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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 17:03

 

Les films sur la guerre de Sécession sont nombreux, et probablement tous une expression très forte et très complexe d'appartenance, non pas à un camp, les sudistes ou les nordistes, mais bien à la Nation américaine. Et celle-ci, certes perfectible, notamment dans l'utilisation qu'elle fait de sa toute-puissance à l'étranger et dans les efforts à faire en matière de justice sociale et d'intégration des défavorisés, reste quand même malgré tout une démocratie, construite sur un certain nombre de champs de batailles. Il serait faux d'imaginer que seule la guerre d'indépendance, appelée là-bas la Révolution Américaine, a permis l'éclosion de cette nation. Le choix à faire en 1860, entre les droits des états au mépris de l'union, et la sacro-sanctitude de l'unité nationale au détriment des particularismes régionaux, a déterminé une bonne fois pour toutes la naissance d'une vraie cohésion nationale, regroupée in fine autour d'un Lincoln qui est entré dans l'histoire non seulement comme un parieur intransigeant (Il fallait l'être pour oser aller contre l'esclavage, qui déterminait toute l'économie du Sud) mais surtout comme un rassembleur qui n'hésitait pas à aller jusqu'au bout, y compris si cela devait amener une guerre; et celle-ci fut, comme on le prédisait, sanglante.

C'est de cela que se rappellent, chacun à sa manière, des films aussi divers et importants que The Birth of a nation, le brulot raciste de David wark Griffith (1915), Gone with the wind, le fameux film de David Selznick, Victor Fleming, George Cukor et Sam Wood (1939), Glory (1989), de Edward Zwick, ou encore Ride with the devil. Ici, on a une vision moins habituelle des combats, vus sous l'angle de l'escarmouche, de la simili-résistance: le film s'attache à décrire les engagements de Bushwhackers, les partisans sudistes qui ne rejoignaient pas l'armée, plus à l'est, mais se lançaient dans des activités de quasi-terrorisme, en prenant les armes, selon l'esprit du deuxième amendement. Cette petite manie était rendue possible par la confusion qui régnait dans certains états, officiellement partisans de l'un ou l'autre camp, mais dans lequel les citoyens tendaient tout simplement à suivre leur coeur: ceux qu’on a nommés les ‘Border States’, soit le Missouri, le Kentucky, mais aussi le Kansas et le Texas se sont illustré de la sorte. 

 

 Ang Lee, réalisateur Taiwanais, a embrassé cette histoire à bras-le-corps, confiant à des jeunes acteurs de génie des rôles en or, de Tobey Maguire à Jonathan Rhys-Meyer en passant par Skeet Ulrich. Mais celui qu'on ne peut faire que remarquer, c'est bien sur Jeffrey Wright, qui incarne une contradiction ambulante: dans cette guerre ou le Sud cherche à protéger son système ouvertement raciste d'esclavagisme, il est Daniel Holt, un noir passé du coté de la confédération, et qui doit défendre non seulement ses idées sudistes avec ses frères d'arme, mais aussi se défendre contre l'agressivité raciste de ses propres compagnons. Il est souvent appelé "Nigger" par se propres amis, mais le film va montrer comment la camaraderie va aplanir les différences... ou pas. Il est rejoint dans son infortune par un autre "déplacé", le Sudiste né Allemand Jake Roedel (...mais appelé "Dutchy", en référence à "Deutsch"), soupçonné systématiquement d'appartenance aux idées du nord, en raison de son origine des immigrés Allemands de la Nouvelle-Angleterre, il est vrai rarement passés du coté du Sud dans le conflit. Sinon, le film conte aussi un parcours qui mène à la vie d'adulte pour Jake, et le fait dans un lyrisme épique qui rappelle le chant désespéré de The ice storm, et la beauté plastique de Tigre et dragon: Ride with the devil est un grand film, qu'il est temps de réhabiliter.

 

Son lyrisme s’exprime dans des paysages de sous-bois qui sont autant authentiques que peu exploités dans les films du genre, et la geste à la structure volontairement lâche, privée de véritable climax, traversée de poésie et d’une lente douceur, est une belle chevauchée. Quant au diable du titre, il a plusieurs incarnations. La tentation du chaos? Le personnage diabolique de Pitt (Rhys-Meyer) qui se révèle dans les combats et les meurtres qui lui permettent d’assumer son sadisme? le personnage historique de Quantrill, le jusqu’au-boutiste qui a mis son savoir-faire douteux de bandit au service de l’idéologie d’un Sud de plus en plus acculé par les avancées du Nord ? Ou tout simplement la période post-adolescente durant laquelle le jeune Jake doit faire son apprentissage d’être humain, avant de prendre femme (Dans des circonstances comiques qui tranchent avec le ton du film) ? A chacun de déterminer.

 

Quant à Ang Lee, dont certains s'étaient inquiétés du fait qu'il réalise avec The ice storm un film sur la Nouvelle-Angleterre des années 70, on imagine que les mauvaises langues ont du se délier de manière intense quand il a débarqué ensuite avec un western, qui plus est sur la fin de la Guerre de Sécession!! Mais comme d'habitude le metteur en scène s'est plu à prendre des points de vue différents, au risque bien entendu de trahir le genre (ce qui pour lui fait précisément partie du plaisir...), et  cette fois-ci choisi de s'attacher aux pas de Daniel Holt, un noir pris dans un conflit du côté des racistes, et Jacob Roedel, un immigré qui a du mal à se situer. Pas un hasard, sans doute...

 

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Published by François Massarelli - dans Ang Lee Western Criterion
25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 11:00

Il peut sembler curieux, pour des cinéastes qui viennent de trouver le succès avec trois oeuvres aux couleurs flamboyantes du mélodrame et de la passion, de réaliser un film situé en Angleterre pendant la guerre, contant les errances d'un scientifique alcoolique, expert en déminage de haute volée, le tout filmé d'une façon faussement documentaire. Et pourtant, il faudra s'y faire, ce film des Archers a bien sa place parmi leurs oeuvres majeures. David Farrar et Kathleen Byron, ceux par qui le film Black Narcissus basculait presque dans l'irationnel, en sont les héros, deux personnes plus qu'attachantes, qui vivent ce qu'il faut bien appeler une passion, même si elle est située dans un univers de routine et de train-train: Sammy Rice (Farrar) est employé dans un laboratoire de recherche qui travaille pour le ministère de la guerre, et est un expert apprécié; il a perdu une jambe dans le passé, un accident dont les circonstances se devinent aisément, même si elles ne sont jamais explicitées. Susan (Byron) est une secrétaire dans le même office, mais elle est surtout sa petite amie, confidente, son soutien moral... en même temps que sa voisine. Mais il ne fait aucun doute qu'ils partagent le même quotidien.

