotr Sobocinski celui de Rouge: Kieslowski renoue ainsi avec la tradition du Décalogue dont neuf directeurs de la photographies assurent les images... Compte tenu des délais, deux monteurs assureront le travail: Jacques Witta pour Bleu et Rouge, et Ursula Lesziak pour Blanc. Pour ce dernier film, tourné en majorité en Polonais, il importait sans doute à Kieslowski de s'assurer la collaboration d'un monteur qui connaisse la langue... et donc, dernier point de divergence entre les films, Bleu a été tourné en France, notamment à Paris, Blanc a Paris et en Pologne, surtout à Varsovie, et Rouge à Genève pour la plus grande partie...

Bleu commence par une séquence durant laquelle on voit une voiture, sur une autoroute... Puis sur une route de Campagne ou elle a un accident. On apprend ensuite que des trois occupants, deux sont morts: Patrice de Courcy, compositeur, et sa fille. La veuve, Julie, va donc décider après une tentatvive pathétique de suicide, de tirer un trait sur tout: la musique de son mari, dont une oeuvre importante était en cours d'achèvement, la maison, les souvenirs... Elle va faire l'expérience d'une vie de liberté totale, sans attache, sans famille, et va surtout constater à quel point cette liberté à l'écart de toute attache affective est contraire à l'être humain. Le film se veut son parcours, et le personnage principal ayant tendance à étouffer ses émotions, il est le plus froid des trois...

Les efforts de Juliette Binoche pour se détacher de tout et de tous seront difficiles, puisqu'elle devient copine avec une prostituée pétillante (Charlotte Véry) qui fait elle aussi l'expérience amère d'une certaine liberté, qu'elle se lie avec Olivier (Benoît Régent), un ancien collaborateur de son mari, qu'elle visite sa mère (Emmanuelle Riva), victime d'un Alzheimer manifeste, ironique quand on pense au désir de Julie d'oublier; enfin, elle va rencontrer une femme (Florence Pernel) qui a partagé l'intimité de son mari, et qui attend un enfant de lui.

Personnage du drame, la musique de Preisner prend énormément de place, et ce n'est peut-être pas son chef d'oeuvre. Mais le film est fascinant par le jeu des sens, de la subjectivité qu'il déploie. Et il est sans doute le film le plus virtuose de son auteur, avec ces moments ou, tout benoîtement, le réalisateur semble "débrancher" son héroïne, qui se laisse envahir par le souvenir, ce qui est suivi d'un fondu au noir, accompagné par de la musique. Bleu marque aussi par l'utilisation de cette couleur, réservée le plus souvent aux objets qui forgent un lien avec le passé, notamment les objets liés à la fille de Juieltte Binoche (Un lustre, une sucette trouvée dans un sac). Le film se conclut sur un plan de l'actrice, seule face à une vitre et envahie par l'émotion, elle a enfin réussi à faire son deuil de la mort de ses proches, mais aussi de son expérience hasardeuse de la liberté...

Le deuxième film commence par une énigmatique vision, celle d'une grosse valise véhiculée sur un tapis roulant dans un aéroport... Blanc partage une scène avec Bleu, dans un tribunal au début du film; dans le premier film, Julie cherche une personne au tribunal, ouvre une porte et interrompt brièvement une audience: on aperçoit donc Juliette Binoche dans Blanc, qui interrompt l'audience du jugement de divorce de Karol Karol (Zbigniew Zamachowski) et Dominique (Julie Delpy)... Blanc aborde le thème de l'égalité sous l'angle... de l'inégalité! Karol est venu à Paris, mais tout autour de lui se casse: son épouse divorce parce qu'il n'est plus capable de la satisfaire sexuellement, elle garde tout, il perd son salon dans des circonstances peu glorieuses, et par dessus le marché, il ne comprend rien à rien... il retourne en Pologne, ou la malchance continue prièvement, avant que les rôles ne se renversent. Puisqu'il ne peut conquérir son épouse par l'amour, il choisit de la faire venir d'une autre manière, et va prendre effectivement le dessus sur elle.