Le film commence alors qu'un jeune officier, le capitaine Stuart (Michael Gough) vient demander à Sammy de l'aide sur un dossier brûlant: des mines Allemandes, déguisées en objets anodins, ont fait plusieurs victimes. A une époque ou l'issue de la guerre est encore incertaine, il faut mobiliser toutes les énergies pour renverser la tendance, et la multiplication des attentats dus aux Nazis fait désordre, aussi insignifiant soient-ils. Pourtant la guerre n'est pas le souci principal de Sammy: souffrant à cause de sa blessure, alcoolique tentant de se contrôler (Avec l'aide de Susan), il souffre aussi dans son ego, se méprisant lui-même, persuadé que Susan ne reste avec lui que par pitié...

 

Sammy est un héros typique de Michael Powell, un homme qui se confronte à ses démons. Certains le font en toute connaissance de cause (Les héros de A Canterbury tale, notamment); d'autres, les plus connus (Soeur Clodagh dans Black narcissus, ou Vicky dans The red shoes, et bien sur Joan dans I know where I'm going) s'en rendent compte au fur et à mesure de leur confrontation; enfin, ce pauvre Colonel Clive Candy (The life and death of Colonel Blimp) ne s'aperçoit quasiment de rien. Sammy Rice, lui, le sait, et va même jusqu'à créer ses propres obstacles dans ce qui aurait pu être une légitime course au bonheur. Il se comporte en vieux grognon, faisant tout pour décourager Susan. Il est un expert reconnu, mais sa loyauté à son travail n'est pas accompagnée d'une quelconque fidélité aux hommes qu'ils côtoient; on voit d'ailleurs qu'autour de lui les hommes évoluent, font parfois passer leur vie personnelle devant le travail, et se succèdent à des postes qui les font avancer dans leur carrière - pas lui. Et surtout, il fait un travail qui lui donne parfois l'occasion de tester son instinct de mort... A ce titre, il est inévitable que Powell passe par une scène de déminage au suspense intense; c'est bien sur le principal propos de cette sous-intrigue liée à ces mines découvertes par les Britanniques, dont seront victimes deux hommes durant le film: un soldat anonyme, et le Capitaine Stuart, qui avait manifestement abordé le travail sur l'objet lui-même comme un sport de haut niveau, avec un peu trop de gourmandise. Mais la scène qui nous montre Rice en plein travail est un quart d'heure de tension superbe, dans lequel le scientifique, affronte enfin ses démons, se découvrant une envie de vivre, une valeur aussi, qui est reconnue par les gens qui l'accompagnent... C'est une renaissance, située à Chesil Bank sur la côte sud de l'Angleterre, un lieu magique que Powell adorait.

Susan et Sammy sont un couple fascinant, parce qu'ils sont arrivés dans leur amour sincère à un stade ou, d'une certaine manière, ça passe ou ça casse, comme on dit: Susan arrivera-t-elle à supporter la mauvaise humeur et la tendance à l'auto-critique dégoutée de Sammy? Celui-ci se rendra-t-il compte qu'elle est amoureuse, sans conditions, ou pas? Et puis ils sont à des antipodes d'un gentil couple de cinéma, la dimension physque de leur couple étant mise en valeur par la complicité tactile dont ils font preuve, soulignée aussi par la proximité de leurs appartements. Si Farrar a composé un personnage dont il existe d'autres exemples dans l'histoire du cinéma, cousin par exemple de l'écrivain joué par Ray Milland dans The lost week-end, de Billy Wilder, Kathleen Byron a la tâche de créer un personnage qui échappe aux clichés en vogue et est furieusement réaliste, en plus d'être plus qu'attachante. Son physique particulier, mis en valeur dans des éclairages impeccables, fait une fois de plus merveille. La façon dont Powell l'isole par un spot dirigé sur son singulier visage, devient un leitmotiv de ses aparitions...

J'ai parlé de réalisme occasionnellement, à propos de ce film, mais il faut reconnaître que si le décor est situé majoritairement à Londres, dans des pubs, des bureaux, des immeubles et appartements qui pourraient tout à fait être d'authentiques lieux d'une telle histoire, les cinéastes sont choisi de privilégier des scènes nocturnes, montrant la difficulté des personnages à rentrer chez eux, par exemple, Susan et Sammy ayant tendance à essayer de maintenir une vie sociale intense, qui tend à souligner un peu plus leur complicité. Mais surtout le lieu ou ils travaillent, une petite maison située dans l'arrière-cour d'une annexe d'un ministère (!), est un endroit idéal pour y vivre leur histoire d'amour marginale et fragile. Les décors ont leur importance dans l'appartement de Sammy aussi: beaucoup de plans sont composés de manière à incorporer deux objets familiers: un portrait de Susan, et une bouteille qui sert généralement de rappel: elle est là, mais Sammy n'est jamais supposé l'ouvrir. Les deux choix, l'avenir avec Susan, ou la fin de la douleur avec l'alcool, sont représentés... La douleur d'une séparation momentanée sera quant à elle représentée avec génie par l'absence dans l'appartement de Sammy des objets qui sont associés à la jeune femme: le portrait, bien sur, mais aussi le chat qui leur sert de compagnon... Lorsque Sammy rentre à son appartement vidé de ces preuves d'amour, il replonge dans l'alcoolisme en se saisissant de la bouteille, et la vide. La scène qui suit, qui vire inévitablement au délire visuel, est aussi déchirante... C'est en plus la veille de son utime mise à l'épreuve...

Ne manquant même pas d'humour, le film est une perle rare, forcément moins flamboyant dans son apparence que les grandes épopées colorées, mais pas moins beau. C'est une superbe histoire d'amour, ce qui suffirait, mise en beauté par une superbe re-découverte de lui même par un homme qui va enfin comprendre sa valeur et la valeur qu'il peut apporter à son environnement. Quand le film se termine, les Britanniques ont renversé la tendance, on sent que la guerre va être gagnée. En ce qui concerne Sammy et Susan, ils ont déja gagné.

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion
18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 18:50

Kobayashi est parfois un naïf, parce qu'il est en permanence indigné, c'est ce qui fait la force de ses plus grands films... dont à mon avis fait partie ce joyau: dans la lignée de ses films engagés, tourné après la réussite de La condition de l'homme, il détonne en particulier parce que ce nouveau film adopte un ton elliptique, et une narration qui joue avec les flash-backs, et les points de vue, racontant une myriade d'anecdotes qui se réunissent en une intrigue qui laisse pourtant au spectateur peu de chances de se faire sa propre opinion...

Un homme riche se meurt d'un cancer. Désirant mettre ses affaires en ordre, il décide d'organiser sa succession. Il peut laisser une partie de sa fortune à son épouse de 20 ans sa cadette, dont il y a fort à parier qu'elle en convoite l'ensemble; mais il ajoute au partage trois enfants illégitimes, qu'il n'a jamais rencontrés, et sur lesquels il va lancer ses assistants (Parmi lesquels on trouve Tatsuya Nakadai dans ce qui est l'un de ses plus beaux rôles). Tous vont essayer de rafler une partie du magot, et tous les enfants illégitimes vont apporter leurs lots de problèmes... Mais au milieu de tout cela, le patron va vivre une dernière histoire d'amour un peu inattendue avec sa secrétaire (Keiko Kishi, excellente), qui va apporter des développements inattendus.

L'indignation est donc le principal sentiment que Kobayashi nous fasse partager dans son cinéma, et ici, il est particulièrement présent. il faut voir ce film dans lequel les vautours s'affairent autour de la dépouille pas encore tiède d'un homme qui les a tous plus ou moins élevés au rang où ils sont... Et admirer cette mise en scène qui fait feu de tout bois, en livrant clin d'oeil sur clin d'oeil, citation sur citation: Ascenseur pour l'échafaud, Psycho, voire Breakfast at Tiffany's... Kobayashi avait de l'humour, et de la culture, et pourtant ces élégances ne sont que la partie la plus palpable de l'iceberg: son film est à lui tout seul un modèle de construction, de ton, de gestion du point de vue, de direction d'acteurs et la photographie noirissime ne fait qu'ajouter à notre bonheur... Superbe.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Masaki Kobayashi Criterion
12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 10:52

Rivière noire ou le film noir selon Kobayashi, qui avait déjà réalisé deux brûlots entre quelques bluettes inoffensives destinées à donner le change. Mais son but était plus que jamais de dénoncer les conditions de vie d'un Japon qui s'enfonçait plus avant dans la corruption, sous l'influence ouvertement citée d'une présence Américaine de plus en plus gênante. Kobayashi, homme de gauche, n'épargnait pas non plus son pays, qui allait en prendre pour son grade dans l'incroyable et épique film de 9h30 La condition de l'homme, trois ans plus tard... Mais n'anticipons pas: Rivière noire est la première rencontre de Kobayashi avec Tatsuya Nakadai, l'acteur génial de Hara-Kiri, Kwaidan, et La condition de l'homme. Son talent pour tout jouer, y compris les scélérats est particulièrement mis en valeur dans ce film: Nakadai y est Joe, un truand local qui fait la loi, parfois avec l'appui de la population; ceux-ci vivent dans des taudis, en particulier les "appartements" dans lesquels l'essentiel de l'intrigue du film se situent; la propriétaire (Isuzu Yamada, géniale de méchanceté) est de son propre aveu peu regardante quant à la provenance de ses locataires, leurs méthodes, du moment qu'ils paient. En échange, ils sont supposés ne pas être très regardants non plus sur la qualité du service. C'est ici que vit Nishida (Fumio Watanabe), un étudiant; il est amoureux d'une jeune fille, Shizuko (Inuko Arima) qu'il estime pure, mais celle-ci est convoitée par Joe. Lorsque celui-ci tend un piège à la jeune femme, elle tombe dans ses bras comme une fleur, et joe qui s'amuse beaucoup de la jalousie de Nishida, le provoque d'autant plus qu'il sait que Shizuko a de l'affection pour l'étudiant...

 

La corruption représentée par Joe, la tentation de l'alliance avec le mal, la pureté à géométrie variable... le portrait de la jeunesse Japonaise n'est pas tendre, bien sur, et il devient difficile dans le film pour les personnages pour survivre à l'écart de ces conflits. Mais ce qui frappe au-delà de la dureté du film, c'est la façon dont la violence dérape parfois vers la baroque, avec ce personnage en roue libre interprété par le pourtant jeune Nakadai. A côté de lui, Kobayashi a su maintenir un certain équilibre entre les obligations paroxystiques du genre et la véracité de l'interprétation, mais admettons-le, quel autre acteur aurait pu allier autant de vilenie et de fascination? Avant même d'être une dénonciation, sordide mais saine, le film est un somptueux film noir sans barrières, dans lequel il construit certaines scènes sur l'allusion à la virginité de son héroïne, assimilée à une ombrelle dont elle ne se débarrasse jamais, mais qui va devenir un étendard lors de la scène finale...

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Published by François Massarelli - dans Noir Masaki Kobayashi Criterion
26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 18:41

Le premier film de Terrence Malick est une balade (Sauvage, nous dit le titre Français) à la suite de deux personnages qui se sont lancés dans une fuite en avant peu banale: dans le Dakota du Sud, Kit (Martin Sheen) aime Holly (Sissy Spacek), une jeune fille de quinze ans. lui est jugé comme un bon à rien, et il est surtout un impulsif... Un jour, ils décident de partir, et Kit descend froidement le père (Warren Oates) de la jeune femme. Attachée à son amant, elle le suit sans trop se plaindre, dans une cavale improvisée vers le Montana, au cours de laquelle Kit va multiplier les morts violentes...

Inspiré par l'histoire de Charles Starkweather, un tueur qui avait effectué à peu près le même parcours que Kit, flanqué d'une jeune femme, le film installe ses deux "bandits" dans les paysages du Nord-Ouest, et est donc le film qui voit s'inaigurer le style de Terrence malick, qui laisse les acteurs vivre un maximum devant sa caméra, les place dans une nature qui n'est paradoxalement jamais en porte-à-faux avec la violence que manifeste Kit, bien au contraire. Malick semble nous dire que Kit n'est qu'un Américain qui a tenté sa chance, et le reste du monde semble d'ailleurs réagir dans ce sens, jusqu'aux forces de l'ordre qui réussissent à la fin à l'attraper mais semblent aussi succomber à son charme particulier, et vont jusqu'à faire la même réflexion que Holly: il "ressemble à James Dean"! kit, de son côté, est conscient qu'il est en train de faire l'histoire, laissant parfois des indices derrière lui, persuadé qu'ils finiront au musée... il va jusqu'à marquer de façon fébrile l'endroit où il se fait arrêter, conscient de l'importance de laisser quelque chose derrière lui.

La violence est montrée dans le film, sans passion, de façon distanciée. Bien sur, Malick ne juge pas, ne nous donne pas non plus la possibilité de juger ses personnages. Mais faut-il s'abstenir de penser à l'inévitable massacre contemporain qui avait lieu à des milliers de kilomètres? Le film nous montre des Américains qui sont né à une époque durant laquelle l'homme s'esst rendu insensible à l'acte de tuer; non seulement Kit, ou Holly, mais jusqu'aux autres: les diverses personnes rencontrées lors du périple ne montrent pas beaucoup d'émotion devant les évènements. 