Le film est une comédie, comme l'était du reste Décalogue X, la précédente collabroration de Kieslowski avec Zamachowski; ce dernier s'appelle Karol Karol, ce qui revient selon Kieslowski à l'appeler doublement comme Charles... Chaplin. La photo du film est baignée de blanc, mais ce film central du dispositif est aussi marqué par un nombre incroyable d'objets bleus et rouges... les bleus revoient le plus souvent au passé (Paris et l'échec du mariage), les rouges à l'avenir: lors de sa rencontre dans le métro Parisien avec Mikolaj, l'ami qui va lui permettre de retourner à Varsovie, ce dernier porte une écharpe rouge; à Varsovie, quand ils se retrouvent, Mikolaj a brièvement une écharpe bleue, qui redevient rouge lorsque les circonstances s'améliorent; la maison du frère de Karol (Jerzy Stuhr, vieux complice depuis L'amateur en 1979, et qui jouait déja avec Zamachowski dans Décalogue X) est envahie d'objets rouges aussi: le drap dans lequel Karol se remet de ses émotions, l'évier... Le film est au centre de la trilogie, et Kieslowski nous le rappelle constamment.

La deuxième citation de Bleu est un gag, qui donne le ton satirique du film: lors d'une scène d'amour, Dominique a (Enfin!!) un orgasme. Fondu au blanc, comme lors des épiphanies de Julie, et l'écho du gémissement tient lieu de musique. Sinon, tout comme l'expérience douloureuse de la liberté dans Bleu, ce nouveau film tend à démontrer que Karol et Dominique sont condamnés à l'absence d'égalité: si Dominique méprise le Karol Parisien, ce dernier une fois revenu en Pologne a trouvé un moyen définitif de la conserver... prisonnière! Le dernier plan montre Karol qui pleure en contemplant avec ses jumelles la femme qui l'aime, dans une cellule de prison, qui lui dit avec le langage des signes qu'elle l'aime aussi... Une fin délicate pour un film dans lequel Kieslowski retrouve sa jeunesse, avec un vrai sens de l'humour iconoclaste qu'on lui reconnait assez peu!

Rouge commence comme les deux précédents par un mouvement, celui des ondes qui voyagent d'un téléphone à l'autre, depuis l'Angleterre jusqu'à Genève. On les suit, et le téléphone va jouer un rôle considérable dans cette histoire qui tourne autour de la fraternité, mais aussi des liens entre les êtres... Les deux personnages en sont Valentine, une jeune modèle (Irène Jacob) fiancée à une homme qui vit de l'autre coté de la Manche, et qui renontre un jour un vieux juge (Jean-Louis Trintignant) retraité et misanthrope, qui passe le plus clair de son temps à écouter les conversations téléphoniques de ses voisins. Une intrigue apparemment secondaire nous intéresse à Auguste, un jeune juge (Jean-Pierre Lorit) qui a une relation avec une jeune femme de deux ans son ainée (Frédérique Feder), mais elle le trompe... Valentine et Auguste, que la caméra rapproche aussi souvent que possible dans de virtuoses plans-séquences, sont faits l'un pour l'autre, et le destin, sous la forme d'un vieux juge qui a un faible pour Valentine, va précipiter les choses...

Kieslowski était très fier de ce dernier film, qui aborde une foule de sujets, et revient en les raffinant sur un certain nombre de traits déja vus dans les deux films précédents mais aussi dans La double vie de Véronique: ainsi Auguste et le vieux juge sont ils présentés par l'auteur comme un seul et même homme: même relation amoureuse compliquée, suivie de fuite en Angleterre, même circonstances aussi durant lesquelles ils ont obtenu de devenir juges... et logiquement, Valentine sera un point commun entre eux elle aussi. Sinon, après tant d'années et de films à montrer des personnages (Weronika, Julie, puis Karol) assister sans pouvoir -ou vouloir- l'aider au spectacle d'une vieille dame qui essaie de placer une bouteille dans un container destiné au recyclage du verre, Valentine va l'aider, et triompher de la difficulté. Le thème de la fraternité est abordé de multiples façons: obsédée par le problème du mal-être de son frère qui l'a conduit à l'héroïne, Valentine est aussi celle qui va tenter de contrer le cynisme du vieux juge en essayant de le persuader qu'il a tort d'espionner ses voisins, et d'ailleurs elle va au moins réussir à le faire revenir à la vie...

Rouge aborde de fait non seulement le thème de la fraternité à travers les mésaventures d'un certain nombre dêtres humains, mais il est aussi l'histoire d'un vieil homme qui assiste à d'autres vies, sans les juger, en ayant le sentiment de ne pas avoir vécu comme il le voulait. C'est à Trintignant que revient le final, avec ce plan du vieux juge souriant face à une de ses fenêtres brisées par ses voisins, une larme sur la joue, après qu'il ait vu l'une des images les plus belles, mais aussi les plus énigmatiques du cinéma de Kieslowski...

Unique point commun visible entre Rouge et les deux autres films, l'épilogue durant lequel un ferry coule, avec à son bord les héros de chacun des films, ainsi réunis pour un sauvetage télévisé: sont enfin réunis, Julie et son collaborateur et amant Olivier, Karol et Dominique, et bien sur Valentine et Auguste...

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 11:29

Première phrase accrocheuse visant à donner envie de lire. Faits rapidement énumérés dans le but de donner envie au lecteur d'en savoir plus; date de sortie, nom de la compagnie de production, casting et divers faits du même genre en rapide succession afin de montrer le sérieux de la critique, suivis par une phrase volontairement énigmatique dont le but évident est de faire en sorte que le lecteur aille jusqu'au bout de ce texte...

Ca peut paraitre idiot, voire C'EST idiot, de commencer un texte critique comme le paragraphe qui précède. mais c'est dans l'esprit du film, l'inclassable Schizopolis. Après avoir taté de quelques genres, et avant de le faire avec encore plus de moyens, Soderbergh s'est attelé à un film personnel, qui n'a peut-être aucun sens, pas plus si on veut que n'importe quel épisode de Monty Python's flying circus, ou qui traite d'un certain nombre de thèmes, on ne sait pas exactement.

Si on choisit la première hypothèse, alors Schizopolis est bien un film inutile, mais réjouissant; du moins pour moi, et je ne suis pas tout le monde, le film ayant été détesté quasi unanimenent au moment de sa sortie ultra-confidentielle... il consiste en une série de scènes vaguement reliées entre elles par une intrigue squelettique, et entrecoupées de saynètes, de liens, de provocations diverses (Un homme nu en T-Shirt, poursuivi par deux infirmiers, un dératiseur fou qui se tape toutes ses clientes en usant d'un langage incompréhensible, avant de changer de "métier" et se de mettre à agresser la terre entière, des flashes de news burlesques prononcées avec le plus grand sérieux, etc...). Le metteur en scène apparait, d'abord en tant que lui-même, tentant de présenter le film à une salle vide, mais aussi dans le double rôle de Fletcher Munson et de Walter Korchek, et la plupart des scènes ont lieu dans le quotidien d'un certain nombre de banlieusards sans âme.

Si on prend la deuxième hypothèse, le plus souvent réfutée par Soderbergh lui-même, à savoir que le film aurait un sens, on constate que l'histoire est celle d'un couple, les Munsons qui se désagrège, chacun d'entre eux pouvant exposer son point de vue ce qui résulte en des scènes d'ailleurs hilarantes: dans la version de Fletcher Munson, monsieur (Soderbergh) rentre, et au lieu de dire bonsoir à son épouse (Mrs Soderbergh), lui dit "salutation générale", ce à quoi elle répond par "salutation générale". Toute leur conversation est faite de mentions génériques de cet ordre.

Plus tard, on a la version de Madame qui, elle, pose vraiment les questions, mais son mari lui répond... en japonais. Lui est employé par un philosophe, et écrit des platitudes vides, d'ailleurs quand il parle, c'est vide aussi... Elle a un amant, qui n'est autre que Walter Korchek, dentiste; ça tombe bien, puisque Fletcher rêve d'être Korchek, et finit par le devenir, et donc finit aussi par se rendre compte de l'adultère. Etc etc etc... Un dénominateur commun à toutes ces scènes généralement drôles (La encore, si on est un aficionado des Monty Python...): le langage: vide de sens, vide de contenu. L'un des motifs principaux du film...