La narration en voix off de Sissy Spacek, sans passion ni véritable implication, permet de s'installer en douceur dans une film au lyrisme caché derrière une grande dose de pudeur, sans jamais juger ni asséner quoi que ce soit: un immense talent venait de naitre.

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Published by François Massarelli - dans Terrence Malick Criterion
3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 12:22

Pour son cinquième film, Terrence Malick se radicalise. Il a pris l'habitude de questionner l'âme humaine à travers la mise en image de la pensée, tout en laissant les acteurs et la nature faire leur boulot devant sa caméra... Mais The tree of life, film qu'on pourrait qualifier de non-narratif tant il ne fait pas beaucoup d'efforts pour livrer au consommateur une linéarité confortable, passe à une nouvelle étape, questionnant les sentiments humains dans le cadre d'une famille Texane, dont l'histoire nous apparaît malgré tout dans sa désarmante simplicité: les parents, Brad Pitt et Jessica Chastain, se sont mariés, et ont eu trois fils. Au père, militaire et entreprenant, très rigoriste dans son éducation et profondément malthusien dans sa philosophie, semble incomber la tâche de faire de ses fils des hommes, avec toute la violence que cela semble l'obliger à utiliser; à l'épouse, mère au foyer douce et attentive, de les ouvrir aux sentiments et à la tendresse. Mais cet équilibre est fragile, et la vie ne leur réserve pas que des douceurs: conflits ouverts ou larvés entre le grand fils Jack (Hunter McCracken) et le père, rébellion caractérisée d'un autre enfant, aléas de la vie (Le père est inventeur dans l'âme, mais ses brevets ne semblent pas tenir le choc, il est de plus licencié, et doit travailler de nouveau pour l'armée), et surtout la mort d'un de ses frères conduisent Jack devenu grand (Sean Penn) à interroger son parcours émotionnel, et le chemin chaotique parcouru en trente années, à la lumière de souvenirs d'enfance qui nous sont livrés en toute subjectivité. Apparaît aussi et surtout le portrait énorme d'une grande disparue, la mère dont on ne sait pas ce qu'elle est devenue suite à la perte de son cadet, probablement mort au Vietnam. On saura juste qu'elle n'a pas été là pour assister à une dégradation toujours plus forte des relations entre son mari et leur aîné...

L'évocation, lente et contemplative, passe comme toujours chez Malick par une symphonie de répliques et d'images, disjointes et organisées selon un puzzle fragile. Mais le film commence par une introduction des forces en présence: la nature, impitoyable et aveugle, symbolisée dans le corpus du film par le père trop froid, trop dur, trop distant, trop injuste, qui a tellement voulu faire ses fils à son image qu'il se les est aliénés, et la grâce, qui ne juge pas, n'insulte pas, aime sans conditions, bien sur représentée dans le film par la délicatesse de la maman. C'est un parti-pris naïf, mais cette division des tâches permet à Malick de ne pas trop passer par la religion, même si au fur et à mesure de la progression du film, on sent bien que la thématique Chrétienne est capitale au film. Mais Malick, qui ne s'est pas encore enhardi jusqu'au point de tomber dans le délire vaguement ridicule comme il le fera dans son film suivant, a trouvé où s'arrêter avant de tomber dans le prosélytisme gênant, et surtout a décidé de tout tenter pour prolonger son style de narration décousu et fait d'un tissu complexe de souvenirs, points de vue entremêlés, impressions, sens aigu du détail (Il a en cela bénéficié de la complicité d'Emmanuel Lubetzki, le chef-opérateur qui était déjà aux commandes sur The new world), et sa capacité inouïe à donner voir des impressions d'une telle manière qu'on croirait pouvoir ressentir et toucher ce qu'on voit. Il a donc sollicité les services de Douglas Trumbull afin d'incorporer à son film une vision de la création du monde, inscrivant Jack et sa famille dans la continuité de l'histoire de la terre, un procédé qui nous permettra de visualiser le cheminement du personnage vers l'acceptation de la mort des êtres qu'il aime (Ce cheminement est accompagné d'une séquence lyrique à souhait, située sur une plage ensoleillée, sur laquelle se retrouvent tous les protagonistes, quel que soit leur age): Trumbull retourne à ses vieux trucs fascinants de 2001, en utilisant avec génie la chimie de la matière pour nous montrer les planètes comme la vie microscopique, et le tout est complété, afin de représenter l'état de nature sauvage et violent, par les images de dinosaures souffrant de devoir manger ou être mangés (Une philosophie de la vie proche du père qui enseigne à ses fils de ruser pour cogner plus fort, transformant un cours d'auto-défense déjà limite en un cours d'attaque...). Un maelstrom d'images qui apparaît maîtrisé, en dépit du risque permanent d'aliéner le spectateur.

Le film donc demande l'adhésion, ne livrant jamais totalement toutes ses clés, ce qui en fait la force et l'universalité. Mais admettons que Malick, qui a souhaité situer son film au Texas dans les années 50, et nous montre un héros qui est un garçon, a sans doute utilisé une perception de sa propre expérience, qui est celle d'un Américain protestant élevé dans une certaine société, dans laquelle une certaine ségrégation existe: pas raciale, les noirs sont absents du film comme ils l'auraient sans doute été de la vie dans cette petite bourgade Texane à cette époque, je parle de ségrégation sociale: au père qui parle de lutte pour la survie, Malick oppose une mère qui tend la main, qui donne à boire à des prisonniers acheminés par des policiers lors d'un passage en ville, à la grande surprise de ses fils... Le père enseigne d'ailleurs à ses enfants de ne pas franchir des lignes invisibles entre les propriétés de ses voisins, contrairement à la mère pour laquelle le monde est un terrain de jeu et de plaisir... Le metteur en scène utilise des préceptes religieux, dont les valeurs sont avouons-le possibles à revendiquer par toute personne dotée de bon sens, pour une représentation de l'humanité d'une mère, finissant par accomplir un poème cinématographique unique en son genre, et fascinant de bout en bout.

 

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Published by Allen john - dans Terrence Malick Criterion
27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 17:21

Pas grand chose d'autre à faire quand on pense qu'un film est parfait que de s'incliner. Mildred Pierce est l'un des couronnements de la longue, fructueuse et fascinante carrière de Michael Curtiz, l'un des films les plus emblématiques de la Warner Bros, et l'un des  plus beaux films noirs, aux cotés, selon les gouts, de The big sleep, Strangers on a train, Laura, Double indemnity ou White heat, et enfin l'un des films les plus réussis de Joan Crawford, si ce n'est son chef d'oeuvre... Elle y interprète un personnage de femme volontaire qui ne se rend pas compte qu'autour d'elle une intrigue noirissime se trame, dans laquelle la plupart des êtres en qui elle a confiance sont trempés jusqu'au cou, le tout raconté dans un style baroque à souhait, par un maître des ombres et de la lumière.