Donc, si on suit le raisonnement qui précède, Schizopolis (le titre, tiens donc, a un sens!) est un film sur le langage qui prouve en dissimulant son sens que le langage n'en a aucun... Un film masturbatoire dans lequel le metteur en scène tient le rôle principal d'un homme qui ne sait tellement plus communiquer qu'il se contente de se masturber dans les toilettes... Un film sur un couple qui se désagrège par un couple qui ne va pas très bien. ...Un autofilm? Je vous laisse avec ce terme. Bon visionnage!

Conclusion hâtive visant à laisser le spectateur potentiel de ce film sur sa faim, et créer une envie pour le film.

P.S.: Nose army. Beef diaper?

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Steven Soderbergh le coin du bizarre Criterion
17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 17:38

Dans un désert inondé de soleil, deux policiers Mexicains procèdent à une arrestation de trafiquants de drogue, mais leur proie est interceptée par des barbouzes au service d'un militaire, le général Salazar, caïd anti-drogue du Mexique. C'est le point de départ d'un film choral peu banal, réalisé avant que cela ne devienne la mode (Babel d'Inarratu, Crash! de Paul Haggis, voire Contagion de Soderbergh), et qui prend le parti non pas de subdiviser la progression en autant d'intrigues que de personnages, mais plutôt de désigner trois lieux, ou groupes de lieux, où les actions se situeront, toute en rapport avec la lutte contre la drogue, entre Mexique et Etats-Unis. Chaque partie expose les parcours, stratégies, points de vue et mises en scène des différents protagonistes.

Dominées par un filtre bleu, un grand nombre de scènes se situent dans l'Est, autour de Cincinnati ou vit le juge Robert Wakefield (Michael Douglas), nommé par le Président à la tête de la cellule anti-drogue du gouvernement; le problème, c'est que sa fille (Erika Christensen), une jeune élève modèle d'une école privée très cossue, consomme avec un appétit vorace de nombreuses drogues, notamment du crack, et ne se prive pas d'expérimenter: cocaïne, free base, héroïne... Comment concilier dans ces conditions son objectivité, et surtout mener une bataille dans un pays ou la lutte contre la drogue passe d'abord et avant tout par la punition des consommateurs, considérés comme délinquants et en première ligne?

Les séquences tournées au Mexique sont marquées par une luminosité excessive, et nous présentent Javier (Benicio Del Toro) et Manolo (Jacob Vargas), deux petits policiers comme d'autres à Tijuana: fondamentalement honnêtes, mais sous-payés; ils arrondissent leurs fins de mois en se livrant à de petits arrangements sur le dos des touristes, jusqu'à ce qu'un jour, le Général Salazar (Tomas Milian), big boss de la lutte anti-drogue, leur propose de travailler pour lui, sans qu'ils sachent qu'il est à la tête d'un des cartels les plus voraces du pays...

 

En Californie, deux policiers (Don Cheadle, Luis Guzman) de la DEA (Drug Enforcement Agency) se livrent à une arrestation fructueuse, en mettant la main sur un "businessman" (Miguel Ferrer) dont la vraie activité est de couvrir un trafic de drogue; il va témoigner contre Carl Alaya (Steven Bauer), un puissant homme d'affaires de San Diego, impliqué dans le trafic, et dont l'épouse Helena (Catherine Zeta-Jones)va découvrir à la lumière de cette histoire la source de leur imposante fortune. au lieu d'un cas de conscience, l'épouse qui attend un enfant se mobilise pour faire libérer son mari coûte que coûte pendant que la protection du témoin s'organise...