Le film ne commence pas de la même manière que tant d'autres films de Michael Curtiz: on s'attend comme souvent à un véhicule en marche, alors que c'est le mouvement de la mer qu'on voit d'abord. Le générique déroule ses crédits sur des images de plage, les vagues venant balayer les noms des acteurs et techniciens. Puis le film installe une scène de nuit, près d'une maison. Un homme se fait tuer sous nos yeux, puis l'héroïne, qu'on soupçonne évidemment d'avoir tué, prend sa voiture et file au pont le plus proche, dans le but de commettre un suicide. elle en est empêchée par un brave policier, et rencontre un homme qu'elle connait, Wally. Elle le ramène chez elle, dans le but de lui faire porter le chapeau du crime... Ca ne marchera pas, et on va donc entendre de la bouche de l'intéressée les circonstances qui ont amené à cette nuit fatale durant laquelle son mari Monte Beragon est mort: elle s'appelle Mildred Pierce, et un jour elle a décidé que son mari, rendu chômeur par la fatalité, et infidèle, n'avait plus à rester chez elle. Elle a conquis son indépendance, trouvé du travail comme serveuse dans un restaurant, puis monté sa propre entreprise, tout en élevant deux filles, Veda et Kay... C'est dans ces circonstances qu'elle a rencontré le playboy Monte Beragon...

 

Mildred Pierce (Joan Crawford) s'affranchit de tous les hommes, dans un film qui leur laisse peu de place. A l'exception de Wally Fay (Jack Carson), un homme d'affaires peu scrupuleux qui surnage en restant de fait un peu à l'écart de Mildred (Même s'il aimerait bien s'en approcher...), les hommes ici vivent soit en marge, soit aux dépens de l'héroïne: Bert (Bruce Bennett), l'ex, infidèle et divorcé mais dont on sait qu'on peut encore compter sur lui, et Monte (Zachary scott) le playboy gâté et méprisant de la main qui le nourrit parce qu'elle est bien obligée de travailler pour lui payer ses chemises de luxe... Mais Mildred n'est pas à proprement parler libre, ayant des enfants, deux filles, dont une seule survivra à l'intrigue, et des amies (Ida, qui l'assiste dans l'affaire Mildred Inc), voire des employées (Lottie, la bonne). De tous ces personnages, la seule à véritablement se hauser au plus près de l'héroïne, c'est Veda (Eve Arden): la fille aînée de Mildred est aussi son double maléfique, celle qui veut tout ce qui la différenciera de sa mère, celle qui critiquera les choix de Mildred pour leur bassesse (Serveuse dans un restaurant, un métier vulgaire pour la hautaine Veda), mais qui se livrera à des actions plus basses encore, en faisant chanter un fils de famille riche sous le prétexte d'une grossesse imaginaire, ou qui finira par chanter dans des cafés peu recommandables pour être indépendante. Et surtout, elle fera pire encore... Pendant que sa fille tombe très bas donc, Mildred Pierce rejoint la cohorte sublime des héroïnes magnifiques de Curtiz, qu'elles soient interprétes par Olivia de Havilland, Glenda Farrell, Ann Dvorak, Rosalind Russell, Bette Davis ou même Doris Day: le metteur en scène fait tout tourner autour de Joan Crawford, dans un film qui est comme un écrin taillé sur mesure, pas moins.

 

Pourtant, on constate paradoxalement qu'en 1945, Curtiz n'a pas encore tâté de ce genre réellement apparu dans les années 40 qu'est le film noir; néanmoins il a aisément fait partie de ceux qui en ont pavé le chemin, avec ses films de gangsters (Kid Galahad, Angels with dirty faces) ou films à l'atmosphère gothique et baroque (The mad genius), voire films fantastiques (Doctor X, Mystery of the wax museum, The walking dead). Il se glisse sans aucun effort dans le genre, dont il adopte ici le style qui finit d'ailleurs par se confondre avec le sien. Les scène souvent nocturnes de ce film dont l'intrigue prenante tourne autour de l'énigme du meurtre de Monte: si ce n'était Mildred, qui l'aurait tué?  Et Curtiz fait une fois de plus jouer les ombres et la lumière dans une mise en scène superbe, qui fait feu de tout bois, laissant grandir un inévitable malaise dans ce qui aurait pu ou du être la peinture de la vie quotidienne d'une femme volontaire, altruiste et maternelle. Si seulement...

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Noir Criterion
1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 17:32

Il y a un commencement à tout; par exemple, Captain Blood: c'est le premier film parlant spectaculaire de Michael Curtiz, le premier film de pirates à la Warner depuis les années 20 (Et encore ceux-là étaient généralement des films importés de la Vitagraph ou de la First National, les compagnies avalées par WB durant la décennie), la première grosse production à confier un premier rôle à Errol Flynn, et la rencontre de celui-ci avec Olivia de Havilland. L'année 1935, qui voyait le code de production (Supposé amener une auto-censure plus drastique de la part des studios eux-mêmes) se renforcer, voyait également les studios retrouver les films à panache, les grosses productions et le "swashbuckler". Cette même année, la WB sortait A midsummer night's dream (Max Reinhardt et William Dieterle) et préparait Anthony Adverse (Mervyn Le Roy), la MGM obtenait l'Oscar du meilleur film avec Mutiny on the Bounty (Frank Lloyd)... C'était donc une période charnière.

De tous ces débuts, le film de Curtiz est surtout notable pour être le début de la carrière Hollywoodienne proprement dite de Flynn: c'est Curtiz qui l'a signalé au studio, en remplacement de Robert Donat qui était le premier choix. L'acteur de Tasmanie allait donc pouvoir interpréter son premier Irlandais... Peter Blood n'est pas un pirate, c'est un médecin: lors de soulèvements protestants contre Jacques II, il ne lève pas le petit doigt, estimant être pus utile à tous en tant que docteur. C'est donc parce qu'il a soigné un rebelle qu'il se fait arrêter. Avec d'autres condamnés à mort, il est envoyé à Port Royal comme esclave, ce qui rapporte plus à la couronne que de les exécuter. Là, il doit supporter le joug du tyrannique Colonel Bishop, aide camp du gouverneur. Par contre il s'attire les bonnes grâces de ce dernier en soignant sa goutte; il tombe amoureux de la nièce du colonel, la jolie Arabella, qui a tout fait pour alléger sa charge... A la faveur d'une attaque Espagnole, Blood et ses camarades s'évadent, chapardent un bateau aux Espagnols, et se font pirates...