Les trois "zones" vont occasionnellement se croiser, à la faveur par exemple d'un déplacement de Wakefield dans l'Ouest, ou lors d'un passage de Javier de l'autre coté de la frontière. La force principale du film provient d'abord de deux choses: un script exceptionnel, qui ne triche en aucun cas et expose les faits sans aucune gloriole héroïque, et une mise en scène organisée par un génie de la guérilla qui saisit cette occasion pour réaliser un hommage clair et dynamique au cinéma des années 70, en particulier les films de William Friedkin (French connection) ou Paul Schrader (Hard Core). Et le coté documentaire est rehaussé par la participation de vrais acteurs de la lutte anti-drogue. Pourtant, là encore, on a l'impression d'une guerre perdue d'avance, tant l'écart entre les moyens mis en oeuvre et la réalité du terrain est grande. Que ce soit le juge nommé par le président pour chapeauter la lutte, ou les troufions représentés par Cheadle et Guzman, ils ne pèsent pas lourd face à des organisations dont le film montre bien qu'elles ne craignent pas les frontières, ou en regard de l'aspiration des jeunes bourgeois du film à simplement trouver leur plaisir dans la consommation de drogue; on apprécie cette honnêteté du film qui échappe au misérabilisme de la drogue, tout en ne se voilant pas la face et en montrant aussi la réalité des ghettos où les stupéfiants sont un produit qui va permettre l'existence d'une économie parallèle pour certains minorités. Et le film a des atouts formidables avec la saga de Javier qui va semble-t-il réussir à écarter Salazar, et redonner un semblant d'espoir à son quartier, même si c'est pour deux jours, et avec les aventures sordides de Caroline Wakefield, qui se livre pieds et poings liés à toutes les drogues dures qu'elle croise, ne serait ce que dans le cadre d'une crise d'adolescence particulièrement aigue. ces séquences entre Erika Christensen et Michael Douglas sont magnifiques, et quand on a des enfants, elle laissent un poids conséquent sur le spectateur... Le film se termine sur des étapes satisfaisantes pour la plupart des histoires, mais on ne se cache pas que le réalisme impose un certain pessimisme au spectateur.

 

Le film reste à ce jour celui qui montre le mieux la façon dont Steven Soderbergh a pu à sa façon et dans son coin, révolutionner le cinéma Américain, sans effets spéciaux, avec une intrigue fouillée et une mise en scène volontariste, une confiance dans des acteurs chevronnés (Et quel casting!), et une collaboration non seulement avec le scénariste Stephen Gaghan, mais aussi avec le monteur Stephen Mirrione, et bien sûr avec lui-même, puisque sous le pseudonyme de Peter Andrews, il est responsable de la prise de vues du film. Et il le fallait, car il est probable qu'aucun autre directeur de la photographie ne se serait laisser aller à de telles expérimentations... Cette histoire de points de vue entrecroisés, de mise en scènes antagonistes rejoint le fil de sa réflexion entamée avec Sex, lies and videotape.

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Steven Soderbergh Criterion
9 août 2012 4 09 /08 /août /2012 09:41

Qui est Tod Browning? On est parfois surpris d'apprendre que le réalisateur de London after Midnight, Dracula et Mark of the vampire était un homme installé, respecté dans le Hollywood du début des années 20, miné par un alcoolisme qui lui jouera des tours assez souvent. Enfin, il était un réalisateur à l'aise dans le monde des studios, qui y finira tranquillement sa carrière dans les années 30, avant de prendre une retraite bien méritée en 1939... Il est pourtant responsable d'un grand nombre de productions à la réputation sulfureuse, qui lui ont donné une image de pervers pourvoyeur de plaisirs inavouables... Ca se discute.

Et puis il y a Freaks... La genèse du film est embrouillée, contradictoire même: On crédite souvent Lon Chaney (Décédé en 1930, mais collaborateur fréquent de Browning, dont il existe des photos présentant l'acteur essayant un costume emblématique de Freaks) d'une association avec le film, alors que la nouvelle qui sert de base à Freaks aurait été signalée au directeur de production Irving Thalberg et à Browning par Harry Earles, l'acteur nain (Ou "personne de petite taille" pour rester dans une terminologie encore acceptable aujourd'hui), qui voyait en cette histoire de vengeance des "monstres" de cirque un véhicule idéal pour lui. Thalberg, quant à lui, aurait vu en cette histoire une sorte de film d'horreur idéal pour la MGM, en guise de réponse à la vague venue de la Universal: Freaks était une intrigue située dans le quotidien d'une corporation, dont l'horreur des péripéties ne se déroulait jamais dans un cadre surnaturel...

Dans le petit cirque de madame Tetrallini, en France, le nain Hans tombe fou amoureux de la belle écuyère Cleo. Mais si elle l'épouse, c'est plus pour son héritage fabuleux que pour ses beaux yeux. elle tente ensuite de l'empoisonner mais les camarades de la victime vont apporter à Cleo la preuve de la solidarité des gens du cirque...

Cette intrigue est d'une grande simplicité et permet à Browning d'installer ses caméras dans les coulisses du cirque, dont on ne voit quasiment jamais la piste: on découvre ainsi les soucis quotidiens, les amours, les peines et les joies de tous ces gens, femmes à barbe, "squelettes humains", soeurs siamoises, nains, et d'autres personnages, tous des célébrités en leur genre. La différence entre Olga Baclanova (Cleo), Henry Victor (Hercule, l'amant et complice de Cleo), Wallace Ford (Phroso le clown), Leila Hyams (Venus, montreuse de phoques) et Rose Dione (Madame Tetrallini) d'un coté, et les "freaks" de l'autre, fait tout le sel du film. Encore aujourd'hui il y a un débat houleux entre les héritiers des traditions représentées dans le film, tous les artistes qui exploitent de fait leur propre "différence", pour déterminer si le film de Browning n'était qu'une exploitation éhontée, ou un regard direct et sans concessions sur un univers peint dans sa réalité à peine déformée.

L'intention de la MGM était quand même un peu louche à la base, assimilant de fait les artistes, nains, personnes handicapées (les "pinheads", Prince Randian le torse vivant ou Johnny Eck dépourvu de toutes les parties du corps situées en dessous du nombril) aux monstres de la concurrence, Dr Jekyll ou la créature de Frankenstein... Mais entre les mains de Browning, le seul réalisateur capable de faire ce film, on échappe à mon sens à cette lecture. Phroso et Venus ont beau être des gens dépourvus de ces particularismes, ils sont aussi des gens de cirques, et la solidarité des "monstres" de foire est aussi complétée par une sorte de fraternité des gens du spectacle qui est magnifiquement montrée dans Freaks, et que Browning avait déjà mis en scène dans d'autres films, notamment The unholy three, The Show, The Unknown. Et comment faire l'impasse sur la mutilation ce thème troublant, qui revient sans cesse dans l'oeuvre de Browning? Des créations de Chaney à ces authentiques "monstres", il n'y a qu'un pas, franchi sans hésitation par le metteur en scène qui sait filmer aussi directement que possible, nous laissant gérer le malaise éventuel, un homme sans bras qui joue de la guitare avec ses pieds (The unknown) ou un homme privé de tous ses membres et qui roule une cigarette avec la bouche (Freaks). Dans son oeuvre, ce qui fait le prix de Freaks, c'est que le film est une immersion complète dans la différence...

Il y a un aspect d'exploitation aussi, dans le fait de prendre appui sur cette réalité que nous ne pouvons nous empêcher de considérer comme parallèle, afin d'examiner l'homme à l'intérieur, et de n'en tirer que noirceur et désespoir. L'image ainsi obtenue d'une belle femme devenant une poule humaine, qui devait dans la continuité originale du film (Selon la légende, et elle est soumise à caution...) être complétée par l'apparition d'un ex-Hercule émasculé par la vengeance des "freaks", nous renvoie à notre propre laideur et nos tares, que nous soyions "complets" ou non, grands ou petits, victimes ou criminels. Comment s'étonner alors que le film ait eu une réponse si négative de la part des décideurs du cinéma, mais aussi du public? Mais contrairement à la légende, le film n'a pas été mutilé au-delà de toute ressemblance par "la censure", dont il faut rappeler qu'elle était peu active en cette époque sinon, il n'en resterait probablement que quelques minutes, voire rien du tout.