Peter Blood est l'archétype du héros joué par Flynn: apolitique de coeur, il ne prend parti que contraint et forcé, pour des raisons humaines toujours, jamais idéologiques. Capable d'indulgence envers le camp adverse, à plus forte raison si Olivia de Havilland y figure (Arabella Bishop comme Maid Marian Fitzwater), il est aussi un Irlandais cabochard dont les vertus sont parfois entâchées d'un soupçon d'arrogance (Custer, Blood), d'une tendance à la vengeance qui est d'abord et avant tout une tenace rancune: Peter Blood en veut particulièrement, non à la couronne, mais au roi Jacques II. quand celui-ci est déposé, il abandonne la piraterie et se porte immédiatement au secours des Anglais qu'il vouait à la mort quelques secondes auparavant... C'est un meneur d'hommes porté par un code d'honneur très strict, qu'il n'impose qu'en en démontrant la nécessité... Beaucoup plus complexe et entier que bien des héros, il n'hésite jamais à joindre le geste à la parole, ce qui nous donne d'impeccables scènes d'action. Il est secondé par la fine fleur de la Warner: Guy Kibbee, Ross Alexander, et doit croiser le fer avec Lionel Atwill (Bishop) ou le grand Basil Rathbone (Le pirate Français Levasseur, qui a décidé de vivre en dehors du code d'honneur de Blood...). Et il tombe bien sur amoureux de celle qu'il recroisera sept films durant: Olivia de Havilland, l'autre grande découverte du film; Arabella est un personnage complexe là aussi, mue par autre chose que ses sentiments de classe, elle est clairement attirée par Blood, envers lequel elle nourrit sans doute bien plus qu'un intérêt matrimonial.Son tempérament fait d'Arabella une égale, ou en tout cas une femme qui dépasse le rôle conventionnel de potiche.

Michael Curtiz a mis du temps à revenir à un film de l'ambition de celui-ci. Mais son métier impeccable, et ses états de service irréprochables lui ont sans doute valu d'être considéré par la Warner comme le seul à même de mener un tel spectacle à son terme. C'est un pari tenu, et le metteur en scène le signe dès le début, dès cette scène qui voit Jeremy Pitt, à cheval (Un souvenir de la fameuse chevauchée de Paul Revere pour fédérer le public Américain? Peut-être...), se mettre en quête d'un médecin pour soigner un de ses compagnons de rebellion. Le mouvement, dès la première image: c'est une tradition qui a la peau dure chez le réalisateur fasciné par la notion même de locomotion, qui entend ainsi signaler que le cinéma se doit de bouger. Et c'est parti pour un film dont chaque scène est parfaitement intégrée à une continuité solide, pour 119 minutes... Curtiz accompagne la destinée du vagabond des mers Peter Blood, à nouveau un héros de ses films qui a la bougeotte, et nous le montre aspirer à une idée de conquête et de pillage, certes, mais avec décence. Apolitique par nature, comme d'autres personnages de Curtiz, il se situe de lui-même hors du droit Anglais, à l'écart de tous, à la recherche d'un idéal qui n'existe pas encore, mais qui pourrait bien être l'Amérique... Le film n'est pas un pamphlet, pourtant. Curtiz est trop occupé à faire le meilleur des films de pirates possible, et y parvient semble-t-il sans peine! Il convoque suffisamment de scènes obligées, d'humour, et de possibilités de s'identifier à la quête de Blood, pour permettre au public de s'y retrouver parfaitement. Les scènes de bataille portent sa marque, c'est-à-dire qu'elles sont épiques, montées de mains expertes, et filmées au plus près: la caméra est au milieur du bateau, et les plans semblent s'approcher toujours plus près des visages et des armes...

Au beau milieu des années 30, donc, Captain Blood rend une nouvelle jeunesse à un genre tout entier, le recrée de fait. impossible d'imaginer après ce film une épopée de pirates qui n'en aurait pas subi l'influence, un héros qui aurait vu le personnage créé par Flynn. Ce film va placer Curtiz au sommet de la Warner, le rendre définitivement incontournable... et en plus, Captain Blood est totalement irrésistible! Chef d'oeuvre, donc, en plus d'inaugurer une noucvelle ère...

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Olivia de Havilland Criterion
24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 21:12

C’est au-delà de la personnalité et de l’histoire, voire de l’anecdote de Jeanne d’Arc, qu’il faut considérer le film de Dreyer : avec à la base une commande d’une  société de production Française (Qui avait suggéré au  cinéaste plusieurs possibilités d’héroïne, dont Jeanne d’Arc n’était qu’un exemple), le film a été pour Dreyer l’occasion de tester des conditions de tournage uniques, et inspirées de ses propres expériences : Le maître du logis (1925), qui avait été un succès au Danemark et un film noté à l’étranger, allait en particulier pousser le metteur en scène à rééditer les exigences de concentration des acteurs (Tenus notamment de dire un texte très précis afin d’incarner totalement un personnage), et l’excès de maquillage noté sur le tournage de ce film Danois allait pousser Dreyer à tenter de tourner avec des visages aussi nus que possible. Mais le plus spectaculaire, c’est bien sur le choix de privilégier des plans de visages. J’utilise volontiers ce terme au lieu de « gros plans », parce qu’il y a dans cet usage établi du plan très rapproché (En particulier le « gros plan » de star, disons, à la Griffith) un petit aspect de décrochage, alors que Dreyer rapproche sa caméra afin de se rapprocher du lieu de l’action, les visages ayant ici la fonction de fenêtre de l’âme… Le scénario condensera les minutes du procès de manière à donner l’impression d’une journée, et les quelques 100 minutes de projection sont donc entièrement suspendues à l’issue de ce procès, qu’on sait perdu d’avance : « Jehanne la bonne lorraine, qu’Anglois brulèrent à Rouen », disait François Villon; le propos n’est pas ici de savoir comment, plutôt de montrer ce qui s’st passé dans la tête des protagonistes durant ces moments historiques. Et, c’est ce qui différencie ce film de celui, plus volontiers hagiographique de Marco de Gastyne (Le par ailleurs très intéressant La vie merveilleuse de Jeanne d’Arc), à aucun moment on ne nous dira que Jeanne d’arc est une sainte. Et ça c’est très important…

 Jeanne d’Arc, devant ses juges, afin de répondre de son statut d’hérétique, de confirmer ou de désavouer ses prétentions d’être l’envoyée de Dieu, et les juges se fixant pour tâche de satisfaire leurs alliés anglais, tout en évitant de sacrifier la jeune femme: voilà les camps en présence, pour une version condensée du procès, qui réussit à reprendre tous les chefs d’accusation, et l’ensemble du débat. Renée Falconetti compose avec un génie habité une petite Jeanne apeurée devant ses accusateurs, à la recherche d’un soutien qu’elle trouvera chez deux de ses juges, mais qui ne sera sincère que chez l’un. Face à elle, parmi les nombreux ecclésiastiques, on remarque en particulier Cauchon (Eugène Silvain), qui préside la cour et semble être attaché à triompher de la jeune femme tout en la sauvant; contrairement à l’habituelle image de l’évêque dans la croyance populaire, Cauchon dans ce film est soucieux de lui éviter le bûcher… un rôle tout en nuance, mélange de dogme et d’une certaine roublardise, mais pas de diabolisation à l’excès. Par contre, le grand Maurice Schutz compose un personnage tortueux, qui n’hésite pas à se faire passer pour un envoyé de Charles VII afin de tromper, manipuler et déstabiliser Jeanne. C’est lui qu’elle cherchera du regard dans une scène clé afin d’obtenir son approbation. Enfin, Massieu (Antonin Artaud), lui a charge d’assister Jeanne au plus près durant son procès, est un ami, un vrai. Un homme qui montre à la jeune accusée bien plus que de l’empathie, une vraie compassion.

 

Le déroulement du procès est donc limité à un jour, et on n’a pas le temps de souffler, la tension est dès le début très vive. Seront abordées sans relâche, la question de la persuasion de Jeanne d’être bien l’envoyée choisie par Dieu (un échange savoureux, dans lequel les prêtres essaient de la coincer en montrant l’incohérence de ses propos, mais elle triomphe sans aucun effort), le cas plus épineux du choix de la jeune femme de porter ses habits d’homme (Il y a plusieurs théories à ce sujet, Dreyer les évite, afin de ne pas embrouiller le débat: certains estiment que ce serait une manipulation des Anglais, qui auraient caché ses vêtements féminins afin de l’a faire condamner),  la question de son âme et celle de son jeune âge. La mise en scène qui scrute les visages, les expressions, et la nudité du décor font mouche durant ces questions réponses. Mais ce qui frappe, ce n’est pas tant le côté « parlant » du film, je pense que c’est un faux problème: non, c’est la véracité de l’ensemble, renforcée par l’utilisation d’une pellicule sensible aux nuances (C’est d’autant plus vrai dans les copies dérivées du négatif original, bien sur), et ça prend tout son sens en HD…

 

On a reproché à Dreyer l’édification d’un décor, que selon la légende on ne voit jamais dans le film; c’est non seulement faux, mais en plus injuste: on voit suffisamment ce décor nu et blanc, pour constater qu’il s’agit d’un monde cohérent, lié à la recherche (même faussée) de la justice et de la vérité dans le cadre d’un procès religieux. Et surtout, aucun obstacle ne vient se mettre entre nous et les protagonistes du procès… Les juges qui ont manifestement collectivement tort, mais qui essaient surtout de trouver une faille dans la foi inébranlable de la jeune femme afin éventuellement de provoquer son salut, et la jeune femme qui n’a pas fait d’études, n’est pas sure de tout, mais a la foi, et ne doute que d’elle-même, pas de son Dieu. Ce que fait Dreyer, ce n’est ni de nous dire qu’elle a raison, ni qu’elle a tort. C’est de nous montrer le cheminement de la foi, que Falconetti irradie, et l’éventuelle irruption du doute. C’est de mettre en perspective la recherche de la vérité d’un coté, et une femme qui sait confusément qu’elle joue ses derniers instants, mais qu’elle ne peut se dérober à ce qui a donné un sens exceptionnel à ses dernières années. Les tentatives dégoutantes de la droite Française d’enrober ce film d’une grande délicatesse d’un soupçon de nationalisme répugnant ont toutes échoué: Jeanne d’Arc pour Dreyer, n’est pas une sainte, ce n’est pas une héroïne Française, c’est une femme qui souffre, et qui a décidé d’assumer sa foi. Elle est incarnée par une actrice géniale qui s’est jetée à corps perdu dans le drame, et dont les larmes ne sont jamais feintes…
 

Fallait-il incorporer le supplice de Jeanne ? Oui, bien sur… Chez Cecil B. DeMille, dans son Joan the Woman (1916), le moment du bûcher était un supplice bien sublimé par le flou artistique d’une intervention divine. Ici, le bûcher, ça brûle et ça fait manifestement très mal. Cette souffrance renvoie bien sur à l’origine de la Chrétienté, à ce sacrifice primal supposé justifier toute la religion qui a suivi. Mais Jeanne, si elle souffre, si elle rend ensuite selon l’expression consacrée « son âme à Dieu », meurt de façon privée. Les gens qui assistent à sa mort se font leur propre opinion, on voit d’ailleurs que les Anglais présents sentent venir le souffle de la révolte, et se préparent à un coup dur. Mais à aucun moment, une obligation de croire -ou de ne pas croire, du reste- ne se met en travers de notre chemin. Ce traitement choisi par Dreyer (Qui ne nous assènera pas le mot « Fin ») est admirable, respectueux, tant de la jeune femme suppliciée, que du spectateur. C’est un chef d’œuvre.

 

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1928 Criterion **
2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 17:43

1943: nous assistons à tout un remue-ménage, avec des soldats Britanniques en pleine agitation, qui se dépèchent d'aller à Londres en camion et envahissent les bains publics ou se prélassent des officiers d'un autre siècle. Ils se saisissent en particulier d'un homme, le Brigadier-Général Clive Wynne-Candy, à la bedaine intraitable avec une moustache de morse, qui ne les comprend pas: bien sur, il y a des manoeuvres, et il est au courant, mais pourquoi ont-ils devancé l'appel, alors que 'la guerre commence à minuit', que les dites manoeuvres, dont le vieil ours est partiellement responsable en tant qu'instructeur du "Home guard", ne sont pas supposées avoir déja commencé? Le jeune officier responsable de la tricherie, qui a été au passage particulièrement efficace, se défend en expliquant qu'avec les méthodes des nazis, il vaut mieux couper court au fair-play militaire, et agir en un éclair... Clive Candy se souvient alors du temps durant lequel, jeune officier récemment décoré de la Victoria Cross, il avait lui aussi désobéi, afin de faire valoir des idées qu'il estimait de la toute première importance. Il se remémore son séjour à Berlin en 1902, au cours duquel il avait du se battre en duel, l'amitié avec son "ennemi", le fringant Theodor Kretschmar-Schuldorff (Anton Walbrook) mais aussi la rencontre avec celle qu'il allait chevaleresquement laisser à son ami, la belle Edith Hunter (Deborah Kerr). Il se rappelle aussi de sa maladroite naïveté en pleine fin de la première guerre mondiale (Affirmant le 10 novembre 1918 que la guerre en avait encore pour bien longtemps), de sa rencontre avec Barbara, le sosie de Edith, avec laquelle il s'était marié, puis d'autres rencontres avec Theodor, devenu un réfugié suite à l'avancée des nazis. A chaque fois, un peu plus vieux, un peu plus décalé, il se comporte un peu plus en "Colonel Blimp", l'image même de la vieille baderne colonialiste et anachronique, sans jamais n'être que ridicule. Interprété par Roger Livesey, c'est un homme terriblement attachant. Nous assistons bien à un peu de sa vie, mais de sa mort, il ne sera pas vraiment question, même si on l'imagine, à la fin du film, relativement imminente...