Le film est pour finir le testament d'un cinéaste inégal, capable du meilleur comme du pire (L'abominable Dracula, plombé par une absence totale de rythme), qui fit l'essentiel de sa réputation sur une série de films répétitifs voire inutiles dédiés à l'art de Lon Chaney, mais dont les meilleurs films restent bien les oeuvres fantastiques étranges réalisées pour la MGM, et inaugurées par ce gros coup de poing dans la figure qu'est le film maudit Freaks, du à la conjonction de talents de Browning, de tous ses "monstres" professionnels, de Harry Earles, acteur de petite taille, et du soutien inattendu mais inconditionnel de Irving Thalberg au projet. Un film qui nous rappelle à toutes les facettes de l'humanité... Un film aux destinées présidées par un réalisateur obsédé par la mutilation depuis un accident de voiture qui l'a éloigné des studios pendant un an tout en coûtant la vie à un de ses meilleurs amis, l'acteur Elmer Booth, et par un producteur génial miné par la maladie depuis son plus jeune age... Pas un hasard non plus.

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Pre-code Tod Browning Criterion
8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 08:33

Splendide troisième film, après 20 ans d'absence, d'un des cinéastes les plus exigeants des Etats-Unis, The thin red line est une méditation philosophique d'une rare qualité, qui donne à voir plutôt que d'asséner une dialectique. Le prétexte est l'adaptation d'un roman qui raconte la bataille de Guadalcanal, vue de l'intérieur, par des dizaines de narrateurs. Le film est donc choral, mais le metteur en scène, qui est aussi le scénariste, a simplifié afin de ne garder que quelques narrateurs, et de ne pas trop embrouiller le spectateur. Mais si l'intrigue est désespérément simple (L'infanterie débarque à Guadalcanal, livre bataille, et gagne), la narration est fascinante: Malick situe en effet son film dans une île paradisiaque, écho du paradis terrestre qu'a trouvé l'un des personnages, le soldat Witt (Jim Caviezel) . Du coup, tout plan montrant les soldats en marche devient une preuve de la destruction. Toute la nature est d'ailleurs représentée en mouvement, comme en rébellion contre l'invasion. Japonais ou Américains, Malick ne choisit pas, ce n'est pas son propos; sa cible, c'est l'homme. Son nouveau film rejoint la narration contemplative de Days of heaven, dans lequel les plans concernant l'intrigue devenaient presque une digression par opposition aux visions des animaux et de la nature... On retrouve des thèmes de Malick qui donnent lieu à une exposition visuelle: la vie des communautés, quelles qu'elles soient: soldats Américains organisés, campement Japonais qui trahit des conditions de vies atroces, et au milieu, les autochtones qui ne participent pas au conflit; d'autre part, comme dans Days of heaven et comme surtout dans The New World sept ans plus tard, l'avancée des soldats dans la nature de l'île devient un viol...

Le metteur en scène innove de façon considérable en contant une bataille par le menu, mètre après mètre, décision après décision qu'elles soient bonnes ou mauvaises, sans qu'on n'ait jamais l'impression d'assister à un simulacre d'humanité comme les reality-shows savent nous concocter. Chaque action en entraîne une autre, chaque pas est suivi d'une autre étape... Le point de vue évolue au fur et à mesure du film. Il est limité aux protagonistes présents, ce qui fait incorporer avec parcimonie le point de vue des soldats Japonais qui gardent le promontoire qui est l'objet de la bataille, par exemple. Même si le propos reste soumis à la "narration" des soldats Américains, on a le sentiment d'assister à une bataille aussi vraie et surtout objective que possible. L'impression de gâchis récoltée par le spectateur à la vue de ces violences fascinantes reste bien la seule émotion possible à la fin de ce film sensoriel unique en son genre, dont son auteur avait prévenu à sa sortie: il faut le regarder et l'écouter à plein volume...
 