Film de propagande? C'était, pourtant, l'intention. Mais Michael Powell et son complice Emeric Pressburger sont comme toujours des originaux, et ont choisi de prendre jusqu'à un certain point le contrepied des petites habitudes, et font un film dans lequel l'Angleterre, la bonne vieille dame, s'en prend plein la figure. Certes, avec tendresse, mais il faut remarquer le onmbre de fois ou ce pauvre Clive Candy se trompe: a Edith Hunter, jeune femme éprise d'indépendance, qui a été chercher en allemagne ce qu'elle ne peut pas trouver en Angleterre, soit une certaine liberté (Elle souhaite travailler, et un poste de gouvernante est plus facile à trouvber dans un pays étranger), il tient un discours paternaliste qui s'ignore; à Theo, qui a plus que lui la capacité à comprendre le fond des choses en matière de changements idéologiques, il assure en 1919 que l'Allemagne vaincue se relèvera sans aucun souci de ses ruines... Clive Candy, mu en toutes circonstances par des idées d'un autre siècle, mélangées à un esprit chevaleresque et fair-play sans aucune mesure avec l'évolution du monde au cours du vingtième siècle, est donc la cible principale de ce film sur le temps qui passe. Et Roger Livesey, aidé par un beau travail de maquillage et un métier à toute épreuve, fait passer le personnage de ses 25 ans à ses 70, sans aucun problème...

Ce qui permet de suivre et d'aimer ce personnage perdu dans un siècle qu'il ne comprend pas (A un américain, coincé en plein front, il tient un discours ahurissant, disant à quel point la façon dont se déroulent les combats démontre que cette nouvelle guerre est un conflit d'amateurs par comparaison avec la guerre des Boers!), c'est le refus de tout dogmatisme dans ce qui est après tout une démonstration, du fait du temps qui passe, des esprits qui changent... Aussi décalé soit-il (En tout contexte), on aime le général Candy; ses méthodes surrannées et son conservatisme aveugle cachent aussi un coeur d'or et des valeurs humanistes réelles. C'est ça aussi la réalité de la vieille Angleterre, nous disent en substance les auteurs: non, la Grande-Bretagne ne pourra pas gagner la guerre en se comportant avec les nazis comme avec les ennemis du siècle dernier, mais ça ne remet rien en cause dans le fait qu'on l'aime, ou qu'on en adopte l'essence même d'une idéologie décente et démocratique...

Dans l'ombre du Général Candy, nous voyons en 1902, 1920 et 1943 trois femmes: Edith, qui assistera aux mésaventures des deux "frères ennemis" Theo et Clive, et aura sans doute à un moment à choisir entre les deux; Barbara, repérée le 10 novembre 1918 dans un couvent ou le général s'est réfugié pour manger, et qu'il va ensuite traquer jusqu'au Yorkshire, pour finir par se marier avec elle; enfin, Angela dite "Johnny", une jeune auxiliaire féminine que le vieux général va se choisir comme chauffeur, lorsqu'il la verra, un nouveau sosie de la belle Edith pour les vieux jours (Même si la relation restera platonique) du vieux soldat. Pour ces trois femmes, Powell a choisi la belle Deborah Kerr pour incarner un idéal féminin systématiquement en avance sur le pauvre Clive: suffragette et motivée par un idéal de libération féminine en 1902, douce et aimante, mais plus futée que son mari pour comprendre ce qui se déroule autour d'eux (Lorsque Clive fait un discours totalement décalé à sa future belle-famille, Barbara apporte avec tendresse son soutien à son mari, dont elle sait qu'il ne souhaitait pas se rendre ridicule) en 1920, et enfin toujours jeune et à la fois loyale et progressiste en 1943: Angela et d'accord sur le fond avec les jeunes soldats qui renvoient l'Angleterre de toujours au placard, mais elle garde son soutien pour le vieil homme. Cet ange gardien (Theo, lui, l'a compris quand il apprend le nom de la dernière Deborah Kerr dans le film) a peut-être été motivé dans le script par le refus de Michael Powell de "vieillir" la belle actrice (Dont il était amoureux) à la façon dont il va changer Walbrook et Livesey. Quoi qu'il en soit, sa participation est l'un des points forts de ce chef d'oeuvre...

Enfin amené à tourner un film en couleurs arès sa participation à l'épique The thief of bagdad, qui lui avait ouvert les yeux, Powell se laisse emporter: mais ces 163 minutes sont malgré tout un régal permanent, non seulement pour les yeux charmés par ce bon vieux Technicolor, mais aussi parce que la mise en scène y est fantastique, avec des idées partout, du rythme (Les premières scènes si déstabilisantes, avec cette bande-son ironique qui mélange les styles musicaux), et des moyens toujours novateurs de faire passer le temps: pour montrer les 12 ans entre le retour de Berlin de Candy et l'arrivée de la guerre mondiale, Powell nous montre une pièce (que nous avons vue) dont les murs se garnissent de têtes d'animaux que l'impétueux militaire a été massacrer dans quelque colonie afin de s'occuper. La première de sces séquences se termine par l'apparition dans cette même pièce d'un casque à pointe... C'est Jack Cardiff, qui n'était qu'assistant caméraman, qui s'est chargé de ces plans. La scène cruciale du duel, dont on assiste à tous les préparatifs, nous est cachée par la caméra qui s'en va dehors auprès des amis de Clive, afin de nous épargner justement la "scène à faire"...

Après des films de propagande superbes et toujours un peu décalés (49th parallel, One of our aircraft is missing), Blimp était un cri du coeur de la part de deux hommes qui avaient envie comme Chaplin de faire un sermon qui prêche pour une certaine idée de la vie, contre les nazis et autres barbares de tout poil, mais plutôt qu'une sèche communication orale, ils ont choisi d'en faire un extravagant film aux couleurs magnifiques, traversé par l'amour, l'amitié et la décence d'un homme. qu'importe qu'il ait eu tort sur toute la ligne... Ils ont aussi, grâce au merveilleux personnage de Theo, donner à entendre un plaidoyer pour la démocratie, prononcé en toute logique pour qui connait bien l'oeuvre de Powell, par un Allemand! Ce film inclassable qui fut invisible pendant si longtemps, insuccès oblige, avant sa redécouverte dans les années 90 (Grâce à, who else, Martin Scorsese) peut aujourd'hui être vu dans un blu-ray qui est bien l'une des sept merveilles du monde. Justice rendue à un chef d'oeuvre...

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion Deborah Kerr