 

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terrence Malick Criterion George Clooney
3 juillet 2012 2 03 /07 /juillet /2012 18:09

L'ouverture du film se fait sur un générique très classique, dans lequel des images d'immigrants, de toutes origines, se succèdent. Une façon comme une autre de situer le film dans l'histoire de la vraie Amérique, celle de ses migrants éternels... Malick commence donc sa narration par un épisode urbain et industriel, qui ne cadre semble-t-il pas trop avec le reste du film, situé dans un univers rural, lyrique et pastoral... Mais pour y accéder, les héros prennent le train. Premier élément du film qui apporte l'idée d'un viol de la nature, une idée qu'on retrouvera très fortement dans les deux films suivants de Malick, The thin red line (1998) et The new World (2005)

Le train est en effet l'une des machines qu'on va voir s'aventurer dans la nature pour y apporter la destruction in fine... D'autres inventions aperçues dans le film, sont bien sur deux avions, et un tracteur, d'ailleurs conduit par Malick lui-même sur les cendres d'une moisson qui s'avérait prometteuse. 

Les héros, Bill (Richard Gere) et Abby (Brooke Adams), flanqué de la soeur de Bill, Linda (Linda Manz, qui assure la narration du film) sont en fuite: Bill a tué un contremaitre dans son usine à Chicago, ils ont donc rejoint les travailleurs saisonniers qui se rendent au Texas pour participer aux travaux des champs. Afin de ne pas trop attirer l'attention, ils se sont fait passer pour frère et soeur... Un petit mensonge, lourd de conséquences... 

Le propriétaire de la ferme (Sam Shepard), qui ne sera jamais nommé, a vite repéré Abby, dont il souhaite faire plus ample connaissance. Bill persuade la jeune femme de se sacrifier pour le bien commun, d'autant qu'il a surpris une conversation entre le fermier et le médecin, celui-ci donnant à peine un an à vivre au jeune homme atteint d'une maladie incurable. Il vit pour l'instant seul dans une maison récente, construction fantastique au milieu d'une mer de blé...

 Le but de Bill n'est jamais très clair, mais on peut supposer qu'il s'agit de gagner du temps. Quoi qu'il en soit, le plan s'avère vite compliqué, puisque le fermier avoue son amour à Abby, et lui propose le mariage... La jeune femme s'en remet à son amant; celui-ci lui conseille d'accepter, toujours sous le prétexte que le propriétaire en a normalement pour peu de temps.

 Mais le mariage aura un effet salutaire sur le fermier, qui cesse alors de décliner. par contre la jalousie de Bill se manifeste de plus en plus vivement, et pour corser le tout, Abby tombe manifestement amoureuse de lui... Le jours heureux de Abby et Linda à la ferme sont vite ternis par des accès de mauvaise humeur, puis par les soupçons du mari. Bill prend donc la décision de partir, laissant les deux jeunes femmes reprendre le fil de leur vie paradisiaque... Lorsqu'il revient, la querelle sous-jacente refait son apparition, et lors d'une attaque monumentale de sauterelles, le fermier attaque son rival, entrainant un incendie de la récolte. Le lendemain, une noucelle altercation débouche sur un coup mortel porté au propriétaire: Bill doit fuir, et emporte les deux femmes avec lui...

Le reste est évident, ce genre de cavale ne peut finir bien... Mais ce qui frappe, dans cette saga de déimensions raisonnables, c'est bien sur l'incroyable beauté des images, dues principalement au génie de Nestor Almendros... Idéales pour laisser Malick conter à sa façon une histoire de court moment de nirvana dans la vie de quelques personnes, ou comment l'homme se saisissant de la nature entraine forcément sa detrsuction, par la machine, l'avidité, la violence (The thin red line), ou tout simplement le "progrès" (The new world). Le tout conté de façon poétique, sans rien imposer au spectateur, en limitant les échanges verbaux au minimum, et en privilégiant l'impression que chaque image est un moment à vivre, et non une étape dans une construction chronologique.Avec sa narration détachée de façon si séduisante des images sublimes qu'elle accompagne, Days of heaven, deuxième film de Malick, est la matrice d'un style unique, à vivre et revivre.

Partager cet article
Repost0
Published by François Massarelli - dans Terrence Malick Criterion